A JULES JANIN
couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil du midi. Ceci fait, il revenait tranquillement à sa propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien de la prose et des vers! admirable vagabond dans le royaume de la poésie I braconnier sur les terres d'autrui I Hais 41 abandonnait à qui les voulait prendre les beaux faisans dorés qu'il avait tués !
€ Une fois il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours été son grand rêve. H part; il arrive à Vienne par un beau jour pour la science, par le carnaval officiel et gigantesque qui se fait là-bas* Lui alors il fat tout étonné et tout émerveillé de sa découverte. Quoi I une ville en Europe où Ton danse toute la nuit, oii Ton boit tout le jour, oii l'on fume le reste du temps de Texcellent tabac Quoi I une ville que rien n'agite, ni les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, ni les inquiétudes du lendemain 1 une ville oii les femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent comme des poètes, où les poètes pensent comme des philosophes, où personne n'est insulté, pas même l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire^ où rien n'est bruyant , excepté la joie et le bonheur I Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne chercha pas autre chose. Il disait que son voyage avait as* sez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et s^ calme qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de Mcttemich voulut le voir et le fit inviter à sa maison petit' tel jouTè l\ répondit à l'envoyé de son altesse qu'il était bien fôché, mais que justement, ce jour-là, il ^
lait entendre Strauss qui jouait avec tout son orchestre une valse formidable de Liszt, et que, le lendemain, il devait se trouver au concert de madame Pleyel, qu'il devait conduire lui-même au piano^ mais que le surlendemain il serait tout entier aux ordres de son altesse. En conséquence, il ne fut qu'au bout d'un mois chez le prince. Il entra doucement, sans se faire annoncer ; il se plaça dans un angle obscur, «regardant toutes choses et surtout les belles dames; il prêta Toreille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conversation qui se faisait autour de lui ; il n'eut de con* tradiction pour personne, — il ne se vanta ni des chevaux qu'il n'avait pas, — ni de ses maisons imaginaires, — ni de son blason, — ni de ses amitiés illustres; il se donna bien de garde de mal parler de quelques hommes d'élite dont la France s'honore encore à bon droit. — Bref, il en dit si peu et il écouta si bien, que M. de Metternich demandait à la 6n de 1^ soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé, si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à la fois, et quand on lui eut répondu : — C'est un homme de lettres français, monseigneur ! M. de Metternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une admiration qui allait jusqu'à la stupeur.
a Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peutêtre, mais les circonstances changèrent, et 41 revint après quelques mois de l'Allemagne en donnant toutes sortes de louanges à cette vie paisible, studieuse et cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait partagée. Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui était venu en voyant réunis tout à la fois tant de cal me