SIXIÈME JOURNÉE
Chez Léo Burckart.
I. — LÉO, LE CHEVALIER, rentrent et déposent leurs masques et leurs manteaux.
LÉO. Et VOUS me dites que vous connaissez la demeure des chefs... de tous ceux qui étaient masqués?
LE CHEVALIER. Et cclle aussi de presque tous ceux qui ne Tétaient pas. Beaucoup logent dans la campagne, chez des paysans... d'anciens militaires. Les étudiants sont presque tous logés dans les mêmes maisons; les proscrits sont plus faciles encore à ressaisir : on en prendra des centaines d'un coup de filet; car, coflfime dit le vieux proverbe : « N'est pas bien échappé qui traîne son lien!... » Quant aux députés des autres centres de conspiration...
LÉO. Assez... assez... vous feriez emprisonner une moitié de TAllemage par Tautre : vous étudiez profondément les complots, monsieur ; et vous n'en perdez aucun fil. Je vais vous faire une seule demande et une seule condition : il y avait avec nous quinze hommes masqués...
LE CHEVAIJER. Oui.
LÉO. Les connaissez-vous bien ?
LE GHEYALIER. Oui.
LÉO. Quel est le nom de celui qui est venu apporter les papiers ces papiers qui m'ont été volés?
LE GHEVAUER. Je l'ignorc.
LÉO. Connaissez-vous celui qu'ils ont choisi pour être mon assassin?
LE GHEVAUER. C'était lo même.
LÉO Vous en êtes sûr; c'est quelque chose. Mais comment ignorez-vous sonnom^ les connaissant tous?
LE CHEVALIER. Mouseigneur, tous étaient masquées^ drapés de manteaux, déguisant leurs voix méconnaissables. Les précautions qu'ils prennent ne sont pas illusoires, et c'est à cela même que vous devez d^avoir pu assister à leur conseil. Je vous les livre tousles quinze. Votre voleur, votre assassin est là-dedans. Tous sont solidaires, tous seront punis de mort si vous voulez. '
LÉO. Et vous pouvez me répondre de ceci : qu'avant le jour ils seront tous arrêtés?
LE CHEVALIER. J'en répouds.
LÉO. Je vais vous donner Tordre.
LE CHEVALIER. Bien. Je vois avec joie que Votre Excellence ne ménage plus les ennemis de l'État.
LÉO. C'est que ce ne sont plus seulement des conspirateurs que je poursuis , ce sont des assassins : toute ma vie, monsieur, je verrai ce malheureux Waldeck frappé^ étranglé devant moi, sans que je pusse lui porter secours...
LE CHEVALIER. Et puis, HO scrait-il pas insensé de risquer votre vie, précieuse à TÉtat, à faire de la clémence? Demain matin, vous viendrez reconnaître les quinze têtes dont nous n'avons vu que les masques, et
la plus consternée sera assurément celle du Vengeur. LÉO. Quinze têtes! jamais!... Il y avait dans tout cela beaucoup d'égarement, de folie. Des fanatiques de Tanliquité !... Je les fais arrêter parce qu'ils sont dangereux, mais non pas seulement pour moi. Ils seront jugés, condamnés à quelques années de séjour dans une forteresse. Ils le méritent... Un service, monsieur!...
LE CHEVALIER. Parlez, monseigneur.
LÉO. Je suis encore ministre ; je puis rester ministre si je veux; mais^ quoi que je fasse demain, ma signature de cette nuit est toujours une signature ministérielle. Voici un bon de 20,000 florins sur le trésor : c'est une fortune. J'en devrai parler au prince; son consentement n'est pas douteux. Vous avez rendu un immense service^ l'Étal, quels qu'aient été les moyens employés. Jejvous donne ce bon de 20,000 florins. LE CHEVALIER. Quelle est la condition ?
LÉO. La voici. Quand les arrestations auront eu lieu, vous aurez à faire, ainsi que moi, votre déclaration ou procès-verbal au chef delà police du royaume, touchant les crimes ou projets dont vous avez connaissance... LE CHEVAUER. Oui, monsoigueur.
LÉO. Bien. Vous ne parlerez ni de ma présence à cette réunion, ni du projet d'attentat qui ne concerne que moi.
LE CHEVAUER. Monscigneur...
LÉO. Vous ferez ainsi... ni des papiers surpris chez moi. Vous laisserez, tomber tout ce côté de la conspiration.
LE CHEVALIE». VoUS le VOUlcZ...
LÉO. Je pense avoir ce droil. Si le prince trouvait la somme trop forte, ce billet sera une traite sur ma propre fortune.
LE CHEVALIER. Vous avez ma parole, monseigneur.
LÉO. Je n*ai pas fini. Je vais rentrer dans Tobscurité, monsieur; mais un homme qui a passé par le ministère, et qui le quitte comme je le fais, est toujours un homme puissant. Un homme de cœur qui résout une chose, et qui la veut jusqu'à la mort, peut toujours tout sur un autre homme, qui n*est pas le dernier des lâches. Eh bien ! souvenez-vous qu'aucun des conspirateurs qui n'étaient pas masqués ne doit être par vous reconnu, livré ni trahi. N'oubliez pas cela I ce n'est pas une condition de votre fortune, c'est une condition de votre vie ou de la mienne.
LE CHEVALIER. C'cst bien, vous pouvez compter sur moi. Je rends grâce à Voire Excellence, et j'accomplirai loyalement ses ordres.
n. — LÉO, SEUL.
LÉO (seul). Adieu, monsieur, adieu I... Voilà un homme qui ira loin. Et cependant il était arrivé à la moitié de sa vie sans avoir trouvé l'occasion de se mettre en lumière; il ne lui fallait qu'un tourbillon qui l'attirât dans un système I un homme de passage, qui le fît briller en s'éteignantl... il l'a trouvé. Qui peut prévoir son avenir? Moi je n'ai plus tant de courage. Voilà un cercle accompli, et peut-être n'aurai-je pas la volonté d'en recommencer un autre. J'ai détourné sur moi l'orage qui menaçait le prince; j'ai changé la direction des poignards : comme l'aimant,
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j'ai attiré le fer ! Le prince n'a rien à me demander ûe plus, et je ne veux rien lui accorder davantage. J'abandonne tous mes rêves d'autrefois, et toutes mes entreprises d'hier ; je suis las de marcher toujours entre des fous, dés corrupteurs et des traîtres. Des traîtres jusque dans ma maison I Je me croyais sûr de mes gens, d'anciens serviteurs de ce bon professeur... (Il sonne.)
m. -T LÉO, UN DOÎMESTÎQUE.
LÉO. Personne n'est venu pendant mon absence? LE DOMESTIQUE. Mon, monscigueur.
LÉO. Vous n'avez vu aucun étranger?
LE DOMESTIQUE. Mou, mouseigueur.
LÉO. Vous n'avez point entendu de bruit?
LE DOMESTIQUE. NoD, mouseigneur. (Il sort.)