TROISIÈME JOURNÉE
Les jardins de la résidence du prince au coucher du soleil. Les promeueurs passent et repassent. La façade du palais s'illumine peu à peu.
L — FLAMING, ROLLER en costuma cCétndiant.
FLAMiiNG. Allons donc, encore un instant I
ROLLER. Non, ma foi I je ne puis rester si longtemps sans boire et sans fumer ; et la vue d'un palais ne me réjouit pas tellement les yeux, que cela me fasse oublier la pipe et la bière.
FLAMiNG. Et les jolies promeneuses?
ROLLER. Crois-tu qu'elles viennent ici pour nous? C'est pour ces messieurs à ceinture pendante et à sabre traînant. Aux étudiants les filles d'auberge, c'est assez bon pour eux. Tiens, ne me parle pas de ces villes d'université, qui sont en même temps résidence royale. Vive Bonn, vive Heidelbergl... D'ailleurs, voilà qu'on nous chasse. (On entend les clairons sonner la retraite.)
FLAMING. Il n'est pas l'heure.
ROLLER. N'est-ce pas fête au palais? Qu^importe qu'il ne soit pas l'heure pour le peuple, s'il est l'heure pour, le prince? D'ailleurs, c'est bientôt le moment de
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notre assemblée définitive, à la taverne des Chasseurs ; le jour est proche; Flaming I et ce sera le jour de demain, peut-êtfe : c^est pourquoi il faut se tenir debout et la ceinture serrée, comme à la veille des saintes laques I... Mais qu'est donc devenu Diego?
FLAMING. Te défierais-tu de lui?
ROLLER. De lui? oh ! non; c'est le cœur le plus brave et le plus loyal que je connaisse, mais aussi, c'est la plus pauvre tête que j'aie sondée. Ces hommes du Midi n'ont pas plutôt avalé trois ou quatre bouteilles de bière, qu'il n'y a plus moyen d'en tirer une parole sensée ni une action raisonnable.
FLAMING. Eh bien ?
ROLLER. Eh bien? tu sais qu'il a reçu ce soir ses lettres pourHeidelberg, et l'argent de sa route J'ai des inquiétudes sur tout cela. Adieu.
FLAMING. Non, je m'en vais avec toi.
ROLLER. Pourquoi ne restes-tu pas ? Tu as un oncle chambellan, tu peux prendre ta part des plaisirs aristocratiques, toi. Et qui sait? Une de ces grandes dames qui se sera brouillée la veille avec son amant te fera peut-être l'aumône d'un coup d'œil : ce sera honorable pour l'université,
FLAMING. Tu es fou, RoHer) tu sais bien que j'ai cessé de voir mes parents pour être tout à vous. Si l'on se défie de moi parce que je suis de famille noble, on n'a qu'à mêle dire...
ROLLER. Eh non 1 c'est que j'ai le cœur plein d'amertume, voilà tout. Tiens... il suflBit d'avoir un habit brodé pour entrer là d'eu nous sortons.
IL — Les mêmes , FRANTZ.
FLAMiNG. N'est-ce pas Franlz Lewald, vraiment?
ROLLER. Frantz en habit de courl... Frantz, qui De nous connaît plus... p^rce qu'il est méconnaissable I
FLAMING. Ce collet brodé!
ROLLER. Cette épée I
FLAMING. A quel ordre appartiens-tu, philosophe!
ROLLER. De quel titre faut-il te saluer, républicain?
FRANTZ. Mon ordre? celui des frères de la Jeune- Allemagne.., Et mon nom est Frantz Lewald, toujours le même» Eh I mon Dieu, pourquoi tant de surprise ? N'est-ce pas une chose bien singulière que de me voir ici ! On m'a invité au palais, comme tout le monde, comme tout bourgeois honorable a droit de l'être. Fais demander un billet à ton oncle, Flaming ; va mettre un habit, Roller; revenez tous deux, et le maître des cérémonies vous accueillera comme il va m'accueillir.
FLAMING. Frantz, nous te plaignons sincèrement. Au lieu d'aller avec eux, viens avec nous, je te le conseille. Au lieu de nous exciter à revêtir une livrée, quitte la tienne I A moins qu'elle ne serve à cacher une résolution glorieuse, à moins que le bouffon ne recouvre le Brutus.
FRANTZ. Adieu, frère. Je ne suis pas Romain, mais Allemand ; je n'étudié pas la liberté dans les livres, mais dans les faits. Les époques ne sont jamais semblables, et les moyens diffèrent aussi. Quand tout sera
iU SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
prêt, appelez-moi, faites-moi un signe, et vous me retrouverez courageux et fidèle. En attendant, laissezmoi marcher dans mes plaisirs et dans mes peines : je hais cet esprit de liberté farouche, qui méprise toute fantaisie, toute gaieté, tout amour I... qui foule aux pieds les fleurs, et qui se défend de toutes joies, comme s'il n'était pas impie de repousser les dons du ciel!... Ah ?donnez-moi l'occasion de servir enfin notre patrie; mais délivrez-moi du tourment de haïr, de méditer des plans funestes! faites qu'il n'y ait un jour qu'un bras à joindre aux vôtres, un grand coup à frapper au péril de ma vie, et si c'est aujourd'hui, si c'est tout à l'heure, eh bien, dites-le-moi! pour que je dépouille cet habit, et que je me mette à l'œuvre, le front levé et les mains nues.
FLAMiNG. Non, Frantzl non! tu peux baisser le front encore en passant devant les altesses ; tu peux offrir ta main gantée au maître des cérémonies, et tu n'en sera pas moins le bienvenu pourtant à faucher bientôt la moisson que nous avons semée. Nous lisons dans ton cœur, Frantz Lewald ; ton cœur est pur et sincère, et nous nous plaignons seulement de ne pas l'avoir tout entier !
FRANTZ. Eh bien ! oui, plaignez-moi. Adieu I nos cœurs se comprennent, et j'ai honle des choses que nous pensons tous trois en ce moment, sans oser les dire... Pourtant, je vous demande d'être discrets, comme si j'étais confiant I
ROLLER. C'est bien, c'est bien ; et pourvu que ton sang soit toujours aussi prêt à couler pour la patrie. .. qu'il l'a été dernièrement à couler pour une femme...
FRANTZ. Oh I silence , mes amis, silence I... à demain!
FLAMiNG. A celte nuit, tu veux dire.
FRANTZ. Y a-t-il donc quelque chose d'arrêté? FLAMING. Tu le sauras ; adieu 1
IIL — Les mêmes, un OFFICIER.
l'officier. Sortez, messieurs, il est l'heure, sortez...
FRANTZ. Pardon, j'entre au palais, je suis invité.
l'officier. Votre billet.
FRANTZ. Le voilà.
l'officier. Laissez passer monsieur.
FLAMING. Allons, Rollor.
ROLLER. Mais Diego, Diego, tu ne l'as pas vu sortir ?
l'officier. Messieurs, les portes se ferment.
FLAMING. Viens donc, il sera parti et nous attend à la taverne.