LES SPORTS RE GLACE
LA MISSION DES VA-NU-PIEDS
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de France
Mous étions trois, ce niatin-lù, Pmil Bourget, Sam Pozzi et moi, sur le sommet d’un bizarre édifice très étroit et très haut : autour de noué, d'autres édifices semblables drossaient, dans la brume ensoleillée d’octobre, leurs dix étages surmontés do vilaines cheminées noires. Le murmure confus d’une grande ville emplissait l’atmosphère; on entrevoyait au loin les boucpiels d’arbres des jardins publics, et toute une portion de l’horizon so trouvait fermée par une nappe d’eau incolore et paisible, qui no ressemblait pas tout à fnilfi la mer, bien qu’il fftl impossible de dire en quoi elle en différait. ,
Paul Bourget avait voulu voii; cet Athlolie club do Chicago qui nous donnait l’hospitalité, A Pozzi et à mpi, pour la plus grande satisfaction do nos instincts do sybarites ; nous lui avions montré la piscine d’eau tiède avec ses balcons de marbre et ses girandoles
4 SOUVBNins D'AMÉRIQUE F.T DK GHKCK.
fie for forgé, la salle de billard, énorme et somptueuse, les chambres à coucher, le grand gymnase avec ses pistes élastiques pour les coureurs, et ses multiples appareils pour la joie des muscles, puis, tout en haut, les salles do paume; et, entre temps, nous causions île la belle audace yankee, do eos quelques capitalistes qui, do leur propre initiative et malgré dos obstacles et des labeurs sans fin, avaient créé colle Exposition ofi s’écoulaient la plupart do nos journées : soudain le petit « boy », qui faisait notre service, nous avait croisés dans un couloir et s’était exclamé : « Venez, venez vite sur le toit voûtes foules qui vont A la World' t Fuir » ; et ces mots : les foules, World’s l’air, prenaient sur scs lèvres dos allures géantes : une ivresse orgueilleuse animait ses yeux pèles. Comme il était fier, le petit Chicagoïen!
C’est qu’un grand nniversaire se célébrait ceü oclobro 1893, cl Chicago, dans son triomphe, retournait, par la pensée, aux heures sombres de 1871, à ce mémo 9 octobre dont l’aube se leva sur une catastrophe sans nom : 17 180 maisons incendiées, 072 hectares couverts de ruines, 950 millions de richesses anéanties, 275 victimes, tel fut l’horrible bilan! Une mer de décombres hérissée do pans de murs branlants, voilà ce qu’à celte même place on contemplait, il y a vingt-deux ans; mais la dernière flamme n'était pas morte que déjà des ouvriers clouaient des planches, déblayaient des terrains, posaient des trottoirs volants : la sève avait seulement reculé devant le feu : à fleur de sol, elle était prête à pousser de nouveaux rameaux plus vigoureux; et, pendant que l’Europe charitable expo-
CHICAGO
solides tableaux el organisait des tombolas pour les pauvres incendiés do Chicago, ceux-ci, déjà consolés el pleins do confiance, rebâtissaient leur ville, en pierre el en marbre, ccite fois, par crainte des accidents futurs.
Nous songions à ce contraste, en l'air, sur notre toit, en regardant « les foules », Sur le boulevard Michigan, en face des assises cyclopécimes do l'Auditorium, on les voyait, compactes el noires, so presser autour des guichets d'une gare improvisée; toutes les trois ou quatre minutes, un convoi rempli s’élancait comme une fusée dans ta direction de Jackson-Pack; plus lents, sur les eaux du lac, de gros steamers s’échelonnaient, chargés do bétail humain.
Tout ce monde devait revenir fort tard le soir avec de la lumière plein les yeux et des fanfares Iriom» phalcs plein les oreilles : pas un qui ne soit monté, cc jour-là, au capitolo el n’ait mentalement remercié Dieu de ne pas l’avoir fait semblable aux autres hommes qui végètent dans la médiocrité et marchent craintifs sur le chemin do la vie.
Le lendemain, ou publia le total des entrées payantes; l’enthousiasme ne connut plus de bornes : 713 Gi6! Un Ici chiffre n’avait jamais été atteint nulle part : l’Exposition de Paris, qui jusque-là détenait lé record, s’était tenue aux environs de 400 000. Chicago avait la palme! Dans les clubs, les hommes les plus graves s'accostôrenl, se félicitant avec une exubérance inusitée.
lï SOUVKMIIS O’.SMKHIQri: KT lll: filtKCK.
On no vil jamais, pourtant, conlrnslo pins absolu et plus complot cnlro doux cités ijn'cnlrc Chicago cl son Exposition. Cela frappait dès l'entrée. Ici des nies larges cl pareilles, bordées de maisons cubiques, puissantes, privées de formes et do proportions; un réseau de fils noirs rayant le ciel comme du papier à musique; le for tordu en courbes audacieuses pour former des voûtes grandioses, mais sans grûcc; un mouvement prodigieux, des perspectives enfumées, une impression de fatigue, de hôte et do labeur forcé; et, à côté, sans transition aucune, line incomparable succession de palais tranquilles, la sereine beauté des lignes, l'enfilade grave des portiques et des péristyles, l’éblouissante blancheur des murailles, rampleur majestueuse des escaliers baignant dans l’eau, loul un décor antique avec un visible effort pour n’y rien laisser pénétrer de l’agitation moderne. Le petit chemin de fer qui circulait à travers l’Exposition se dissimulait de son mieux comme une chose indigne, et les bateaux qui, sur les lagunes et Iqs canaux, se mêlaient aux gondoles lentes, étaient mus par l'électricité, afin que nulle vapeur ne vînt jeter une note discordante dans le paysage.
Au centre était la cour d'honneur, foruin gigantesque bordé do temples et do statues qui so reflétaient dans un bassin grandiose. Là, do quelque côté qu’on se tournât, on ne voyait absolument rien qui fût « américain », au sons habituel que nous donnons
cmc.uio.
à co mol , Les proportions étaient justes, In décorai ion sobre, In silhouette harmonieuse, et si les fautes île détail abondaient, on ne les percevait du moins qu’en les cherchant. Il se dégageait de col ensemble une impression d’élan vers lo beau, une impression d’immatérialisme, si l’on peut ainsi dire, qui vous saisissait étrangement. L'émotion devenait poignante lorsque sur l'are triomphal qui donnait accès à la plage, on lisait les lignes, magnifiquement simples, par lesquelles lo peuple américain, évoquant les audaces et les souffrances des pionniers du nouveau monde, dédiait à leurs mémoires glorieuses les merveilles de la World’s l’air. Leurs noms étaient là, en cortège; au pied de la colonnade venaient mourir les vagues du Michigan; les liéroïsmes du passé, les richesses du présent et les splendeurs do l’avenir so trouvaient réunis, pour un moment, dans cotte enceinte inoubliable.
Combien, parmi nous, ont traversé celte Exposition de Chicago sans la comprendre, sans mémo se. douter de sog importance! Non qu’il fallût, pour cela, le moindre génie; il suffisait de connaître l'existence d’une Amérique pensante, désintéressée, éprise de science et de grandeur morale. Et vraiment ce ne devrait pas être si difficile d’imaginer qu’une telle Amérique ne peut pas ne pas exister. Est-ce que jamais l’or a suffi à former une nation? Esl-co que jamais on a vu un peuple limiter ses ambitions à la recherche du bien-être, se passer d’idéal et vivre sans une à me collective qui lui soit inséparablement unie? Or il est difficile do nier l'existence de la nation américaine,
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SOUVKXHIS d’aîiérique ET DE GRÈCE, difficile de méconnaître Je patriotisme du peuple américain; prétendre qu’une nationalité qui a résisté il la guerre do sécession et qui assimile chaque jour le surplus d'hommes que l'Europe lui envoie no repose que sur le « tout-puissant dollar », c’est démentir l'histoire entière do l'humanité. Si nous réfléchissions davantage à cés choses, nous verrions combien étroite est notre conception de la vie et de la société américaines cl combien insuffisante est l’explication que nous nous donnons à nous-mêmes do ses contrastes et de ses bizarreries.
Mais le dollar absorbe l'attention, tandis que la science est discrète; et les voyageurs continueront longtemps encore d’ignorer les petites villes universitaires, les professeurs peu rétribués et contents de leur sort, les travailleurs silencieux, les aspirations ardentes, mais cachées, pour courir aux grandes cités tumultueuses, pleines d’agiotage et de fracas; ils en rapportent la nolion d'un pays exorbitant, déréglé, enfiévré, tandis que sc construit dans l’ombre l’Amérique véritable qu'ils n’ont point vue.
Do loin, l'idée avait paru géniale dans sa simplicité,, de célébrer, à Chicago, la cité ynnkce par excellence, ce grand anniversaire qui devait être — on le croyait du moins — une fête d’orgueil, une fête do parvenus, l’étalage do mille fortunes, une parade écrasante pour cette pauvre Europe! Et ce n’a rien été de tout cela! Matériellement, l’opération a tout juste couvert scs
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frais: l'Europe n paru, et, sans se donner de mal, a marque sur plus d’un point sa supériorité, l.cs visiteurs étrangers n’ont pas rempli les hôtels, cl l’Exposition a coïncidé avec une de ces crises financières cl commerciales que l’Union traverse périodiquement et qui causent tant de déboires et do ruines.
Le succès est venu néanmoins, mais sous une forme imprévue : il est venu par où nul ne l'alleiulail. Au lieu d’une foire merveilleuse, faite pour égayer et clmrincr, les architectes, on ne sait pourquoi, ont élevé «no ville surnaturelle dans sa conception, l'aile pour In prière et le recueillement et, tout de suite, une idée a circulé sous ces portiques solennels, une idée qui se dégageait loulc seule des efforts de chacun, l’idée do l'unité. Los New-Yorkais, les habitants do la Nouvcllc-Anglelcrre qui délestent ou jalousent Chicago, sont venus railleurs et sont repartis touchés; ceux du Sud, encore sous le poids do la défaite, ont senti fondre leurs rancunes et s’apaiser le sentiment de leur liumilialion. Une fois dans le forum, Chicago s’était effacé et, pour la première fois, ils sciaient trouvés tous face à face avec la réalité des h'ials- (Jnis de cette grande pairie qu’ils aimaient et servaient sans la connaître, sans l'avoir vue jamais I
L’impression se retrouve dans tous les articles que publièrent alors les revues locales. Les premiers visiteurs l'avaient rapportée chez eux, incitant les autres A venir lu recevoir A leur tour. « j'ni beau chercher A m’intéresser A ce que renferment les galeries, me disait l'un deux, je ne puis y réussir, et toujours je reviens A celle cour d’honneur; mes yeux ne se lassent
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ionale de France
10 SOUVENUS d’amkiuqui: ET IJK UltKCK.
pas (le In voir; je sens qu’il y a là quelque chose de
grand! »
Nous avons peine, à comprendre cela, parce que, en Europe, Marseille el Lille lie s’ignorent pas, non plus que Barcelone et Séville, ou bien Exelcr et (ilnsgow. Mais qu’y a-t-il de commun entre la Géorgie et le Wyoming, l’Arizona el leVcrinont, lu Floride et l’Ulali? Ce sont dos mondes différents. On a accrédité chez nous la légende de l'Américain toujours en mouvemcnl, se, transportant sans hésitation et sans difficulté d'un bout à l'autre de son immense empire, el passant l'Océan comme les Parisiens passent la Seine; mais n'allez pas croire que cet Américain-lit peuple les Etats-Unis; il ne représente qu'une minorité, et quand il vous plaît de sortir de l'ornière des voyages circulaires pour vous arrêter dans les bourgs ou vous enfoncer dans les campagnes, vous trouvez des populations sédentaires , des hommes instruits, intelligents, dont l'existence a tenu dans les frontières de leur Etal, qui n’ont jamais visité l’Europe el ne verront jamais San Francisco ni la Nouvelle-Orléans.
lisse connaissent de loin : ils forment une de ces familles nombreuses, créées par la fécondité successive do trois générations dont les représentants ,
, éparpillés dans tonies les provinces, occupent les silualions les plus diverses, mais dont l’esprit de famille résiste à tous les éloignements el à toutes les inégalités. Ce son! des cousins qui vivent et meurent sans s'être serré la main, mois qui, fidèlement, se sonl fait part des événements principaux de l’existence, naissances, mariages, décès : vienne un danger
CHICAGO
qui menace la famille entière, on la trouve subitement reformée, réunie comme par enchantement ; sa personne morale était demeurée vivante....
Autour des grandes constructions qui donnaient à la XVorid's Foie ce caractère grave, presque religieux dont s’irritèrent les habitués du Moulin-Kouge cl de la danse du ventre, chaque Étal avait son édifice séparé; certains, très vastes, contenaient toute une exposition; la Californie élail du nombre; son art naissant y côtoyait les riches produits de son sol privilégié. Mais la plupart des autres Etats, ayant exposé dans les galeries nationales, s’étaient contentés d’élever, à Jackson-Park, des pavillons pouvant servir de centres do ralliement ii leurs citoyens respectifs ; ceux-ci trouvaient là les journaux du pays 1 ; ils s'inscrivaient sur des registres, et l’Étal y entretenait, à leur usage, un bureau de renseignements et d’informations.
Puis,' à de certains jours, anniversaires d’événements mémorables empruntés à l’histoire locale, le pavillon se décorail; on drapait les fenêtres avec ces petits oripeaux au moyen desquels les Yankees expriment lotir allégresse et qui ont l’air d’une lessive de saltimbanques, et, sur le coup de midi, le gouverneur do l’Élat, suivi d’un cortège de landaus à cochers nègres, escorté d'un détachement de sa garde
t. les Élats-Unis n'ont rien qui ressemble au Times ; les plus importants journaux de New-York n’etendent guère leur sphère d'action au delà des 1'. lais voisins, i/lnler Océan de Chicago, le Daily Picayune de la Nouvelle-Orléans, ou le San-t'rancisco Examiner n'exercent egalement qu'une action locale.
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le de France
13 souvENrns u'améiuque et de giikci:.
nalionalc, se rendait à travers lcsjardins, puis le long do la cour ddiormcur jusqu'au dôme central: LA, sur uno csplAnade, se trouvait la fameuse cloche de la Liberté, épave des grands jours de la Révolution et dont le voyage de Philadelphie à Chicago s’était accompli au milieu d’une si curieuse ovation, la fouie s’encombrant aux gares pour voir passer la cloche, lui jeter des Ileurs et lui présenter les enfouis.... Auprès d’elle, on trouvait invariablement le maire de Chicago, Ilarrison, celui-là mémo qui devait périr un peu plus tard sous le poignard d’un fanatique. 11 s’était constitué le gardien de celte cloche, et, après un échange de discours et de civilités, il la faisait tinter en l'honneur de l'Étal dont c’était la l'ôlc. Ensuite, le cortège se débandait au travers de l’exposition, chacun portant fièrement it la boutonnière ou sur l’épaule des insignes compliqués ou de grands rubans de salin multicolores.
Ces cérémonies, qui ko renouvelaient assez fréquemment, causaient beaucoup d'hiljU'ité parmi les Européens ; les cochers nègres, les panaches, la naïve emphase de la promenade, le chapeau mou du maire ilarrison prêtaient aux quolibets; mais il arrive souvent que les choses risibles ont un grand fond de sérieux et que les peuples, comme les enfants, symbolisent en leurs amusements ce qui se passe dans le tréfonds de leur Aine.
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Do sorlo que l'Exposition représentai! assez bien ce patriotisme il deux étages sur lequel M. James ISrvcc appelle tout de suite l'attention du lecteur nu début do son fameux ouvrage, American Commomccalllr, l'/hat que l'on aime un peu à la vieille manière, d’un amour bourgeois, pot-au-feu, détaillé; la Nation vers laquelle monte un sentiment plus pur, plus sacré, dépouillé do toute tendance vile, distinct de tout intérêt do clocher : le mémo sentiment que Home inspira, vers le temps do l'empire, aux habitants des provinces d'Espagne, do Gaule ou d'Afrique.
Ces patriotismes-lé no s’opposent pas, comme le donnent à penser certains indices superficiels : ils dérivent les uns dos autres. Ce sont comme autant de rivières descendant des collines vers un grand lac dans lequel elles se déversent, mais des rivières qui auraient conscience de leur mission cl poursuivraient, dans le grand lac, leurs cours individuels.
Ainsi, ù Chicago, en était-il de l’unité : tout le monde la cherchait non pour s'y perdre, mais pour la réaliser, la sentir, la toucher, se bien convaincre de son existence et en jouir. Et le rêve d’unité fut si puissant qu’il dépassa la matière pour atteindre l’esprit. L'unité nationale no parut pas suffisante; on chercha, pour la compléter, l'unité religieuse.
Los congrès étaient légion; on les qualifiait tous ^'universels, bien que l'univers y fût, la plupart du temps , assez imparfaitement représenté , et cela
li SOUVENIRS D’AMÉRIQUE ET DE GRÈCE,
maigre les appels sensationnels cl les énumérations attrayantes; or un de ces congrès dépassait tous les autres eu hardiesse déraisonnable; il s'intitulait orgueilleusement le Parlement des religions et prétendait grouper les représentants do tous les cultes monothéistes pour une œuvre de conciliation et d’entente. L’idée fit sourire, même en Amérique. Je crois bien qu’elle avait germé dans le cerveau d’un brave homme, sans génie et sans renommée qui, la trouvant simple et bonne, pensa que son devoir était de travailler à la réaliser.
Ht cela s'est fait. Pendant plus d'une semaine, on a vu les catholiques, les épiscopnliens, les baplistcs, les méthodistes, les presbytériens, les bouddhistes, les bralunanislcs, les musulmans, discourir sans fiel, s’inspirant d’une pensée do divine mansuétude et do fraternelle harmonie; on a vu un cardinal do l’liglisc ltomaine, un grand cardinal dont le nom vivra, Gibbons de Baltimore, comme ils disent Iii-has, ouvrir ce congrès par l'oraison dominicale, la prière du Christ qui soudain est apparue applicable à tous les cultes, acceptable par tous les dogmes, s'étendant, dans son humble simplicité, par-dessus les psaumes, les hymnes et les invocations des églises.
Un Anglais qui avait entendu ces choses, qui avait entendu aussi le président Cleveland, ce chef de 70 millions* d’hommes, que rien no distinguait du plus modeste de ses administrés, inaugurer l’Exposition par quelques mots d’une virile tranquillité, revint en disant ([tic, par une fente ouverte sur l’avenir, le monde de demain lui était apparu, ce monde que
le de France
CHICAGO
gouvernera la force morale, forte do sa faiblesse môme.
Voilà donc ce que l'Amérique est, venue faire à Chicago : s'unifier! Quel étrange caprice du destin l’a voulu ainsi el par quel contraste bien fait pour réjouir les philosophes, la nation s’est-cllo fait sacrer dans une Aille qui précisément n’est point unie cl no le sera jamais, qui n’est même pas une ville, mais une agglomération sans ciment, un damier humain?
Chicago trompe le publie : elle est toute en façades; en façade sur le lac Michigan, le long duquel s’étalent son luxe, ses constructions géantes, l’interminable ruban de scs avenues rectilignes, et, on second plan, les grandes rues débordantes d’activité fébrile; en façade- aussi sur le monde auquel elle se présente comme l’incarnation du pays entier, de son génie entreprenant, do son gofit pour la bille âpre, el les réactions de la vie.
Abandonnez la rive du lac, non pour pousser la pointe obligée vers les abattoirs dont l’ignominie affecte encore quelque grandeur, mais pour atteindre ces régions inconnues des touristes oii les rues n’ont plus de trottoirs, oii les maisons s’abaissent jusqu’à n’ôlre plus que des cabanes, oii les piétons hâves remplacent les hommes d’affaires congestionnés. Vous aurez alors conscience d’n loir franchi une frontière; l’orgueil el la richesse sont demeurés bien loin derrière vous, el la misère suinte partout d’une façon lamentable et terrible. Nulle fermentation
SOUVF.NIIIS D'AMKIHQUK RI DK GflKCK.
n'indique la conliiuinlioii soui'ilo do la lullo pour la vie; il n’y a plus là que des hommes découragés devant l'elVorl devenu surhumain; c'est, pour eux, le fond de l'ablme, d aulanl plus noir, d’autaul plus définitif qu’ils son! accourus de. plus loin pour y tomber cl qu'ils ont l'ail pour l'éviter un plus grand effort.
Oh ! les espoirs dorés perdus dans ce gouffre!
Celle intensité de souffrance et ■ d'abaissement n’engendre pas la solidarité; elle no rapproche pas les cœurs comme la pauvreté le fait parfois; elle no les rapproche qu’aux jours do haine pour quelque méfait sanglant.
Le recensement, de mai 1892 donnait 1 438000 Ames: ou comptait 383 000 Allemands, 21G000 Irlandais, 42000 Anglais et Ecossais, 100 000 Scandinaves, 34000 Tchèques, 53 000 Polonais, 10000 Juifs russes, 20000 Canadiens-Français,,,, vivant cèle à cûlo sans sb mêler, ayant leurs journaux, leurs lieux do réunion, leurs sociétés secrètes. J’ai eu sous les yeux des plans de ces sombres quartiers de Chicago; les groupements nationaux y sont représentés chacun par une teinte dilVércnto cl ils indiquent en même temps le degré de misère calculé d’après le taux des loyers. On frémit en regardant cela. Celte armée du malheur se recrute snrloul parmi les naufragés de l’Europe; il y a des coins de la ville oh l’anglais 'est incompris, où l’on no parle qu'allemand, polonais, français. La naturalisation, qui s'opère si .facilement dans le reste du pays, là ne se fait pas. Ils deviennent réfractaires par abaissement, par renoncement à la lutte, par désespoir d’arriver jamais à rien,
CHICAGO
Souvent je revois par la pensée <leu\ personnes auxquelles il m'a été donné de rendre visite la dernière. fois que je me suis trouvé h Chicago., L’une est le président Harper, qui dirige l’Universilé de Chicago; l’autre est miss Addams, qui dirige //»//- Jlouse. Le président Harper est un homme très pressé et très glorieux. 11 m’a dit do son institution naissante (juo, dans dix ans, elle serait la première du monde cl que déjà maintenant elle fonctionnait « comme une compagnie de chemin do fer »; ce dont i! se montrait ravi, sans que j’aie pu déterminer do quelle nature était la joie que lui inspirait celte bizarre assimilation. Miss Addams est un apôtre; elle no va pas dans les beaux quartiers, et ses ambitions ne, visent pas nu delà des misères qui l'entourent et qu’elle veut soulager, ltésidnnt uu milieu de celte nuit polaire de l'infortune, elle en sait long sur la ville superbe, aux fragiles assises : Hull-l/ousc, le quartier général de ses charités, est bien modeste à côté des pignons robustes de l’Umvcrsité; mais c’est là que se trouve le salut do Chicago, si Chicago doit être sauvé, et non chez le président Harper,
lit voici un autre paradoxe que peuvent discuter les philosophes.
C’est une grève, une grève sanglante, bestiale, injuste, qui a renversé les palais de In World’s l’air, couvert do décombres ces beaux jardins de Jacksonl’ark, souillé l’eau des lagunes, brisé l’enceinte immense.,. Or il fut uu temps oh la question sociale
18 • SOUVK.NIHS Il’ASIKIlIQLi: Kt' U 13 GUKCK.
semblait n’élre qu’une des particularités morbides de la décadence européenne. De braves théoriciens, échafaudant leurs raisonnements et leurs systèmes les uns sur les autres, en arrivaient à prouver, clair comme la lumière du jour, que les lilnls-Unis se trouvaient à jamais préservés de tout contlil entre le capital et le travail par la nature mémo de leur organisation politique et la perfection de leurs rouages constitutionnels. 11 eût été facile de se convaincre du contraire. La question sociale n’est pas née d’hier en Amérique; elle s’est développée d’une manière normale; il y a longtemps qu’on l’étudie, qu’on en prévoit l’évolution; it fallait notre naïveté et noire ignorance de tout ce qui concerne ce pays pour ne pas comprendre qu’après tout la société humaine y revêt les mêmes caractères fondamentaux, y présente les mêmes causes de conflit, s’y trouve aux prises avec les mêmes problèmes que partout ailleurs.
Il existe une photographie panoramique de Jacksonl’ark, prise le lendemain du désastre; de la cour d'honneur, plus rien n’est debout : ni le péristyle avec l'are de triomphe, ni les palais blancs aux longues façades, ni le dème central,... tout est à bas; mais dans le grand bassin majestueux, que les gondoles ne sillonnent plus et auquel les grévistes, ivres de rage, ont fuit une ceinture do ruines, toute seule, au milieu’ do l'eau, se dresse inlnclc la statue dorée de la Itépubliquo, les lauriers au froid et le globe dans la main droite. Sa silhouette calme de déesse continue de resplendir au soleil, clic so détache sur l’horizon du lac dominant les hommes cl les événements.
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C'est là un symbole. Do celle grande Imposition calomniée, incomprise, niais si magnifique pour ceux qui ont cherché à l’analyser consciencieusement, une chose subsiste, une chose dont l'influence va se faire sentir pendant des années cl des années : la patrie américaine, unifiée et consolidée, a pris conscience do scs forces cl do ses aspirations et rien ne peut plus l'atteindre désormais. Sur sa route, peut-être bien dos obstacles sont-ils dressés; l'apprentissage de la vio lui sera peut-être bien rude, mais, dans le triomphe comme dans l’infortune, sa personnalité demeurera. Elle a désormais sa mission dans l'ordre matériel cl dans l’ordre moral. Comme les patries du vieux monde, elle exaltera îles âmes cl suscitera des héros; elle aura scs caprices que scs enfants satisferont avec leur or et avec leur sang; elle engendrera des fanatismes, elle tentera des folies, clic sera basée sur la gloire et le désintéressement.
Voilà pourquoi, malgré son insuccès apparcnl, malgré les étrangetés de la ville qui l’avait vue naître, malgré la fin tragique que le destin lui réservait, l'Exposition colombienne a marqué une date inoubliable dans la suite des âges.
En la parcourant, on avait l'impression d'être à un de ces tournants de siècle que constituent la naissance d’un grand mouvement, la découverte d’une vérité inconnue ou l'avènement d'une race nouvelle.