‹ Souvenirs d'Amerique et de GreceChapitre 9 sur 33 · LE .MOUVEMENT UNIVERSITAIRE AUX ÉTATS-UNIS. CD · texte numérisé non relu

LE .MOUVEMENT UNIVERSITAIRE AUX ÉTATS-UNIS. CD

de ses désirs. Or, l'année même oii il posait n Cliarlollcsvillo la première pierre do l'université de Virginie, bien loin, dans ec <pii n'était encore que le farouche et désert Far- West , les autorités du Michigan inauguraient l'université d’Ann-Arboiycl, chose étrange, les tribus indiennes, mues par un sentiment do crainte respectueuse envers la science, la dotaient de riches territoires.

On le voit, il était impossible à des établissements d’enseignement d'avoir des origines plus opposées cl do recevoir des empreintes plus dissemblables. Ici, l'initiative vint d’un particulier; là, d’une iîglise; ailleurs, du gouvernement. Tout un monde séparait, moralement, le Massachusetts delà Virginie. Jefferson et Franklin, qui li'envisngcaient point l’éducation sous le mémo angle, ne l'entendaient pas de la mémo façon. L’unité nationale s’est, il est vrai, consolidée; depuis la guerre de Sécession, elle se parfait chaque jour. Néanmoins, tous ces centres scientifiques ont gardé avec le culte de leur passé le respect des traditions et, si presque tous ont progressé rapidement, leurs progrès no se sont pas toujours accomplis dans ’ une direction similaire, ltien ne serait plus imprudent que de juger les universités américaines en choisissant comme type deux ou trois d’entre elles cl en concluant ensuite du particulier au général. Chacune a son originalité, scs spécialités cl veut être étudiée dans son développement historique aussi bien que dans sa prospérité présente. Les dernières venues lie sont pas les moins intéressantes. A travers a seconde moitié de ce siècle, les fondations ont

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continué, dans l'Est comme dans l'Ouest. M. Ezra Corncll a créé, A Ithaca, dans l’Etal de New- York, la belle institution qui porte son nom. SI. Lelaiid Stanford, accomplissant le voeu d’un fils unique enlevé à sa tendresse avant d’avoir atteint l’Age d’homme, a transformé son domaine de Palo-Allo (Californie) en une université merveilleuse à laquelle il a confié la tombe de l'enfant dont elle perpétue la mémoire. AI. llockcfcllor a semé les millions pour que Chicago, sa patrie, pût devenir riche de science autant que do dollars. M. Tulane a légué à l’université de la Nouvelle-Orléans do quoi contribuer au relèvement do ces Etals du Sud qui refont si courageusement leur fortune. Enfin, on a vu une jeune tille, miss Gwendolino Caldwcll, distraire la plus grosse part de l’héritage paternel pour fonder cotte université catholique de Washington que dirige Mgr Keanc, le digne émule des Gibbons et des Iroland, et un marchand do Baltimore, M. Johns llopkins, provoquer la formation de ce grand cenlrcdo lahcurdonl les puhlicalions passent par-dessus nos lûtes indUl'érciiles pour allcr.se faire apprécier chez nos voisins d’otilre-llhin.

Quoi que l'on puisse penser do la valeur réelle do tous ers établissements au double point de vue des acquisitions scientifiques et du rôle national, deux faits s’imposent, dont les conséquences ne peuvent manquer d'élro considérables. Les universités américaines sont les plus riches du inonde et elles prennent peu à poli uu empire absolu sur l'opinion. Un professeur faisait devant moi, il y a deux mis, le compte des libéralités reçues depuis 1880 par les principales

LE MOUVEMENT UXlVEHSITAirtE AUX ÉTATS-UNIS. 71 d'entre elles; il lie s'aidait d’aucun document et, par conséquent, courait risque d’oublier plus d’un donateur. Sa mémoire lui fournil, en quelques instants, un total do 250 millions de francs. Or, celte richesse présente n’est rien à côté do celle qui va s’accumuler d’ici à vingt ans. Les testaments qui seront ouverts pendant cette période porteront les traces de rattachement passionné que les anciens étudiants d'une université — les alumni, comme on les nomme — conservent à leur aima mater. Ceci est un sentiment nouveau. On ne fondera plus guère d’universités parce que le besoin ne s’en fait plus autant sentir. Les philanthropes dirigent plutôt leur générosité vers les œuvres charitables. Ceux qui donneront désormais, ce seront les alumni et ils donneront à leur université, par reconnaissance et par esprit do camaraderie.

L'opinion sait cela cls’cii réjouit. La popularité des universités est incroyable; elle sc traduit par mille détails qui sont parfois ridicules et souvent louchants. Au Congrès, les députés qui en sont restés au high school se donnent une pcino infinie pour faire croire qu’ils sont des college mcn. A New-York, à Philadelphie, une réunion n’est point complète si l'on no peut offrir à ses invités a parly of college sludents (collège aux États-Unis est synonyme d'université). Le bas peuple partage ces sentiments; on dirait qu’il pressent la grandeur future do la pairie dans ces agglomérations de jeunes gens dont beaucoup sont des boursiers et resteront pauvres. Car voilé le phénomène, voilà le point do séparation des deux roules entre lesquelles, depuis que le monde est monde,

l'humanité a dû' choisir : celle du travail lucratif cl celle du labeur désintéressé; on prend l’uno pour allcimlrc la fortune cl l’autre pour poursuivre la science. Il étaiL admis jusqu’il ce jour, qu’aucun Américain ne pouvait hésiter entre ces doux routes; bien plus, on croyait que dans son nouveau monde une seule des deux routes était tracée. L’erreur était générale. Parcourez les universités; arrêtez-vous de préférence non point dans celles qui sont les plus riches, les plus nombreuses et situées dans de grandes villes comme Uoslon, New-York, Philadelphie, Chicago, mais dans les moins importantes, Amhcrst, Madison, l.chigh, ou dans les plus lointaines, Charlottesvillo, la Nouvelle-Orléans, Ann-Arbor; e’csl lit que vous trouverez la race nouvelle : le professeur que satisfait un modeste traitement parpe que la passion d’enseigner suffit à remplir son existence; l’étudiant que n’inquiète point un avenir sans ressources parce que la passion dé savoir gouverne la sienne. Ceux-là sont la minorité, il est vrai, mais combien robuste et saine est cette minorité, cl combien respectée par le professeur ou l’étudiant riches! Là aussi, .vous noterez ce Irait distinctif qui ouvre sur l’avenir intellectuel de l’Amérique des perspectives imprévues et redoutables. La volonté, l’énergie, la persévérance par lesquelles il parvient à la fortune, l’Américain est susceptible do les employer aussi au service désintéressé de la science. 11 le fait déjà.

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Dans ce développement dos forces universitaires aux Etats-Unis, la France avait un beau rôle à jouer; elle HO' l’a pas compris, et voilà pourquoi, malgré les lions qui dans le passé ont uni les deux peuples, aucune manifestation francophile ne marquera les fûtes du centenaire do Princeton. On écrira quelque jour l’iiisloire dos relations do la Franco et des Etats- Unis; il n'y en a pas de plus illogique. Nous sommes parvenus, par insouciance encore plus que par maladresse, à perdre le bénéfice du sang versé, à effacer le souvenir do l’effort accompli en commun. La guerre que faillirent déchaîner les arrogantes prétentions du Directoire et, plus tard, la fanlaisie maladive do Napoléon III eût, certes, été fratricide; mais elle n'eût pas causé plus do dommage qtio l'indifférence ironique avec laquelle l’opinion a envisagé, chez nous, le progrès moral dos Américains. On pouvait prévoir cependant qu'une grande nation comme celle qui se formait au delà do l'Océan ne se contenterait pas longtemps d’un idéal commercial et viserait autre chose que le perfectionnement matériel. On le pouvait d'autant mieux que les citoyens do celte nation avaient marqué, dès l'origine, un noble souci des choses do l'esprit et avaient mémo devancé l'Europe dans la voie des améliorations pédagogiques.

C'est ce qu’avait si bien compris le chevalier Quesnay do Ucaurcpairc lorsqu’il tenta, à la fin du siècle dernier, de fonder à Hiclimoml celle «Académie l'ratl-

SOUVENIRS D’AMÉRIQUE ET DE GRÈCE, çaisc des sciences cl des beaux-arts » qui, dans sa pensée, devait devenir une véritable université francoaméricaine. Ses annexes do Baltimore, do Philadelphie cl do New-York lui eussent procuré do nombreux étudiants; son affiliation aux sociétés royales do Paris, do Londres et de Bruxelles lui oftl donné le moyen de recruter, en Europe, les meilleurs professeurs. On soit comment le jeune officier intéressa fi ses projets Franklin, Jefferson, Washington et, en France, Lavoisier, Condorcet, Malcshcrbos, Beaumarchais; comment, le 21 juin 1780, la pose do lu première pierre do l'Académie cul lieu en grande pompe h Richmond, et comment la Révolution française, survenue sur ces entrefaites, annihila les généreux cfiorls du fondateur et trancha le lien qu’il avait si ingénieusement formé entre la vieille France et la jeune Amérique. Depuis lors, chose curieuse, personne n'a songé à le renouer. La France s'est obstinée à rivaliser avec les États-Unis sur le terrain économique et commercial ; elle ne s'est pas avisée de la possibilité pour elle d’exporter des idées ni de la supériorité incontestable qu’aurait ce genre do produit sur le marché du nouveau momie. Les universités des États-Unis, liv rées fi leurs propres ressources, ont vainement appelé des professeurs français pour enseigner notre langue et notre littérature. Aujourd’hui encore, beaucoup do chaires de français sont occupées par des Allemands et il y a des collèges où on les a supprimées faute d’un titulaire. Qui doue, chez nous, consentirait ii aller professer « chez les Yankeos »? Ses collègues chercheraient tout de suite, dans lu vio de

LE MOUVEMENT UNIVEIISITAIHE AUX ÉTATS-UNIS. 75 celui qui s'y résignerait, la tare, cause de ecl exil volontaire. Je me souviens d'avoir causé une profonde surprise à un représentant distingué de notre instruction publique, en lui révélant l'existence d’universités américaines. Malgré qu'il eût, peu auparavant, poussé une excursion de vacances jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, il ignorait « ce détail curieux ». 11 ne connaissait qu’Hurvard do nom et la prenait pour un établissement anglais, une sorte de dépendance d’O.xford et de Cambridge. Au centenaire do Montpellier, l'émincul président de l'université Jolms llopkins do llnltimore, le docteur D. C. Gilmaii, fut présenté à M. Carnot sous le nom de « M. Johns llopkins ». Il eut le. bon goût d’en rire, mais, quand il me raconta l'incident, je ne le trouvai point du tout plaisant. Ainsi lo haut fonctionnaire qui faisait les présentations n’avait jamais entendu parler do l’univcrsilé Johns llopkins! 11 no connaissait passes importants périodiques !

Ces choses regrettables ont, là-bas, leur contrepartie. La Franco évacue les États-Unis et depuis une dizaine d’années l'évacuation s'est beaucoup accélérée. A mesure que les inventions cl les découvertes ont facilité les relations matérielles, les rapports' d’amitié sont devenus moins fréquents. Plus on a d'occasions de se visiter, moins on s’étudie;- plus on est à même de se connaître, moins on se comprend. Au temps do Tocqueville, l’Alluutiquc semblait moins large et moins profond. L’établissement do la République en France n’a provoqué qu’un rapprochement do pure forme. Les ambassadeurs, dans les eérémo-

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