‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 4 sur 66 · A IULES JANIN · texte numérisé non relu

A IULES JANIN

^ et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de découvrir dans la poussière des bibliothèques quelques vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne ; il avait découvert comment la jeune Allemagne, si fougueuse et si terrible, initiée à toutes les sociétés secrètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand» quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue révolutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance, à l'autorité, à la famille. — Double phénomène qui a sauvé TAllemagne et qui la sauve encore aujourd'hui. € Toujours est-il que notre ami se mit à songer sérieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation moderne ne lui offrait l'analogie, à toute cette turbulence et à tout ce sangfroid, et que de cette penséelà, longtemps méditée^ résulta un drame, un beau drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez croire quel fut l'étonnement universel quand on apprit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amoureux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame I lui un drame, un drame ou l'on parle tout haut, oii l'on aime tout haut, un drame tout rempli de trahisons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvte homme. Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré Gérard dans laforêt de Saint-Germain, à che- Tal sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère à arranger des coupsde théâtre, je vous jure; il regardait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui se levait, et il disait à celui-là : — Bonjour, monsienri -^ A celle-là : — Bonne nuit, madame I Pendant

tO SOUVENIRS DULLEMâGNë.

te temps Tâne heureux broutait le cytise en fleurs. 4( Et comme il avait dit, il devait faire. Tout en souriant à son aise, tout en vagabondant selon sa cou* tume, et sans quitter les frais sentiers non frayés qu'il savait découvrir, même au milieu des turbulences contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait dis* posé sa fable d*mie main ferme^ il avait écrit son dialogue â*un style éloquent et passionné; il n*avait reculé devant pas un des mystères du carbonarisme allemand, seulement il les avait expliqués et com« mentes avec sa bienveillance accoutumée. Voilà tout son drame tout fait. Alors il se met à le lire, il se met à pleurer, il se met à trembler, tout comme fera le parterre plus tard. II se passionne pour rhéroïne qu'il a faite si belle et si touchante; il prend en main la défense de son jeune homme, condamné à l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux fauteuils sans dossiers, ses vieilles tables boiteuses, tous ces vieux lambeaux entassés cà et là avec tant d*amour , et que déjà recouvrait l'araignée de son transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force de sollicitations et de prières, que le théâtre pût obtenir ce drame,* intitulé Léo Burckart. Il ne voulait pas qti'on le jouât. li disait que cela lui brisait le cœur de voir les enfants de sa création exposés sur Uû

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théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. De rhaile, disait-il, pour remplacer le soleil I Des paravents pour remplacer la verdure; la première venuet qai usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et pour mon héros, un grand gaillard en chapeau gris qu'il fout aller chercher à Testaminet voisin l Bref, toutes les peines que se donnent les inventeurs ordinaires pour mettre leurs inventions au grand jour, il se les donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le jour de la première représentation de Lia Burokatt^ il a pleuré. — Au moins, disait-il, si j'avais été sifflé, yaurais emporté ces pauvres êtres dans mon manteau; eux et moi, nous serions partis à pied pour l'Allemagne, et une fois là, nous aurions récité en chœur le super flumina Babylonii I II avait ainsi à son service toutes sortes de paraboles et de consolations; il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille discours pleins de grâce et de charme; mais il faudrait avoir dans Tesprit un peu de la poésie qu'il avait dans le cœur^ pour vous les raconter.

« Je vous demande pardon si je vous écris, un peu au hasard, cette heureuse et modeste biographie; mais je vous récris comme elle s'est faite, au jour le jour, sans art, sans préparation aucune, sans une mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou d'envie. Un enfant bien né, et naturellement bien élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des hauteurs de Florence , au jnilieu des fleurs, et tenant sous 9»s yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'au« rait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints ravissements que le jeune homme dont je vous parie,

Seulement il faisait naître les fleurs sur son passage, c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur profil imposant dans les nuages , il s'asseyait à leur ombre; il savait si bien les décrire qu'il vous les montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne les eussiez vus de vos yeux. Tel il était; etsi Jbienque pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à ajouter quelque parole amie à cet éloge* »

Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Allemagne, — jusqu'en cette froide Silésie, où reposent les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée où mon père lutta contre lalnort, voyant périr autour de lui les braves soldats ses compagnons , — m'avait rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand j*ai traversé de nouveau les vieilles forêts de pins et de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur persuader que j'étais moi-môme. On disait : « Il est mort, quel dommage I une vive intelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne , comme à une seconde mère, — et que nous apprécions seulement depuis son dernier instant illustré par Jules Janin... Et vous qui passez parmi nous , pourquoi dérobez-vous la seule chose qu'il ait laissée après lui , un peu de gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop ces aventuriers de France, qui se font passer pour des poètes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos salons ! » Voilà ce que m'avaient valu les douze colonnes du Journal des Débats, seul

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toléré par les chancelleries; — et dans les villes où j'étais connu personneUenient , on ne m'accueillait pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires et de morts-fiancés. Tous jugez s'il était possible que, là même, quelque &ottrjfeoifm^accordât sa fille borgne ou bossue. C'est la convictiou de cette impossibilité qui m'a poussé vers l'Orient

Je serais toutefois plus Allemand encore que vous ne pensez si j'avais intitulé la présente épitre : Lettre d'un mort, ou Extrait des papiers d'un dé funi, d'après l'exemple du prince Puckler-Muskau.

C'est pourtant ce prince fantasque et désormais m^diatisé, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et TAsie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne, dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi, avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques et commença sa réputation ; — par le fait, il avait traversé deux fois le lac funeste de Karon^ dans la province égyptienne du Fayoum. Il ramenait d'Egypte une Abbyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le siège de sa voiture à côte du cocher. La pauvre enfant frissonnait sous son habbarah quadrillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis et les boulevards de la porte de Carinthîe, et contemplait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazonsetles longues allées d'oimes poudrés à blanc.

Cette promenade a clé un des grands diverti>sfments de la société viennoise, et je ne sais si le regard éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse Lorejy.

ià SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.

Depuis ce jour je ne fis que rêver à TÔrient, comme vous l'avez dit dans la suite de votre article, et je me promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube orageux qui touche au Rhin par ses sources el par ses bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.

Alors j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette société qui vivait encore en plein dix-huitième siècle, et qui ne prévoyait ni sa révolutibn sanglante, — ni les révoltes de ces magyars chamarés de -velours et d'or, avec leurs boutons d'opale el leurs ordres de diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, artistes ou poëtes, — adorant madame Pleyel, admirant Listz et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines considérations sur le Tokay et le Johannisberg, qui vous ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article biographique. J'ai rencontré iien des fois ce diplomate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, peut-être l'ai-je complimenté sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. Il est des instants où les extrêtnes se rapprochent sur le terrain banal des convenances...

Finissons ce bavadarge, et louons encore une fois ce joyeux Rhin, qui touchemaintenant à Paris, et qui sépare en les embrassant ses deux rives amies. Oublions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions pas désormais de ceiiehéWe auxregards irrésistibles que nous n'admirons plus avec les yeux de la première jeunesse!

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