‹ Souvenirs d'Amerique et de GreceChapitre 33 sur 33 · ICI · texte numérisé non relu

ICI

leur capitale était le siège du gouvernement on y menait active et joyeuse vie. Malgré tout, leur eretir n’était pas satisfait; ils étaient demeurés Grecs. L'envoûtement des ûges écoulés et des conquêtes successives n’avait pas opéré sur eux. L'hellénisme’, qui les avait créés, les avait gardés. Rien n'avait ou raison de son pouvoir magique cl maintenant que, do nouveau, la Grèce vivait d'une vio nationale, ils voulaient retourner ii elle. Elle était pauvre et faible; l'Angleterre était puissante. Mais cela no les fil pas hésiter. On leur envoya de Londres un commissaire spécial pour recueillir leurs doléances. Ce commissaire était plus qu’un grand homme, c’était un homme droit. 11 s’appelait Gladstone. Sa conviction fut bientôt faite, et dès lors son parti fut pris. L’avènement au trône de Grèce du roi Georges I" servit do prétexte à l’acte que depuis plus do trente ans les insulaires réclamaient on vain. Le t-t novembre 1803, Kcrkyra renonça, joyeuse, à scs prérogatives cl à son indépendance pour redevenir grecque par le nom et par la loi.

La domination britannique a pourtant laissé dos traces multiples sur le sol et dans les mœurs. Los habitants, quand ils parlent dos Anglais, ont do la reconnaissance dans le regard, comme pour dire ; Que voulez-vous, ils faisaient bien nos affaires, mais c’était inévitable,... on est Grec ou on no l’est pas! — - El c’est très amusant do regarder l’Esplanade, les soirs de printemps, des fenêtres do l’hôtel Saint- Georges, pour y revivre en pensée les beaux jours d’autan de la république ionienne. Sur la gauche est

le de France

161 SOUVENIRS D’AMÉRIQUE BT DE GRÈCE, le polais. Conslrnit pour les représentants du protectorat, lesquels portaient le titre do lords-commissaires des Scpt-lles, il contient une salle du trône, qu’ornent les portraits des rois d’Angleterre et la salle, plus modeste, mais plus intéressante, 0(1 se réunissait le sénat ionien. Les portraits des présidents décorent celle-ci. Ils sont là sept ou huit, vêtus selon la mode anglaise de l’époque, portant le grand cordon de Saint-Michel et Saint-Georges, graves et froids; on les dirait tous venus des rir es de la Tamise. Leurs noms aux consonances liantes indiquent seuls que celui-ci naquit il Xante et cet autre à Céplialonie. — Le lord-commissaire logeait ainsi le gouvernement dans sa maison; il était comme lin ambassadeur offrant une hospitalité forcée ou chef de l'Étal prés duquel on l’a accrédité. Sa lèche était délicate; il la remplissait généralement au gré du peuple, si l’on en juge par les monuments h l’aide desquels le peuple a témoigné su reconnaissance. Il y en a trois sur l’Esplanade; d’abord une pot i le rotonde à colonnes ; sur le pourtour sont célébrés en grec les mérites de sir Thomas Maitland, le premier des lords-commissaires. On l’appelait King Tom, et sa popularité est demeurée vivante. Vient ensuite la statue de sir Frederick Adam, qui « régna « de 1823 à 1832. 11 a revêtu sur son socle de granit une toge déplorable, qui le transforme on proconsul d'opérellc, mais le souvenir de ses bienfaits ne s’est pas figé comme sa silhouette. Un obélisque s'élève un peu plus loin, qui est dédié ù sir lloward Douglas (1813). Enfin, ce grand bâtiment sans caractère qu’on aperçoit à l’extrémité de l’Es-

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

KKMiYItA.

planadc contienl la bibliothèque ilo TUnivcrsilé. ionienne, établie par les Anglais et supprimée après leur départ. L’Hsplanadc, elle-même, a conservé un cachet britannique, comme aussi le mobilier de l'hôtel Saint-Georges. Les lits, les armoires, les tables de toilette, les commodes rappellent ces vieilles auberges d'Angleterre oii les relais de jadis déposaient les squives respectables et où la gentry du comté s’assemblait pour faire la politique et causer de l'intérêt général. Sur les murs, des chromolilho-, graphies, produit d’un art en enfance, représentent la grosse tour do Windsor vue dos ombrages d’Iiton et les clochers d'Oxford, avec des étudiants qui rament gauchement sur uno. Tamise toute bleue. L'après-midi du dimanche, les voyageurs qui se trouvent dons l'hôtel voient sc jouer sous leurs balcons une véritable partie do cricket — la partie sérieuse, la partie d’honneur. Car il s’en organise d’aulrcs sur chaque place, à chaque carrefour, sur les promenades, dans les encoignures des vieux remparts, partout oit Ton trouve dix môlrcs de sol plat et un peu d’herbe. Pas un gamin qui dès l’Age le plus tendre n’ait en mains uno batte ou nu moins quelque, morceau de bois pouvant on tenir lieu. Ils jouent mollement, sans se dévêtir; on ne peut comprendre, le plaisir qu’ils y trouvent. Aucune force dans, le lancer, aucune vitesse dans la course, aucune habileté A reprendre la balle, et pourtant ccs parties seni: bleui leur procurer des jouissances infinies; une balle de deux sous et la moitié d’une planche suffisent pour cet embryon — ou mieux celle caricature

IGO

SOUVKNIItS ü’AMBUlQl’E CT DIS GltlXB.

do sport. On onlcnd leurs rires cl leurs plaisanteries continuer pendant le jeu, et ils s’interrompent de temps iVaiilre pour batifoler a l'aise, couchés h plat ventre dans l’herbe. Sir Frederick Adam regarde; cola du haut do son piédestal, et. l’on s’attend à le voir descendre, horrifié, pour prendre le premier bateau à destination de la vieille Angleterre.

Sur la roule d’Afra notre calèche, fort majestueuse d’allures et doublée do satin rapiécé, est stationnaire au pied d’une petite colline littéralement noyée dans les roses. Quelques pignons blancs émergent do cette llornison merveilleuse, et tout A célé, sous de grands arbres, des petites filles aux yeux très noirs, A la ' peau mate, aux cheveux bouclés, confectionnent, pour s’en parer, des guirlandes champêtres. Cet endroit se nomme Koukourilza. La jolie appellation, à la fois sauvage et raffinée, étrange et musicale! El , ' voici ce que de Koukourilza le voyageur contemple : tableau dont il fixe avidement dans sa mémoire le vaste ensemble et les détails exquis, avec cette hAto et col avant-goût de regret qui donnent tant do saveur aux paysages entrevus ainsi, loin du pays natal, pendant une fuite rapide sous dos cictix nouveaux ; la vallée est en demi-cercle, entourée de hauteurs boisées, qui empêchent d’apercevoir la mer; une sorte de sensation indéfinissable prévaut néanmoins, comme un souille dlocéan qui circulerait sur ces campagnes, do sorte qu’on ne perd point !n notion d’être dans une lie. Los hauteurs du dernier plan, dont le contour seul apparaît, ont dos formes

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

de France

KKIlKYltA.

étranges : on en voit de pareilles dans les photographies d'Australie ou de l'Afrique du Sud, En avant sont d'autres collines, aux ligues plus surbaissées; les oliviers les recouvrent d'un manteau bleuté, sur lequel so détachent les tiédies noires des cyprès; les deux verdures tranchent l’imo sur l’autre avec un charme d'une mélancolie intense. Les oliviers descendent ensuite, en s'espaçant do plus en plus, dans les prés de Koukourilza; ils sautent de petits rnis* seaux qui folâtrent dans les herbes, consolident gentiment avec leurs racines contournées un vieux pont do bois vermoulu qui s’abandonnait au destin, cl grimpent enfin jusqu’il nous, amenant un monde de fleurettes multicolores qui se complaisent en leur compagnie et font cortège à leurs gros troncs noueux, Et quand ils sont tout près, on s’aperçoit que cos oliviers sont très, liés vieux; leur écorce es! à jour et leur intérieur s’ost vidé : ils ne doivent plus guère donner d’olives, mais ils étendent sur le sol de grandes masses do feuillage très imposantes, et pour un peu on céderait au désir de les faire causer et do leur demander des anecdotes sur les Vénitiens cruels, sur les Français joyeux, sur les Anglais rigides, qui lour à tour gouvernèrent Kcrkyrn. ,

Ils parsèment l’tle, et dans les parties cultivées on trouve it leurs pieds des vignes et de l’avoine poussant pèle-méle dans une promiscuité de terre promise. L’ombre de l’olivier n'cinpôchc pas l’avoine do monter et l’avoine touffue n'éloufl’c pas le raisin doré; il y a même double récolte par au,.,. Alors les habitants ont pris de l'insouciance ; ils causent,

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque national

le de France

108 SOUVENIRS D’AMÉRIQUE ET DE OllÈCE.

rient, dorment, el ios jours de grand travail font la besogne d'un adolescent du Nord et s’en croient épuisés!

Volontiers, ils dansent, mais surtout ils proccssionnenl en l'honneur de saint Spiridion ou do quelque autre saint local invoqué et vénéré. Ces processions sont do vraies fêles populaires dont les premiers rangs à peine donnent l’impression d'un culte spiritualiste, mais dont l’aspect général est celui d’un joyeux cortège en l'honneur de la matièro et do la vie. 11 est drôle do les voir circuler dans les villages de Die, vrais labyrinthes de plûlrc il travers lesquels la roule se faufile si bien que le voyageur la perdrait en un instant de distraction. Les maisons blanches sont disposées nu hasard, tournées dans tous les sens, présentant tantôt un pignon, tantôt un semblant de façade ou un embryon de terrasse, et partout dos escaliers qui montent, qui descendent, do petits balcons étroits, des tournants brusques, des passages voûtés.... La procession s’engage dans ce dédale; les bannières s’inclinent, les files se resserrent, les chants s’éteignent et so ravivent, et la foule fait un brouhaha qui voudrait rester discret et qui est celui d'une foire de banlieue un dimanche de beau temps. La religion est ici plus italienne, plus lliéûlrate; on n’a pas, comme dans la Grèce continentale, la 'notion d'un sentiment vrai, d’une émotion sincère! Oh! cette nuit de PAquos ;‘i Athènes, comme elle est noble et sainte! Ni lé commerce des agneaux, ni la consommation des œufs rouges, ni l'amusement des petits cierges qui s’allument soudainement,

KliliKYllA,

no parviennent à en faire c]ucl«|iic chose <lo vil, de matériel, do mercantile. Tout un peuple s'incline devant le patriarche qui annonce aux princes do la maison royale la grande nouvelle de la résurrection du Christ, et tous sentent en effet le souffle de l’existence renouvelée passer sur la Grèce. Car ce culte est avant tout national. La semaine sainte a revêtu au pied de l’Acropole un caractère symbolique. La Passion du Christ s'efface devant la Passion do la Grèce. C'est elle dont on commémore les longues souffrances, la descente au tombeau, puis le triomphe sur la mort et la résurrection glorieuse.

Pour sentir ces choses si vivement, il faut être nu centre, là oii sc forme le circuit artériel du sang national. Kcrkyra a souffert, sans doute, mais son perpétuel sourire adoucissait ses vainqueurs, et scs souffrances no s'exaspéraient point comme celles des Hellènes soumis au joug turc. Aussi la religion ici et là diffôrc-t-ello du tout au tout.

Cos processions fournissent aux femmes l’occasion de faire prendre l’air à leurs resplendissantes toilettes; l’occasion est rare, parce (pie les hommes sont extrêmement jaloux. On le comprend à voir le. type séduisant, fin et distingué des campagnardes do Kcrkyra , leurs beaux yeux pleins do flammes . la grâce de leur démarche, la pureté de leur profil. Dans certains villages presque toutes sont jolies, mais lotir costume de cérémonie gèle singulièrement l’oeuvre de la nature. Couvertes de lourdes étoffes aux rayures voyantes, aux plis somptueux, que n’allègent pas les

uo

SOUVENIIIS D'AMÉRIQUE ET DE ünfeCE.

voiles de gaze irisée dont le buste s'enveloppe, elles portent en outre toute une ferblanterie : des boutons, des chaînettes, des médaillons, "des pendeloques et de gros sequins dont les (intements accompagnent leurs moindres mouvements. Ainsi vêtues, elles ressemblent à des bazars ambulants et il faut l'œil exercé d'un artiste pour démêler sous ces oripeaux la noblesse et la splendeur do ecs lignes pour lesquelles le génie hellène professait un respect charmé.... Si le vêlement déforme le corps, la coiffure alourdit désespérément le visage. Les cheveux sont tressés sur des liges do métal que terminent des boules ou des entrelacs compliques. Ils sont luisants do pommade et souvent saupoudrés de poussière. On devine que cet édifice snvnnl demande dos soins qui sont bien loin d’être quotidiens. Quelques femmes portent sur l’oreille de gros bouquets blancs, rendus plus massifs encore par le ruban qui les entoure. Ce signe distinctif désigne celles qui sont mariées depuis moins d'un an. 11 est destiné sans doute à écarter les galants en indiquant chez l'heureux époux une recrudescence do jalousie,

Qumidcllcs sont simplement vêtues, sans recherche et sans prétention, les femmes do Kcrkyrn somnolent paisiblement dans le crépuscule de leurs demeures.

Si elles cnlcndcnl rouler une voiture sur la route poudreuse, la curiosité les éveille; elles écartent le , volet pour voir l'étranger et l’étranger alors les

admire dans le cadre qui leur convient, celui de la b

nature. Leurs filles, rieuses et déjii charmantes, j

courent pieds nus dans l’herbe, composant ù la bêle h

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale

de France

li K Itli VII A.

do paresseux bouquets qu’elles vendent aux visiteurs, lesquels payent le regard cl le sourire et dédaignent les fleurs. • *

11 y a trop do fleurs au printemps dans cotte île enchantée. Les natifs n'v font plus attention. Les roses forment des buissons le long des routes, et non point ces petites églanlmcs appauvries que nous admirons dans nos campagnes, mais des roses pleines et colorées, comme celles que les jardiniers d’Oeei-, dent produisent en peinant cl désignent par do savantes appellations. 11 y en n de blanches, de roses, do rouges : rien n’esl curieux comme do les voir monter ù l'assaut des méchants cactus cl les étouffer presque sous l’amas de leurs pétales parfumés. Save/.vousricn de plus étrange que la silhouette du cactus se détachant sombre cl dure sur le ciel ardent du midi? On dirait une bêle malfaisante endormie, et l’on craint instinctivement de la réveiller. Eh bien, cette plante en colère reçoit les caresses du rosier. Après avoir rempli tous les vides, les roses ont. encore besoin do place et puisqu’il n’en reste plus, elles so décident à pousser sur les cactus. Elles cactus s'humanisent, so laissent embrasser et deviennent presque gracieux sous leur luxueux manteau.'

Aux flancs des maisons s'allonge la glycine exubérante, elle aussi, et laissant tomber do scs grappes innombrable? son parfum grisant. El quand la fleur, Irop mûre, se dêlachc, elle s’amasse sur le sol en un épais tapis lilas clair, qui longtemps reste frais et odorant. Dans le,s bois il y a des herbes à aigrettes légères, des mousses de toutes les Icintcs et de tous

172 SOUVENIHS D'AMÉIUQUE ET UE GRECE, les dessins, de grands coquelicots étranges, comme ceux des cretonnes britanniques, et mille (leurs de tous les pays, exposées là comme pour un concours d'horticulture universelle.

Mais c’est dans le jardin du roi qu'est la vraie fêle des yeux. Là vivent, dans un harmonieux pêle-mêle, les plantes des tropiques et celles du nord : tout s’y confond, nu point que les bouleaux ont des lianes et que les palmiers rivalisent avec les érables. Je me souviens d’une vallée californienne oîi la fantaisie d’un ranchman avait créé quelque chose do semblable; maison devinait l’effort de l’homme sous la fertilité de la terre et l’on apercevait les traces do l'irrigation artificielle. Dans, le jardin royal de Kcrkyra la terre mémo est humide et la végétation sc fait comme une fonction naturelle. Au centre de cet éilcn est la villa de Georges 1", une grande maison basse, ayant nu contre une petite coupole blanche, et sur ses façades des portiques et des galeries. C’est une vraie habitation des pays chauds, la demeure d'un riche planteur des Indes occidentales. De la terrasse on jouit d’une vue magnifique sur In haie et sur la ville. En face, la côte d’Albanie apparaît, doucement brumeuse. Sous la terrasse, un sentier descend à travers un écroulement de verdure vers une anse tranquille oit le canot royal peut aborder en sécurité.

lit le paysage se continue sous l’eau ; il y a de grandes algues empourprées et de longs rubans couleur de nacre, et des herbes vertes comme l'émeraude. Des reflets d’azur se jouent dans les roches,

de France

| cl pour un pou, à travers le cristal do cette nier sans | trouble, on observerait toute ranimation de ce petit j inonde sous-marin, qui a, lui aussi, ses Heurs et sa | lumière.

I Lo roi Georges a souvent habile ici; plusieurs île ses enfants y sont nés. Mais peu à peu il en a désap- ! pris le chemin. Il préfère sa résidence de Tnloï, qui est entièrement son œuvra. 11 l'a élevée dans les bois, sï peu de distance d’Athènes et s’y installe avec délices dès que vient le printemps. Les Kerkyriens lut en ! veulent un peu de cette préférence; aussi, pour ; les consoler, Jupiter leur a envoyé l’impératrice 1 Elisabeth.

Ils ne jouissent pas beaucoup do sa présence, mais ; son choix flatte leur amour-propre et leurs regards ! se fixent avec complaisance sur le point blanc, visible de partout, qui indique la retraite solitaire où la souveraine est venue abriter et poétiser son deuil. A quelques lieues de la ville, adossé fi une montagne que parsèment de jolis villages, entouré do terrasses qui surplombent la mer et d’où l’on embrasse un panorama sans pareil, s’élève le palais de marbre consacré à la mémoire d’Achille; le héros homérique y est célébré sous toutes les formes; le palais porto son nom : on l'appelle l'AyiXXihv. Une statue le représente blessé, étendu à terre, sur le point de quitter ce monde, la souffrance de la mort prochaine répandue sur scs traits qui conservent néanmoins leur noblesse el leur énergie habituelles. Une toile immense le montre, ailleurs, sous les murs do

ni SOUVENIRS D’AMÉRIQUE ET DE GRÈCE.

Troie, debout sur son char, dans louto la splendeur do son triomphe. Partout son souvenir est évoqué avec une sorte de tendresse que la fable, l'histoire ou mémo le génie d’Homère ne sauraient expliquer. Dans ce culte rendu à Achille on devine une impression plus réelle, un regret récent, un amour encore vivant, le souci de perpétuer l'image d’un Cire à peine disparu. Achille, en effet, n’est qu’un symbole. Quand il vivait, l'impératrice Elisabeth, fièro de sou fils, le comparait en sa pensée au guerrier de l’ Iliade, et sa passion maternelle voulait trouver entre eux des ressemblances et des rapprochements. Maintenant qu’une mort mystérieuse et sans gloire a frappé . l’archiduc Rodolphe, sa mère cherche en quoique sorlc ii se venger du destin en confondant les doux ligures. Achille, c’est son fils, l’héritier des Habsbourg; il a trouvé un (repas cruel, mais digue do sa raco et do son rang; il est mort, les armes il la main; l'univers le respecte et conserve sa mémoire. Voilé le révol 11 est très noble cl très touchant.

Le visiteur doit le comprendre et so l’assimiler, sans quoi TAyyMsfov lui paraîtra une fantaisie sans portée, une originalité de plus ajoutée il la longue liste do celles dont l’impératrice a semé le souvenir è travers l’Europe. Qn est tout prêt ici ft « potiner. » vulgairement. On lui contera, pour pou qu’il ait l'air do s'intéresser à cos vétilles, que Sa Majesté parcourt les montagnes en robe courte et sans chapeau, suivie do son lecteur, qu'elle no reçoit personne, que sa vie se passe en cscnlndcs et en songeries, qu’elle surveille avec un soin jaloux la sveltesse de sa taille et son

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

de France

KEHKY1U.

abomlanlc chevelure, etc. Mais s’il est psychologue ,ct artiste, il écartera les indiscrets cl les bavards et s’en ira sur la terrasse pour songer. Kilo s'avance, celte terrasse, sur le sommet d’un rocher inculte, que des jardiniers habiles ont transforme en un parterre do plantes rares, et une balustrade do marbre en hémicycle la termine soudainement. Penchez-vous, c’est le vide; une masse de verdure descend, tombe vers la mer, qui tout en bas soupire sur la grève. Derrière vous, il y a dos massifs de roses, puis d’autres terrasses encore; la façade du palais se détache sur le veyt sombre dos pins, sur la montagne qui continue. Devant vous, tout s’éclaire. On voit la côlo d’Albanie, la ville, la citadelle, la villa royale cl ses jardins féeriques, les campagnes do l’intérieur, les montagnes, les bois d’oliviers, tout cela combiné harmonieusement pour la satisfaction des instincts esthétiques.

Les jardins sont étranges. On les a suspendus dans les creux du rocher abrupt qui porte le palais, et comme le sol était infertile, on y a mis do la terre féconde et planté des arbustes odorants. Malgré cola cc parc en abîme est resté farouche, presque sinistre. Il contient d’ailleurs dos monuments imprévus : la statue do lord Byron cl, sous une coupole que soutiennent six colonnes corinthiennes, celle de Ileine mourant ; son regard s’en va vers l’horizon, rempli à la fois d’une angoisse muelte qui est celle do l’au delà, et d’une résignation calme, qui est .celle des vrais philosophes. L’effet est gûté malheureusement par des terrassements en rocaillcs, des torchères, des

ne SOUVENIRS D'AMÉHIQUF. F.T DF, GRÈCE, lialuslres cl dos escaliers symélriqucs; c’cst une dos nombreuses fautes de goût commises par l'architecte italien auquel l'impératrice a confié l’exécution do son projet. L’architecte n’a pas compris; ii s'est cru appelé à satisfaire la fantaisie luxueuse d’un gros négociant enrichi : il n’a pas vu que l’A/iXXetov, pour répondre à sa destination, devait avoir la légèreté d’un rêve, la simplicité d'un tombeau, la grandeur d'une apothéose et le mystère d’un pèlerinage. Le palais es! trop massif, trop carré, l’orncmcnlnlion est tourmentée 1 ', il y a de mesquins détails, et les allées du parc sont trop civilisées.

En bas, près de la nier, dans un endroit liés solitaire et qu’assombrissent des arbres au feuillage touffu se dresse un dernier monument dédié A l’archiduc. I.à, l’incognito est ievé; l’allégorie cesse; ce n'est plus Achille, c’est le jeune prince envers qui io sort s'est montré cruel, puisque son caractère demeurera oublié et que ses œuvres ne vivront point. Son profil est sculpté dans un médaillon qui orne le piédestal d'une colonne brisée. Un génie ailé, l’étoile d'or au front, est assis sur le piédestal, le regard dur, le gcslo menaçant, dans une superbe altitude do reproche et de colèro.

11 so fait tard. Le soleil va disparaître. Les montagnes s’enlèvent en silhouette noire sur le ciol incendié. La mer, très calme, est traversée par do longues zébrures irisées. La grève est dans l'ombre. L’ombre remonte dans les jardins, enveloppant le monument do l'archiduc et le temple de Heine. La haute terrasse est encore dans la région lumineuse cl, l’œil avide

KEItliYltA.

embrasse une dernière fois le paysage merveilleux dont, les lignes se brisent çà el là, dont certains détails déjà s'effacent et d’oii l’on sent que la vie cl le mouvement, peu à peu sc retirent, lis s’effaceront nu—i, les ■souvenirs qu’évoque ce, lieu. Les regrets delà souveraine s’éteindront dans la mort, l’empire qui est le sien sera démembré cl. les peuples groupés autour do son trône suivront d’autres destins.... Ce soleil qui so couche, n’cst-ce point celui dos Habsbourg?

Consciencieusement, chaque jour, les artilleurs grecs manœuvrent. Il règne dès cinq heures du malin une animation belliqueuse dans la forteresse. Ce sont dos fanfares, des sonneries, des appels de clairon. Finalement le pont-levis ouvre passage à six ou huit mulcls portant, démontées, des pièces de campagne. Los mulets s’arrêtent sur l’esplanade; des commandements retentissent; les soldais s’empressent, déchargent les hèles, montent la pièce. Celle-ci ronle sur l'herbe pendant dix pas ; puis on la démonte, on recharge les mulets, el tout est dit. Los soldats sont médiocrement vêtus cl les officiers n’ont point de chevaux; mais do part cl d'autre il yn entrain et conviction,... cl l'on songe à la sottise de l’iiurope qui, ayant consenti à faire Un royaume do Grèce, l'a fait trop petit el trop pauvre pour vivre,... et au patriotisme des Grecs, qui ont vécu néanmoins et prospéré.

A Govino so trouvent les ruines d’un arsenal vénitien. On y accèdqcn s’engageant sous les oliviers, eos mêmes oliviers d’Afra, si contournés el si respectables;

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

178 SOL'VENIltS D’AMÉIIIQIE ET DE OHKCE1 A terre s'étend un tapis moelleux l'ail <le toutes ies mousses cl de tous les brins d'herbe do la création. Oïl traverse un petit hameau dont la dernière maison s'adosse fi une porto monumentale que décorent les armoiries do Venise. Ses ballants massifs, qui devaient rouler sur leurs gonds puissants et défendre rentrée de l’arsenal, ont disparu. Celte baie géante s'ouvre sur le vide; elle n’encadre que le ciel et, maintenant que les caissons ne franchissent plus son seuil, la. foule des lieu relies et dos herbes s’y précipite. On dirait une vraie bousculade, digne du règne animal, Dans l’intérieur, c’est la solitude, et n’étaient le vent qui chaule à travers les murailles mortes et le flot qui dévore les blocs de pierre do leurs fondations, ce serait le silence. L’arsenal était situé sur une baie intérieure qui se devino à peine de loin. Les bords en sont bas et verdoyants : des prairies qui tout à coup deviennent do i’eau. Un loi cadre convient à ces ruines restées trop neuves sous le ciel clément des lies Ioniennes cl qui n’ont pointl’air d’avoir été faites par le temps. Particuliérement bien conservée est une sorte do salle immense coupée de dix énormes arcs surbaissés, qui portaient sans doute un toit do bois cl s’ouvrent maintenant sur le ciel. Le pourtour est ajouré par des arcs de mémo dessin surmqnlés de gros œils-de-bœuf ovales, lilait-co un corps Je garde, une poudrière? L'architecture eu est épaisse et bizarre, et parce que tout est léger et gracieux dans ce Kcrkyrn, on a l'impression fugitive que cet édifice fut construit en quelque pays lointain par des hommes d'une autre race et s’eu vint aborder lé

KERKYRA.

no

comme une Arche do Noô abandonnée nu pied d’un Arm ât fleuri .

Une peliic fille à la peau brune, à l’air sauvage, nous a suivis ef nous contemple avec une impayable gravité. Elle n'est pas sans avoir vu déjà des barbares dans son arsenal cl ne peut s’étonner que les barbares aiment à manger, pendant leurs promenades, eos délicieuses oranges île Keikyra,. fondantes et sucrées. Mais elle se demande d’oii nous venons et pourquoi nous venons.

Nous venons des Jeux Olympiques, ma petite. Tu ignores ce que c’est, et tu no le comprendras jamais. Pourtant ton frère, qui n'est guère plus Agé quo toi, est là-bas, dans le village, qui joue à couronner scs camarades avec des branchages d’olivier et il soit vaguement que, ce qu’il fait là, le lksdaus l’a fait, il y a deux semaines, dans Athènes, la grande ville, en présence d’une multitude d’hommes de tous les pays du monde; il sait qu’aux temps lointains oh vivaient’ les grands ancêtres dont son père se réclame, ce même geste apportait de la gloire sur le front dos jeunes gens et symbolisait le contentement do ln patrie envers les fds qui la servaient bien.

Le tableau est digne d’un peintre de renom et d’un poète inspiré. Ils sont là douze gamins, très excités par ce jeu nouveau, mais impressionnés en même temps parce quo Yorgi, leur chef, les dirige avec une sorte de lenteur solennelle, comme s’il accomplissait une mission sacerdotale. Ils ont organisé des courses à pied et lancé un' gros caillou plat en manière do disque, et maintenant c’est la procession dos vain-

SOUVENIRS D’AMÉRIQUE ET DH GRÈCE, queurs. Tenant chacun un rameau d’olivier, ils formont une théorie 1res sérieuse, qui évolue lentement entre les gros arbres. Il n'y a comme spectateurs que deux d'entre eux, jugés trop maladroits sans doute, cl qui n'ont rien gagné. Au bout de dix minutes, ils en ont assez, de leur cortège et de leur gravité. Ils recommencent A se faire des niches et à so rouler sur le sol en criant. Yorgi, demeuré songeur, les abandonne cl s’en vient il l’écart, vers le rivage otï la mer continue son doux concert. Les petites vagues qui meurent à ses pieds bercent sa rêverie, et il s’étonne qu’un jeu si amusant, qui tout à l’heure l’cnclianlail si fort, l’ait soudain rendu triste et l’écarte do scs camarades.

A cette heure môme, dans le grand stade do marbre blanc ot’i les Jeux furent célébrés et qui, solilairc maintenant, étale avec noblesse les courbes do ses gradins innombrables, la poussière olympique qu’onl soulevée les athlètes retombe en pluie d’or, très lente huent. Athènes a dépouillé sa parure joyeuse. Les drapeaux multicolores n’ornent plus les façades, et dans les carrefours les guirlandes flétries s'effeuillent sur le sol ; mais dans la mémoire des Athéniens ees jours do fêle laisseront une trace heureuse, et le soleil qui disparaît derrière les colonnes du temple do Jupiter n des splendeurs empourprées que cette génération no connaissait point.... C’est que la ville .do Minerve s’osl montrée aux etrangers resplendissante de clarlé cl que sa blanche renaissance s’est imposée à lous, indiscutable.... Qui donc la croyait morte?

Quand Yorgi sera grand, ii voudra concourir aux Jeux Olympiques. 11 voudra remporter pour de bon un

KKRIiïRA.

j do ccs rameaux d’olivier que lo lWXeus remet aux

" athlètes dans le grand stade do marbre blanc, El la

| foule l’acclamera cl le portera en triomphe. Quand il

1 rentrera dans son lie, il trouvera lo port pavoisé et la

S musique h sa rencontre, et des villages voisins on

:1 viendra lo recevoir et le féliciter.... Ce sont là de beaux

I rêves qui font sourire la terre de Kcrkyra, parce

: qu’elle se sait puissante pour bercer les humains et

i ' amollir leur volonté. La terre do Kcrkyra sait que scs fils aiment à se reposer. Il y a trop d’herbes folles, en vérité, sur cotte terre do Kcrkyra, et trop de mousse ' au pied des oliviers... et

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque

le de France

Source gallica.bnf.fr / Bib I iothèqi

de France

Page 1