‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 2 sur 66 · UNI · texte numérisé non relu

UNI

A JULES iANIN

Yoos la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou Loreki^ — la fée du Rhin, — dont les pieds rosés s'appaient sans glisser sur les rochers humides de Baccarach, près de Goblentz. Vous l'avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible, qui se dresse sur son coïps penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin comme la crête sanglante du vieux dragon de TÉden.

Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres du fleuve. Son genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de brocard, et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs.

Son bras gauche entoure négligemment la man-

2 SOUVENIRS D'allemagn;e.

dore des vieux Minnesaengers de Thuringe, et entre ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le ruban pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa tunique. Son sourire est doué d'une grâce invincible, et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de Tantique syrène.

Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au loin par la sombre couleur déS' sapins et par la pierre rouge de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barberousse et les canons de Louis XIY ont édenté les vieilles murailles.

Hé bien, mon ami, cette fée radieuse des brouillards, cette ondine fatale comme toutes les nixes du Nord qu'a chantées Henri Heine, elle me fait signe toujours : elle m'attire encore une foisi

Je devrais me méfier pourtant de sa grâce tromipeuse, — car son nom même signifie en même temps charme et mensonge; et une fois déjà je me suis trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe heureux qui promettait d'être éternel.

On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié^ d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.

Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans, — et cela n'est pas sans rappcfrt avec certaines parties du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi dpnc 4e citer quelques ligpes de cette biographie an**

A JULBS JANIN. 3

iicipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que des yeux de Pâme.

« Ceux qui Tout connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s'était fait, en grand silence, une renommée honn6te et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là : la poésie, un poëte, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et bossue; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'imagination éveillée, l'œil à demi-fermé^ Phomme sage, ce qu'on appelle des hommes sages , se dit à luimême : — Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi!

« Il vivait au jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été riche un instant, mais par goût, par passion, par instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus pauvres diables. Seulement il avait obéi plus que jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent disent tant de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre, une maison, un impôt à payer, des droits et des devoirs, des soucis, des peines et l'estime de ses

ft SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.

voisins les électeurs (1), il avait acheté des morceaux de toiles peintes, des fragments de bois vermoulu, toutes sortes de souvenirs des temps passés, un grand lit de chêne sculpté de haut en bas; mais le lit acheté et payé, il n'avaijLplus eu assez d'argent pour acheter de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'emprunt. Après quoi, toute sa fortune s'en était allée pièce à pièce, comme s'en allait son esprit, causerie par causerie , bons, mots par bons mots ; mais une causerie innocente, mais des bons mots sans malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait en causant le matin, comme l'oiseau se réveille en chantant, el en voilà pour jusqu'au soir. Chante donc, pauvre oiseau sur la branche; chante et ne songe pas à l'hiver ; — laisse les soucis de l'hiver à la fourmi qui rampe à tes pieds.

« Il serait impossible d'expliquer comment cet enfant, car, à tout prendre, c'était un enfant, savait tant de choses sans avoir rien étudié, sinon au hasard, par les temps pluvieux, quand il était seul, l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était très- versé dans les sciences littéraires. Il avait de* viné Tantiquité, pour ainsi dire, ^t jamais il ne s'est permis de blasphème contre les vieux dieux du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en mainte circonstance, les reconnaissait tout haut pour les vrais dieux, et disant son med culpâ de

(1) Électeur en 1830, — électeur de naissance, et il ne s*en est Jamais vanté..., mais il ne s*est guère permis la vie des pauvres diables qu*à ses moments de loisir. — ' Ed.

A JULBS lANIN. «

tootes ses hérésies poétiques. Car en même* temps qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte ses visions dans la nuit, comme on raconte un beau songe d'été , il allait tout droit à Shakspeare , à Goethe surtout, si bien qu'un beau matin, en se frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue allemande dans tous ses mystères, et qu'il lisait couramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la veille presque Athénien, il se relevait le lendemain un Allemand de la vieille roche. Il acceptait non-seulement le premier, mais encore le second Faust; et cependant nous autres, nous lui disions que c'était bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les deux Faust, il les a commentés, il les a expliqués à sa manière; il voulait en faire un livre classique, disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne, prêtant Toreille, et dans ces lointains lumineux que loi seul il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il allait dominer tous les bruits, tous les murmures, toutes les imprécations, toutes les prières venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté tdu Rhin.

« Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices. Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et.dans la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier où Ton est si bien à vingt ans, et encore c'eût été vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce

qui était jeune et beau et poétique; l'amitié lui poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouffées; il s'enivrait du génie de ses amis comme on s'enivre de la beauté de sa maîtresse I Silence I ne Tinterrogez pas! oîi va-t^ilT Dieu le sait. A quoi rôvc-t-il? que veutril? quelle est la grande idée qui Foccupeà cette heure? Respectez sa méditation, je vous prie, il est tout occupé du roman ou du poëme et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans sa têle ces turbulentes amours; il dispose tous ces événements amoncelés; il donne à chacun son rêve, son langage, sa joie ou sa douleur. — Eh bien ! Ernest, qu'as-tu fait? Moi j'ai tué cette nuit cette pauvre enfant de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire. Mon cœur saigne encore, mon ami^ mais il le fallait; cette enfant n^avaît plus qu'à mourir ! -^ Et toi, cher Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous avons laissé dans la bataille philosophique ? Si j'étais à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui donnerais une maîtresse. Telles étaient les grandes occupations de sa vie : marier, élever, accorder entre eux toutes sortes de beaux jeunes gens, tous frais éclos de l'imagination de ses voisins ; il se passionnait pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres livras; quoi qu'il fît, il était tout prêt à tout quitter pour vous suivre. — Tu as une fantaisie, je vais me promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant que tu resteras à la maison à te réjouir; et quand il avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les sentiers que lui seul il connaissait, au bout de huit jours, il vous ta ramenait calme ^ reposée^ !a tête

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