L — ROLLER, FLAMING, HERMANN, WALDECK
ROLLER (faisant passer cinq paysans devant les autres étadianls). En voilà encore cinq d*Eisenburg; de braves gens... c'est la même famille. Le père a soixante et dix ans; et les femmes, voyant déjà partir les deux fils et les deux neveux, voulaient garder le vieillard, disant qu'il en avait fait assez dans sa vie, depuis 92 jusqu'à 1815; mais j'ai montré ceci, la croix des braves deLeipsick, et le père m'a dit : Est-ce contre l'empereur de France qu'il faut marcher encore? En ce cas, je suis trop vieux ! — J'ai répondu : Non I l'aigle est toujours blessé, toujours captif sur son rocher de Sainte-Hélène ; ce sont les aigles à deux têtes qui nous dévorent, nous allons leur donner la chasse^ cette fois. — ^Je suisà vous, s'est écrié le vieux paysan. Et vous, femmes, a-t-il ajouté, vous vous trompiez; je
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31d SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
n*ai pas le droit de me reposer ici; je n'ai pas fini ma journée?
FLAMiNG. Bien. Onl-ils des armes?
ROLLER. Le décret royal, exécuté hier, leur a enlevé jusqu'aux armes d'honneur du vieillard et. de l'aîné.
FLAMING (montrant le tas)... Qu^ils en prennent... celles*Ià aussi deviendront des armes d'honneur I
ROLLER. Où faut-il placer ces hommes?
FLAMING. Au nord , du côté du fleuve. Et maintenant, voici toutes les avenues gardées. Si notre rendez-vous est découvert, nous avons de quoi soutenir un siège de plusieurs jours dans ces ruines, jusqu'à l'arrivée de nos frères de Goettingue.
ROLLER. Les princes ont tenu un conseil à Carlsbad ; nous tenons le nôtre à Wif tzburg ! Ces vieilles ruines s'étonnent de servir d'asile à la liberté, après avoir été si longtemps le repaire des oppresseurs I
FLAMING. Ne médisons pas de nos aïeux, Roller: pour les juger, il faudrait mieux savoir l'histoire que nous ne la savons, pauvres étodia'nts que bous sommes I
ROLLER. Mais n'est-ce pas ici même que se tenaient les séances du tribunal secret? Les cachots sont par là, tiens; la porte est faite d*un seul bloc de pierre, et il faut trois hommes seulement pour la tourner sur ses gonds. Ici les nobles seigneurs s'asseyaient en nombre impair; voici leurs sièges de rocher. Les condamnés tombés en leur pouvoir entraient par cette porte. Il en était d'autres que les juges ne pouvaient atteindre qu'avec la pointe d'un poignard; oeux^là monraientplus vite et souffraient moins.
FLAMiNG. Eh bien I étudie mieux tes livres, et tu verras que ces terribles seigneurs étaient, comme nous, des ennemis de la tyrannie; qu'ils frappaient l'oppresseur étranger ou le prince félon que la loi ne pouvait atteindre ; et que ce tribunal ne versait que le mauvais sang.
ROLLER. Oh ! toi, Ton te connaît : quand il s'agit de noblesse, tu es toujours prêt à contrarier toutes nos idées. Ce n'étaient pas des manants, à coup sûr, qui jugeaient les tyrans dans de si belles salles ornées de statues et d'armures?... Les manants n'ont jamais fait construire de châteaux.
FLAMING. Qui te dit le contraire?... Mais ce fut la noblesse qui comprit toujours le mieux l'indépendance.
ROLLER. Pour elle-même, soit.
FLAMING. Et pour le peuple aussi; mais la bourgeoisie est l'humble servante des princes, et c'est la bourgeoisie armée qui nous a contenus hier.
WALDECK (approchant). Pour moi, nobles ou princes, je n'en fais pas de différence. Tenez, messieurs... tenez , frères , veux-je dire , je suis venu à vous de moi-même, et me suis donné de tout point; je suis noble, c'est vrai; mais, si j'avais pu choisir, je voudrais être né dans la plus basse condition, et m'élever par mon génie. Tenez, j'ai un aïeul parmi ces statues, ainsi que vous pouvez le voir au blason qui décore ce piédestal, eh bien , ce blason, je le renie, je le dégrade... faites-en si voulez autant des autres. (Il raye l'écusson avec son poignard.)
FLAMING. Arrêtez I Si vous reniez ceux-là pour vos
aïeux, nous ne les renions pas pour nos grands hommes! Ce comte de Waldeck fut un brave seigneur qui délivra Mayence des Espagnols qui tenaient les Flandres I Celui qui se targue de ses aïeyx est un insensé, celui qui les outrage est un lâche. Respect à la mémoire des anciens comtes deWaldeck, amis, respect à ces héros, à ces capitaines!... ensuite, nous conviendrons, si vous voulez, que celui-ci n*en descend pas I (Il désigne Waldeck, qui s'éloigne.) •
KOLLER. Mais qui donc Ta amené ?
HERMANN. C'ost lonouveau membre de l'association, qu'on va recevoir parmi les voyants. Ainsi, du privilège en tout, et parmi nous-mêmes : parce qu'il a été puissant, parce qu'il a approché les princes, on en fait un républicain choisi , un conspirateur de première classe, on lui fait sauter deux degrés en deux jours, tandis que moi je suis encore aspirant dans le troisième.
ROLLER. Mais toi aussi, qu'as-tu fait? qn*as-tu risqué? Cet homme-là met. en jeu sa tête; il perd son rang, ses places ; il donne par là des gages de confiance qu'il faut reconnaître; toi, tu ne risque rien que ce qui couvre ton corps, un trou à ton habit, tout au plus, ce qui regarde surtout ton tailleur et ton hôte; peut-être encore ta liberté pour quelques mois ; la belle affaire ! tu travailleras la théologie en prison mieux qu'à l'université, où tu ne la travailles pas du tout!...
HERMANN. Tu vcux uu coup de rapière pour demain ; il fallait le dire.
ROLLER. Pour tout de suite I (Ils vont pour ramasser deux épées au tas d'armes.)
FLAMING. Un instant I... ceci ne doit servir à découdre que des soldats royaux et des philistins. Tous les duels sont remis à huit jours d'ici par ordre du comité supérieur.. • mais les coups de poing ne sont pas défendus en attendant.
HERMANN. Mcrci... uous attendrons.
FLAMING. Enfants I... tenez, voici les hommes qui viennent! (Plusieurs gens masqués entrent et se mêlent à la foule ; le veilleur leur fait déposer les bûchettes à mesure.)
HERMANN. Ahl moi , je n'aime pas les masques s masque d'ami, visage de traître : voilà mon opinion.
FLAMING. Avec dcs fous comme ceux-là, on ne réussirait à rien : mais tu ne comprends donc pas qu'il s'agit ici d'une résolution grave , d'un jugement à mort et que, si nous ne réussissons pas, tous ceux qui seraient convaincus d'y avoir coopéré seraient traités commodes assassins, décapités tous les dixsept, jusqu'au dernier, tandis qu'ainsi le vengeur seul risque sa vie.
HERMANN. Moî ^ jc u'aime pas à prévoir la dé-^ faite.
FLAMING. En voici deux, puis trois; ils seront bientôt au complet , chacun donne en entrant la bûchette qui représente un des pays souverains de l'Allemagne ; en la reprenant dans Turoe, il prend le nom de la province qui lui échoit, et le reçoit comme le sien pour tout le temps de la séance. (Entrent Léo et le chevalier, qui vont se placera part près d'un pilier^ pendant que la salle conlinuêà se remplir.)
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n« — LSS MÊMES, LÉO, LE .CHEVALIER.
u CHEVALIER. £h bieni monseigneur, ne compre-> nez^vous pas qu'il eût été insensé de vouloir faire en-' tourer de troupes ce rendez-vous de conspirateurs^ L'endroit est bien choisi, pardieu 1 En temps ordinaire, c'est la retraite des voleurs sans ^le; aujourd'hui ils ont cédé la place; ils se sont envolés comme des hibous effrayés par la lumière. •• à moins» toutefois, qu'ils ne soient restés pour faire les hon^ neurs du lieu à tous ces intrus I Je gage qu'il s'en cache plus d'un sous ces capes d'étudiants I
LÉO. Quel singulier spectacle I une conspiration sous ces vpûtes humides» aux pieds de ces statues d^ chevaliers saxons; sous ces colonnes lourdes, taillées du temps de Charlemagne...
LE CHEVALIER. Pardou, c'ost du pur byzantin; cette architecture remonte au sixième siècle, les sta^ tues sont plus modernes...
LÉO. Et c'est ici, monsieur l'antiquaire, qu'ils veulent tenir leur conseil suprême, leur tribunal, n'est-ce
LE CHEVALIER. Oui, c'ost ici 1 Pardou... vous m'^ Vez rappelé» par ce mot, aux délices de ma jeunesse I C'est ainsi que je descendais , à la lueur des flambeaux, sous les voûtes d'Herculanum et d'Aquilée; j'allais y chercher des urnes » des statues, des choses antiques, comme ces jeunes fous viennent y méditer des pensées d'un autre temps, des idées perdues I
LÉO. En effet I la liberté ne sort pas par ces voies ténébreuses, die aime te plein jour^ le grand soleil,
SGÈNEd DE LA VIE ALLEMANDE. 919
el lève ses bras nus dans un ciel d'azur I Toutefois, ce spectacle m'émeut profondément : n'y a-t*-il pas dans tes ruines, dans ce mystère, dans celte réunion bizarre, quelque chose de saisissant pour tous ces coeurs jeunes, une poésie qui enivre, qui égare. Et, en passant à travers tout cela, n'est-on pas pris de doute sur soi-même, comme Luther qui, entrant un soir dans l'église de Wittemberg, douta de ses propres idées et se mit à prier jusqu'au matin, le front dans la poussière, au pied des saintes images que ses disciples avaient brisées I... Hélas I monsieur, l'étude des systèmes m'avait conduit à la conviction, l'expérience des choses me rend au doute... Je vous parle avec confiance, car vous risquez votre vie avec moi, et quel que soit votre but caché, je rends justice à votre courage. Mais cela ne vous émeut-il pas vous-même i en effet?
LE CHEVALIER. Je n'ai pas les mêmes passions ; ces idées me sont étrangères! Il fut un temps où mon cœur bondissait quand je retrouvais le sens perdu d'une inscription effacée, le profil d'une médaille ou le bras d'un héros de marbre.... J'étais heureux comme un enfant, et mon âme s'épanouissait de joie I
LÉO. Et aujourd'hui...
LE CHEVALIER. J'ai longtemps vécu en France : là j'ai appris à rire de tout... et maintenant, je ne ris même plus ; je méprise.
LÉO. Je ne doute que de l'homme; mais vous, vous doutez de Dieu t
LE CHEVALIER. Douter... c'est presque croire I
LÉO. Silence !
UN HOMME MASQUÉ. Ffères, la nuit s'avance... le temps s'écoule... quelqu'un nous manque que nous ne pouvons plus attendre. Veilleur, combien comptezvous de voyants?
LE VEILLEUR. ScizO.
l'homme masqué. Le dix-septième est traître^ prisonnier OU mort. Servants, faites retirer les plus jeunes, et que les voyants restent seuls ici, car la séance, va s'ouvrir. (L'ordre s'exécute; il ne reste que seize hommes, tous masqués.)
m. — LÉO, LE CHEVALIER.
l'homme masqué. Maintenant combien sommesnous?
LE VEILLEUR. SeizC.
l'homme masqué. Quinze de nous pourront seulement prendre part à la délibération. Frères! n'oublions pas que , de même qu'au congrès chaque ministre représente un roi^ de même ici chacun de nous représente un peuple; le premier sorti présidera le tribunal.
LE VEUXEUR (tirant une bûchette de l'urne). Autriche.
UN VOYANT. C'est moi.
UN AUTRE. Ici, comme à la diète, il y a un sort sur ce nom-là 1
LÉO (bas). Ahl ah I voilà que cela tourne à la parodie. II était temps , je commençais à les prendre au sérieux.
LE CHEVALIER (de même). Pour un diplomate, vous êtes bien ennemi des formes.
LÉO. Surtout des mots.
LE CHEVALIER (haut). Tifo ton nom, mon frère.
LÉO. Holstein.
LE CHEVAUER. Etmoi, BruDswick.
LÉO (bas). Je rougis vraiment déjouer un rôle dans cette comédie d'enfants.
LE CHEVALIER (bas). Yotre Excellence, qu'elle me permette de le lui dire, juge un^peu trop en professeur. Vous vous trompez en croyant avoir affaire à des écoliers, et vous allez voir les actions prendre un aspect plus grave.
LE PRÉSIDENT. Qucl cst le Seizième ?
UN VOYANT. Wurtemberg.
LE FRteiDENT. Il assistera à la séance sans voter, et priera Dieu en lui-même pour que son esprit nous éclaire... Quel est le nom resté dans Turne?
LE VEILLEUR. Hanovrc.
LE PRÉSIDENT. C'cst bien; prenez tous place et demeurez silencieux : nous devons recevoir un nouveau frère... Que ses parrains aillent le recevoir à la porte, et que les servants l'introduisent.
LÉO (bas) . Est-ce Waldeck ?
LE CHEVALIER. Oui.
LE PRÉSIDENT. Sileuce ! (Waldeck est introduit les yeux bandés.)