‹ Souvenirs d'AntonyChapitre 2 sur 4 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

<897 Proits àe reproduction et de traduction réservés^

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CHElnBlNO ET CELESIira

Cest une scène de brigands que je vais vous raconter, et pas autre chose. Suivez-moi dans la Calabre citérieure; escaladez avec moi un pic des Apennins, et, arrivé sur sa cime, vous aurez, en vous tournant vers le midi , à votre gauche, Cosenza; à votre droite, Santo-Lucido ; et, devant vous, à mille pas environ, s'escarpant aux flancs de la montagne même, un chemin éclairé en ce moment par un grand nombre de feux autour desquels se groupent des hommes armés. Ces hommes sont en chasse du brigaud Jacomo, avec la bande duquel ils viennent d'échanger bon nombre de coups de fusil ; mais , la nuit étant venue, ils n'ont point osé se hasarder à sa poursuite, et ils attendent le jour pour fouiller la montagne.

a SOI s d'antony

Maintenant^ baissez, la tête et jetez Les yeux imméi tement au-dessous de vous, à quinze pieds de profond à peu près, sur ce plateau tellement entouré de rochers rougeâtreç, âe chênes verts et toufifus, de lièges pâles et rabougris, qu'il faut le dominer, comme nous le faisons, pour deviner qu'il existe; vous y distinguerez, n'est-ce pas? d'abord quatre hommes qui s'occupent des préparatifs du souper, en allumant la feu et en écorchant un agneau, quatre autres qui jouent à la morra * avec une telle rapidité, que vous ne pouvez suivre le mouvement de leurs doigts; deux autres qui montent la garde, si immobiles, que vous les prendriez pour des fragments de rocher auxquels le hasard aurait donné une forme humaine ; une femme assise et qui n'ose remuer, de peur d'éveiller un enfant endormi dans ses bras; enfin, à l'écart, un brigand qui jette les dernières pelletées de terre sur une fosse fraîchement creusée.

Ce brigand, c'fist Jacomo; cette fenmie, c'est sa maîtresse; et ces hommes qui montent la garde, qui jouent et qui préparent à souper, c'est ce qu'il appelle sa bande; quant à celui qui repose dans cette tombe, c'est Hieronimo, le second du capitaine : une balle vient de lui épargner la potence, déjà, dressée pour Antonio, le second lieutenant, qui a eu la bêtise de se laisser prendre.

Maintenant que vous avez fait connaissance avec les hommes et les localités, laissez-moi dire.

• Jeu qui consiste k présenter k son partenaire la main avec nn Dombre de doigts toujours varié, ouverts ou fermés. Il faut, pour ivoir gagné, qu'il devine le nombre des doigts ouverts.

. Lorsque J^acomo eut accompli rœuvre funéraire, il laissa échapper de ses malus la pioche dont il s'était servi, et s'agenouilla sur cetîe terre fraîche, où ses genoux entrèrent comme dans du sable ; il resta ainsi près d'un quart d'heure, immobile et priant; puis, ayant tiré de sa poitrine un cœur d'argent suspendu à son cou par un ruban rouge et orné d'une image de la Vierge et de l'Enfant Jésus, il le baisa pieusement comme doit le faire un honnête bandit ; puis, se relevant avec lenteur, il revint, la tête basse et les bras croisés, s'appuyer contre la base du rocher dont la cime dominait le plateau que nous avons décrit.

Jacomo avait opéré ce mouvement avec tant de silence et de tristesse, que nul ne l'avait entendu venir prendre la place qu'il occupait. Il paraît que ce relâchement de surveillance lui sembla contraire aux lois de la discipline ; car, après avoir promené la vue sur ceux qui l'entouraient, ses sourcils se froncèrent, et sa large bouche se fendit pour laisser passer le plus abominable blasphème qui, de mémoire de brigand, ait épouvanté le ciel ;

— Sangue di Crisîo /...

Ceux qui dépeçaient l'agneau se redressèrent sur leurs genoux, comme s'ils avaient reçu un coup de bâton sur les reins; les joueurs restèrent la main en l'air; les sentinelles' se retournèrent si spontanément, qu'elles se trouvèrent en face l'une de l'autre; la femme tressaillit ; l'enfant pleura.

Jacomo frappa du pied.

— Maria, faites taire l'enfant, dit-il.

4 SOUYE D^'aNTONY

Maria ouvrit rapidement son corset écarl9*e brodé c et, approchant des lèvres de son fils ce sein rond et b qui fait la beauté des Romaines, elle se courba sur et l'enveloppa de ses deux bras, comme pour le protéger. L'enfant prit le sein et se tut.

Jacomo parut satisfait de ces signes d'obéissance ; son visage perdit l'expression sévère qui l'avait rembruni un instant, pour prendre un caractère profondément triste; puis il fit de la main signe à ses hommes qu'ils pouvaient continuer.

— Nous avons fini de jouer, dirent les uns.

— Le mouton est cuit, dirent les autres.

— C'est bien; alors, soupez, répondit Jacomo.

— Et vous, capitaine ?

— Je ne souperai pas.

— Ni moi non plus, dit la douce voix de la femme»

— Et pourquoi cela. Maria ?...

— Je n'ai pas faim.

Ces derniers mots furent prononcés si bas et si timidement, que le bandit parut aussi touché de leur accent qu'il était dans sa nature de l'être; il laissa tomber sa main basanée à la hauteur de la tête de sa maîtresse | celle-ci la prit et y appuya ses lèvres.

— Vous êtes une bonne femme, Maria.

— Je vous aime, Jacomo.

— Allons, soyez sage, et venez souper.

Maria obéit, et tous deux vinrent prendre place au mi^ lieu de la natte de paille sur laquelle étaient préparés des tranches de mouton que les bandits avaient fait rôtir en

les embrochant à la baguette d'une carabine, du fromage de chèvre, des avelines, du pain et du vin.

Jacomo tira de la gaine de son poignard une fourchette et un couteau d'argent qu'il donna à Maria; quant à luJ, il ne prit qu'une tasse d'eau pure, qu'il alla puiser à une source voisine, la crainte d'être empoisonné par les paysans, qui pouvaient seuls lui fournir du vin, l'ayant fait depuis longtemps renoncer à cette boisson.

Chacun alors se mit à l'œuvre, à l'exception des deux sentinelles qui, de temps en temps, tournaient la tête et jetaient un regard expressif sur les provisions, qui disparaissaient avec une rapidité effrayante. Ces mouvements d'inquiétude devenaient plus rapprochés et plus rapides au fur et à mesure que le repas avançait, si bien qu'à la fin ils semblaient être chargés bien plutôt de veiller sur le souper de leurs camarades que sur le bivac de leurs ennemis.

Pendant ce temps, Jacomo était triste, et l'on voyait qu'il avait le cœur plein de souvenirs. Tout à coup il parut n'y plus pouvoir résister; il passa la main sur son front, poussa un soupir et dit :

— Il faut que je vous raconte une histoire, enfants î Vous pouvez venir, vous autres, ajouta-t-il en s'adrcssant aux sentinelles; ils n'oseront pas, à cette heure, nous relancer jusqu'ici ; d'ailleurs, ils nous croient encore deux.

Les sentinelles ne se firent pas répél^^.r deux fois cette invitation, et leur coopération revint donner un peu d'ac^ tivité au repas, qui commençait à languir.

—Voulez-vous que j'aille prendre leur place? dit Maria.

6 SOUVENIRS D'ANTONT

— Merci; ce n'est pas la peine.

Maria glissa timidement sa main dans celle de Jacomo. Ceux qui avaient fini de souper s'arrangèrent dans les positions qui leur parurent les plus commodes pour entendre le récit. Ceux qui soupaient atlirèrent devant eux le plus de provisions qu'il leur fut possible d'en atteindre, afin de n'avoir rien à demander, et chacun écouta la narration qui va suivre, avec cet intérêt qu'accordent, en général, au récit d'une histoire, tous les hommes de la vie errante.

— C'était en 4799. Les Français avaient prisNaples et en avaient fait une république; la république, à son tour," voulut prendre la Calabre... Per Baccho! prendre la montagne aux montagnards 1 cela n'était pas chose facile, pour des païens surtout. Plusieurs bandes la défendaient comme nous la défendons encore; car la montagne est à nous, et l'on avait mis à prix la tête des chefs de ces bandes, comme on y a mis la mienne; la tête de Cesaris, entre autres, valait trois mille ducats napolitains.

j) Une nuit, pendant la soirée de laquelle on avait entendu quelques coups de fusil, comme on a pu en entendre ce soir, deux jeunes bergers, qui gardaient leur troupeau dans la montagne de Tarsia, soupaient près du . feu qu'ils avaient allumé, moins pour se chauffer que pour écarter les loups ; c'étaient deux beaux enfants, deux vrais Calabrais, à moitié nus et portant pour tout vêtement une peau de mouton à la ceinture, des sandales aux pieds, un ruban à leur cou pour ^ suspendre l'image de l'Enfant Jésus, et voilà tout. Ils étaient du

même âge à peu près; ni l'un ni l'autre ne connaissaient leur père, vu qu'on les avait trouvés exposés, à trois jours de distance, l'un à Tarente, l'autre à Reggio; ce qui prouvait au moins qu'ils n'étaient pas de la même famille. Des paysans de Tarsia les avaient recueillis ; et on les appelait généralement les enfants de la Madone *, comme on appelle les enfants trouvés. Quant à leurs noms de baptême, c'étaient Cherubino et Celestini.

» Ces enfants s'aimaient; car leur isolement était lô même. Ceux qui les avaient recueillis ne leur avaient pas baissé ignorer que c'était par charité, et sous l'espoir dl?*^gagner le paradis, qu'ils avaient fait cette bonne action ; ils savaient aussi qu'ils ne tenaient à rien sur la terre, et ils s'en aimaient davantage.

» Ils étaient donc, comme je viens de vous le dire, à garder leurs troupeaux dans la montagne, mangeant au même morceau de pain, buvant dans la même tasse, comptant les étoiles du ciel, et insouciants et heureux comme si la terre des riches eût été leur terre.

» Tout à coup ils entendirent du bruit derrière eux et se retournèrent : un homme debout, appuyé sur sa carabine, les regardait manger.

» Oui, par Jésus, c'était un homme ; et son costume répondait de sa profession encore. Il avait un long chapeau calabrais, tout bariolé de rubans blancs et rouges et serré d'un velours noir avec une boucle d*or ; des cheveux nattés qui pendaient de chaque côté de son visage ; de

• Figli délia Madona.

s SOUVENIRS D'ANTONY

larges boucles d'oreilles ; le cou nu ; un gilet avec de* boutons de fil d'argent tressé, comme on n'en fait qu'à Naples; une veste aux boutonnières de laquelle pendaient, noués par un bout, deux mouchoirs de soie rouge, dont le reste se perdait dans la poche; sa fidèle |)adron~ eina *, pleine de cartouches et fermée par une plaque d'argent ; une culotte de velours bleu et des bas fixés à ses jambes par de petites bandes de cuir qui tenaient à la sandale. Ajoutez à cela des bagues à tous les doigts et des montres dans toutes les poches, et deux pistolets et un couteau de chasse à la ceinture.

» Les deux enfants échangèrent, sous leurs grands sourcils, un coup d'œil rapide comme un éclair; le brigand s'en aperçut.

„ — Vous me connaissez? dit-il,

» — Non, répondirent les enfants,

» —- Au reste, que vous me connaissiez, oui ou non, peu m'importe. Les hommes de la montagne sont frères et doivent compter les uns sur les autres ; aussi, je compte sur vous. Depuis hier, on me poursuit comme une hète fauve: j'ai faim et j'ai soif...

» — Voici du pain et voici de l'eau, dirent les enfants.

» Le brigand s'assit, appuya sa carabine contre sa cuisse, arma ses deux pistolets dans sa ceinture et se mit à, l'œuvre.

» Lorsqu'il eut fini, il se leva.

s — Quel est le nom du village où Ton aperçoit uae

* Ceinture de cuir.

CîIEnUBINO ET CELESTINI 9

lumière? dit-il aux enfants en étendant la main vers l'endroit le plus sombre de l'horizon.

» Les enfants fixèrent quelques secondes leurs regards perçants sur le point qu'il indiquait, l'isolèrent en abaissant la main sur leurs yeux ; puis se mirent à rire, car ils pensèrent que le brigand se moquait d'eux : ils ne voyaient rien.

» Ils se retournèrent pour le lui dire : le brigand avait disparu. Ils comprirent alors qu'il avait employé cette ruse pour qu'ils ne pussent voir de quel côté il opérait sa retraite.

» Les deux enfants se rassirent; puis, après quelques instants de silence, ils se regardèrent en môme temps.

» — L'as-tu reconnu ? dit l'un.

» — Oui, répondit l'autre.

» Ces quelques mots furent échangés à voix basse ei somme s'ils tremblaient d'être entendus.

» — 11 a craint que nous ne le trahissions.

» — Il est parti sans nous rien dire,

» — i l ne doit pas être loin,

» — Non, il était trop fatigué.

») — J e le trouverais bien, malgré toutes ses précautions, si je voulais.

D) — Moi aussi.

» Les deux enfants n'en dirent pas davantage; mais ils se levèrent et partirent de chaque côté de la montagne, comme deux jeunes lévriers en quête.

» Au bout d'un quart d'heure, Cherubino était de retour près du feu ; cinq minutes après, Celestini s'asseyait à son côté.

K> SOUVENIRS d'ANTONY

» — Eh bien?...

» — Eh bien?...

» — Je Tai trouvés

» — Moi aussi.

» — Derrière un buisson de lauriers-roses»

» — Dans l'enfoncement d'un rocher.

» — Qu'y avait-il à sa droite?

» — Un aloès en fleurs; et que tenait-il à ses mains?

» — Des pistolets tout armés,

» — C'est cela.

j) — Et il dormait?

» — Comme si tous les anges veillaient sur lui,

» — - Trois mille ducats, c'est autant qu'il y a d'étoiles au ciel!...

» — Chaque ducat vaut dix carlins, et nous gagnons un carlin par mois; ainsi nous pourrions vivre aussi vieux que le vieux Giuseppe, que nous ne gagnerions pas encore trois mille ducats dans toute notre vie.

» Les deux enfants se turent pendant quelques minutes. Cherubino rompit le premier le silence :

» — C'est difficile à luer un homme ? dit-il,

» — Non, répondit Celestini; l'homme est comme le mouton : il a une veine au cou; il faut la couper, ?oilà tout.

» — As-tu remarqué Cesarisî

» — Il avait le cou nu, n'est-ce pas ?

0 — Ce ne serait pas difficile de lui...

» — Non, pourvu que le couteau coupât bien.

B Chacun des enfants passa la main sur le tranchant

CHERUBINO ET CELESTINO 11

de la lame du sien ; puis, se levant, ils se regardèrent ua instant tous les deux sans se parler.

n — Lequel fera le coup pour les deux? dit Cherubino»

» Celestini ramassa quelques cailloux et lui présenta sa main fermée.

» — Pair ou non?

» — Pair.

» — Il est impair : c'est à toi.

» Gherubino pailit sans dire un mot. Celestini le regarda s'éloigner dans la direction où il savait qu'était coucbé Cesaris; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il s'amusa à jeter, les uns après les autres, dans le feu mourant, les cailloux qu'il avait ramassés. Au bout de dix minutes, il vit revenir Cherubino.

M — Eh bien ? lui dit-il.

» — Je n'ai pas osé.

» — Pourquoi?

» — il dormait les yeux ouverts, et il m'a semblé qu'il m<î regardait.

i^ - Allons-y ensemble.

» Ils partirent en courant ; mais bientôt ils ralentirent le pas. Bientôt encore, ils marchèrent sur la pointe des pieds ; enfin, ils se couchèrent à plat ventre et rampèrent comme des serpents ; puis, arrivés au buisson de lauriersroses, comme des serpents encore, ils levèrent la tête, s'introduisirent entre les branches, et aperçurent le brigand endormi, dans la même position où ils l'avaient vu.

« Alors, l'un se glissa à sa droite, et l'autre à sa gauche, «ous la voûte qui surplombait; puis, arrivés près de lui,

les deux enfants, tenant leur couteau entre les dents, se soulevèrent chacun sur un genou. Le brigand semblait éveillé, ses yeux étaient tout grands ouverts; seulement, la prunelle était fixe.

» Celestini fit un signe delà main à Cherubino, afin qu'il suivît tous ses mouvements. Le brigand, avant de s'endormir, avait appuyé sa carabine contre la paroi du rocher, et en avait enveloppé la batterie avec un de ses mouchoirs de soie. Celestini dénoua doucement le mouchoir, retendit au-dessus de la tête de Césaris, et, voyant que Cherubino était prêt, il rabaissa tout à coup en criant :

» — Val

» Cherubino se précipita comme un jeune tigre sur le cou du brigrand; celui-ci jeta un cri terrible, se dressa debout et sanglant, fit plusieurs tours sur lui-même, la tête renversée en arrière, lâcha au hasard ses deux coups de pistolet, et retomba mort.

» Les deux enfants étaient restés à plat ventre et sans souffle.

» Lorsqu'ils virent que le bandit avait cessé de remuer, ils se relevèrent et s'approchèrent de lui. Sa tête ne tenait plus que par la colonne vertébrale; ils achevèrent de la séparer du corps, l'enveloppèrent dans le mouchoir de soie, et, après être convenus de la porter chacun leur tour, ils partirent pour Naples.

» Ils marchèrent toute la nuit dans la montagne, s'orientant sur la mer, qu'ils voyaient luire à leur gauche. Au point du jour, ils aperçurent Castro- Villari ; mais ils

n'osèrent traverser la ville, de peur que le saûg ne dénonçât le fardeau qu'ils portaient, et que quelque brigand de la bande de Cesaris ne vengeât sur eux la mort de son chef.

» Cependant la faim les prit ; l'un d'eux résolut d'aller chercher du pain à une auberge, tandis que l'autre l'attendrait dans la montagne; mais, lorsqu'il eut fait quelques pas, il revint.

» — Et de l'argent? dit-il.

n Us portaient une tête qui valait trois mille ducats, et ni l'un ni l'autre n'avaient un bajocco pour acheter du pain.

» Celui qui portait la tête dénoua le mouchoir, prit une des boucles d'oreilles de Cesaris, et la donna à son camarade. Une demi-heure après, le messager était de retour avec des provisions pour trois jours.

» Us mangèrent et se mirent en route.

» Pendant deux jours, ils marchèrent ; pendant deux nuits, ils couchèrent, comme des bêtes fauves, à l'abri d'un buisson ou sous la voûte d'un rocher.

» Le soir du troisième jour, ils arrivèrent à un petit village nommé Altavilla.

» L'auberge était encombrée de cochers qui avaient conduit des voyageurs à Psestum, de bateliers qui avaient remonté le Sèle, et de lazzaroni auxquels il était égal de vivre là ou ailleurs.

« Les deux enfants s'installèrent dans un coin qu'ils trouvèrent libre, mirent la tête de Cesaris entre eux deux, coupèrent comme jamais cela ne leur était arrivé, dor-

U SOUVENIRS d'ANTONY

mirent chacun leur tour , payèrent avec la deuxième boucle d'oreille, et se remirent en route quelques minuteii avant le jour.

» Vers les neuf heures du matin, ils aperçurent une grande ville au fond d'un golfe ; ils demandèrent comment elle s'appelait ; on leur répondit qu'elle s'appelait Naples.

» Ils n'avaient plus à craindre les compagnons de Cesaris. Ils marchèrent donc droit à la ville. Arrivés au pont de la Maddalena, ils s'approchèrent de la sentinelle française et lui demandèrent, en calabrais, à qui il fallait s'adresser pour se faire payer la somme promise à ceux qui apporteraient la tète de Cesaris.

» La sentinelle les écouta gravement jusqu'au bout, puis réfléchit un instant, releva sa moustache et se dit à elle-même :

» — C'est extraordinaire, ces gaillards-là ne sont pas plus haut que ma giberne, et ils parlent déjà italien. Cest bien, mes petits amis ; passez au large I

» Les enfants, qui à leur tour ne comprenaient pas, répétèrent leur question.

» — Il paraît qu'ils y tiennent, dit la sentinelle. »

Et elle appela le sergent.

» Le sergent baragouinait quelques mots d'italien; il comprit la question, devina que le mouchoir ensanglanté que portait Celestini renfermait une tête : il appela son officier.

• L'officier donna aux enfants deux hommes d'escortCi;

qui les conduisirent au palais où était le mirûstère de la police.

» Les soldats dirent qu*ils apportaient la tête de €esaris, et toutes les portes s'ouvrirent devant eux.

» Le ministre voulut voir les braves qui avaient délivré la Calabre de son fléau, et l'on fît entrer dans son cabinet Cherubino et Celestini.

» Il regarda longtemps ces deux beaux enfants , à la mine naïve, au costume pittoresque, à l'air grave; il leur demanda, en italien, comment ils avaient fait; et ils lui racontèrent leur action comme si c'était la chose du monde la plus simple r il exigea la preuve de ce qu'ils disaient ; Celestini mit un genou à terre, dénoua le mouchoir, prit la tête par les cheveux et la posa tranquillement sur le bureau du minisire.

» Il n'y avait rien à répondre à cela, si ce n'était de payei la somme.

» Cependant, l'Excellence, les voyant si jeunes, leur proposa de les faire entrer dans une pension ou dans ua régiment, et leur dit que le gouvernement français avait besoin de jeunes gens braves et décidés.

^ Ils répondirent que les besoins du gouvernement français ne les regardaient pas, qu'ils étaient de loyaux Calabrais, ne sachant ni lire ni écrire, et qu'ils comptaient bien ne jamais l'apprendre ; que, pour entrer dans un régiment, îa vie sauvage à laquelle ils étaient nabitués les ayant mal préparés à la discipline militaire, ils craindraient d'avoir peu d'aptitude à la manœuvre et à l'exercice ; mais

que, quant aux trois mille ducats, c'était autre chose, et qu'ils étaient tout prêts à les toucher.

» Le ministre leur donna un chiffon de papier, grand comme les deux doigts, sonna un huissier et lui ordonna de les conduire à la caisse.

» Le caissier compta la somme : les deux enfants tendirent le mouchoir de soie encore tout sanglant, le nouèrent, par les quatre bouts, sur les trois mille ducats, sortirent par une porte qui donnait sur la place Santo-Francesco- Nuovo, et se trouvèrent à l'extrémité de la grande rue de Tolède.

» La rue de Tolède est le palais du peuple. Ils virent, tout le long des maisons, une foule de lazzaroni qui, couchés au soleil, faisaient voluptueusement filer le macaroni de leur écuelle de terre à leurs lèvres brunes. Cette vue leur donna de Tappétit ; ils allèrent à un marchand, lui achetèrent une écuelle et plein cette écuelle de macaroni ; ils donnèrent un ducat, et on leur rendit neuf carlins, neuf grains et deux calli *; avec ce qu'on leur rendait, ils avaient de quoi vivre un mois et demi de la môme manière.

» Ils allèrent s'asseoir sur les marches du palais Maddaloni, et y firent un dîner de la somptuosité duquel ils n'avaient aucune idée.

» Dans la rue de Tolède, on dort, on mange, ou Ton joue. Us n'avaient point encore envie de dormir. Us avaient

• Uq ducat vaut dix carlins, un carlin dix grains, et un grain douze calli.

mangé ; ils se mêlèrent à un groupe de lazzaronî qui i^ouaient à la morra.

I» Au bout de cinq heures, ils avaient perdu trois callî.

» En perdant trois calli par jour, ils auraient pu jouer pendant le tiers de l'éternité à peu près.

» Heureusement que, le soir même, ils apprirent qu'il existait à Naples des maisons où Ton pouvait manger un ducat à son dîner et perdre des milliers de calli en une heure.

» Comme ils voulaient souper, ils se firent conduire dans l'une de ces maisons : c'était une table d'hôte. Le patron regarda leur costume et se mit à rire : ils montrèrent leur argent, le patron les salua jusqu'à terre, et leur dit qu'on les servirait dans leur chambre, en attendant que Leurs Excellences eussent fait faire des habits décents qui leur permissent de manger avec tout le monde.

» Cherubino et Celestini se regardèrent : ils ne savaient pas trop ce que l'hôte voulait dire avec ses habits décents ! ils trouvèrent leur costume de fort bon goût ; en effet, il était composé, comme nous i'avons dit, d'une jolie peau de mouton, roulée autour de la ceinture, et de bonnes sandales ficelées aux pieds; tout le reste du corps était nu, et cela leur paraissait plus commode et moins chaud. Cependant ils se résignèrent, lorsqu'on leur eut expliqué qu'il fallait porter un habit complet pour avoir le droit de manger un ducat à son dîner et de perdre des milliers de calli en une heure.

0 Pendant qu'on dressait leur lable, un tailleur entra

dans leur chambre et leur demanda ^enre d'habits

ils voulaient.

» Ils répondirent que, puisqu'il leu it absolument

des habits, ils voulaient chacun ud me calabrais

pareil à ceux que les jeunes gens riches portaie^at, le dimanche, à Cosenza et à Tarente,

» Le tailleur fit signe que cela suffisait, et ajouta que, le lendemain matin, Leurs Excellences auraient ce qu'elles désiraient.

» Leurs Excellences soupèrent, et trouvèrent que le ravioli et le sambajone valaient mieux que le macaroni; que le lacryma-christi était préférable à l'eau pure, et que le pain de gruau s'avalait plus couramment que la galette d'orge.

» Lorsqu'ils eurent fini, ils demandèrent au garçon s'il leur était permis de coucher par terre : le garçon leur montra deux lits; ils les avaient pris pour des chapelles.

» Celestini, qui décidément était le caissier, enferma le mouchoir et les ducats dans une espèce de secrétaire, en prit la clef et la pendit au ruban qu'il portait à son cou.

» Puis ils firent dévotement leur prière à la Vierge, baisèrent leur scapulaire, se couchèrent chacun dans un lit où l'on pouvait tenir cinq sans être gênés, et s'endormirent jusqu'au jour. Le lendemain, leur tailleur - leur tint parole; et, ce jour-là, comme ils avaient un costuma complet, ils purent dîner à table d'hôte et entrer dans la salle de jeu : ils y perdirent cent vingt ducats.

» Un garçon d'hôtel leur proposa, pour les consoler.

CHERUBINO ET iCELESTINI 1»

de les conduire, le soir, dans une maison où ils s'amu> seraient davantage encore,

» Lorsque l'heure fut venue, ils prirent des ducats plein leurs poches et suivirent le gar^n ; ils ne rentrèrent à l'hôtel que le lendemain matin, mourant de faim et les poches vides.

» C'était une bonne vie. ils avaient parfaitement retenu l'adresse de la maison où l'on passait la nuit, et ils aimaient presque autant ce qu'on y faisait que la table et le jeu. Ils y retournèrent donc la nuit suivante.

» Us menèrent cette existence quinze jours, et cela les forma considérablement. Au bout de ce temps, ils eussent tenu tête à un abbé romain ou à un sous-lieutenant français ; ce qui est à peu près la même chose.

j» Un soir, ils se présentèrent, comme de coutume, à la maison. Elle était fermée par ordre supérieur : je ne sais quel assassinat y avait été commis.

» Ils virent une grande quantité de monde suivant une même direction, et ils suivirent le monde.

» Quelques minutes après, ils se trouvaient près de la Villa-Reale, dans la magnifique rue de la Chiaja : ils ne la connaissaient point encore.

» La Chiaja est, à dix heures du soir, le rendez-vous du beau monde ; Naples vient y respirer la brise du golfe, toute chargée du parfum des orangers de Sorreiiie et des Jasmins du Pausilippe. Il y a là plus de fontaines et de statues que sur tout le reste de la terre; puis, au delà de ces fontaines et de ces statues, il y a une mer comme on n*en voit nulle part.

» Ils se promenaient donc là, nos deux bîrbonî, coudoyant les femmes, heurtant les hommes, une main sur leur argent, et l'autre sur leur poignard.

» Ils arrivèrent à un groupe arrêté devant un café : au milieu de ce groupe, il y avait une calèche, et, dans cette calèche, une femme qui prenait des glaces. Le groupe s'était formé pour voir cette femme.

» C'était bien, en effet, la plus belle créature qui, depuis Eve, fût sortie des mains de Dieu ; une créature à faire damner un pape.

» Nos Calabrais entrèrent dans le café, demandèrent deux sorbets et se mirent à la fenêtre pour voir de près cette femme : elle avait surtout des mains merveilleuses.

» — Corpo M Baechol qu*elle est belle! s'écria Cherubino.

» Un homme s'approcha de lui, et lui frappa sur l'épaule.

» — Le moment est bon, mon jeune seigneur, lui dit-il,

» — Qu'est-ce que cela signiâe?

» — Gela signifie que la comtesse Fornera est brouillée, , depuis deux jours, avec le cardinal Rospoli.

w — Après?

» — Et que, si vous voulez, pour cinq cents ducats et du silence...

» — Elle est à moi?

» — Elle est à vous.

I) — Ah î tu es donc...?

» — Un ruffiano per servir la.

» — Un instant, dit Celestini, c*est que je la veux aussi, moi, cette femme.

» — • Alors, Excellences, ce sera le double, » ~ Très-bien.

w — Mais qui Taura le premier?

» — Cela nous regarde; va l'assurer si elle est libre cette nuit, et viens nous rejoindre à l'hôtel de Venise, où nous logeons.

» Le rufien tira de son côté, nos enfants du leur. La voiture de la comtesse partit. Cherubino et Celestini rentrèrent à l'hôtel : il leur restait cinq cent ducats tout juste; ils se mirent de chaque côté d'une table, posèrent un jeu de cartes entre eux deux, et chacun prit une carte à son tour. » L'as de cœur tomba à Cherubino.

» — Bien du plaisir, lui dit Celestini. Et il se jeta sur son lit.

» Cherubino mit les cinq cents ducats dans sa poche, examina si son poignard sortait facilement du fourreau, et attendit le rufien : au bout d'un quart d'heure, celui-ci irriva.

» — Elle est libre, cette nuit, dit-il. » — Eh bien, partons 1

» Ils descendirent : la nuit était superbe, le ciel regardait la terre de tous ses yeux; k comtesse logeait dans le faubourg de la Chiaja.Le rufien marchait le premier; Cnerubino le suivait en chantant :

Che bella cosa è de morire ucciso Inanze a la porta de la innamorata.

a SOUVENIRS d'antont

L'anima se ne sagfi in paradiso, E lo cuorpo lo chiegne la scasatal*

» Ils arrivèrent à une petite porte dérobée; une femmtî les attendait,

» — Excellence, dit le rufien, il y a cent ducats poui moi, et vous mettrez les quatre cents autres dans la petite corbeille d'albâtre que vous trouverez sur la cheminée,

» Cherubino lui compta les cent ducats et suivit la femme.

» C'était dans un beau palais de marbre ; il y avait, de chaque côté de l'escaUer, des lampes dans des globes de cristal, et, entre chaque lampe, des cassolettes de bronze où brûlaient des parfums.

» Ils traversèrent ainsi des appartements à loger un roi et sa cour; puis, au bout d'une grande galerie, fermée par une eloison, la camérière, ouvrant une porte, poussa Cherubino et la referma derrière lui.

» — Est-ce vous, Gidsa? dit une voix de femme.

» Cherubino regarda du côté d'où venait cette voix, et il reconnut la comtesse vêtue d'une seule robe de mousseline, couchée sur son sofa recouvert de basin, jouant avec une boucle de ses longs cheveux, qu'elle avait dénoués et qui la couvraient comme l'aurait fait une mantille espagnole.

• La belle chose que de mourir frappé devant la porte de son amoureuse ! Tandis que l'âme monte en para(Ks, la maîtresse pleure sur le corps.

CHERUBINO ET GELESTIN! 23

• — Non, signera, ce n'est pas Gidsa, c'est moi, répondit Cherubino.

s — Qui, vous? dit la voix avec une expression plus ^euce encore.

i) — Moi, Cherubino, l'enfant de la Madone,

Et le jeu ne homme s'avança jusqu'au pied du sofa.

» La comtesse se souleva un instant sur le coude, et le regarda, étonnée,

» — Vous venez pour votre maître ? dit-elle.

» — Je viens pour moi, signora.

» — Je ne comprends pas.

» — Eh bien, je vais vous faire comprendre : je vous ai vue aujourd'hui à la Chiaja, pendant que vous preniez des glaces, et j'ai dit en vous voyant : «Per Baccho I qu'elle » est belle ! »

» La comtesse sourit.

» — Alors un homme est venu à moi et m'a dit : «Vou- » lez-vous cette femme que vous trouvez si belle? Je vous » la donne pour cinq cents ducats.» Je suis rentré chez moi, et j'ai pris celte somme. Arrivé à votre porte, il m'a demandé cent ducats pour lui, et je les lui ai donnés; quant aux quatre cents autres, il m'a dit de les mettre dans cette corbeille d'albâtre : les voilà.

» Cherubino jeta trois ou quatre poignées d'argent dans la corbeille ; elle était trop pleine et dégorgea sur la cheoiinée.

• — Quelle horreur que ce Maffeo ! dit la comtesse. Estce de cette manière que l'on fait les choses?

» — Je ne sais pas ce que c'est que Maffeo, répondit Ven-

24 SOUVEi tS d'ANTONY

fant, et je ne suis pas très au courant de la manière dont on f^it les choses. Seulement, je sais qu'on vous a promise à moi pour une nuit et moyennant une somme ; je sais encore que j'ai payé cette somme, et, par conséquent, vous m'appartenez pour une nuit.

» Cherubino, en achevant ces paroles, fit un pas vers le divan.

» — Restez là, ou je sonne! s'écria la comtesse, et je vous fais jeter à la porte par mes gens.

» Cherubino se mordit les lèvres et porta la main à son poignard.

» — Écoutez, signera, dit-il froidement, lorsque vous m'avez entendu entrer, vous avez cru voir paraître quelque petit abbé de famille ou quelque riche voyageur français, et vous vous êtes dit : « J'en aurai bon compte.» Ce n*est ni l'un ni l'autre, signera; c'est un Calabrais, et non pas de la plaine encore, mais de la montagne; un enfant, si vous voulez, mais un enfant qui a apporté de Tarsia à Naples !a tête d'un brigand dans un mouchoir; et la tête de quel brigand I de Cesaris! Cet or, voyez-vous, c'est tout ce qui reste àa prix de cette tête ; les deux mille cinq cents autres ducats se sont envolés au jeu, ont été noyés dans le vin, se sont perdus dans les femmes. Pour ces cinq cents ducats, j'aurais pu avoir encore dix nuits de femme, de vin et de jeu : je n'en ai pas voulu; je vous ai xoulue, et je vous aurai.

0 — Morte, oui, cela peut êtret » — Vivante»

» — Jamais t

GHERUBINO ET GELESTINÎ Î5

» La comtesse étendit le bras pour saisir le cordon de la sonnette; Cherubino ne fit qu'un bond de la cheminée au divan.

» La comtesse jeta un cri et s'évanouit : Cherubino ve-^ nait de lui ciouer, avec son poignard, la main sur le lambris, six pouces au-dessous du cordon de la sonnette.

» Deux heures après, Cherubino rentra à l'hôtel de Venise: il secoua Celestini, qui dormait comme un bienheureux ; celui-ci s'assit sur le lit, se frotta les yeux et le regarda.

» — Qu'est-ce que ce sang? lui dit-il.

!» — Rien.

^ — Et la comtesse?

n — C'est une femme superbe.

» — Pourquoi diable me réveilles-tu, alors?

» — Parce que nous n'avons plus un bajocco, et qu'il faut partir avant le Jour.

» Celestini se leva. Les deux enfants sortirent de l'hôtel comme ils avaient l'habitude de le faire, et l'on ne songea point aies arrêter.

» A une heure du matin, ils avaient dépassé le pont de îa Maddaiena; à cinq heures, ils étaient dans la montagne.

j» Alor.« ils s'arrêtèrent.

» — Qu'alions-nous faire? dit Celestini.

» — Je n'en sais rien ; est-ce que tu es d'avis de retourner à la bergerie ?

» — Non, par Jésus I

» — Eh bien, faisons-nous brigands.

» Les deux enfants se donnèrent la main et se jurèrent aide et amitié éternelles. Ils tinrent saintement leur promesse; car, depuis ce jour, ils ne se sont point quittés.

j Je me trompe, dit Jacomo en s'interrompant et en re ^ gardant la tombe de Hieronimo : ils se sont quittés il y a une heure.

— Maintenant, vous pouvez dormir, continua Jacomo; je ferai la garde pour tous et je vous réveillerai lorsqu'il Sera temps de partir, c'est-à-dire deux heures avant le jour,

A ces mots, chacun s'arrangea pour passer la meilleure nuit possible; et telle était la confiance de ces hommes en leur chef, que, cinq minutes après, chacun dormait aussi tranquillement, entourée d'ennemis comme la bande l'était, que s'il eût été couché à Terracine ou à Sonnino. Maria seule resta immobile et assise à la place où elle avait écouté le récit.

— N'essayeras-tu point de te reposer. Maria? lui dit Jacomo avec la voix la plus douce qu'il put prendre.

—■ Je ne suis point fatiguée, répondit Maria.

— Une trop longue veille pourrait faire mal à ton cpfant.

— Je vais dormir.

CHERUBINO ET CELESTÏNI 27

Jacomo étendit son manteau sur le sable. Maria se coucha dessus ; puis, le regardant timidement : ^- Et vous ? lui dit-elle.

— Moi, répondit Jacomo, moi, je vais chercher un passage au milieu de ces damnés Français; ils ne coanaisseflt pas si bien la montagne, peut-être, qu'ils en aient gardé tous les défilés. Nous ne pouvons rester ici éternellement sur ce roc, et, devant le quitter, le plus tôt sera le mieux ►

— Alors je vais vous suivre, dit Maria se levant. Le bandit fit un mouvement.

— Vous savez, continua vivement Maria, combien j'ai le pied sûr, le regard juste, la respiration légère; laissezmoi vous accompagner, je vous prie.

— Avez-vous peur que je ne vous trahisse? Et, quand ces honmies ont confiance, douteriez-vous?

Deux larmes silencieuses coulèrent sur les joues de Maria. Le bandit se rapprocha d'elle.

— Eh bien, venez ; mais laissez là Tenfant : il pourrait se réveiller et pleurer.

— Allez seul, dit Maria se recouchant.

Le bandit s'éloigna ; Maria le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put apercevoir son ombre; puis, lorsqu'il eut disparu derrière un rocher, elle poussa un soupir, pencha la tête sur son enfant, ferma les yeux comme si elle dormait, et tout rentra dans le silence*

Deux heures après, un léger bruit se fit entendre du côté opposé à celui par lequel Jacomo était parti. Maria rouvrit les yeux et reconnut le bandit.

— Eh bien, lui dit-elle avec anxiété en distinguant^.

malgré la nuit, la sombre expression de son visage ; qu*y

a-t-il?

— Il y a, répondit le bandit, jetant avec humeur sa carabine à ses pieds, il y a qu'il faut que nous ayons été trahis par les paysans ou les bergers; car, partout où il y a un passage, il y a une sentinelle.

— Ainsi, aucun moyen de descendre de ce rocher?

— Aucun. De deux côtés, vous le savez, il est entièrement coupé à pic, et, à moins que les aigles qui y font leurs nids ne nous prêtent leurs ailes, il ne faut point songer à prendre celte route; et, je vous Tai dit, partout ailleurs... pas moyen. Français maudits !... puissiez-vous être brûlés pendant l'éternité , comme des païens que vous êtes.

Le bandit jeta son chapeau près de sa carabine.

— Que ferons-nous, alors?

— Nous resterons ici ; ils ne viendront pas nous y chercher, allez.

— Mais nous y mourrons de faim»

— A moins que Dieu ne nous envoie de la manne, ce qui n'est pas probable ; mais autant vaut mourir de faim que d'être pendu.

Maria pressa son enfant entre ses bras et poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot. Le bandit frappa du pied.

— Nous venons de faire un bon repas ce soir, dit-il; nous avons encore de quoi en faire un bon demain matin: c'est tout ce qu'il nous faut pour le moment. Ainsi, dormons.

— Je dors, dit Maria.

Le bandit se coucha près d'elle.

11 avait raison, Jacomoj il avait été trahi, non point par les paysans ou les bergers, mais par Antonio, l'un des siens, qui, comme nous l'avons dit, avait été fait prisonnier pendant le combat, et qui s'était racheté de la corde en promettant de livrer le chef de sa bande : il avait commencé à tenir sa promesse en plaçant lui-même les sentinelles contre lesquelles Hieronimo avait été se heurter.

Cependant le colonel qui commandait la petite troupe formant le siège, avait fait mettre Antonio sous bonne garde; car, pour qu'Antonio fût tout à fait quitte de la corde, il fallait que Jacomo fût tout à fait pendu, et ce colonel était un homme trop prudent pour relâcher son prisonnier avant de tenir quelque chose à sa place. Quelques minutes avant le jour, il le fît donc amener entre deux soldats, pour voir avec lui si les bandits n'étaient plus au sommet de la montagne. S'ils n'y étaient plus, c'est que les sentinelles avaient été mal posées; en conséquence, Antonio, qui s'était chargé de cette opération, était un double traître qui méritait d'être pendu deux fois. Il n*y avait rien à répondre à ce dilemme militaire. Aussi Antonio s'y était-il soumis de la meilleure grâce possible. 11 se présenta donc devant le colonel avec la tranquillité d'une bonne conscience ; car il avait été si loyal dans sa trahison, qu'il était parfaitement sûr que ses anciens camarades n'avaient pu s'échapper.

Les premiers rayons du soleil parurent, illuminant le faîte du rocher, et, comme les profondeurs où les troupes françaises étaient bivaquées restaient encore dans l'om-

bre, on eût dit qu'un vaste incendie dévorait cette cime ardente comme celle du Sinaï. Peu à peu, et au fur et à mesure que le soleil monta au ciel, l'ombre recula devant lui ; des torrents de lumière, ruisselant aux flancs du colosse de pierre, vinrent éveiller dans leur nid de grands aigles qui, s'élançant de leurs aires comme s'ils étaient attardés, donnaient deux coups d'ailes et se perdaient dans la nue ; de temps en temps, des brises marines passaient toutes chargées d'un parfum humide, et allaient se briser, en gémissant, dans les sapins et les lièges qui couvraient le pied de la montagne. Alors les sapins et les lièges se courbaient gracieusement, se relevant, se courbant encore, jetant de ces longs murmures qui sont la langue que les forêts parlent entre elles. Enfin, toute la montagne s'éveilla, s'anima, sembla vivre : le faîte seul resta muet et désert.

Cependant tous les yeux étaient fixés sur ce faîte. Le colonel lui-même, une lunette à la main, ne le perdait pas de vue. Au bout d'une demi-heure, cependant, il se lassa de regarder, et donnant sur l'extrémité delà longue- Tue, avec la paume de la main, un coup qui en fit rentrer tous les tuyaux les uns dans les autres, il se retourna vers Antonio en disant ces seules paroles :

— Eh bien?...

La parole est un merveilleux instrument selon celui qui remploie et l'occasion dans laquelle il s'en sert. Il se rétrécit et s'allonge, bouillonne comme une vague ou murmure comme un ruisseau , bondit comme un tigre ou rampe comme le serpent, monte aux nuages comme la

CHERUBINO ET CELESTINI 3i

bombe ou descend du ciel comme l'éclair ; à tel orateur il faut tout un discours pour développer son opinion, à tel autre, il ne faut %ue deux mots pour faire comprendre sa pensée.

C'est à cette dernière écoîé d'éloquence qu'appartenait^ à ce qu'il paraît, le colonel ; car, ainsi que nous l'avons dit, il n'avait prononcé que deux mots, mais deux mots si bien en situation, si pleins, si complets,^ sonores, que la pensée intéressée à les commenter, n'avait qu'à les ouvrir pour y trouver cette sentence : « Antonio, mon ami, vous êtes un faquin et un drôle, qui vous êtes joué de moi, qui avez cru sauver votre cou en me contant des fariboles; mais je ne suis pas homme à me laisser prendre par vos sornettes, et, comme vous n'avez point tenu votre promesse, que les bandits vos camarades se sont échappés pendant la nuit, et que nous allons être obligés de nous remettre à leur piste comme des limiers, ce qui est fort humiliant pour des soldats, vous allez être pendu haut et court au prochain arbre,pendant que, moi, je vais déjeuner. »

Antonio, qui était un garçon d'une capacité très-gmnde et d'un jugement très-sain, comprit qu'il y avait tout eela dans ces deux mots. Aussi, soit par flatterie, soit qu'il appartînt de fait, comme adepte, à la même école doat le colonel paraissait être un des chefs, il étendit la main et répondit à ces deux mots par un seul : Àspeitate; ce qui veut dire en français : « Attendez. »

En effet, le colonel s'éloigna sans donner l'ordre terrible dont il avait menacé Antonio, et celui-ci demeura à

la même place, les yeux fixés sur la montagne avec uns persévérance et une immobilité qui le faisaient ressembler à une statue. Au bout de deux heures, il revint, déploya de nouveau sa longue-vue, la braqua sur le faîte du rocher, et, voyant que tout paraissait aussi désert, il frappa sur l'épaule d'Antonio, qui, quoiqu'il ne se fût pas retourné à son approche, l'avait reconnu à son pas.

Antonio tressaillit comme un homme sans argent auquel on présente une lettre de change ; mais, presque aussitôt, il saisit de la main gauche le bras du colonel, et» étendant la droite vers un point de la montagne, il dit avec une expression indéfinissable :

— Là ! là l

— Quoi? dit le colonel après avoir regardé avec sa lunette.

— Vous ne voyez pas, répondit Antonio, la tête d'un homme à l'angle de ce rocher qui ressemble à une colonne? Tenez, tenez!

Et il prit entre ses deux mains la tête du colonel, la fit tourner comme une girouette, et, saisissant en même temps la longue-vue, il dirigea le tube vers le point qu'il avait si grand intérêt à faire remarquer.

— Ah bah! fit le colonel en apercevant l'objet désigné. Puis, après deux minutes d'observation, il abaissa sa

lunette en disant :

— Oui, c'estbien unhomme ; mais qui me dit que ce n'est point un paysan qui cherche quelque chèvre perdue?

— Comment l vous ne voyez pas, dit Antonio bondissant, vous ne vovez pas son chapeau pointu, ses rubans

CHERUBINO ET GELESTINI 33

qui flottent, sa carabine qui brille ? Tenez, le voilà qui se pencbe pour essayer s'il ne peut pas descendre dans le précipice. C'est Jacomo lui-même; car, derrière lui, tenez, tenez. Maria. Voyez-vous, maintenant? voyez-vous?

Le colonel reporta flegmatiquement sa lunette à son œil; puis, sans l'ôter :

— Oui, oui, je vois, dit-il. Allons, je commence à croire que tu ne seras pas pendu.

Cette croyance parut faire grand plaisir à Antonio. — Faites venir le chirurgien-major, continua le colonel. Puis, se retournant vers Antonio ;

— Et que trouveront-ils à manger au haut de cette montagne ?

— Rien, dit Antonio.

— Ainsi, s'ils ne parviennent pas à s'échapper, ou ils se rendront, ou ils mourront de faim ?

■— Sans nul doute.

— Docteur, combien un homme peut-il vivre de jours sans manger?

Celui auquel s'adressait cette dernière question était un gros homme court et lond comme une sphère à laquelle un écolier a ajouté, par plaisanterie, une tête et des jambes, l'homme enfin qui semblait le moins propre à résoudre par expérience une pareille question ; aussi parut-elle le faire tressaillir jusqu'au fond des entrailles.

•- Sans manger, colonel? répondit-il avec effroi; sans manger? Mais un homme bien réglé dans sa vie ne doit pas mettre plus de cinq heures entre ses repas et doit foire trois repas par jour. Quant au vin qu'il doit boire.

colonel, cela varie selon les tempéraments et les [âges.

— Je ne vous demande point une ordonnance hygiénique 5 je vous adresse une simple questi<3n de science, docteur. D'ailleurs, rassurez-vous, vous n'êtes point intéressé personnellement dans l'affaire.

— Du moment que vous me donnez votre parole d'honneur, colonel...

— Je vous la donne.

— Eh bien, je vous dirai qu'au siège de Gênes, où j'ai été à même de faire une foule de ces expériences, nous avons vu que, terme moyen, un homme ne pouvait supporter plus de cinq à sept jours une privation totale de nourriture.

— Ah I vous étiez au siège de Gênes ? dit le colonel.

— Oui, répondit le major d'un air singulièrement indifférent.

— Et comment avez-vous pu, avec vos habitudes régulières, supporter de pareilles privations 2

— Oh! fit le docteur, j'étais de ce fameux régiment qui avait pris, dès le commencement de la famine, le parti de manger de l'Autrichien, et nous ne souffrîmes par trop de la disette.

— Et était-ce bon ? continua en riant le colonel.

— Pas mauvais, répondit gravement le docteur. Comme ils reçoivent réguhèrement la schlague une fois par iour, cela les mortifie.

— - Eh bien, dit le colonel, nous attendrons qu'ils se rendent ou qu'ils meurent de faim. Merci de vos boas

renseignementSj docteur : voulez-vous manger un motceau avec moi? ;,

— Volontiers, colon eL

— Julien, dit le colonel se retournant vers son planton, cours dire à mon cuisinier que j'ai quatre personnes de plus à déjeuner, ce matin.

En conséquence des assurances données par Antonio et des renseignements fournis par le docteur, le colonel se contenta donc de recommander un redoublement de surveillance à ses officiers, et de vigilance à ses soldats. Trois mille ducats furent promis de nouveau à celui qui apporterait au camp la tête de Jacomo.

Huit jours se passèrent. Tous les matins, le colonel allait aux avant-postes pour savoir si les assiégés ne s'étaient pas rendus ; puis il revenait à son observatoire, braquait sa lunette sur le sommet de la montagne, apercevait quelques bandits assis les jambes pendantes dans le précipice ou couchés sur le roc, se chauffant au soleil; alors il faisait venir Antonio, qui lui disait ;

— Je jure à Votre Excellence qu'à moins qu'ils ne mangent de l'herbe comme des lapins ou du sable comme des taupes, je ne vois pas de quoi ils peuvent se nourrir.

Puis il envoyait chercher le docteur, qui lui répondait : ^ Sans faute, colonel, ce sera pour demain ; le corps de l'homme ne peut supporter plus de cinq à sept jours l'absence totale ^e nourriture, et, demain, ils se rendront ou seront morts de faim. Allons déjeuner, cofonel. Le douzième jour, le colonel perdit patience ; il fit amener comme d'habitude Antonio et envoya comme de

S6 SOUVENIRS D'ANTONT

coutume ctiercher le chirurgien-major. Seulement, cette

fois, il dit au bandit :

— Tu es un drôle I Et au docteur :

— Vous êtes un imbécile !

Puis il ordonna au docteur de garder les arrêts et à Antonio de songer à son âme, si toutefois il croyait en avoir une. Le docteur obéit avec l'obéissance passive d'un militaire esclave de la discipline ; quant à Antonio, il rappela le colonel, qui s'éloignait déjà.

— Colonel, lui dit-il, quand vous m'aurez fait pendre, vous n'en serez pas plus avancé, et cela ne fera pas rendre ou mourir un jour plus tôt ceux qui sont là-hau*,; car il faut qu'ils aient trouvé quelque ressource inconnue à vous et à moi. Quant à aller les prendre d'assaut, vous n*y pensez pas, je l'espère; car, rien qu'en faisant rouler des pierres, et la montagne n'en manque pas, ils écraseraient une armée, et vous n'avez qu'un régiment. Tenez, ji j'étais à votre place, et je vous parle bien froidement, colonel, je vous parle comme un homme qui a vu si souvent la mort, qu'il lui dispute ses jours, il est vrai, mais qu'il ne la craint pas; si j'étais à votre place, dis-je, je voudrais savoir par quel sortilège ces hommes ont vécu sans nourriture sur cette crête isolée, sur cette cime aride ; je voudrais le savoir, ne fût-ce que pour ma satisfaction personnelle, et afin de pouvoir, dans la môme circonstance, employer la môme ressource. J'y mettrais de l'entêtement, et, comme je ne pourrais le savoir que par un moyen, je l'emploierais»

CHERUBINO ET GELESTINI 37

— Et quel serait ce mojen?

— Je dirais à cet Antonio, dont la mort m'est inutile et dont la via pourrait m'ôtre précieuse : « Tu vas me jurer, sur le sang du Clirist, d'être de retour ici dans huit jours;» et je le laisserais libre.

— Et, pendant ces huit jours, que ferait Antonio?

— 11 irait rejoindre son ancien chef, lui dirait qu'il s*est échappé des mains du bourreau, et qu'il revient vivre ou mourir avec lui. Alors, pendant ces huit jours, Antonio serait bien maladroit ou Jacomo bien habile, si le premier ne découvi'ait pas le secret du dernier; puis, le secret découvert, il reviendrait le dire au cc^fenel, qui, alors, selon sa promesse, le. laisserait libre. ^'^

— Et sMl ne découvrait pas le secret de Jacomo?

— Il reviendrait se remettre aux mains du colonel ^ qui, selon sa menace, le ferait pendre.

— C'est marché fait, dit le colonel.

— Et accepté, répondit Antonio,

— Ton serment?

Antonio tira de sa poitrine ce petit reliquaire qu'y porte si dévotement tout Napolitain, et qu'en patois du pays on nomme abbitiello; puis, le donnant au colonel, il étendit la main dessus et dit :

— Je jure, par ce reliquaire, bénit en l'église de Saint- Pierre de Rome, le saint jour des Rameaux, de venir, d'ici à huit jours, me rendre prisonnier, soit que j'aie surpris ou noB le secret de Jacomo.

Le colonel ^•c^'jlut lui rendre son reliquaire; mais Aor.omo le repoussa.

— Gardez ce gage, dit-U, et si, dans huit jours, à pareille heure, je n'étais pas revenu, prenez ce reliquaire à témoin de mon parjure, jetez-le dans les flammes, et le môme feu qui le brûlera me dévorera pendant l'éternité.

— Cet homme est libre d'aller où il voudra , dit le colonel.

Le même soir, Antonio était réuni à. ses anciens camarades; Jacomo, qui l'avait cru tué ou pendu, le revit comme un père revoit son enfant. Antonio raconta son évasion; tout le monde y crut; puis, lorsqu'il eut fini :

— Il est fâcheux que tu arrives si tard , dit Jacouio , tu aurais diné avec nous.

Antonio répondit qu*il avait mangé avant de s'enfuir, que, par conséquent, il n'avait pas faim, et qu'il attendrait parfaitement jusqu'au lendemain.

— D'ailleurs, ajouta-t-il, la nourriture ne doit pas être ici très-aboadante, et j'aime autant ne commencer que demain à rogner la portion des autres.

Jacomo fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots : « Nous ne vivons pas dans l'abondance, c*est vrai; mais nous avons le nécessaire. »

yntonio avait cru trouver ses anciens camarades hâves, décharnés, mourants de faim : bien loin de là, il les retrauvait, au contraire, lestes, dispos et bien portants. Maria était toujours grasse, fraîche; son enfant n'avait point soujffert; Antonio dvait cru qu'ils ne se nourrissaient que de racines et de fruits sauvages, et, en jetant les^eux sur le plateau où ils étaient campés, il apercevait des os parfaitement rongés, il est vrai: mais, puisqu'ils

CHERUBINO ET GELESTINI 3^

étaient rongés, c'est qu'il y avait eu de la chair. Comment cette chair était-elle parvenue aux mains de ces homme» isolés et perdus sur la pointe d'un rocher, c'est ce qu'il ne pouvait concevoir. 11 crut un instant que quelque berger des environs arrivait jusqu'aux bandits par quelque chemin caché, par quelque route souterraine; mais il pensa aussitôt que, s'il y avait une voie par laquelle on pût arriver, par cette môme voie on pouvait partir; et, si cela eût été, Jacomo ne se fût certes pas amusé à rester douze jours perché au haut de sa montagne comme un coq au bout de son clocher ; il n'y comprenait plus rien, et c'était à se donner au diable, si la chose n'eût déjà été à peu près faite.

Le moment de poser les sentinelles arriva; Antonio offrit ses services au chef, qui le refusa, lui disant qu'il devait être fatigué des émotions qu'il avait éprouvées et de la course qu'il venait de faire ; que son tour viendrait le lendemain ou le surlendemain.

Dix minutes après, tout le monde dormait, à l'exception des hommes de garde et d'Antonio.

Le lendemain, chacun se réveilla gai comme les oiseaux qu'on entendait chanter au bas de la montagne; Antonio seul était fatigué, car son esprit avait veillé obstinément, et il n'avait pu fermer l'œil de toute la nuit. A sept heures du matin, le chef consulta une liste, toucha un homme du doigt , et dit ;

— A ton tour.

L'homme partit sans répondre, avec deux bandits. Antonio s'offrit pour cette expédition, quelle qu'elle fût.

— C'est inutile, répondit Jacomo sans entrer dans aucune explication ; trois hommes suffisent.

Deux heures après, les trois hommes revinrent. Antonio examina attentivement celui qui avait été désigné par le chef; il avait quelques égratignures au visage et aui mains : voilà tout.

Quatre heures après, le chef consulta le soleil.

— Il est temps de dîner, dit-il.

Chacun s'assit sur la bruyère ; on apporta le dîner : il se composait de deux perdrix, d'un lièvre et de la moitié d'un agneau âgé de huit ou dix jours. Le chef découpa lui-même les portions avec une impartialité qui aurait fait honneur au bourreau du roi Salomon. Quant à l'eau, on en eut à discrétion : une source jaillissait au sommet môme de la montagne. De pain, personne n'en parla, et Antonio était si étourdi de ce qu'il voyait, qu'il se demanda en lui-même si c'était le four ou la farine qui manquait pour le faire.

— En voilà pour jusqu'à demain à pareille heure, dit le chef à Antonio ; car, ici, nous ne faisons qu'un repas, et tu vois que nous ne nous en portons pas plus mal. La sobriété est une demi-vertu, et, à ce compte, nous avons une dizaine de vertus à nous vingt. Ainsi, tiens-toi la chose pour dite, et serre ta ceinture, pour que ta digestion se fasse le plus lentement possible.

Antonio fit une grimace qui avait la prétention de passer pour un sourire; puis il '^e mit à jouer à la morra avec trois de ses camarades : cela lui fit passer deux heures. Au bout de ce temps, le chef lui frappa sur l'épaule; ii

CIIERUBINO ET CELESTINÏ 41

Tenait lui proposer de faire une promenade sur le plateau. Antonio s'empressa d'accepter.

— Jacomo, dans celte excursion, fit de nouveau répéter au bandit tous les détails de sa captivité et de sa fuite. Antonio, tout en racoutant la même histoire qu'il avait déjà dite, jetait les yeux à droite et à gaucàea Tout à coup il aperçut l'entrée d'une grotte.

— Qa'est-ce que cela? dit-il indifféremment au capitaine.

— Notre cuisine, répondît laconiquement celui-ci®

— Ah ! ah ! fit Antonio.

— Veux-tu la visiter? dit le chef.

— Volontiers, répondit le bandit avec empressement.

— Nous l'avons cachée ainsi, continua Jacomo, pour que les Français ne voient point la fumée.

— Bien joué, dit Antonio.

— Car, s'ils l'apercevaient, ils se douteraient bien que, par une chaleur comme celle-ci, nous ne faisons de feu que pour cuire nos vivres, et il faut qu'ils croient que nous en manquons.

— Oh! quant à cela, capitaine, dit le bandit, je te réponds qu'ils croient, à l'heure qu'il est, que toi et tes hommes vivez de l'air du temps, ou que vous vous mangez les uns les autres.

— Les imbéciles! fit le capitaine en haussant les épaules.

Antonio prit, sans rien dire, sa part de l'apostrophe, entra dans la grotte et l'examina avec soin; il sonda les murs à coups de poing, et les murs rendirent un son mat.

preuve évidente de leur épaisseur ; il frappa du pied la terre, et aucun retentissement ne dénonça de profondeurs cachées; il leva les yeui vers la voûte, et elle n'avait d'autre ouverture qu'une gerçure Eatureile par i&« quelle s'échappait la fumée. Au fond de î'âtre, il restait du feu, et, aux deux côtés du feu, des chenets de bois grossièrement taillés supportaient encore la baguette de la carabine qiH venait de servir de broche pour faire cuire le dîner.

— Qu'est-ce que ce trou? dit Antonio montrant du doigt un enfoncement qu'il n'avait point distingué d'abord, et que ses yeux, en s'habituant à l'obscurité, ve* naient d'apercevoir.

— Notre garde-manger, dit le chef.

— Et il est sans doute bien garni? répondit Antonio d'un air de doute.

— Mais pas mal ; d'ailleurs, tu peux voir.

Antonio monta sur une pierre qui paraissait avoir été placée, comme une espèce de marchepied destiné à faciliter les communications; en se haussant sur le bout des pieds, il parvint à plonger les yeux dans renfoncement. Il y aperçut le reste de l'agneau dont le dîner avait consommé une partie, deux ou trois perdrix et quelqiues petits oiseaux de l'espèce des merles et des grives.

— Diable ! capitaine, dit Antonio en reposant les talons à terre et en laissant une de ses mains appuyée à l'angle du garde-manger, vous avez des pourvoyeurs qui se connaissent en provisions, et, s'ils ne vous les fournissent pas abondantes, ils les choisissent délicates, au moins.

— Oui, répondit le capitaine en riant; les pauvres diables travaillent comme pour eux.

Antonio regarda le capitaine d'un air qui voulait visiblemenl, dire : « Le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose ; » mais Jacomo ne parut pas s'apercevoir de ce regard interrogateur, et, sortant de la grotte, il continua sa promenade. Antonio le rejoignit. Il en était revenu à l'idée que les paysans profitaient de la nuit pour apporter des provisions à la bande.

Le reste de la journée s'écoula sans qu'il fût question ni de cuisine ni de vivres : on eût dit que chacun avait peur, en entamant une pareille conversation, de réveillerla faim qui commençait à s'agiter au fond de chaque estomac.

A neuf heures du soir, le capitaine désigna Antonio pour être de garde. Il prit une carabine, bourra sa ceinture de cartouches et fit un mouvement pour se rendre à son poste ; mais, s* arrêtant aussitôt :

— Capitaine; dit-il, si quelqu'un venait à moi, faudrait-il tirer dessus ?

— Sans doute, répondit Jacomo.

— Mais si c'était...?

— Qttoi?

«^ Vous entendez...

— Moa

— Un ami, par exemple.

Et il fit un geste qui exprimait sa pensée, en portant l'index de sa main droite à sa bouche ouverte dans toute sa largeur.

— Un ami ? répéta le capitaine. Imbécile î à moins

qu'il ne nous en descende du ciel; ca sommes trop

bien gardés pour qu'il nous en vienn l terre.

— Dame, je ne savais pas, dit Antonio en se rendant â son poste.

La nuit fut tranquille, et nul ami ou ennemi ne vint troubler la garde d'Antonio» Au point du jour, le capitaine le fit relever. Il arriva sur le plateau pour entendre, comme la veille, le capitaine dire à l'un de ses camarades : « A ton tour; » et, comme la veille, l'homme désigné partit sans rien dire, accompagné de deux bandits.

Antonio était écrasé de fatigue ; il y avait deux nuits et deux jours qu'il n'avait reposé. 11 chercha un peu d'ombre, se fit un oreiller avec une botte de bruyères, s'enveloppa de son manteau et dormit à poings fermés jusqu'à ce qu'on le réveillât pour dîner.

Le repas de ce jour fut, comme celui de la veille, très-' délicat en gibier. Antonio y remarqua la même régularité de partage, la même abondance d'eau, la même absence de pain»

Le lendemain, les mêmes incidents se renouvelèrent ; le surlendemain n'apporta aucun changement dans la manière de vivre. Enfin, six jours s'écoulèrent et Antonio avait fait ses six repas à heure fixe, sans avoir pu deviner encore par quel moyen le miraculeux garde-manger renouvelait ses provisions.

Le malin du septième jour, Antonio alla se promener, tout pensif, sur l'extrémité du rocher qui regardait la mer ; car il songeait qu'il ne lui restait plus que vingtquatre heures pour découvrir un secret que, depuis sept

jours, il cherchait vainement. A peine eut-il jeté lesyeut sur la vallée, qu'il aperçut le colonel maudit à la môme place où lui, Antonio, avait juré de le rejoindre, lunette braquée et ayant près de lui le gros docteur. Au mouvement que fit le colonel en l'apercevant, Antonio vit qu'il était reconnu, car le colonel passa sa longue-vue au chirurgien-major, qui regarda à son t@ur et fit un signe de tête, comme pour dire: «Vous avezraison, colonel; c'est, pardieu! bien lui.»

— Oui, oui, vous avez raison, se disait Antonio en luimême ; c'est bien lui, c'est bien l'imbécile, c'est bien le sot Antonio.

Puis il regardait avec mélancolie les beaux arbres près desquels se tenait le groupe qui le considérait avec tant d'attention, et il se demandait lequel il devait choisir pour y être le plus agréablement pendu. ïi était plongé dans la plus profonde de ces réflexions, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule ; il se retourna vivement et vit le capitaine debout derrière lui,

— Je te cherchais, dit Jacomo.

— Moi, capitaine?

— Oui, c'est à ton tour.

— A mon tour? dit Antonio.

— Oui, sans doute, à ton tour,

— Et de quoi faire ?

— D'aller à la provision, pardieu!

— Ah ! fit le bandit.

— Allons, dépêche-toi, dit Jacomo : tu vois b^en que tes camarades t'attendent là-bas.

Les yeuy d'Antonio suivirent la direction indiquée par la main du capitaine, et il vit effectivement deux de ses camarades qui lui firent un signe de tête.

— Me voilà, dit Antonio.

Et ii les rejoignit sans perdre une minute* Tous trois s'avancèrent alors silencieusement vers une partie du rocher coupée si perpendiculairement à -çic et à une telle hauteur, que le colonel avait jugé inutile d'y placer ni poste ni sentinelle. Arrivé au bord de ce précipice, et tandis que Antonio le considérait avec la tranquillité d'un montagnard, un de ses compagnons fit quelques pas décote, foailla dans un buisson de chêne , en tira un sac et une corde, et, revenant à Antonio, lui passa le sac au cou et la corde sous les bras.

— Que diable allez- vous faire? dit celui-ci, que cette cérémonie commençait à inquiéter. Un des hommes se coucha alors à plat ventre de manière que sa tête seulement plongeât dans le précipice.

— Fais comme moi, dit-il alors à Antonio»

Antonio obéit et se plaça côte à côte avec son camarade.

— Vois-tu cet arbre? dit-ii en lui montrant du doigt un sapin qui poussait dans les fentes du rocher, à vingt pieds au-dessous d'eux et à mille pieds au-dessus du fond de la vallée.

— Oui, répondit Antonio.

— Derrière ce sapin, aperçois-tu un enfoncement?

— Oui, répondit Antonio.

— Eh bien, dans cet enfoncement, il y a un nid d'aigle; nous allons te descendre jusqu'au sapin, tuf y cram-

GHERUBINO ET CELESTINI 17

jponneras d'une main, et, de Tautre, tu fouilleras dans le nid, et ce que tu trouveras tu le mettras dans le sac.

— Comment, les aiglons? dit Antonio.

— Non pas, mais le gibier que le père et la mère leur apportent, et dont nous mangeons les trois Quarts et eux le reste.

Antonio bondit sur ses pieds.

— Et qui a eu cette idée? dit-il.

— Parbleu! qui? Le chef! répondit le bandit.

— Sublima ! s'écria tout haut en se frappant le front Antonio. Et c'est cet homme que je vais trahir, ajoutat-il tout bas en soupirant.

En effet, Jacomo, traqué comme une bête fauve, isolé sur une pointe de rocher, sans communication avec la terre, avait chargé les aigles du ciel d'être ses pourvoyeurs; elles bandits de l'air et de la montagne partageaient entre eux comme des frères.

Le soir, Antonio disparut.

Le lendemain, le colonel fit mettre son rêgimert sous les armes ; puis, lorsqu'il eut passé l'inspection :

— Quels sont ceux d'entre vous, dit-il, qui sont sûrs de casser une bouteille en trois coups, à cent cinquante pas de distance, à balle franche et ayec le fusil de muni» tion?

Trois hommes sortirent des rangs.

— Essayons, dit le colonel.

Une bouteille fut placée à la distance désignée. Un des tireurs cassa les trois bouteilles, et deux autres n'en cassèrent que chacun une.

— Ton nom ? dit le colonel à celui qui avait donné cette preuve extraordinaire de son adresse.

— André, répondit le voltigeur s'appuyant d'une main sur son fusil et retroussant de l'autre sa moustache ; et prêt à vous servir, si j'en étais quelquefois capable, ajouta-t-il avec ce mouvement d'épaules qui n'appartient qu'à l'homme qui a porté dix ans le sac.

— Vois-tu cet aigle qui tournoie au-dessus de nous? Le voltigeur se fit un abat-jour avec sa main et leva la

tête.

— C'est bon ! on le voit, mon colonel , répô"ndit-il. Puis il ajouta, avec la satisfaction intérieure du soldat

content de lui-môme :

— Dieu merci, on n'est pas myope.

— Eh bien, continua le colonel, il y a dix louis pour toi, si tu le tues.

— A cette distance ? reprit le voltigeur.

— A cette distance ou à toute autre.

— Au vol ?

— Au vol ou posé, cela te regarde. Mets-toi à l'affût jour et nuit, s'il le faut. Jeté dispense, pendant trentesix jours, de tout service.

— Eh bien, mon coucou, tu entends? dit le voltigeur à l'aigle, comme si le roi de l'air eût pu l'entendre, tu

CHERUBINO ET CELESTINl 49

n*as qu'à bien tenir ton bonnet : je ne te dis que ça. Puis, avec le soin minutieux du chasseur, il commença la toilette de son fusil; lui mit une pierre neuve, passa un chiffon dans le canon, choisit parmi ses douze cartouches celles de Jt les balles lui parurent le plus en hai'monie avec son calibre, remplit son bidon d'eau-de-vie, prit u pain de munition sous son bras, s'éloigna en fredonnan t une chanson militaire dont le refrain était i

Oh ! le triste état Que d'être gendarme I Oh ! le noble état Que d'être soldat!

Ce qui prouvait que le voltigeur était parfaitement content de sa position et du rang élevé qu'elle lui donnait dans la société.

Le colonel s'assit en dehors de sa tente, suivant des yeux celui sur l'adresse duquel reposait tout son espoir; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue dans un petit bois de sapins qui couvrait le pied de la montagne, il reporta ses regards vers l'aigle qui, en décrivant toujours ce vol circulaire habituel aux oiseaux de proie, s'était progressivement rapproché du sommet du rocher. Tout à coup il s'abattit avec la rapidité de l'éclair, puis bientôt, remontant un levreau entre ses serres, il alla s'enfoncer avec sa proie dans le trou où était son aire.

Cinq minutes après, il reparut et alla se poser sur la pointe d'un rocher faisant aiguille.

SO SOUVENIRS d'aNTONY

Il avait à peine replié ses ailes, qu'un coup de fusl paiiit. L'aigle tomba.

Dix minutes après, André sortait du petit bois, portaiït sa chasse.

— Voilà le poulet d'Inde, dit-il en jetant son royal gibier aux pieds du colonel : c'est un mâle.

— Et voilà tes dix louis, répondit celui-ci.

— Y en a-t-il autant pour la femelle? continua André,

— Il y a le double, répondit le colonel.

— Vingt louis? Excusez du peu ! Faut que vous ayez un drôle de goût tout de même de payer ce prix-là un pareil volatile, qui n'est pas bon à faire de la soupe à des soldats du train ; mais c'est égal, c'est égal, faut pas disputer des goûts. Vous aurez votre femelle, et, si vous voulez rempailler, ça vous fera une paire de jolies bêtes.

— Tu entends, vingt louis ! dit le colonel.

— Suffit, suffit, répondit André en mettant dans la poche de son gilet les dix qu'il venait de gagner. On a entendu. Soyez calme ; on ne reviendra pas sans la chose.

Puis il se remit en route en sifflant son refrain favori. Cette fois, il ne revint que le lendemain malin; mais, comme la veille, il avait tenu parole.

— Ah ! fit le colonel en bondissant de joie.

— Enfoncé jusqu'à la troisième capucine, dit André ei5 frappant sur sa poche.

Le colonel le regarda en riant.

— Que fais-tu? continua-t-il.

— Vous le voyez, je bats le rappel.

— Tiens, fit le colonel en lui présentant sa bourse.

CIISRUBINO ET CELESTIxNI 5i

— Sntrez au quartier, mes conscrits, dit André introduisant les nouveaux venus dans son gousset; vous trouverez là les anciens, et vous leur direz bien des choses de ma part.

— Maintenant, dit le colonel, tu peux te retirer : je n'ai plus besoin de toi.

— Vous ne voulez pas que je vous les plume?

— Merci.

— C'est que, pour le prix, je vous devais bien cela!... La chose vous dérange? Prenez que je n'ai rien dit, colonel, et pas d'affront; seulement, je vous demande votre pratique.

A ces mots, André rapprocha ses jambes l'une de l'autre, roidit le corps, fit le salut militaire et sortit.

— Capitaine, dit le lendemain à Jacomo le bandit qui venait de la provision, il n'y avait rien dans le nid.

— Les aiglons sont-ils envolés? s'écria le capitaine en tressaillant.

— Non, ils y sont encore ; mais il faut croire que le père el la mère ont trouvé qu'ils mangeaient trop et se soiii: lassés de les nourrir.

— C'est bien, dit Jacomo : on vivra comme on pourra, aujourd'hui, des restes d'hier.

Le lendemain, Jacomo voulut aller à la provision iuimême : il se fit attacher la corde autour du corps et se fit descendre. Arrivé au nid, il y plongea la main : les deux aiglons étaient morts de faim.

— Cet infâme Antonio nous a trahis, dit le chef. Ce jour-là, les bandits mangèrent un des aiglonsi

Le lendemain, ils mangèrent la moitié de Tautre. Le smlendemain, l'autre moitié.

Après le dîner, Jacomo s'approcha du bord du rocher et vit le colonel, dont la longue-vue était braquée sur îe sommet de la montagne. Il causait avec le docteur, dont il avait levé les arrêts le jour où il avait appris par quels mo>,'ens Jacomo et ses bandits pourvoyaient à leur nourriture. Le colonel l'aperçut, mit un mouchoir blanc au bout de son épée et l'agita en l'élevant en l'air. Jacomo comprit qu'on lui offrait de parlementer. Il appela Maria, lui dit de détacher son tablier, et, l'attachant au bout d'une perche comme un drapeau, il planta la perche sur le point le plus élevé de la montagne. Le colonel vit qu'on était prêt à écouter ses propositions : il demanda un homme de bonne volonté pour les porter. André se présentac

L'ambassade n'était point sans quelque risque; les brigands calabrais ne se piquent pas de respecter régalièrement les usages adoptés, en pareille occasion, entre ennemis ordinaires. Mis hors la loi eux-mêmes, ils pouvaient bien mettre le parlementaire hors le droit : aussi André demanda-t-il à son colonel la permission de lui dire deux mots en particulier. Arrivé à l'écart, André tira de sa poche les trente louis qu'il avait reçus trois jours aupara* vant de son colonel, et les lui mit dans la maîn.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit le coloneL

— Cela signifie, répondit André, que, si ces farceurs qui sont là-haut me donnaient mon étape, ce qui pourrait bien arriver, entre nous soit dit, colonel, je ne ms

CHERUBINO ET CELESTINÎ 53

soucie pas qu'ils héritent de moi. En conséquence, voilà, mon colonel : vous enverrez vingt louis à ma vieille mère, et les dix autres, vous les donnerez à la vivandière de notre compagnie ; brave fille qui lave notre linge gratis, nous donne la goutte à crédit, et qui, le soir, au bivac, se couche à droite du peloton et, le lendemain, se trouve de l'autre côté... à gauche.

Le colonel promit à André de remplir scrupuleusement ses dernières intentions, s'il lui arrivait malheur, et lui donna ses instructions. Il promettait la vie sauve à tout le monde, excepté à Jacomo.

André se mit en route et commença à gravir la montagne avec cette merveilleuse confiance du militaire français, confiance qui s'appuie sur deux points : le courage qu'il a et l'éloquence qu'il croit avoir. Arrivé au sommet, il se trouva à cinquante pas de la sentinelle de Jacomo, qui lui cria en calabrais :

— Qui vive?

— Parlementaire, répondit tranquillement André. El il continua son chemin.

— Qui vive ? cria une seconde fois la sentinelle.

— On te dit: Parlementaire, imbécile! répéta André en haussant la voix et en faisant de nouveau quelques pas.

— Qui vive? cria une troisième fois le bandit en appuyant sa carabine contre son épaule.

— Ah çà! mais tu n'as donc pas entendu? dit André criant de toute la force de ses poumons et séparant chaque syllabe de sa voisine : — Par-le-men-taire, parlement tarol Ah ! es-tu content î

Il paraît que le mot italianisé par André ne produisit pas l'effet qu'il en attendait ; car, au moment où il venait de donner cette preuve de philologie, la balle, atteignant la plaque do schako du voltigeur, emporta dans le précipice la coiffure que son propriétaire avait eu la négligence ^e ne point assujettir par les gourmettes.

—Enfant de... louve! dit André, qui connaissait son histoire romaine, tu as fait là un beau chef-d'œuvre, va!... Un schako qu'il y avait dans sa coiffe plus de trente lettres de mes amantes, et qui m'étaient plus chères les unes que les autres, encore... Ah! brigand, tu veux donc que je te mange l'âme?.*.

Cette dernière exclamation lui était arrachée par l'approche du bandit, qui, voyant que André, en sa qualité de parlementaire, n'avait pas d'armes, accourait afin de frapper de son poignard celui qu'il avait manqué avec sa carabine.

André mit machinalement la main à la place où il aurait dû trouver son sabre; mais il n'y rencontra que le fourreau. En môme temps, il vit briller, à un pied de sa poitrine, le poignard du bandit. Par un mouvement rapide comme la pensée, il saisit avec la main le poignet de son adversaire. Le coup qui allait le frapper resta donc suspendu^ et une lutte s'engagea entre ces deux hommes»

Le terrain sur lequel elle avait lieu était une espèce de chemin s' appuyant d'un côté contre un rocher coupé à pic, et, de l'autre, s'inclinant en talus vers un précipice de deux mille pieds de profondeur. Cet étroit espace, couvert d'herbe rase et sèche que la chaleur rendait glissante,

c'était pas sans danger pour ceux mômes qui le traverîtjaient seuls et avec précaution; aussi chacun des deux lutteurs comprit-il tout le danger de la situation, et commença-t-il d'employer toutes les ressources de sa force ou toutes les ruses de son adresse pour s'éloigner le plus possible du bord ; car il y avait peu de chance que l'un précipitât l'autre sans être entraîné dans sa chute. Toutes les tentatives du bandit se bornaient donc à dégager son poignet de l'étau où il était serré, tandis que André rassemblait toutes ses forces pour l'y retenir. Chacun, du reste, avait jeté autour du cou de son adversaire la main qui lui restait libre, si bien que ces deux hommes, animés l'un contre l'autre d'un désir effréné de mort, eussent semblé, à celui qui les eût vus d'une certaine distance, deux frères aux bras l'un de l'autre et s'étreignant après une longue absence.

Ils demeurèrent ainsi quelque temps immobiles, sans que ni l'un ni l'autre pussent prévoir auquel resterait l'avantage. Enfin, les genoux du bandit commencèrent à trembler, ses reins se courbèrent lentement en arrière, sa tête se renversa comme le faîte d'un arbre qui plie, puis, ses pieds se détachant du sol, il tomba lourdement comme un chêne déraciné, entraînant André dans sa chuf'^., et, par un mouvement machinal à l'homme qui cherche un appui, ouvrant la main que André tenait serrée dans la sienne et d'où le poignard, s'échappant aussitôt, alla tomber à un dCxiii-pied du précipice.

Alors la lutte continua pour la même cause, le bandit tâchant de pousser du pied le poignard dans l'abîme. An-

dré tâchant de s'en emparer; mais, pour l'une comme pour l'autre cause, il fallait que ces deux hommes se rapprochassent du hord. De temps en temps, leurs yeux ardents jetaient un regard sur le gouffre vers lequel toas deux s'avançaient insensiblement; puis, sans dire un mol, sans proférer une menace, leurs membres se roidissaient par une étreinte plus violente. Enfin, André parut devoir conserver jusqu'à la fin l'avantage sur son adversaire, dont en ce moment il serrait la gorge d'une main tandis que les doigts de l'autre touchaient presque le manche du poignard. Il fit un dernier effort et l'atteignit. Le bandit vit qu'il était perdu. Aussitôt sa résolution fut prise de mou* rir, mais de mourir en entraînant son ennemi. 11 appuya donc son pied contre le rocher sans que André s'en aperçut, et, au moment où le poignard brillait au-dessus de sa poitrine, il roidit sa jambe comme un ressort, et André, qui était couché sur lui, se sentit glisser avec lui dans le gouffre. Un cri terrible retentit : c'était la double malédiction de ces deux hommes, c'était le puissant et dernier adieu de la créature à la création. Le bandit et le soldat avaient perdu terre.

Un autre cri lui répondit : celui-là, c'était Jacomo qui le poussait. Attiré par le coup de fusil, il était accouru de loin, avait vu la lutte, et arrivait au moment où elle se terminait par la chute commune des deux ennemis, ii étendit le bras, comme s'il avait pu les retenir; puis, les voyant disparaître, il bondit, avec l'agiUté du jaguar, sur l'extrémité d'un roc qui surplombait le précipice, jeta ses yeux avides dans le gouffre et vit au fond le corps i^iutilé

du bandit que les eaux d'un torrent entraînaient avec elles.

— Camarade î dit en ce moment une voix qui partai de quelques pieds au-dessous de lui ; camarade !

Jacomo tourna les yeux dans la direction où les attirait le son, et il aperçut André à cheval sur un arbre qui avait poussé dans les fentes du roc.

Au commencement de leur chute, les deux adversaires s'étaient lâchés, et André avait eu le bonheur de s'a.ecrocher à cet arbre sauveur, puis il avait si bien fait, qu'il était parvenu à s'y placer à califourchon, ayant audessus de sa tête dix pieds de roc nu qu'il ne pouvait gravir, et sous ses pieds l'abîme où l'avait précédé le bandit.

— Ah ! fit Jacomo étonné ; qui es-tu ?

— Pardieu l en voilà un qui parle français , et nous allons nous entendre au moins, dit André prenant sur son aibre un aplomb plus solide qu'il ne l'avait encore fait.

— Qui je suis ? Je suis André Frochot, natif de Corbeil, près Paris, voltigeur au 34« de ligne, que l'empereur a surnommé le Foudroyant,

— Que viens-tu faire ? continua Jacomo.

— Je viens, de la part de mon colonel, vous apporter, comme on dit, son ultimaton.

— C'est bien, dit Jacomo.

-— Alors, si c'est bien, dit André, ayez l'obligeance de me descendre la moindre chose pour que je remonte : comme qui dirait une corde, par exemple; et puis vous me tirerez comme cela, hein?

Il fit le geste d'un homme qui tire un seau d'un puits.

Jacomo fit quelques pas et tira du buisson où elle- était restée cachée la corde devenue inutile, en descendit un bout à André, qui l'assujettit fortement autour de son corps, puis la serra de ses deux mains au-dessus de sa tête, et, se sentant solidement attaché par cette double précaution, donna le signal en disant :

— Allons, houp!...

Jacomo prouva qu'il avait parfaitement compris l'exclamation, en amenant la corde à lui. André commença donc son ascension, tournant au bout de son conducteur comme une pelote de fil qu'une femme dévide. Enfin, arrivé au sommet, Jacomo mit la corde sous son pied, afin qu'elle ne glissât point, et tendit la main à André, qui, se cramponnant de toute la force de ses poignets, prit un dernier élan et se trouva presque aussitôt auprès dubandit.

— Merci, camarade ! dit-il en dénouant la corde qui lui servait de ceinture, et en effaçant aussitôt les traces du désordre qu'avaient causé dans sa toilette militaire la descente et l'ascension qu'il venait de faire, avec la môme minutie et le même flegme que s'il s'agissait pour lui de passer immédiatement la revue ; merci ! et, si jamais vous vous trouvez en pareille circonstance, appelez André Frochoi, et, s'il est à cent pas à la ronde, vous pouvez compter sur lui.

— C'est bien, dit Jacomo. Maintenant, tes instructions.

— Ah ! dit André, voilà où c'est fini de rire. Mes intructions, elles étaient dans mon schako, et mon schako

est à tous les diables. L'autre est bien allé le chercher, ajouta-t-il en jetant un regard dans le précipice; mais l'ai peur qu'il ne le rapporte pas.

— Te rappelles -tu ce qu'elles contenaient? dit idrcomo.

— Oh ! cela sur le bout du doigt.

— Voyons.

— Elles disaient, écoutez bien...

André prit l'air grave et important d'un ambassadeur.

— Elles disaient que tous les bandits auraient la vie sauve et qu'il n'y aurait que leur chef de pendu.

— Es-tu sûr de cela ?

— Comment, si j'en suis sûr ? Mais esi>-ce que vous me prendriez pour un blagueur, par hasard ? Je vous dis la chose mot, à mot, et je vous en réponds sur ma parole, foi d'André.

— Alors la chose peut s'arranger, dit Jacomo. Suis-moi,^ André obéit. Dix minutes après, le bandit et le soldat arrivèrent au plateau que nous avons décrit au commencement de cette histoire; ils trouvèrent les brigands couchés, et Maria adossée au rocher, allaitant son enfant,

— Bonne nouvelle, mes amis ! dit Jacomo en arrivant ; les Français vous offrent la vie sauve.

Les brigands bondirent sur leurs pieds ; Maria souleva mélancoliquement la tête.

— A tous ? dit un bandit.

— A tous, répondit Jacomo.

— Sans exception? dit doucement Maria#

— Peu importe à ces braves gens, reprit impatiem*

60 SOUVENIRS d'ANTONÎ

ment Jacomo, qu'il y ait une exception, si celte exception ne les regarde pas.

— C'est bien, répondit Maria baissant sa tête résignée sans faire d'autre observation.

— C'est-à-dire, reprit un des brigands, qu'il y a une exception, comme vous dites, et que cette exception regarde le chef?

— Cela se peut, répondit Jacomo.

-- Et c'est cet homme qui... ?

— Oui, dit Jacomo.

Le bandit regarda ses camarades, et, voyant. sur toutes les figures une expression en harmonie avec sa pensée, il porta vivement sa carabine à l'épaule et mit André en joue.

- Sang du Christ! que fais-tu? s'écria Jacomo en couvrant André de son corps.

^^ Je fais, répondit le bandit, que je veux apprendre à ce païen à se charger de pareilles commissions !

— Qu'est-ce qu'il a, donc ce farceur-là? dit André se haussant sur la pointe du pied et regardant le bandit pardessus l'épaule de Jacomo ; est-ce que ça lui prend souvent ?

— C'est bien, c'est bien, Luidgi, reprit Jacomo en faisant un geste de la main, baisse ta carabine ; car c'est ton avis à toi de refuser; mais ce n'est point celui de la troupe, peut-être.

-- C'est l'avis de tout le monde, n'est-ce pas*^ s'écria Luidgi se tournant vers ses camarades.

— Oui, oui, répondirent-ils tous à la fois. Oui, vivre

CHERUBINO ET GELESTINI 61

OU mourir avec le chef. Vive le chef! vive le père ! vive iacomo l

Maria ne disait; rien, mais deux larmes de reconnaissance coulaient le long de ses joues.

— Tu entends? dit Jacomo en se retournant vers André.

— Ouî> j'entends, répondit André ; mais je ne comprends pas.

— Eh bien, ces hommes disent qu'ils veulent vivre ou mourir avec moi; car c'est moi qui suis le chef.

— Excusez! répondit André.

Et, rapprochant ses deux jambes, il porta la main à son front et fit le salut militaire.

— Je n'avais pas celui de vous connaître. A tout seigneur tout honneur

— C'est bon, dit Jacomo avec un geste de noblesse et de fierté qui eût fait honneur à un roi; et maintenant que tu me connais, retourne vers ton colonel et dis-lui que, dans toute la bande de Jacomo, qui meurt de faim, il n'y a pas un seul homme qui ait voulu racheter sa vie au prix de celle de son capitaine.

— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? répondit André en frisant sa moustache. Ça prouve qu'il y a de bons enfants partout : voilà la chose.

— Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, dit Jacomo examinant avec inquiétude la figure de ses hommes, c'est de ne pas rester plus longtemps, ou je ne répondrais de rien.

— C'est bon, répondit André regardant autour de lui avec un air de profond mépris, on n'a pas envie de faire

un bail dans ta barraque. Avec cela qu*elle ne me parait pas crânement approvisionnée de comestibles.

Le chef fronça les sourcils.

André le regarda en face comme pour dire : « Eh bien , après ? » Et, une fois que la figure du chef eut repris son expression ordinaire, il tourna le dos et s*éloigna lente» ment, dandinant sa démarche et chantant à demi-voix ;

Oh ! le triste état Que d'être gendarme ! Oh ! le noble état Que d'être soldat !

Quand le tambour bat.

Adieu nos maîtresses !

Quand le tambour bat, La nation s'en va !

En achevant le dernier vers, il tourna le rocher et disparut aux yeux de Jacomo et de sa bande. Cependant, ce ne fut que dix minutes après qu'il se retourna, tant il craignait qu*on n'interprétât à crainte ce mouvement de curiosité.

Après le départ d'André, les bandits restèrent muets et immobiles à l'endroit où il avait laissé chacun d'eux. Enfin Jacomo se leva et s'éloigna sans dire un mot. Alors chacun chercha quelque moyen de combattre la faim qui le dévorait ; les uns trouvèrent quelques racines; d'autres des fruits sauvages, d'autres enfin essayèrent de mâcher de jeunes pousses ; Maria seule resta assise contre un rocher ; elle sentait qu'elle avait encore du lait pour son enfant.

Au bout de deux heures, Jacomo revint; il tenait d'une main un de ces longs bâtons ferrés avec lesquels les bouviers romains chassent leurs troupeaux, et, de l'autre, la corde que nous avons vue déjà jouer un rôle si actif dans le cours de cette histoire, et qui paraissait un accessoire obligé de son dénouaient.

— Faites vos préparatifs, dit-il : nous partons*

— Quand ? s'écrièrent les bandits.

— Cette nuit, répondit Jacomo.

— Vous avez trouvé un passage?

— Oui.

La joie reparut sur tous les visages, car nul ne doutait db la parole du chef. Maria se leva, et, présentant son enfant à Jacomo :

— Embrasse-le donc, dit-elle.

Jacomo embrassa l'enfant de l'air d'un homme qui craint de laisser surprendre un sentiment humain au fond de son âme; puis il étendit la main vers l'orient.

— Dans une demi-heure, il fera nuit, dit-il.

Chacun visita ses armes, renouvela ses cartouches, passa la baguette dans le canon de sa carabine.

— Êtes-vous prêts ? dit Jacomo.

— Nous le sommes.

^ Partons.

Ils se mirent alors en route, suivant un chemin opposé à celui par leqîsel André était venu. Un sentier facile, mais si étroit, qu'un seul homme aurait pu le défendre contre dix, conduisait an bas de la montagne sur laquelle s'étaient réfugiés les bandits. Ce sentier n'avait point

échappé à l'œil vigilant du colonel ; aussi avait-il placé un poste à son extrémité, et, à cent pas de ce poste, une sentinelle. Aussi, en s'engageant dans ce sentier, le chef, qui marchait le premier, se tourna-t-il vers ses hommes et recomnicinda-t-il le silence, de cette voix brève et puissanté qui annonce qu'il y va de la vie, si Ton n'obéit ponctuellement à une pareille injonction. Chacun retint son haleine. En ce moment, l'enfant poussa une plainte.

Jacomo se retourna ; son œil brillait , dans l'ombre , comme celui du tigre. Maria donna son sein tari à l'enfant; il le prit avidement et se tut. On continua de marcher. Au bout de dix minutes, l'enfant, trompé dans son attente, laissa échapper un cri.

Jacomo jeta une espèce de rugissement qui ne pouvait trahir ni lui ni sa bande , car celui qui l'aurait entendu l'aurait pris bien plutôt pour le cri du loup que pour la voix de l'homme. Maria, tremblante, colla sa bouche>sur celle de son fils. On fit quelques pas encore; mais l'enfant, tourmenté par la faim, se mit à pleurer.

Alors Jacomo fit un bond jusqu'à lui, et, avant que Maria eût pu le retenir ou le défendre, il le saisit par une jambe, l'arracha des bras de sa mère, et, le faisant tourner comme un berger sa fronde, il lui brisa la tête contre un arbre.

Maria resta un instant pâle, les cheveux dressés et les yeux fixes; puis, se baisçsnt par un mouvement roide et mécaniquej ■sile ramassa le cadavre mutilé de l'enfant, le mit dans son tablier et continua de suivre la bande, doat Jacomo avait déjà repris la direction.

gherubijno et CELESTINI 65

En ce moment , profitant d'un endroit où la montagne était accessible, il quitta le sentier, s'engagea, avec l'instinct d'une bête fauve, entre les rochers, les sapins et les hautes bruyères qui semblaient fermer tout passage à d'autres créatures vivantes que des reptiles. La troupe le suivit.

Pendant une heure, on marcha ainsi, si une telle course , où tantôt il fallait bondir de roc en roc comme des chamois, tantôt ramper sur la terre comme des serpents, peut s'appeler une marche. Enfin on arriva à une partie de la montagne coupée à pic; en face de cette espèce de plateau, et à vingt pieds de l'autre côté, s*étendait un plateau à peu près semblable : le précipice qui séparait ces deux sommets s'était , sans doute , formé à la suite de quelque convulsion volcanique ; mais les hommes ne se rappelaient pas avoir jamais vu réunies en une seule ces deux montagnes jumelles.

Arrivés là , les bandits se regardèrent avec inquiétude. Tous connaissaient bien cette partie de leur domaine, et souvent, depuis qu'ils étaient cernés par les soldats, quelqu un d'entre eux était venu Jusqu'à cette place , avait sondé de l'œil le précipice qui s'ouvrait à ses pieds et mesuré la distance qui le séparait de cette terre voisine où était le salut ; puis il s'était retiré, tout pensif et la tête courbée, sous le poids de la pensée qu'il était impossible à tout autre qu'un chamois de franchir un pareil intervalle

Ce fut cependant sur le bord de cet abîme que Jacomo s'arrêta : les bandits formèrent aussitôt up demi-cercle autour de cet homme dont le génie avait déjà soutenu

êê SOUVENIRS d'^ANTONY

leur vie par des ressources que jamais ils n'eussent trou* vées, et qui, en ce moment, sans doute, allait les tirer de danger par quelque ressource aouvelle. En effet, Jaconio ne parut éprouver aucun embarras; il déroula la corde dans toute sa longueur, appela l'un de ses hommes, la lui attacha par un bout au poignet, et, nouant solidement l'autre extrémité au milieu du bâton ferré dont il s'était muni, il le balança au-dessus de sa tête, comme un javelot, et le lança sur l'autre bord.

Les bandits, habitués à distinguer dans l'ombre de ia nuit comme à la lumière du jour, suivirent le vol de la lance ; ils la virent passer entre deux chênes jumeaux qui croissaient sur le plateau opposé et s'enfoncer en tremblant dans la terre. Alors Jacomo détacha du poignet du bandit l'extrémité de la corde. Aussitôt, lui iuiprimant une secousse, il arracha déterre le fer du bâton, et, le tirant à lui, il l'amena jusqu'aux deux chênes : là, il fut arrêté par ia position transversale qu'il avait prise^ Jacomo tira violemment, la corde se tendit, le bâton résista: c'est ce que voulait le bandit.

Alors il assujettit, en la tournant trois fois autour du tronc d'un sapin, l'extrémité de la c®rde qu'il n'avait point :\bandonnée, la noua de plusieurs nœuds, lui fît faire deux tours encore, la noua de nouveau; puis, s'asscyant sur le bord du précipice, il saisit des deux mains la corde qui le traversait comme un pont, et commença, à la force des poignets, les jambes pendantes dans l'abîme, d'elTectuer cet étrange passage.

Les bandits le suivaient d^s yeux, haletants et la bouche

CHERUEINO ET CELESTIKï 67

ouverte. Us le virent, détachant une main api es l'autre, avancer aussi facilement que si ses pieds eussent eu un point d'appui. Enfin, il toucha le bord opposé, se cramponna à la racine de l'un des chênes, et, faisant un dernier effort, il se trouva sur le plateau opposé.

Aloi's il examina attentivement le bâton qui maintenait la corde, et, le voyant solidement retenu, il se retourna vers ses hommes, en leur faisant signe de le venir rejoindre.

C'étaient de braves et hardis montagnards, qui n'hésitèrent pas une seconde, confiants qu'ils étaient dans leurs forces: où l'un avait passée ils devaient passer tous; et tous passèrent.

Maria resta la dernière. Lorsque son tour fut venu, elle prit le bout de son tablier entre ses dents, saisit la corde, et, sans donner aucune marque de crainte ni de faiblesse, elle passa comme les autres.

Le chef respira, car tous ses hommes étaient autour de lui sains et saufs, et il venait de leur sauver la vie qu'ils avaient refusé de conserver au prix de la sienne. Alors il jeta un regard d'indicible mépris vers les postes mihtaires dont les feux étincelaient de place en place ; puis il dit ce seul mot s « Allons î » et chacun se remit en marche, plein de courage et d'ardeur.

Une heure après, ils aperçurent un village ety descendirent tout droit. Jacomo entra chez un paysan, se nomma, et dit que lui et ses hommes avaient faim. On s'empressa de leur apporter tout ce qui leur était nécessaire ; chacun fit sa provision de vivres et repartit. Au bout de vingt mî-

nutes, ils étaient de nouveau engagés dans la montagne, hors de tout danger, et sans crainte d'être poursuivis. Jacomo s'arrêta, examina l'emplacement où ils se trouvaient

— Nous passerons ici la nuit, dit-il; maintenant, soupons.

Cet ordre fut exécuté avec empressement; car, quoique chacun mourût de faim, nul n'avait osé manger avant que la permission en eût été donnée par le chef. Les provisions furent donc mises en monceau, les bandits s'assirent en cercle, et, cinq minutes après, chacun opérait avec une telle rage, qu'il était évident que, depuis le premier jusqu'au dernier, tous avaient à cœur de réparer le temps perdu. Tout à coup Jacomo se leva : Maria n'était plus avec la bande.

îl fit rapidement quelques pas dans la direction par laquelle ils étaient venus; puis bientôt il s'arrêta. 11 avait aperçu Maria au pied d'un arbre ; elle était à genoux et creusait avec ses mains une tombe pour y déposer son enfant.

Jacomo laissa tomber le morceau de pain qu'il tenait, la regarda un instant sans oser lui parler, et revint triste et silencieux vers sa troupe I

Le repas était terminé ; Jacomo plaça une sentinelle, plutôt par habitude que par crainte, puis permit à chacun de prendre da repos. Lui-même, se retirant à l'écart, étendit son manteau par terre et donna à ses hommes un exemple que, écrasés de fatigue comme ils l'étaient, ils ne tardèrent pas à suivre.

Le bandit qui était en sentinelle veillait depuis un quart d'heure à peine, et il commençait déjà à sentir que ia fatigue l'emportait sur sa consigne; ses yeux se fern'iaient malgré lui, et il était obligé de marcher continuellement pour ne point s'endormir tout debout, lorsqu'une voix douce et triste prononça son nom. Il se retourna et reconnut Maria.

— Luidgi, dit-elle, c'est moi : ne crains rien. Luidgi la salua avec respect.

— Pauvre garçon ! continua-t-elle, tu tombes de fatigue «t de sommeil, et il te faut veiller !

— C'est Tordre du chef, dit Luidgi.

— Écoute, répondit Maria, je ne puis pas dormir quand Je le voudrais, moi.

Elle lui montra son tablier tout rouge.

— Le sang de mon enfant me tient éveillée. Tu sais si j'ai l'œil sûr: donne-moi ta carabine, je ferai sentinelle à ta place, et, au point du jour, je te réveillerai. Ce sont deux heures de repos que je t'offre.

— Mais, si le chef le savait? dit Luidgi, qui mourait d'envie d'accepter la proposition.

— Il ne le saura pas, dit Maria.

— Vous m'en répondez ?

— Je t'en réponds.

Le bandit lui remit sa carabine, et prouva, au peu de temps qu'il mit à chercher une place commode, combien était grande sa conviction intérieure de bien dormir partout. Dix minutes après, sa respiration bruyante annonça

?Ô SOUVENIRS D'ANTC F

qu'il mettait à profit le peu de temps qui lui restait encore avant le lever du soleil. y^^H^.

Quant à Maria, elle resta immobile un quart d'heure, à peu près ; puis, tournant la tête par-dessus son épaule vers ces hommes, elle s'assura que tous étaient plongés dans le sommeil. Alors elle quitta sa place, passa sans bruit au milieu d'eux, si légère, qu'elle semblait un esprit rasant le sol; puis, arrivée près de Jacomo, elle abaissa le canon de sa carabine, en appuya le bout sur la poitrine de Jacomo, et lâcha le coup.

— Qu'est-ce? s'écrièrent les bandits se réveillant en sursaut.

— Rien, dit Maria. Luidgi, dont je tiens la place, a oublié de me prévenir que sa carabine était armée, et, comme j'ai par mégarde appuyé le doigt sur la gâchette, le coup est parti.

Chacun reposa la têle sur son bras et se rendormit.

Quant à Jacomo, il n'avait pas proféré un soupir, pas poussé une plainte : la balle lui avait traversé le cœur.

Maria posa la carabine de Luidgi contre un arbre, coupa la tête de Jacomo. la mit dans son tablier tout taché du sang de son nis, et descendit de la montagne.

Le lendemain, on annonça au colonel qu'une jeune fille, qui disait avoir tué Jacomo, demandait à lui parler. Le colonel la fit entrer dans sa tente. Maria s'arrêta devant lui, lâcha le bout de son tablier, et la iêt-e du bandit roula par terre.

Tout habitué qu'il était aux émotions du champ de baliailie, le colonel tressaillit; puis, levant les ycax vers

CHERUBINO ET GELESTINI 7!

cette jeune fille, f-ave et pâle comme la statue du Désespoir :

•— Mais qui êt^s-. ms donc? lui dit-il.

— Hier, j'étais sa femme; aujourd'hui, je suis sa veuve

— Faites-lui compter trois mille ducats, dit le colonel

Quatre ans après, une religieuse du couvent de la Sainte-Croix, à Rome, mourut en grande odeur de sainteté ; car, outre la vie exemplaire qu'elle avait menée depuis qu'elle avait prononcé ses vœux, elle avait apporté, pour sa dot, une somme de trois mille ducats dont le couvent héritait à sa mort. Quant à sa vie antérieure, on ignorait complètement ce qu'elle avait pu être; on savait seulement que sœur Maria était née en Calabrco

LE COCÏÏEK DE CABEIOLET

Je ne sais si, parmi les personnes qui liront ces quelques lignes, il en est qui se soient jamais avisées de remarquer la différence qui existe entre le cocher de cabriolet et le cocher de fiacre. Ce dernier, grave, immobile et froid, supportant les intempéries de l'air avec l'impassibilité d'un stoïcien ; isolé sur son siège ; au milieu de la société, sans contact avec elle ; se permettant, pour toute ^distraction, un coup de fouet à son camarade qui passe: sans amour pour les deux maigres rosses qu'il conduit ; sans aménité pour les infbrtijmés qu'il brouette, et ne daignant échanger avec eux lin sourire grimaçant qu'à ces mots classiques : « Au pas, et toujours tout droit. » Du reste, être assez égoïste, fort maussade, portant des cheveux plats et jurant Dieu.

Tout autre chose est du cocher de cabriolet. Il faut être de bien mauvaise humeur pour ne pas se dérider aux avances qu'il vous fait, à la paille qu'il vous pousse sous les pieds, à la couverture dont il se prive, soit qu'il pleuve fioit qu'il grêle, pour vous garantir de la pluie ou du û'oidf

ii faut être frappé d'un mutisme bien obstiné pour garder le silence aux mille questions qu'il vous fait, aux exclamations qui lui échappent, aux citations Historiques dont il vous pourchasse. C'est que le cocher de cabriolet a vu le monde; ii a vécu dans la société; il a conduit, à l'heure, un candidat académicien faisant ses trente-neuf visites, et le candidat a déteint sur lui : voilà pour la littérature. Il a mené, à la course, un député à la Chambre, et le député l'a frotté de politique. Deux étudiants sont montés près de lui ; ils ont parlé opérations , et il a pris une teinture de médecine. Brefj superficiel en toiit mais étranger à peu de choses de ce monde, il est caustique, spirituel, causeur, porte une casquette et a toujours un parent ou un ami qui le fait entrer pour rien au spectacle. Nous sommes forcé d'ajouter, à regret, que la place qu'il occupe est marquée au centre du parterre.

Le cocher de fiacre est l'homme des temps primitifs, n*ayant de rapports avec les individus que ceux strictement nécessaires à l'exercice de ses fonctions, asson> mant, mais honnête homme.

Le cocher de cabriolet est l'homme des sociétés vieillies : la civilisation est venue à lui, il s'est laissé faire par elie. Sa moralité est à peu près celle de Bartholo.

En général, les cabaretiers prennent pour enseigne ÛÉ cocher de fiacre, son chapeau ciré sur la tête, son manteau bleu sur le dos, son fouet d'une main et une bourse de l'autre, avec cet exergue ; Au cocher fidèle^

Je n'ai jamais vu d'enseigne représentant un cocher de cabriolet dans la même sit-uaticn morale»

N'importe ! j'ai une prédilection toute particulière pcrar les cochers de cabriolet. Cela tient peut-être à ce que f ai rarement une bourse à laisser dans leur voiture.

Quand je ne pense pas à un drame qui me préoccupe, quand je ne vais pas à une répétition qui m'ennuie, quand je ne reviens pas d'un spectacle qui m'a endormi, je cause avec eux, et quelquefois je m'amuse autant, en dix minutes que dure la course, que je me suis ennuyé dans les quatre heures qu'a duré la soirée d'où ils me ramènent.

J'ai donc un tiroir de mon cerveau consacré uniquement à ces souvenirs à vingt-cinq sous.

Parmi ces souvenirs, il en est un qui a laissé chez moi une trace profonde»

Il y a cependant déjà près d'un an que Cantilîon m'a raconté l'histoire que je vais vous dire.

Cantilîon conduit le numéro 221.

C'est un homme de quarante à quarame-cinq ans, brun, aux traits fortement accentués, portant, à l'époque dont je vous parle, 4" janvier 1831, un chapeau de isutre avec un reste de galon, une redingote de drap lie de vin avec un reste de livrée, des bottes avec un reste de revers. Depuis onze mois, tous ces restes-là doivent être disparns. On comprendra tout à l'heure d'où vient, ou plutôt, car je ne l'ai pas revu depuis l'époque que j'ai dite, d'où venait cette notable différence entre son costume et celui de ses collègues *.

t Voir plus haut le costume habituel du cocher de cabriolet»

7e SOUVENIRS D'ANTONY

C'était, comme je l'ai dit, le 1" janvier 1831. Il était six heures du matin. J'avais réglé dans ma tête cette série de courses qu'il est indispensable de faire soi-même; j'avais établi, par rues, cette liste d'amis auxquels il est toujours bon d'embrasser les deux joues et de serrer les deux mains, même un jour de l'an; bref, de ces hosimes sympathiques qu'on est quelquefois six mois sans voir, vers lesquels on s'avance les deux bras ouverts, et chez lesquels on 21e met jamais de carte.

Mon domestique avait été me chercher un cabriolet; il avait choisi Cantillon, et Cantillon avait dû la préférence de ce choix à son reste de galon, à son reste de livrée et à son reste de retroussis : Joseph avait flairé un ex-confrère. Son cabriolet, en outre, était couleur chocolat, au lieu d'être barbouillé de jaune ou de vert, et, chose étrange, des ressorts argentés permettaient d'abaisser au premier degré sa coiffe de cuir. Un sourire de satisfaction témoigna à Joseph que j'étais content de son intelhgence; je lui donnai congé pour la journée. Je m'établis carrément sur d'excellents coussins; Cantillon tira sur mes genoux un carrick café au lait, fit entendre un claquement de langue, et le cheval partit sans l'aide du fouet, qui, pendant toutes nos courses, resta accroché, plutôt comme un ornement obligé que comme un moyen coercitif.

— Où allez-vous, notre maître?

— Chez Charles Nodier, à l'Arsenal.

Cantillon répondit par un signe qui voulait dire ; « Nonseulement je sais où cela est, mais encore je connais ce

nom-là. » Pour moi, comme j'étais, dans ce moment, en train de faire Antony , et que le cabriolet était très-doux, je me mis à réfléchir à la fin du troisième acte, qui ne laissait pas que de m'inquiéter considérablement.

Je ne connais pas, pour un poëte, d'instant de béatitude plus grand que celui où il voit son œuvre venir à bien. Il y a, pour arriver là, tant de jours de travail, tant d'heures de découragement, tant de moments de doute, que, lorsqu'il voit, dans cette lutte de l'homme et de l'esprit, l'idée qu'il a pressée par tous ses points, attaquée sur toutes ses faces, plier sous la persévérance, comme sous le genou un ennemi vaincu qui demande grâce, il a un instant de bonheur proportionné, dans sa faible organisation, à celui que dut éprouver Dieu quand il dit à la terre : « Sois! » et que la terre fut; comme Dieu, il peut dire dans son orgueil : « J'ai fait quelque chose de rien , j'ai arraché un monde au néant. »

Il est vrai que le monde du poëte n'est peuplé que d'une douzaine d'habitants, ne tient d'espace dans le système planétaire que les trente-quatre pieds carrés d'un théâtre, et souvent naît et meurt dans la même soirée.

C'est égal, ma comparaison n'en subsiste pas moins ; j'aime mieux l'égalité qui élève que l'égalité qui abaisse*

Je me disais ces choses, ou à peu près ; Je voyais, comme derrière une gaze, mon monde prenant sa place parmi les planètes littéraires; ses habitants parlaient à mon goût, marchaient à ma guise; j'étais content d'eux, j'entendais venir d'une sphère voisine un bruit non équivoque d'applaudissements qui prouvaient que ceux qui passaient

1S SOUVENIRS D'ANTONÏ

dôT-ant mon monde le trouvaient à leur gré, et j^êîaîâ Gpzîtent de moi.

Ce qui ne m'enij^êchait pas, sans que cela me tirât de ce demi-sommeil d'orgueil, opium des poètes, de voir mon voisin mécontent de mon silence, inquiet de mes yeux fixes, choqué de ma distraction et faisant tous ses efforts pour m'en tirer, tantôt en me disant : « Notre maître, le carrick tombe; » et, sans répondre, je tirais le carrick sur mes genoux; tantôt en soufflant dans ses doigts, et je mettais silencieusement mes mains dans mes poches; tantôt en sifflant la Parisienne, et je battais machinalement la mesure. Je lui avais dit, en montant, que nous avions quatre ou cinq heures à rester ensemble, et il était véritablement tourmenté de l'idée que, pendant tout ce temps, je garderais un silence très-préjudiciable à sa bonne volonté de causer. A la fin, cependant, ses symptômes de malaise redoublèrent à un point qui me fit peine; j'ouvris la bouche pour lui adresser la parole : sa figure se dérida. Malheureusement pour lui, l'idée qui me manquait pour finir mxon troisième acte me vint en ce moment, et," comme je m'étais tourné à demi de son côté, que j'avais la bouche entr'ouverte pour parler, je repris tranquillement nia place, et je me dis à moi-même :

— C'est bon, c'est bon.

Cantiilon crut que j'avais perdu la tête. Il fit un soupir.

Puis, après un instant, il arrêta son cheval en me di« sant :

— C'est ici.

J'étais à la porte de Nodier.

Je voudrais tien vous parler de Nodier, pour moi d'abord qui le connais et qui l'aime, puis pour vous qui l'aidiez, mais qui, peut-être, ne le connaissez pas. Plus tard I

Cette fois, c'est de mon cocher qu'il s'agit. Revenons à Ipi.

Au bout d'une demi-heure, je redescendis; il m'abaissa gracieusement le chasse-crotte. Je repris ma place auprès de lui, et, après un hrrr préalable et quelques mouvements du torse, je me retrouvai dans l'espèce de fauteuil à bras qui m'avait si bien disposé à la vie contemplative, et je dis, les paupières à demi-fermées :

-- Taylor, rue de Bondy.

Cantillon profita de mon instant d'épanchement pour me dire rapidement :

— M. Charles Nodier, n'est-ce pas un monsieur qui fait des livres?

— Précisément; comment diable sais-tu cela, toi?...

— J'ai là un roman de lui, qui me vient du temps que j'étais chez M. Eugène (il poussa un soupir); une jeune fille dont on guillotine l'amant,

— Thérèse Auhert?

— C'est ça même... Ah ! si je le connaissais, ce mon- ■ sieur-là, je bii donnerais un fameux sujet d'histoire pour

roman.

— Ah!

— 11 n'y a pas de «Ah ! » Si je maniais la plume aussi bien que le fouet, je ne le donnerais pas à d'autres; je le ferais moi-même.

g0 SOUVENIRS D^ANTONY

— Eh bien, raconte-moi cela.

Il me regarda en clignant les yeux.

— Oh ! vous, c© n'est pas la môme chose.

— Pourquoi?

— Vous ne faites pas de livres, vous !

— Non; mais je fais des pièces, et peut-être ton histoire me servira-t-elle pour un drame.

Il me regarda une seconde fois.

— Est-ce que c'est vous qui avez fait les Deux Forçats ^ par hasard?

— Non, mon ami.

— Ou V Auberge des Adrets?

— Pas davantage.

— Pour où faites-vous des pièces, donc?

— Jusqu'à présent, je n'en ai fait que pour le Théâtre- Français et rOdéon.

Il fit un mouvement de lèvres figurant une moue qui me donna clairement à entendre que j'avais considérablement perdu dans son esprit ; puis il réfléchit un instant, et, comme prenant son parli :

— C'est égal, dit-il, j'ai été dans le temps aux Français avec M. Eugène. J'ai vu M. Talma dans Sylla : c'était tout le portrait de l'empereur; une belle pièce tout de mêmer et puis, dans une petite bamboche après, un infrigai^ qui avait un habit de valet et qui faisait des grimaces : ce mûtin-là élait-il drôle!... C'est égal, j'aime mieux l'Auberge des Adrets*

Il n'y avait rien à répondre. D'ailleurs, à cette époque, j'avais des discussions littéraires par-dessus la tête.

— Vous faites donc des tragédies, vous? dil-il en me regardant de côté.

— Non,, mon ami.

— Qu'est-ce que vo is faites donc ?

— Des drames.

— Ah î vous êtes romantique, vous. J'ai conduit, l'autre jour, à l'Académie, un académicien qui les arrangeait joliment, les romantiques ! Il iait des tragédies, lui ; il m'a ^it un morceau de sa dernière. Je ne sais pas son nom : un grand sec, qui a la croix d'honneur et le bout du nez rouge. Vous devez connaître ça, vous?

Je fis un signe de tête correspondant à oui.

— Et ton histoire ?

— Ah l voyez-vous, c'est qu'elle est triste ; il y a mort d'homme!

Le ton d'émotion profonde avec laquelle il dit ces quelques mots augmenta ma curiosité.

— Va toujours! repris-je.

— Va toujours ! c'est bien aisé à dire; et, si je pleure, je ne pourrai plus aller, moi...

Je le regardai à mon tour,

— Voyez- vous, me dit-il, je n'ai pas toujours été cocher de cabriolet, comme vous pouvez le voir à ma livrée (et il me montrait complaisamment ses parements, où il restait quelques fragments d'un liseré rouge). Il y a dix ans que j'entrai au service de M. Eugène. Vous n'avez pas connu M. Eugène?

— Eugène qui?

^ Ah! dame, Eugène qui?... Je ne l'ai jamais entendu

appeler autrement, et je n'ai jamais vu ni son père ni sa mère : c'était un grand jeune homme comme vous, de votre âge. Quel âge avez-vous ?j

— Vingt-sept ans.

— C'est ça ; pas si brun tout à fait, et puis vous avea les cheveux nègres, et il les avait tout plats, lui. Du reste, joli garçon, si ce n'est qu'il était triste, voyez-vous, comme un bonnet de nuit; il avait dix mille livres de rente, ça n'y faisait rien, si bien que j'ai cru longtemps qu'il était malade du pylore. Pour lors, j'entrai donc à son service; c'est bien. Jamais un mot plus haut que l'autre. « Cantiilon, mon chapeau... Cantillon, mets le cheval au cabriolet... Cantillon, si M. Alfred de Linar vient, dis que je n'y suis pas. » Faut vous dire qu'il n'aimait pas ce M. de Linar. Le fait est que c'était un roué, celui-là; oh! mais un roué... suffit. Comme il logeait dans le même hôtel que nous, il était toujours sur notre dos, que c'en était fastidieux. Il vient le même jour demander M. Eugène; je lui dis :

» — Il n'y est pas...

» Paf ! voilà l'autre qui tousse; il l'entend, bon! Alors il s'en va en disant :

» — Ton maître est un impertinent.

» Je garde ça pour moi; prenons qu'il n'ait rien dit. — A propos, notre bourgeois, à quel numéro allez -vouSç, rue de Bondy?

— Numéro 64.

— Ha!... oh!... c'est ici.

Taylor n'était pas chez lui; je ne fis qu'entrer et sortir»

— Après?

— Après? Ah! l'histoire... Où allons-nous d'abord î

— Rue Saint-Lazare, numéro 58.

— Ah ! chez mademoiselle Mars : c'est encore une fameuse actrice, celle-là. Je disais donc que, le même jour, nous allions en soirée dans la rue de la Paix : j 3 me mets à la queue, houp! A minuit sonnant, mon maîlre sort, d'une humeur massacrante : il s'était rencontré avec M. Alfred, ils avaient échangé des mots. îl revenait en disant :

» — C'est un fat qu'il faudra que Je corrige.

» J'oubliais de vous dire que mon maîlre tirait le pistolet, oh! mais ! et l'épée comme un Saint-Georges. Nous arrivons sur le pont de la Concorde. Voilà que nous croisons une femme qui sanglotait si fort, que nous l'entendions malgré le bruit du cabriolet. Mon maître me dit ;

s — Arrête !

» J'arrête. Le temps do tourner la tête, il était à terre ; c'est bien. 11 faisait une nuit à ne pas voir ni ciel ni terre. La femme allait devant, mon maître derrière. Tout à coup, elle s'arrête au milieu du pont, monte dessus, et puis j'entends : paouf ! Mon maître ne fait ni une ni deux, v*lan ! il donne une tête, il faut vous dire qu'il nageait comme un éperlan.

» Moi, je me dis :

» — Si je reste dans le cabriolet, ça ne l'aidera pa§ beaucoup ; d'un autre côté, comme je ne sais pas nager, si je me jette à l'eau, ça sera deux au lieu d'une. » Je dis au cheval^ à celui-là^ tenez, qui avait quatre

ans de moins sur le corps, et deux picotins d'avoine de plus dans le ventre :

» — Reste là. Coco.

i» On aurait dit qu'il m'entendait. Il reste : c'est bon.

» Je prends mon élan, j'arrive au bord de la rivière. Il y avait une petite barque, je saute dedans : elle tenait par une corde; je tire. Je cherche mon couteau, je l'avais oublié ; n'en parlons plus. Pendant ce temps-là, l'autre plongeait comme un cormoran.

» Je tire si fort une secousse, que, crac! la corde casse; encore un peu, je tombais les quatre fers en l'air dans la rivière. Je me trouve sur le dos dans la barque ; heureusement que j'étais tombé les reins sur un banc. Je me dis :

» — - C'est pas le moment de compter les étoiles.

» Je me relève. Du coup, îa barque était lancée. Je cherche les deux avirons; dans ma cabriole, j'en avais jeté un à l'eau. Je rame avec l'autre, je tourne comme un tonton, je dis :

» — C'est comme si je chantais ; attendons.

» Je me rappellerai ce moment-là toute ma vie, monsieur : c'était effrayant; on aurait cru que la rivière roulait de l'encre, tant elle était noire. De temps en temps seulement, une petite vague s'élevait et jetait son écume; puis, au miheu, on voyait paraître, un instant, la robe blanche de la jeune fille ou la tête de mon maître, qui revenait pour souffler. Une seule fois, ils reparurent tous deux en môme temps. J'entendis M. Eugène dire :

») — » Bon! je la vois.

* En deux brassées, il fut à l'endroit où la robe iiottait

l'instant d'auparavant. Tout à coup, je ne vis plus sortir de l'eau que ses jambes écartées. 11 les rapprocha vivement, et disparut... J'étais à dix pas d'eux, à peu près, descendant la rivière ni plus ni moins vite que le courant, serrant mon aviron entre mes mains comme si je voulais le broyer, en disant :

» — Dieu de Dieuî faut-il que je ne sache pas nager!

» Un instant après, il reparut. Cette fois-là, il la tenait par les cheveux; elle était sans connaissance. 11 était temps pour mon maître aussi : sa poitrine râlait, et il lui restait tout juste assez de force pour se soutenir sur l'eau, vu que, comme elle ne remuait ni bras ni jambes, elle était lourde comme un plomb. Il tourna la tête pour voir de quel côté du bord il était le plus près, et il m'aperçut.

» — Cantillon, dit-il, à moi!

» J'étais sur le bord de la barque, lui tendant l'aviron; mais,ouiche ! il s'en fallait de plus de trois pieds...

» — A moi ! répéta-t-il.

» Je faisais un mauvais sang l

» — Cantillon !...

» Une vague lui passa sur la tête; je restai la bouche ouverte, les yeux fixés sur l'endroit; il reparut, ça m'enleva une montagne de dessus l'estomac; j'étendis encore Taviron; il s'était un brin rapproché de moi...

» — Courage, mon maître, courage ! que je lui criais.

» Il ne pouvait plus répondre.

» — LSchez-la, que je lui dis, et sauvez-vous.

» — Non, non, dit-il, je...

s L'eau lui entra dans la bouche. Ah! monsieur, je n*a-

vais pas sur la tête un cheveu qui n'eût sa goutte d'eau. J'étais hors de la barque, tendant l'aviron; je voyais tout tourner autour de moi. Le pont, l'hôtel des Gardes, les Tuileries, tout ça dansait, et pourtant j'avais les regards fixés seulement sur cette tête qui s'enfonçait petit à petit, sur ces yeux à fleur d'eau qui me regardaient encore et me paraissaient plus grands du double ; puis je ne vis plus que ses cheveux; les cheveux s'enfoncèrent comme le reste : son bras seul sortait encore de l'eau, avec ses doigts crispés. Je fis un dernier effort, je tendis la rame. » — Allons donc, han !...

» Je lui mis l'aviron dans la main... Ah !... Cantillon s'essuya le front. Je respirai ; il reprit : — On a bien raison de dire que, quand on se noie, on s'accrocherait à une barre de fer rouge ; il se cramponna à la rame, que ses ongles étaient marqués dans le bois. Je l'appuyai sur le bord du bateau ; ça fit bascule, et M. Eur gène reparut au-dessus de l'eau. Je tremblais si fort, que j'avais peur de lâcher mon diable del)âton. J'étais couché dessus, la tête au bord du bateau; je tirais l'aviron en l'assujettissant avec mon corps. M. Eugène avait la tête renversée en arrière comme quelqu'un qui" est évanoui; Je tirais toujours la machine, cale faisait approcher. Enfin j'étendis le bras, je le pris par le poignet; bon! j'étais sûr de mon affaire, je le serrais comme dans un étau. Huit jours après, il en avait encore les marques bleues autour du bras. Il n'avait pas lâché la petite; je le tirai dans le bateau; elle le suivit. Ils restèrent au fond tous les deux, pas beaucoup plus fringants l'un que l'autre. J'appelai mon

maître : votre serviteur ! J'essayai de lui frapper dans le creux des mains, il les tenait fermées comme s'il voulait casser des noix : c'était à se manger la rate.

» Je repris ma rame et je voulus gagner le bord. Q^and j'ai deux avirons, je ne suis pas déjà un fameux marinier; avec un seul, c'est toujours la môme chanson; je voulais aller d'un côté, je tournais de l'autre, le courant m'entraînait. Quand je vis définitivement que je m'en allais au Havre, je me dis :

» — Ma foi ! pas de fausse honte, appelons au secours, » Là-dessus, je me mis à crier comme un paon. » Les farceurs qui sont dans la petite baraque où l'on fait revenir les noyés m'entendirent. Ils mirent leur embarcation au diable à l'eau. En deux tours de main, ils ^ m'avaient rejoint ; ils accrochèrent mon bateau au leur. Cinq minutes après, mon maître et la jeune fille étaient dans du sel, comme des harengs»

» On demanda si j'étais noyé aussi; je répondis que non, mais que c'était égal, que, si l'on voulait me donner ua verre d'eau-de-vie, ça me remettrait le cœur. J'avais îes . jambes qui pliaient comme des écheveaux de fil. m: » Mon maître rouvrit les yeux le premier; il se jeta à mon cou... Je sanglotais, je riais, je pleurais... Mon Dieu, qu'un homme est bête!...

» M. Eugèneseretourna; il aperçut la jeune fille, qu'on médicamentait.

» — Mille francs pour vous, mes amis, dit-il, si elle n'en meurt pas. Et toi, Cantiilon, mon brave, mon ami, mon sauveur (je pleurais to^\|ours), amène le cabriolet*

» -— Ah! que je dis, c'est vrai, et Coco!.,.

» Faut pas demander si je pris mes jambes à mon cou. J'arrive à la place où je l'avais laissé... Pas plus de cabriolet ni de cheval que dessus ma main. Le lendemain^, la police nous le retrouva : c'était un amateur qui s'était reconduit avec.

» Je reviens et je dis :

» — IBernique!

» Il me répond :

» ~ C'est bien ; alors amène un fiacre.

» — Et la jeune fille? que je demande.

» — Elle a remué le bout du pied, dit-il,

» — Fameux!

» J'amène un fiacre : elle était revenue tout à fait: seulement, elle ne parlait pas encore. Nous la portons dans le berhngot.

» — Cocher, rue du Bac, n° 31 ; et vivement l

» Dites donc, notre maître, c'est ici mademoiselle Mars, a" 58.

— Est-ce que ton histoire est finie ?

— Finie? Penh!., je ne suis pas au quart; c'est rien, ce que je vous ai dit, vous verrez !

Effectivement, il y avait un certain intérêt dans ce qu'il m'avait raconté. Je n'avais qu'un souhait à faire à notre grande actrice : c'était delà trouver aussi sublime en 1831 qu'en 1830. Au bout de dix minutesj'élais dans le cabriolet,

— Et l'histoire?

— Où faut-il vous conduire, d'abord?

— Cela m'est égal, va devant toi. L'histoire?

— Ah 1 l'histoire ! Nous en étions : « Cocher, rue du Bac, et vivement! »

• Sur le pont, notre jeune fille perdit connaissance une seconde fois. Mon maître me fit descendre sur le quai pour lui amener son médecin. Quand je revins avec lui, je trouvai mademoiselle Marie... Est-ce que je vous ai dit qu'on l'appelait Marie?

— Non.

— Eh bien, c'était son nom de baptême. Je trouvai mademoiselle Marie couchée dans un lit avec une garde auprès d'elle. Je ne peux pas vous dire comme elle était jolie, avec sa figure pâle, ses yeux fermés, ses mains en croix sur sa poitrine : elle avait l'air de la Vierge, dont elle porte le nom, d'autant plus qu'elle était enceinte.

— Ah! dis-je, c'est pour cela qu'dle s'était jetée à Teau.

— Eh bien, vous dites juste ce que mon maître répondit au médecin quand il lui annonça cette nouvelle; nous ne nous en étions pas aperçus, nous. Le médecin lui fit respirer un petit flacon; je me rappellerai celui-là. Imaginez-vous qu'il l'avait posé sur la commode; moi, bêtement, voyant que ça l'avait fait revenir, je me dis :

» — Ça doit avoir une fameuse odeur I

9 Je flâne autour de la commode, sans faire semblant de rien, et, pendant qu'ils ont ie dos tourné, je retire les deux bouclions, et je me fourre le goulot dans le nei. Oh! quelle prise ! ça n'aurait pas été pire, quand j'a»» rais respiré un cent d'aiguilies...

Il — C'est bon, je dis, je te connais, toi.

» Ça m'avait fait pleurer à chaudes larmes. M. Eugène me dit :

» — Faut te consoler, mon ami, le docteur en répond. » Je dis en moi-même :

» —C'est égal, il peut être fort, ce docteur; mais, quand je serai malade, ce n'est pas lui que j'irai chercher,

» Pendant ce temps-là, mademoiselle Marie était revenu e]à elle; elle regardait autour de la chambre et elle disait : » — C'est drôle; où donc suis-je? Je ne reconnais pas eet appartement.

» ~ Je lui dis :

» — C'est possible, par la raison que vous n'y êtes jamais venue.

» Mon maître me fit j » — Chut ! Cantillon.

» Puis, comme il s'entendait à parler aux femmes, il lui dit :

»> — Tranquillisez-vous, madame; j'aurai pour vous les soins et le respect d'un frère, et, dès que votre ét»i permettra de vous transporter chez vous, je m'empresserai de vous V conduire.

» — Je suis donc malade ? reprit-elle étonnée. » Puis, rassemblant ses idées, elle s'écria tout à coup : » — Oh ! oui, oui, je me souviens de tout; j'ai voulu ,-^ » Un cri lui échappa*

» — Et c'est vous, monsieur, qui m'avez sauvée, sang doute î Oh 1 si vous saviez quel service funeste vous m'avez rendu l quel avenir de douleur votre dévouement pour une inconnue a rouvert devant elle I

» Moi, j'écoutais tout ça, en me frottant le nez qui me cuisait toujours, ce qui fait que je n'en ai pas perdu une parole et que je vous le raconte comme ça s'est passé. Mon maître la consolait comme il pouvait; mais à tout cô qu'il disait, elle répondait i

» — Ah! si vous saviez l

» Il paraît que ça l'ennuya d'entendre toujours la même chose ; car il se pencha à son oreille et lui dit :

» — Je sais tout.

» — Vous? dit-elle.

» — Oui ; vous aimez, vous avez été trahie, ahand<)nnée.

» — Oui, trahie, répondit-elle, lâchement trahie , cruellement abandonnée.

» — Eh bien, lui dit M. Eugène, confiez-moi tous vos chagrins ; ce n'est point la curiosité, c'est le désir Je vous être utile, qui me guide; il me semble que je ne ddis plus être un étranger pour vous.

» — Oh ! non, non, dit-elle ; car un homme qui expose sa vie, comme vous avez fait, doit être généreux. Vous, j'en suis sûre, vous n'avez jamais abandonné une pauvre femme, en ne lui laissant que le choix d'une honte éternelle ou d'une prompte mort. Oui, oui, je vais vous dire tout!

» Je dis :

» — Bon! ça doit être intéressant; ça commence bien, écoutons l'histoire.

« — Mais, auparavant, ajouta-t-elle, permettez que j'écrive à mon père, à mon père, à qui j'avais laissé une lettre d'adieu dans laquelle je lui apprenais ma résolution,

qui croit que je l'ai accomplie. Vous permettez qu'il vienne ici, n'est-ce pas? Oh! pourvu que, dans sa douleur, il ne se soit pas porté à quelque acte de désespoir! Permettez que je lui écrive de venir à l'instant; je ?ens que ce n'est qu'avec lui que je pourrai pleurer, et pleurer me fera tant de bien !

» — Écrivez, écrivez, lui dit mon maître en lui avançant une plume et de l'encre. Eh ! qui oserait retarder d'un instant cette réunion solennelle, d'une fille et d'un père qui se sont crus séparés pour toujours ? Écrivez, c'est moi qui vous en supplie ; ne perdez pas un instant. Oh ! votre père, le malheureux, comme il doit souffrir ! » Pendant ce temps-là, elle griffonnait une jolie petite écriture en pattes de mouches; quand elle eut fini, elle demanda l'adresse de la maison :

» — Rue du Bac, n" 31, que je lui dis. » — Rue du Bac, n° 31 ! répéta-t-elle. » Et v'ian ! voilà l'encrier sur les draps. Après un instant, elle ajouta d'un air mélancolique :

)> —C'est peut-être la Providence qui m'a conduite dans cette maison.

» Je dis :

» __ C'est égal, la Providence ou non, il faudra un

fameux paquet de sel d'oseille pour enlever cette tache-là.

» Mon maître paraissait tout interloqué.

» — Je conçois votre étonnement, dit-elle; mais vous

allez tout savoir; vous concevrez alors l'effet qu'a dû me

faire l'adresse que vient de me donner votre domestique*

» Et elle lui remit la lettre pour son père.

» — Cuntillon, porte cette lettre.

» Je jette un coup d'œil dessus : Rue des Fossés-Saint- Victor.

» — Il y a une trotte, que je dis.

» Il me répond :

» •— C'est égal, prends ssn cabriolet et sois ici dans une demi-heure.

» En deux temps j'étais dans la rue : un cabriolet passait, je saute dedans.

» — Cent sous, Tami, pour aller à la rue des Fossés- Saint- Victor et me ramener ici.

» Je voudrais bien, de temps en temps, avoir des courses comme ça, moi.

» Nous arrêtons devant une petite maison; je frappe, je frappe. La portière vient ouvrir en grognant. Je dis :

» — Grogne! M. Dumont?

» — Ah! mon Dieu! qu'elle dit, apportez- vous des nouvelles de sa fille ?

» —Et de fameuses, je réponds.

» — Au cinquième, au bout de l'escalier.

» Je monte quatre à quatre ; une porte était entrebâillée; je regarde^ je vois un vieux militaire qui pleurait sans dire un mot, baisant une lettre et chargeant des pistolets. Je dis:

» — Ça doit être le père, ou je me trompe fort. » Je pousse la porte.

» — Je viens de la part de mademoiselle Marie, que je m'en vas.

» Alors il se retourne, devient pâle comme la mort, et dit :

» —Ma fille?

» — Oui ! mademoiselle Marie, votre fille. Vous êtes M. Dumont, ancien capitaine sous l'autre?

» Il fit un signe de tête.

B — Eh bien, voilà une lettre de mademoiselle Marie.

» 11 la prit. Je n'exagère pas, monsieur, il avait les cheveux dressés sur la tête, et il lui coulait autant d'eau du front que des yeux.

» — Elle est vivante ! dit-il, et c'est ton maître qui l'a sauvée? Conduis-moi vers elle à l'instant, à l'instant î Tiens, tiens, mon ami.

» Il fouille dans le tiroir d'un petit secrétaire, y prend trois ou quatre pièces de cinq francs qui couraient l'une après l'autre, et me les met dans la main. Je les prends pour ne pas l'humilier j je regarde l'appartement; je dis en moi-même :

» — Tu n'es pas cossu, toi.

n Je fais une pirouette, je glisse les vingt francs der^ rière un buste de l'autre, et je dis :

» — Merci, capitaine.

» — Est-tu prêt?

» — Je vous attends.

» Alors il se met à descendre comme s'il glissait le long de la rampe. Je lui dis :

» — Dites donc, dites donc, mon ancien, je n'y vois pas, dans votre ïimaçon d'escalier.

» Penh ! il était déjà en bas.

» Enfin, c'est bon, nous voilà dans le cabriolet. Je mî dis :

» — Sans indiscrétion , capitaine , qu'est-ce que vous vouliez donc faire de ces pistolets que vous chargiez ?

» U me répond en fronçant le sourcil :

» — L'un était pour un misérable à qui Dieu peut pardonner, mais à qui je ne pardonnerai pas

i> Je dis :

» -- Bon ! c'est le père de l'enfant.

» — L'autre était pour moi.

» — Ah bien ! il vaut mieux que cela se soit passé comme cela, que je lui réponds.

» — Ce n'est pas fini, dit-il. Mais raconte-moi donc comment ton maître, cet excellent jeïine homme, a sauvé ma pauvre Marie ?

)) Alors je lui racontai tout : il sanglotait comme un enfant... C'était à fendre des pierres, de voir un vieux soldat pleurer, si bien que le cocher lui dit :

n — Monsieur, c'est bête, tout ça ! je n'y vois plus àcon»duire mon cheval. Si ce pauvre animal n'avait pas plus d'esprit que nous trois, il nous conduirait tout droit à la Morgue.

» — A la Morgue ! dit le capitaine en tressaillant, à la Morgue î Quand je pense que je n'avais plus l'espoir de la retrouver que là; que je voyais ma pauvre Marie, l'enfant de mon cœur, étendue sur ce marbre noir et suant I 0 Marie !... Et il n'y a pas de danger, n'est-ce pas? Le médecin a répondu d'elle?

» — Ne m'en parlez pas, de votre médecin : c'est une fière cruche.

m '^ Comment! il reste donc des craintes pour ma fille î

n Je dis :

» — Non, non, c'est relatif à moi, par rapport à mon ne«.

» Nous faisions du chemin pendant ce temps-là, si bien que tout à coup le cocher nous dit :

» — Nous sommes arrivés.

» — Aide-moi, mon ami, me dit le capitaine , les jambes me manquent. Où est-ce ?

» — Là, au second, où vous voyez de la lumière et une ombre derrière le rideau.

» — Oh ! viens, viens.

» Pauvre homme! il était pâle comme un linge. Je pris son bras sous le mien. J'entendais battre son cœur.

» — Si j'allais la trouver morte! me dit-il en me regardant d'un air égaré.

» Au même instant , la porte de l'appartement de M. Eugène s'ouvrit, deux étages au-dessus de nous, et nous entendîmes une voix de femme qui criait :

» — Mon père î mon père î

» — C'est elle ! c'est sa voix ! dit le capitaine.

» Et le vieillard, qui tremblait une seconde auparavant, s'élança comme un jeune homme, entra dans la chambre sans dire ni bonjour ni bonsoir à personne, et s'élança sur le lit de sa fille , en pleurant et en disant :

» — Marie ! ma chère enfant, ma fille !

» Quand j'arrivai, c'était un tableau de les voir dans les bras l'un de l'autre ; le père frottant la figure de sa fille avec sa face de lion et ses vieilles moustaches, la garde pleurant, M. Eugène pleurant, moi pleurant, enfin une averse I

» Mon maître dit à la garde et à moi :

» — îl faut les laisser seuls.

» Nous sortons tous les trois ; il me prend la main et me dit :

» — Guette Alfred de Linar: quandiil rentrera du bal, tu le prieras de venir me parler.

» Je me mis en sentinelle sur l'escalier, et je dis :

» — Ton compte est bon, à toi.

» Au bout d'un quart d'heure, j'entendis : derlingl derling ! C'était M. Alfred. Il monta l'escalier en chantant. Je lui dis poliment :

» — Ce n'est pas ça ; mais mon maître veut vous dire deux mots.

» — Est-ce que ton maître n'aurait pas pu attendre à demain ? qu'il me répond d'un air goguenard.

» — Il paraît que non, puisqu'il vous demande tout de suite.

» — C'est bon ; où est -il ?

» — Me voici, dit M. Eugène, qui m'avait entendu. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, d'entrer dans cette chambre?

» Et il montrait celle de mademoiselle Marie. Je n'y comprenais plus rien

» J'ouvre la porte. Le capitaine entrait dans un cabinet; il me fait signe d'attendre qu'il soit caché. Quand c'est fini, je dis :

» — Entrez, messieurs.

» Mon maître pousse M. Alfred dans la chambre, me tire en dehors, ferme la porte sur nous. J'entends une

voix tremblante dire : « Alfred ! » une voix étonnée répondre : « Marie ! Marie ! vous ici ? »

» — M. Alfred est le père de l'enfant? que je dis à mon maître.

» Il me répond :

» — Oui ; reste avec moi ici, et écoutons.

» D'abord nous n'entendions rien, que mademoiselle Marie, qui avait l'air de prier M. Alfred. Ça dura quelque temps. A la fin, nous entendîmes la voix de celui-ci qui disait :

» — Non, Marie, c'est impossible. Vous êtes folle ;fle ne suis point maître de me marier, je dépens d'une famille qui ne lé permettrait pas. Mais je suis riche, et, si de l'or...

» Par exem.pie, à ce mot-là, ce fut un bacchanal soigné. Pour ne pas se donner la peine d'ouvrir la porte du cabinet où il s'était caché, le capitaine venait de l'enfoncer d'un coup de pied. Mademoiselle Marie jeta un cri; le capitaine poussa un juron à faire lézarder la maison ; mon maître dit :

» — Entrons.

» Il était temps. Le capitaine Dumont tenait M. Alfred sous son genou, et lui tordait le cou comme à une volaille. Mon maître les sépara.

» M. Alfred se releva pâle, les yeux fixes et les dents serrées ; il ne jeta pas un coup d*œil sur mademoiselle Marie, qui était toujours évanouie; mais il vint à mon maître, qui l'attendait les bras croisés,

» «— Eugène, lui dit-il, Je ne savais pas que votre ap-

parlement fût un coupe-gorge; je n'y rentrerai plus qu'un pistolet de chaque main, entendez-vous ?

» — C'est ainsi que j'espère yous revoir, lui dit mon maître; car, si vous y rentriez autrement, je vous prierais à l'instant d'en sortir.

» — Capitaine, dit M. Alfred en se retournant, vous n'oublierez pas que j'ai une dette aussi avec vous ?

» — Et vous me la payerez à l'instant, dit le capitaine; car je ne vous quitte pas.

» — Soit !

i — Le jour commence à paraître, continua M. Dumont; allez chercher des armes.

» — J'ai des épées et des pistolets, dit mon maître.

» — Alors faites-les porter dans une voiture, reprit le capitaine.

» — Dans une heure, au bois de Boulogne, porte Mail* lot, dit Alfred.

» — Dans une heure, répondirent à la fois mon maître et le capitaine. Allez chercher vos témoins.

0 II sortit.

» Le capitaine se pencha alors vers le lit de sa fille, M. Eugène voulait appeler au secours.

» — Non, non, dit le père, il vau't mieux qu'elle ignore tout. Marie, chère enfant , adieu ! Si je suis tué, monsieur Eugène, vous me vengerez, n'est-ce pas , et vous n'abandonnerez pas l'orpheline?

» ss» Je vous le jure sur elle, répondit mon maître.

» Et il S8 jeta dans les bras du pauvre père.

» — Canlillon, fais avancer un fiacre.

B — Oui, monsieur ; irai-je avec vous ?

» — Tu viendras.

» Le capitaine embrassa encore sa fille; il appela la garde.

» — Secourez-la maintenant, et, si elle demande où je suis, dites que je vais revenir. Allons, mon jeune ami, partons.

» Ils entrèrent dans la chambre de M. Eugène. Quand je revins avec le fiacre, ils m'attendaient déjà en bas. Le capitaine avait des pistolets dans ses poches, et M. Eugène des épées sous son manteau.

» — Cocher, au bois de Boulogne.

» — Si je suis tué, dit le capitaine, mon ami, vous remettrez cette bague à ma pauvre Marie : c'est l'alliance de sa mère; une digne femme, jeune homme, qui est maintenant près de Dieu, ou il n'y aurait pas plus de justice là-haut qu'il n'y en a dans ce monde; puis vous ordonnerez que je sois enterré avec ma croix et mon épée. Je n'ai d'autre ami que vous, d'autre parent que ma fille : ainsi, vous et ma fille derrière mon cercueil, et c'esttout.

» — Pourquoi ces pensées, capitaine ? Elles sont bien tristes pour un vieux militaire.

» Le capitaine sourit tristement.

» — Tout a mal tourné pour moi depuis 1815, monsieur Eugène. Puisque vous avez promis de veiller sur ma fille, mieux vaut un protecteur jeune et riche qu'un père vieux et pauvre.

» Il se tut; M. Eugène n'osa plus lui parler, et le vieillard garda le silence jusqu'au lieu du rendez-vous.

LE COCHEK DE CABRIOLET iOÏ

» Un cabriolet nous suivait à quelques pas. M. Alfred en descendit avec ses deux témoins.

» Un des témoins s'approcha de nous.

» — Quelles sont les armes du capitaine ? » — Le pistolet, répondit celui-ci.

» — Reste dans le fiacre et garde les épées, dit mon maître.

« Et ils s'enfoncèrent tous les cinq dans le bois. » Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que j'entendis deux coups de pistolet. Je bondis comme si je ne m'y attendais pas: c'était fini pour l'un des deux, car dix autres minutes se passèrent sans que ce bruit se renouvelât.

» Je m'étais jeté dans le fond du fiacre, n'osant regarder. La portière s'ouvrit tout à coup.

» — Cantillon, les épées? dit mon maître. » Je les lui présentai. Il étendit la main pour les prendre ; il avait au doigt la bague du capitaine. » — Et... et... le père de mademoiselle Marie? dis-je, » — Mort !

» — Ainsi ces épées...?

» — Sont pour moi.

» — Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre. » — Viens, si tu veux.

» Je sautai à bas du fiacre. J'avais le cœur aussi petit qu'un grain de moutarde, et je tremblais de tous mes membres. Mon maître entra dans le bois, je le suivis.

* Nous n'avions pas fait dix pas, que j'aperçus M. Alfred debout et riant au milieu de ses témoins.

i02 SOUVENIRS D'ANTONÎ

i» — Prends garde, me dit mon maître, en me poussant de côté.

» Je fis un saut en arrière. J'avais manqué de marcher sur le corps du capitaine.

» M. Eugène jeta sur le cadavre un seul coup d'œil, puis il s'avança vers le groupe, laissa tomber les épées à terre, et dit:

» — Messieurs, voyez si elles sont de même longueur.

» -— Vous ne voulez donc pas remettre les choses à demain? dit un des témoins.

» — Impossible !

» — Eh l mes amis, soyez donc tranquilles, dit M. Alùti; le premier combat ne m'a pas fatigué; seulement, je boirais volontiers un verre d'eau.

» — Gantillon, va chercher un verre d'eau pour M. Alfred, dit mon maître.

» J'avais envie d'obéir comme d'aller me pendre. M. Eugène me fit un second signe de la main, et je pris le chemin du restaurant qui est à l'entrée du bois ; à peine si nous en étions à cent pas. En deux tours de main, je Çus revenu. Je lui présentai le verre en disant en moimême : « Tiens! et que le verre d'eau te serve de poisonî a Il le prit : sa main ne tremblait pas; seulement, quand il me le rendit, je m'aperçus qu'il l'avait tellement serré entre ses dents, qu'il en avait ébréché le bord.

» Je me retournai en jetant le verre par-dessus ma tête, et j'aperçus mon maître qui s'était apprêté pendant mon absence. 11 n'avait conservé que son pantalon et sa chemise ; encore les manches en élaient-elies

relevées jusqu'au haut du bras. Je m'approchai de lui :

» — N'aYez-vous rien à m' ordonner? lui dis-je.

» — Non, répondil-il. Je n'ai ni père ni mère; si je meurs (il écrivit quelques mots au crayon), tu remettras ce papier à Marie...

» Il jeta encore un coup d'œilsur le corps du capitaine, et s'avança vers son adversaire en disant :

» — Allons, messieurs.

» — Mais vous n'avez pas de témoin, répondit M.Alfred,

» — L'un des vôtres m'en servira.

» — Ernest, passez du côté de monsieur.

â Un des deux témoins passa du côté de mon maître; l'autre prit les épées, plaça les deux adversaires à qu^atre pas l'un de l'autre, leur mit à chacun une poignée d'épée dans la main, croisa les fers, et s'éloigna en disant :

» — Allez, messieurs.

» A l'instant même, chacun d'eux fit un pas en avant, et leurs lames se trouvèrent engagées jusqu'à la garde.

» — Reculez, dit mon maître.

» — Jen'ai point l'habitude de rompre, répondit M. Alfred,

» — C'est bien.

» M. Eugène recula d'un pas, et se remit en garde. » Il y eut dix minutes effrayantes à passer. » Les épées voltigeaient autour l'une de l'autre comme des couleuvres qui jouent. M. Alfred seul portait des coups; mon maître, suivant l'épée des yeux, arrivait à la parade ni plus ni moins tranquillement que dans une salle d'armes. J'étais dans une colère! Si le domestique de l'autre avait été là, je l'aurais étranglés

» Le combat continuait toujours. M. Alfred riait amî rement ; mon maître était calme et froid.

» — Ah î dit M. Alfred.

» Son épée avait touché mon maître au bras, et le sang coulait.

» — Ce n'est rien, répondit celui-ci ; continuons.

» Je suais à grosses gouttes.

» Les témoins s'approchèrent. M. Eugène leur fit signe du bras de s'éloigner. Son adversaire profita de ce mouvement, il se fendit ; mon maître arriva trop tard à une parade de seconde, et le sang coula de sa cuisse. Je m'assis sur le gazon; je ne pouvais plus me ^nir debout.

» Cependant M. Eugène était aussi calme et aussi froid; seulement, ses lèvres écartées laissaient apercevoir ses dents serrées. L'eau coulait du front de son adversaire ; il s'affaiblissait.

» Mon maître fit un pas en avant ; M. Alfred rompit.

9 — Je croyais que vous ne rompiez jamais, dit-iL

» M. Alfred fit une feinte; l'épée de M. Eugène arriva à la parade avec une telle force, que celle de son adversaire s'écarta comme s'il saluait. Un instant, sa poitrine se trouva découverte, l'épée de mon maître y disparut jusqu'à la garde.

» M. Alfred étendit les bras, lâcha le fer, et ne resta debout que parce que l'épée le soutenait en le traversant.

» M. Eugène relira son épée, et il tomba.

» — - Me suis-je conduit en homme d'honneur? dit-il aux lémoinst

LE COCHER DE eABRIOLET. 105

n Ils firent un geste affirmatif et s'avancèrent vers M. Alfred.

» Mon maître revint à moi.

» — Retourne à Paris et amène un notaire chez moi que je le trouve en rentrant.

» — Si c'est pour faire le testament de M. Alfred, que je lui dis, ce n'est pas beaucoup la peine, vu qu'il se tord comme une anguille et qu'il vomit le sang, ce qui est mauvais signe.

» — Ce n'est pas ça, dit-il.

~ Pour quoi était-ce donc?dis-jeà mon tour en interrompant le cocher.

— Pour épouser la jeune fille, me répondit Gantillon, et reconnaître son enfant.

— <> Il a fait cela?

— Oui, monsieur, et bravement. Puis il m'a dit î

9 — Gantillon, nous allons voyager, ma femme et moi ; ]e voudrais bien te garder ; mais, tu comprends, ça la gênerait, de te voir. Voilà mille francs; jeté donne mon cabriolet et mon cheval, fais ce que tu voudras; et, si tu as besoin de moi, ne t'adresse pas à d'autres.

» Comme j'avais le fond de l'établissement, je me suis fait cocher. — Voilà mon histoire, noire bourgeois. Où faut-il vous conduire ?

— Chez moi ; j'achèverai mes courses un autre jour. Je rentrai, et j'écrivis l'histoire de Gantillon telle qu'il

me l'avait racontée.

Celui qui, dans la soirée du 15 décembre 1793, serait parti de la petite ville de Clisson pour se rendre au village de Saint-Crépin, et se serait arrêté sur la crête de la montagne au pied de laquelle coule la rivière de la Moine, aurait vu, de l'autre côté de la vallée, un étrange spectacle.

D'abord, à l'endroit où sa vue aurait cherché le village perdu dans les arbres, au milieu d'un horizon déjà assombri par le crépuscule, il eût aperçu trois ou quatre colonnes de fumée, qui, isolées à leur base, se joignaient en s'élargissant, se balançaient un instant comme un dôme bruni, et, cédant mollement à un vent humide d'ouest, roulaient dans cette direction, confondues avec les nuages d'un ciel bas et brumeux. Il eût vu cette base rougir lentement, puis toute fumée cesser, et, des toits des maisons, des langues de feu aiguës s'élancer à leur

<08 SOU lNTONY

place avec un frémi d, tantôt se tordant en

spirales, tantôt se c relevant comme le mât

d'un vaisseau. Il lui eût semblé que bientôt toutes les fenêtres s'ouvraient pour vomir du feu. De temps en temps, quand un toit s'enfonçait, il eût entendu un bruit sourd, il eût distingué une flamme plus vive, mêlée de milliers d'étincelles, et, à la lueur sanglante de l'incendie s'agrandissant, des armes luire, un cercle de soldats s'étendre au loin. Il eût entendu des cris' et des rires, il eût dit avec terreur : « Dieu me pardonne, c'est une armée qui se chauffe avec un village. »

Effectivement, une brigade républicaine de douze ou quinze cents hommes avait trouvé le village de Saint- Crépin abandonné et y avait mis le feu.

Ce n'était point une cruauté, c'était un moyen de guerre, un plan de campagne comme un autre 5 l'expérience prouva qu'il était le seul qui fût bon.

Cependant une chaumière isolée ne brûlait pas; on semblait même avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que le feu ne pût l'atteindre. Deux sentinelles veillaient à la porte, et, à chaque instant, des officiers d'ordonnance, des aides de camp entraient, puis bientôt sortaient pour porter des ordres.

Celui qui donnait ces ordres était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt-deux ans ; de longs cheveux blonds, séparés sur le front, tombaient en ondulant de chaque côté de ses joues blanches et maigres; toute sa figure portait l'empreinte de cette tristesse fatale qui s'attache au front de ceux qui doivent mourir jeunes» Son

BLANCHE DE BEAULIl U lOS

manteau bleu, en l'enTcloppant, ne le cachait pas si bien qu'il ne laissât apercevoir les signes de son grade, deux épaulettes de général ; seulement, ces éçaulettes étaient de laine, les officiers républicains ayant fait à la Convention l'offrande patriotique de tout l'or de leurs habits. Il était courbé sur une table ; une carte géographique était déroulée sous ses yeux ; il y traçait au crayon, à la clarté d'une lampe qui s'effaçait elle-même devant la lueur de l'incendie, la route que ses soldats allaient suivre. C'était le général Marceau, qui, trois ans plus tard, devait être tué à Altenkirchen.

— Alexandre! dit-il en se relevante demi... Alexandre l éternel dormeur, rêves-tu de Saint- Domingne, que tu dors si longtemps ?

— Qu'y a-t-il? dit en se levant tout debout et en sursaut celui auquel il s'adressait, et dont la tête toucha presque le plafond de la cabane; qu'y a-t-il? est-ce l'ennemi qui nous vient?.,.

Et ces paroles furent dites avecun léger accent créole qui leur conservait de la douceur, même au milieu de la menace.

— Non, c'est un ordre du général en chef Westermann qui nous arrive.

Et, pendant que son collègue lisait cet ordre, car celui qu'il avait apostrophé était son collègue, Marceau regardait avec une curiosité d'enfant les formes musculeuses de l'b^rcule mulâtre qu'il avait devant les yeux.

Celui-ci était un homme de vingt-huit ans, aux cheveux crépus et courts, au teint brun, au front découvert et aux dents blanches, dont la force presque surnaturelle était

110 '^iOUVENIRS

connue de toute l'armée, qm lui avaii vu, dans un Jour de bataille, fendre un casque jusqu'à la cuirasse, et, un jour de parade, étouffer entre ses jambes un cheval fougueux qui l'emportait. Celui-là n'avait pas longtemps à vivre non plus; mais, moins heureux que Marceau, il devait mourir loin du champ de bataille, empoisonné par l'ordre d'un roi. C'était le général Alexandre Dumas, c'était mon père.

— Qui t'a apporté cet ordre? dit-il.

— Le représentant du peuple Delmar.

— C'est bien. Et où doivent se rassembler ces pauvres diables 1

— Dans un bois, à une lieue et demie d'ici; vois sur la carte : c'est là.

— Oui ; mais, sur la carte, il n'y a pas les ravins, les montagnes, les arbres coupés, les mille chemins qui embarrassent la vraie route, où l'on a peine à se reconnaître, même dans le jour... Infernal pays!... Avec cela qu'il y fait toujours froid.

— Tiens, dit Marceau en poussant du pied la porter et en lui montrant le village en feu, sors et tu te chaufferas... Hé ! qu'est-ce là, citoyens?

Ces paroles étaient adressées à un groupe de soldats qui; en cherchant des vivres, avaient découvert, dans une espèce de chenil attenant à la chaumière où étaient les deux généraux, un paysan vendéen qui paraissait tellement ivre, qu'il était probable qu'il n'avait pu suivre les hai)Uants du village, lorsqu'ils l'avaient abandonné.

Que le lecteur se figure un métayer à vitage stupide,

BLANCHE DE BEAULIEU Hl

au grand chapeau, aux cheveux longs, à la veste grise ; être ébauché à l'image de l'homme, espèce de degré audessous de la bête ; car il était évident que Finstinct manquait a cette masse. Marceau lui fit quelques questions ; le patois et le vin rendirent 6es réponses inintelligibles. Il allait l'abandonner comme un Jouet aux soldats, lorsque le général Dumas donn^ brusquement l'ordre d'évacuer la chaumière et d'y enfermer le prisonnier. Celui-ci était encore à la porte : un soldat le poussa dans l'intérieur; il alla, en trébuchant, s'appuyer contre le mur, chancela un instant, en oscillant sur ses jambes demi-ployées ; puis, tombant lourdement étendu, demeura sans mouvement. Un factionnaire resta devant la porte, et l'on ne prit pas même la peine de fermer la fenêtre.

— - Dans une heure, nous pourrons partir, dit le général Dumas à Marceau j nous avons un guide.

— Lequel?

— Cet homme.

— Oui, si nous voulons nous mettre en route detnain, soit. Il y a, dans ce que ce drôle a bu, du sommeil pour vingt-quatre heures.

Dumas sourit.

— Viens, lui dit-il.

Et il le conduisit sous le hangar où le paysan avait été découvert ; une simple cloison le séparait de l'intérieur delà cabane; encore était-elle sillonnée de fentes gui laissaient distinguer ce qui s'y passait, et avait dû permettre d'entendre jusqu'à la moindre parole des deux généraux qui, un instant auparavant, s'y trouvaient.

— Et, maintenant, ajouta-t-il en baissant la voix, regarde,

Marceau obéit, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur lui son ami, môme dans les choses habituelles de la vie. Il eut quelque peine à distinguer le prisonnier, qui, par hasard, était tombé dans le coin le plus obscur de la chaumière. 11 gisait encore à la même place, immobile ; Marceau se retourna pour chercher son callègue : il avait disparu.

Lorsqu'il reporta ses regards dans la cabane, il lui sembla que celui qui l'habitait avait fait un léger mouvement ; sa tête était replacée dans une direction qui lui permettait d'embrasser d'un coup d'œil tout l'intérieur. Bientôt il ouvrit les yeux avec le bâillement prolongé d'un homme qui s'éveille, et il vit qu'il était seul.

Un singulier éclair de joie et d'intelligence passa sur son visage.

Dès lors il fut évident pour Marceau qu'il eût été la dupe de cet homme, si un regard plus clairvoyant n'avait tout deviné. 11 l'examina donc avec une nouvelle attention; sa figure avait repris sa première expression, ses yeux s'étaient refermés, ses mouvements étaient ceux d'un homme qui se rendort ; dans l'un d'eux, il accrocha du pied la table légère qui soutenait la carte et l'ordre du général Westermann que Marceau avait rejeté sur cette table : tout tomba pêle-mêle; le soldat de faction entr'ouvrit la porte, avança la tête à ce bruit, vit es qui l'avait causé, et dit en riant à son camarade ;

— C'est le citoyexi qui rêve. I

Cependant celui-ci avait entendu ces paroles, ses yei s'étaient rouverts, un regard de menace poursuivit uiî instant le soldat ; puis, d'un mouvement rapide, il saisit le papier sur lequel était écrit l'ordre, et le cacha dans sa poitrine.

Marceau retenait son souffle; sa main droite semblait collée à la poignée ds son sabre, sa main gauche supportait avec son front tout le poids de son corps appuyé contre la cloison.

L'objet de son attention était alors posé sur le côté ; bientôt, en s'aidant du coude et du genou, il s'avança lentement, toujours couché, vers l'entrée de la cabane; l'intervalle qui se trouvait entre le seuil et la porte lui permit d'apercevoir les jambes d'un groupe de soldats qui se tenaient devant. Alors, avec patience et lenteur, il se remit à ramper vers la fenêtre entr'ouverte ; puis, arrivé àtroispiéds d'elle, il chercha dans sa poitrine une arme qui y était cachée, ramassa son corps sur lui-même, et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, s'élança hors de la cabane. Marceau jeta un cri; il n'avait eu le temps ni de prévoir ni d'empêcher cette fuite. Un autre cri répondit au sien : celuilà était un cri de malédiction. Le Vendéen, en tombant hors de la fenêtre, s'était trouvé face à face avec le général Dumas; il avait voulu le frapper de son couteau; mais celui-ci, lui saisissant le poignet, l'avait ployé contre sa poitrine, et il n'avait plus qu'à pousser pour que le Vendéen se poignardât lui-même.

— Je t'avais promis un guide, Marceau; en voici un, et intelligent. Je l'espère. — Je pourrais te faire fusiller

I|r SOUVENIRS D^ANTONY

Ole, dit-il au paysan; il m'est plus commode de te laisser vivre. Tu as entendu notre conversation; mais tu ne la reporteras pas à ceux qui t'ont envoyé. — Citoyens, — il s^adressait aux soldats que cette scène curieuse avait amenés, — que deux de vous prennent chacun une main à cet homme, et se placent avec lui à la tête de la colonne : il sera notre guide; si vous apercevez qu'il vous trompe, s'il fait un mouvement pour fuir, brûlez-lui la cervelle et jetez-le par-dessus la haie.

Puis quelques ordres donnés à voix basse allèrent agiter cette ligne rompue de soldats qui s'étendait à l'entour des cendres qui avaient été un village. Ces groupes s'allongèrent, chaque peloton sembla se souder à l'autre. Une ligne noire se forma, descendit dans le long chemin creux qui sépare Saint-Crépin de Montfaucon, s'y emboîta comme une roue dans une ornière, et, lorsque, quelques minutes après, la lune passa entre deux nuages et se réfléchit un instant sur ce ruban de baïonnettes qui glissaient sans bruit, on eût cru voir ramper dans l'ombre un immense serpent noir à écailles d'acier.

C*est une triste chose, pour une armée, qu'une marche de nuit. La guerre est belle par un beau jour, quand le ciel regarde la mêlée, quand les peuples, se dressant à Tentour du champ de bataille comme aux gradins d'un cirque, battent des mains aux vainqueurs; quand les sons

BLANCHE DE BEAULIEU ii5

frémissants des instruments de cuivre font tressaillir les fibres courageuses du cœur, quand la fumée de mille canons vous couvre d'un linceul, quand amis et ennemis sont là pour voir comme vous mourez bien : c'est sublime ! Mais la nuit !... Ignorer comment on vous attaque et comment vous vous défendez, tomber rans voir qui vous frappe ni d'où le coup part, sentir ceux qui sont debout encore vous heurter du pied sans savoir qui vous êtes, et marcher sur vous!... Oh! alors, on ne se pose pas comme un gladiateur; on se roule, on se tord, on mord la terre, on la déchire des ongles : c'est horrible î

Voilà pourquoi cette armée marchait triste et silencieuse ; c'est qu'elle savait que, de chaque côté de sa route, se prolongeaient de hautes haies, des champs entiers de genêts et d'ajoncs, et qu'au bout de ce chemin, il y avait un combat, un combat de nuit.

Elle marchait depuis une demi-heure; de temps en temps, comme je l'ai déjà dit, un rayon de la lune filtrait entre deux nuages et laissait apercevoir, à la tête de cette colonne, le paysan qui servait de guide, l'oreille attentive au moindre bruit, et toujours surveillé par les deux soldats qui marchaient à ses côtés. Parfois on entendait, sur les flancs, un froissement de feuilles : la tête de la colonne s'arrêtait tout à coup ; plusieurs voix criaient : «Qui vive!?,..» Rien ne répondait, et le paysan disait en riant :

-— C'est un lièvre qui part du gîte.

Quelquefois les deux soldats croyaient voir devant eux s'agiter quelque chose qu'ils ne pouvaient distinguer; ils se disaient l'un à l'autre î

— Regarde donc!

Et le Vendéen répondait z

— C'est votre ombre; marchons toujours. Tout à coup, au détour du chemin, ils virent se dresser devant eux deux hommes ; ils voulurent crier : l'un des soldats tomba sans avoir eu le temps de proférer une parole; l'autre chancela une seconde, et n'eut que le temps de dire :

— A moi I

Vingt coups de fusil partirent à l'instant : à la lueur de cet éclair, on put distinguer trois hommes qui fuyaient; l'un d'eux chancela, se traîna un instant le long du talus, espérant atteindre l'autre côté de la haie. On courut à lui, ce n'était pas le guide; on l'interrogea, il ne répondit point; un soldat lui perça le bras de sa baïonnette pour voir s'il était bien mort : il l'était.

Ce fut alors Marceau qui devint le guide. L'étude qu'il avait faite des localités lui laissait l'espoir de ne point s'égarer. Effectivement, après un quart d'heure de marche, on aperçut la masse noire de la forêt. Ce fût là que, selon l'avis qu'en avaient reçu les républicains, devaient se rassembler, pour entendre une messe, les habitants de quelques villages, les débris de plusieurs armées, dix- huit cents hommes à peu près.

Les deux généraux séparèrent leur petite troupe en plusieurs colonnes, avec ordre de cerner la forêt et de se diriger par toutes les routes qui tendraient au centre ; on calcula qu'une demi-heure suffirait pour prendre les positions respectives. Un peloton s'arrêta à la route qui se trouvait en face de lui ; les autres s'étendirent en cercle

sur les ailes ; on entendit encore un instant le bruit cadencé de leurs pas, qui allait s'affaiblissant ; il s'éteignit tout à fait, et le silence s'établit. La demi-heure qui précède un combat passe vite. A peine si le soldat a le temps de Toir si son fusil est bien amorcé, et de dire au camarade :

— J'ai vingt ou trente francs dans le coin de mon sac^ si je meurs, tu les enverras à ma mère.

Le mot en avant! retentit, et chacun tressaillit, comme *'il ne s'y attendait pas.

Au fur et à mesure qu'ils s'avançaient, il leur semblait que le carrefour qui forme le centre de la forêt était éclairé; en approchant, ils distinguèrent des torches qui flamboyaient; bientôt les objets devinrent plus distincts, et un spectacle dont aucun d'eux n'avait l'idée s'offrit à leur vue.

Sur un autel grossièrement représenté par quelques pierres amoncelées, le curé de Sainte-Marie de Rhé disait une messe; des vieillards entouraient l'autel, une torche à la main, et tout à l'entour, des femmes, des enfants, priaient à deux genoux. Entre les républicains et ce groupe, une muraille d'hommes était placée, et, sur un front plus rétréci, présentait le même plan de bataille pour la défense que pour l'attaque : il eût été évident qu'ils avaient été prévenus, qu::nd môme on n'eût pas reconnu au premier rang le guide qui avait fui; maintenant, c'était un soldat vendéen avec son costume complet, portant, sur le côté gauchs de la poitrine, le cœur d'étoffe rouge qui servait

as SOUVENIRS D'A?«rONY

de ralliement, et, au chapeau, lemoucboir blanc qui remplaçait le panache.

Les Vendéens n'attendirent pas qu'on les attaquât : ils avaient répandu des tirailleurs dans les bois, ils commencèrent la fusillade ; les républicains s'avancèrent l'arme au bras, sans tirer un coup de fusil, sans répondre au feu réitéré de leurs ennemis, sans proférer d'autres paroles, après chaque décharge, que celles-ci :

— Serrez les rangs l serrez les rangs I

Le prêtre n'avait pas achevé sa messe, et il continuait; son auditoire semblait étranger à ce qui se passait et demeurait à genoux. Les soldats républicains avançaient toujours. Quand ils furent à trente pas de leurs ennemis, le premier rang se mit à genoux; trois lignes de fusils s'abaissèrent comme des épis que le vent courbe. La fusillade éclata : on vit s'éclaircir les rangs des Vendéens, et quelques balles, passant au travers, allèrent jusqu'au pied de l'autel tuer des femmes et des enfants. Il y eut, dans cette foule, un instant de cris et de tumulte. Le prêtre leva Dieu, les têtes se courbèrent jusqu'à terre, et tout rentra dans le silence.

Les républicains firent une seconde décharge à dix pas, avec autant de calme qu'à une revue, avec autant de pré» cisiou que devant une cible. Les Vendéens ripostèrent, puis ni les uns ni les autres n'eurent le temps de recharger leurs armes : c'était le tour de la baïonnette ; et ici tout l'avantage était aux républicains, régulièrement armés. Le prêtre disait toujours la messe.

Les Vendéens reculèrent ; des rangs entiers tombaient

sans autre bruit que des malédictions. Le prêtre s'en aperçut; i] fit un signe: les torches s'éteignirent, le combat rentra dans l'obscurité. Cène fut plus alors qu'une scène de désordre et de carnage, où chacun frappa sans voir, avec rage, et mourut sans demander merci, merci qu'on n'accorde guère quand on se la demande dans la même langu-e.

Cependant ces mots: « Grâce! grâce!» étaient prononcés d'une voix déchirante aux genoux de Marceau, qui allait frapper.

C'était un jeune Vendéen, un enfant 'sans armes, qui cherchait à sortir de cette horrible mêlée.

— Grâce ! grâce ! disait-il, sauvez-moi ! au nom du ciel, au nom de votre mèrel

Le général l'entraîna à quelques pas du champ de bataille, pour le soustraire aux regards de ses soldats»; mais bientôt il fut forcé de s'arrêter : le jeune homme s'était évanoui. Cet excès de terreur, de la part d'un soldat, étonna le général: il ne s'empressa pas moins de le secourir; il ouvrit son habit pour lui donner de l'air r c'était une femme.

Il n'y avait pas un instant à perdre : les ordres de la Convention étaient précis : tout Vendéen pris les armes à la main ou faisant partie d'un rassemblement, quel que fût son sexe où son âge, devait périr sur l'échafaud. Il assit la jeune fille au pied d'un arbre, courut vers le champ de bataille. Parmi les morts, il distingua un jeune officier républicain dont la taille lui parut être à peu près celle de l'inconnue ; il lui enleva promptement son uniforme

et son chapeau, et revint auprès de la Vendéenne. La fraîcheur de la nuit la tira bientôt de son évanouissement.

— Mon père! mon père! furent ses premiers mots. Puis elle se leva et appuya ses mains sur son front,

comme pour y fixer ses idées.

— Oh I c'est affreux ; j'étais avec lui, je l'ai abandonné? mon père, mon père ! il sera mort l

—Notre jeune maîtresse, mademoiselle Blanche, dit une tête qui parut tout à coup derrière l'arbre, le marquis de Beaulieu vit, il est sauvé. Vivent le roi et la bonne causée

Celui qui avait dit ces mots disparut comme une ombre, et cependant pas si vite que Marceau n'eût le temps de reconnaître le paysan de Saint-Crépin.

— - Tinguy, Tinguy ! s'écria la jeune fille étendant ses bras vers le métayer.

— Silence! un mot vous dénonce; je ne pourrais pas vous sauver, et je veux vous sauver, moi! Mettez cet habit et ce chapeau, et attendez ici.

Il retourna sur le champ de bataille, donna aux soldats l'ordre de se retirer sur Cholet, laissa à son collègue le commandement de la troupe et revint près de la jeune Vendéenne.

Il la trouva prête à le suivre. Tous deux se dirigèrent vers une espèce de grande route, où le domestique de Marceau attendait le général avec des chevaux de main, qui ne pouvaient pénétrer dans l'intérieur du pays, où les routes ne sont que ravins et fondrières. Là, son embarras redoubla : il craignait que sa jeune compagne ne sût pas monter à cheval et n'eût pas

la force de marcher à pied; mais elle l'eut bientôt rassuré, en manœuvrant sa monture avec moins de force, mais avec autant de grâce que le meilleur cavalier *. Elle Tit la surprise de Marceau et sourit.

— Vous serez moins étonné, lui dit-elle, lorsque vous me connaîtrez. Vous verrez par quelle suite de circonstances les exercices des hommes me sont devenus familiers ; vous avez l'air si bon, que je vous dirai tous les événements de ma vie, si jeune et déjà si tourmentée.

— Oui, oui, mais plus tard, dit Marceau ; nous aurons le temps, car vous êtes ma prisonnière, et, pour vousmême, je ne veux pas vous rendre votre liberté. Maintenant, ce que nous avons à faire est de gagner Cholet au plus vite. Ainsi donc afifermissez-vous sur votre selle, et au galop, mon cavalier 1

— Au galop ! reprit la Vendéenne,

Et, trois quarts d'heure après, ils entraient à Cholet. Le général en chef était à la mairie. Marceau monta, laissant à la porte son domestique et sa prisonnière. Il rendit compte, en quelques mots, de sa mission et revint, avec sa petite escorte, chercher un gîte à l'hôtel des Sans-

* Quand même ce qui suit n'expliquerait pas cette habileté rare chez nous pour une femme, l'usage du pays la justifierait. Les dames deL châteaux mêmes montent à cheval, littéralement parlant, comme un fashionable de Longchamps ; seulement , elles portent sous leurs robes, que la selle relève, des pantalons pareils k ceux que l'on met aux enfants. Les femmes du peuple ne prennent pas même cette précaution, quoique la couleur de leur peau m'ait ongtemps fait croire le contraire, i^- "

Culottes, inscription qui avait remplacé, sur l'enseigne, les mots : Au grand saint Nicolas.

Marceau retint deux chambres; il conduisit la jeune fille à Totie d'elles, l'invita à se jeter tout habillée sur son lit, pour y prendre quelques instants d'un repos dont elle devait avoir grand besoin, après la nuit affreuse qu'elle venait de passer, et alla s'enfermer dans la sienne; car, maintenant, il avait la responsabilité d'une existence, et il fallait qu'il songeât au moyen de la conserver.

Blanche, de son côté, avait à rêver aussi, à son père d'abord, puis à ce jeune général républicain, à la figure et à la voix douces. Tout cela lui semblait un songe. Elle marchait pour s'assurer qu'elle était bien éveillée, s*arrêtant devant une glace pour se convaincre que c'était bien elle ; puis elle pleurait en songeant à l'abandoa dans lequel elle se trouvait; l'idée de sa mort, delà mort sur l'échafaud ne lui vint même pas ; Marceau avait dit avec sa voix douce :

— Je vous sauverai.

Puis pourquoi, elle, née d'hier, l'aurait-on fait mourir? Belle et inoffensive, pourquoi les hommes auraient-ils demandé sa tête et son sang? A peine pouvait-elle croire elle-même qu'elle courût un danger. Son père, au contraire, chef vendéen, tuait et pouvait être tué; mais elle, elle, pauvre jeune fille, donnant encorelamainà l'enfance. Oh ! bien loin de croire à ae tristes présages, elle entrevoyait la vie belle et joyeuse, l'Avenir immense; cette guerre finirait, le château vide verrait revenir ses hôtes. Un jour, un jeune homme fatigué y demanderait l'hospitalité; il

aurait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, une voix douce, des cheveux blonds, un habit de général, il resterait longtemps... Rôve, rêve, pauvre Blanche!

Il y a un âge de la jeunesse où le malheur est si étranger à l'existence, qu'il semble qu'il ne pourra jamais s'y acclimater ; quelque triste que soit une idée, elle s'achève par un sourire. C'est que l'on ne voit la vie que d'un côté de l'horizon ; c'est que le passé n'a pas encore eu le temps de faire douter de l'avenir.

Marceau rêvait aussi ; mais lui voyait déjà dans la vie î il connaissait les haines politiques du moment ; il savait les exigences d'une révolution ; il cherchait un moyen de sauver Blanche qui dormait. Un seul se présentait à son esprit : c'était de la conduire lui-même à Nantes, où habitait sa famille. Depuis trois ans, il n'avait vu ni sa mère ni sa sœur, et, se trouvant à quelques lieues seulement de cette ville, il semblait tout naturel qu'il demandât une permission au général en chef. Il s'arrêta à cette idée. Le jour commençait à paraître, il se rendit chez le général Westermann; ce qu'il demandait lui fut accordé sans difficulté. Il voulait qu'elle lui fût remise à l'instant même, ne croyant pas que Blanche pût partir assez tôt ; mais il fallait que celte permission portât une seconde signature, celle du représentant du peuple Delmar. Il n'y avait qu'une heure que celui-ci était arrivé avec la troupe d'expédition; il prenait, dans la chambre voisine, quelques instants de repos, et, aussitôt son réveil, le général en chef promit à Marceau de la lui envoyer.

En entrant à l'auberge, il rencontra le général Dumas

124 SOUVENIRS D'ANTONT

qui le cherchait. Les deux amis n'avaient pas de secrets Fun pour l'autre; bientôt il sut toute l'aventure de la nuit. Tandis qu'il faisait préparer le déjeuner Marceau monta chez sa prisonnière, qui l'avait déjà fait demander ; il lui annonça la visite de son collègue, qui ne tarda pas à se présenter : ses premiers mots rassurèrent Blanchej et, après un instant de conversation, elle n'éprouvait plus que la gêne inséparable de la position d'une jeune fille placée au milieu de deux hommes qu'elle connaît à peine.

Ils allaient se mettre à table, lorsque la porte s'ouvrit. Le représentant du peuple Delmar parut sur le seuil.

A peine avons-nous eu le temps, au commencement de cette histoire, de dire un mot de ce nouveau personnage.

C'était un de ces hommes que Robespierre mettait comme un bras au bout du sien, pour atteindre en province ; qui croyaient avoir compris son système de régénération, parce qu'il leur avait dit : « Il faut régénérer; » et entre les mains desquels la guillotine était plus active qu'intelligente.

Cette apparition sinistre fit tressaillir Blanche, avant môme qu'elle sût qui il était.

— Ah! ahl dit-il à Marceau, tu veux déjà nous quitter, citoyen général? Mais tu t'es si bien conduit cette nuit, que je n'ai rien à te refuser; cependant je t'en veux un peu d'avoir laissé échapper le marquis de Beauheu^^ j'avais promis à la Convention de lui envoyer sa tête.

Blanche était debout, pâle et froide comme une statue

de la Terreur. Marceau^ sans affectation, se plaça devant elle.

— Maïs ce qui est différé n'est pas perdu, continua Delmar; les limiers républicains ont bon nez et bonnes dents, et nous suivons sa piste. Voilà la permission, ajouta-t-il; elle est en règle, tu partiras quand tu voudras; mais, auparavant, je viens te demander à déjeuner ; je n'ai pas voulu quitter un brave tel que toi sans boire au salut de la République et à l'extermination des brigands.

D&ns la position où se trouvaient les deux généraux, cette marque d'estime ne leur était rien moins qu'agréable; Blanche s'était assise, et avait repris quelque courage. On se mit à table, et la jeune fille, pour ne pas se trouver en face de Delmar, fut obligée de prendre place à ses côtés. Elle s'assit assez loin de lui pour ne pas le toucher, et se rassura peu à peu en s'apercevant que le représentant du peuple s'occupait plus du repas que des convives qui le partageaient avec lui. Cependant, de temps en temps, une ou deux paroles sanguinaires tombaient de ses lèvres et faisaient passer un frisson dans les veines de la jeune fille; mais, du reste, aucun danger réel ne paraissait exister pour elle : les généraux espéraient qu'il les quitterait sans même lui adresser une parole directe. Le désir de partir était pour Marceau un prétexte d'abréger le repas; il touchait à sa fin, chacun commençait à respirer plus à l'aise, lorsqu'une décharge de mousqueterie se fit entendre sur la place de la ville, située en face de l'auberge; les généraux sautèrent sur leurs armes, qu'ils avaient déposées près d'eux. Delmar les arrêta.

— Bien, mes braves ! dit-il en riant et en balançant sa chaise ; bien, j'aime à voir que vous êtes sur vos gardes; mais remettez-vous à table, il n'y a là rien à faire pour vous.

— Qu'est-ce donc que ce bruit ? dit Marceau.

— Rien, reprit Delmar ; les prisonniers de cette nuit qu'on fusille.

Blanche jeta un cri de terreur.

— Oh I les malheureux l s'écria-t-elle.

Delmar posa son verre, qu'il allait porter à ses lèvres, et se retourna lentement vers elle.

— Ah l voilà qui va bien, dit-il ; si maintenant les soldats tremblent comme des femmes, il faudra habiller les femmes en soldats; il est vrai que tu es bien jeune, ajouta-t-il en lui prenant les deux mains et en la regardant en face ; mais tu t'y habitueras.

— Oh! jamais ! jamais I s'écria Blanche sans songer combien il était dangereux pour elle de manifester ses sentiments devant un semblable témoin. Jamais je ne m'habituerai à de telles horreurs.

— Enfant, reprit Delmar en lui lâchant les mains, croistu que l'on puisse régénérer une nation sans lui tirer du sang, réprimer les factions sans dresser d'échafauds ? Astu jamais vu une révolution passer sur un peuple le niveau de l'égalité sans abattre quelques têtes? Malheur alors, malheur aux grands, car la baguette de Tarquin les a désignés l

Il se tut un instant, puis continua : .

— D'ailleurs, qu'est-ce que la mort? Un sommeil sanâ

BLANCHE DE BEAULIEU i27

songe, sans réveiU Qu'est-ce que le sang ? Une liqueur rouge, à peu près semblable à celle que contient cette bouteille, et qui ne produit d'effet sur notre esprit que par l'idée qu'on y attache. Sombreuil en a bu. Eh bien, tu te tais? Voyons, n'as-tu pas à la bouche quelque argument philanthropique? A ta place, un girondin ne resterait pas court.

Blanche était donc forcée de continuer cette conversation.

— Oh ! dit-elle en tremblant, êtes- vous bien sûr que Dieu vous ait donné le droit de frapper ainsi ?

— Dieu ne frappe-t-il pas, lui ?

— Oui, mais il voit au delà de la vie, tandis que l'homme, quand il tue, ne sait ni ce qu'il donne ni ce qu'il ôte.

— Soit ; eh bien, l'âme est immortelle ou elle ne l'est pas ; si le corps n'est que matière, est-ce un crime de rendre un peu plus tôt à la matière ce que Dieu lui avait

. emprunté ? Si une âme l'habite, et que cette âme soit immortelle, je ne puis la tuer : le corps n'est qu'un vêtement que Je lui ôte, ou plutôt une prison d'où je la tire. Maintenant, écoute un conseil, car je veux bien t'en donner un : garde tes réflexions pliilosophiques et tes arguments de collège pour défendre ta propre vie, si jamais tu tombes entre les mains de Charette ou de Bernard de Marigny, car ils ne te feraient pas plus grâce que je ne l'ai faite à leurs soldats. Quant à moi, tu te repentirais peut-être de les répéter une seconde fois en ma présence : souviens-t'en.

SOUVENIRS d'ADTONT

11 sortit.

Il y eut un moment de silence. Marceau posa ses pîsto^ lets, qu'il avait armés pendant cette conversation.

— Oh! dit-il en le suivant du doigt, jamais homme, sans s'en douter, n'a touché la mort de si près que tu viens de le faire ! — Blanche, savez-vous que, si un geste, un mot, lui étaient échappés qui prouvassent qu'il vous reconnaissait, savez-vous que je lui brûlais la cervelle?

Elle n'écoutait pas. Une seule idée la possédait : c'esl que cet homme était chargé de poursuivre les débris de l'armée que commandait le marquis de Beaulieu.

— Oh! mon Dieu! disait-elle en cachant sa tête dans ses mains, oh ! mon Dieu ! quand je pense que mon père peut tomber entre les mains de ce tigre ; que, s'il eût été fait prisonnier cette nuit, il était possible que là, devant... C'est exécrable, c'est atroce ! n'est-il donc plus de pitié dans ce monde? Oh! pardon, pardon, dit-elle à Marceau; qui plus que moi doit savoir le contraire? Mon Dieu! mon Dieu !...

Dans ce moment, le domestique entra et annonça que les chevaux étaient prêts.

— Partons, au nom du ciel, partons ! il y a du sang dans l'air qu'on respire ici*

— Partons, répondit Marceau.

fcli tous trois descendirent à linsianî»

Marceau trouva à la porte un détachement de trente hommes que le général en chef avaitfait monter à cheval pour l'escorter jusqu'à Nantes. Dumas les accompagna quelque temps ; mais, à une lieue de Chollet, son ami insista fortement pour qu'il retournât ; de plus loin, il eût été dangereux de revenir seul. Il prit donc congé d'eux, mit son cheval au galop et disparut bientôt à l'angle d'un chemin.

Puis Marceau désirait se trouver seul avec la jeune Vendéenne. Elle avait l'histoire de sa vie à lui raconter, et il lui semblait que cette vie devait être pleine d'intérêt. Il rapprocha son cheval de celui de Blanche.

— Eh bien, lui dit-il, maintenant que nous sommes tranquilles et que nous avons une longue route à faire, causons, causons de vous ; je sais qui vous êtes, mais voilà tout. Comment vous trouviez-vous dans ce rassemblement? D'où vous vient cette habitude de porter des habits d'homme? Parlez : nous autres soldats, nous sommes habitués à entendre des paroles brèves et dures. Parlez-moi longtemps de vous, de votre enfance, je vous en prie.

Marceau, sans savoir pourquoi, ne pouvait s'habituer à employer, en parlant à Blanche, le langage répubUcain de l'époque.

Blanctie alors lui raconta sa vie; comment, jeune, sa mère était morte et l'avait laissée tout enfant aux mains du marquis de Beaulieu ; comment son éducation , donnée par un homme, Tavait familiarisée avec des exercices qui, lorsque éclata l'insurrection de la Vendée, lui étaient devenus si utiles et lui avaient permis de suivre son père. Elle lui déroula tous les événements de cette guerre, depuis l'émeute de Saint-Florent jusqu'au combat où Marceau lui avaitsauvéla vie.EUe parla longtemps, comme il le lui avait demandé, car elle voyait qu'on i'écoutait avec bonheur. Au moment où elle achevait son récit, on aperçut à l'horizon Nantes , dont les lumières tremblaient dans la brume. La petite troupe traversa la Loire, et, quelques instants après, Marceau était dans les bras de sa mère.

Après les premiers embrassements, il présenta à sa famille sa jeune compagne de voyage : quelques mots suffirent pour intéresser vivement sa mère et ses sœurs. A peine Blanche eut-elle manifesté le désir de reprendre les habits de son sexe, que les deux jeunes filles l'entraînèrent à l'envi, et se disputèrent le plaisir de lui servir de femme de chambre.

Cette conduite, si simple qu'elle paraisse au premier abord, acquérait cependant un grand prix par les circonstances du moment. Nantes se débattait sous le proconsulat de Carrier.

C'est un étrange spectacle pour l'esprit et les yeux, que celui d'une ville entière toute saignante des morsures d'un seul homme. On se demande d'où vient cette force que

prend une volonté sur quatre-vingt mille individus qu'elle domine, et comment, quand un seul dit : « Je veux !» tous ne se lèvent point pour dire : « C'est bien!... mais nous ne voulons pas, nous! » C'est qu'il y a habitude de servilité dans l'âme des masses, que les individus seuls ont parfois d'ardents désirs d'être libres. C'est que le peuple, comme le dit Shakspeare, ne connaît d'autre moyen de récompenser l'assassin de César qu'en le faisant César. Voilà pourquoi il y a des tyrans de liberté, comme il y a des tyrans de monarchie.

Donc, le sang coulait à Nantes par les rues, et Carrier, qui était à Robespierre ce qu'est l'hyène au tigre et le chacal au lion, se gorgeait du plus pur de ce sang, en attendant qu'il le rendit mêlé au sien.

C'étaient des moyens tout nouveaux de massacre : la guillotine s'ébrèche si vite 1 II imagina les noyades, dont le nom est devenu inséparable de son nom ; des bateaux furent confectionnés exprès dans le port, on savait dans quel but, on venait les voir sur le chantier; c'était chose curieuse et nouvelle que ces soupapes de vingt pieds qui s'ouvraient pour précipiter à fond d'eau les malheureux voués à ce supphce ; et, le jour fatal de leur essai, il y eut presque autant de peuple sur la rive que lorsqu'on îance un vaisseau avec un bouquet à son grand mât et des pavillons à toutes ses vergues.

Oh ! troJs fois malheur aux hommes qui, comme Carrier, ont appliqué leur imagination à inventer des variantes à la mort; car tout moyen de détruire Thomme est facile à l'homme! Malheur à ceux qui, sans théorie, ont fait des

meurtres inutiles! Ils sont cause que nos mères tremblenl en prononçant les mots révolution et république, inséparables pour elles des mots massacre et destruction; et nos mères nous font hommes, et, à quinze ans, œquel d'entre nous, en sortant des mains de sa mère, ne frémissait pas aussi aux mots révolution et république? lequel de nous n'a pas eu toute son éducation politique à refaire avant d*oser envisager froidement ce chiffre qu'il avait regardé longtemps comme fatal, — 93? auquel de nous n'a-t-il pas fallu toute sa force d'homme de vingt-cinq ans pour envisager en face les trois colosses de notre révolution, Mirabeau, Danton, Robespierre? Mais, enfin, nous nous sommes habitués à leur vue, nous avons étudié le terrain sur lequel ils marchaient, le principe qui les faisait agir, et involontairement nous nous sommes rappelé ces terribles paroles d'une autre époque : Chacun à'eux n'est tombé que parce qu'il a voulu enrayer la charrette du bourreau, qui avait encore de la besogne à faire ; ce ne sont point eux qui ont dépassé la Révolution; c'est la Révolution qui les a dépassés.

Ne nous plaignons pas cependant, les réhabilitations modernes se font vite, car maintenant le peuple écrit l'histoire du peuple. Il n'en était pas ainsi du temps de MM. les historiographes de la couronne ; n*ai-je pas entendu dire, tout enfant, que Louis XI était un mauvais roi, et Louis XIV un grand prince?

Revenons à Marceau et à toute une famille que son nom protégeait contre Carrier même. C'était une réputation de républicanisme si pure que celle du jeune général, qu'un

fiotîpçon n'eût pas osé atteindre sa mère ni ses sœurs. Voilà pourqHoi l'une d'elles, jeune fille de seize ans, comme étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, aimait et était aimée, et la mère de Marceau, craintive comme une mère, voyant un second protecteur dans un époux, pressait, autant qu'elle le pouvait, un mariage qui était sur le point de s'accomplir, lorsque Marceau et la jeune Vendéenne arrivèrent à Nantes. Le retour du général en un tel moment fut une double joie.

Blanche fut remise aux deux jeunes filles, qui devinrent ses amies eu l'embrassant ; car il y a un âge où chaque jeune fille croit trouver une amie éternelle dans l'amie qu'elle connaît depuis une heure. Elles sortirent ensemble ; une chose presque aussi importante qu'un mariage les occupait : une toilette de femme ; Blanche ne devait pas conserver plus longtemps ses habits d'homme.

Bientôt elles la ramenèrent parée de leur double toilette ; il avait fallu qu'elle mît la robe de l'une et le châle de l'autre. Folles jeunes filles! il est vrai qu'elles n'avaient à elles trois que l'âge de la mère de Marceau, qui était encore belle.

Lorsque Blanche rentra, le jeune général fit quelques pas au devant d'elle, et s'arrêta étonné. Sous son premier costume, il avait à peine remarqué sa beauté céleste et ses grâces, qu'elle avait reprise? avec ses habits de femme^ Elle avait tout fait, il est vrai, pour paraître jolie : un instant elle avait oublié, devant une glace, guerre, Vendée et carnage : c'est que l'âme la plus naïve a sa coquetterie.

434 SOUVENIRS d'aNTONî

lorsqu'elle commence à aimer, et qu'elle veut plaire à €elui qu'elle aime.

Marceau voulut parler et ne put prononcer une parole. Blanche sourit et lui tendit la main, toute joyeuse, car elle vit qu'elle lui avait paru aussi belle qu'elle désirait le paraître.

Le soir, le jeune fiancé de la sœur de Marceau vint, et, comme tout amour est égoïste, depuis l'amour-propre Jusqu'à l'amour maternel, il y eut une maison dans la ville de Nantes, une seule peut-être, où tout fut bonheur €t joie, quand autour d'elle tout était larmes et douleurs. Ohl comme Blanche et Marceau se laissaient vivre de leur nouvelle vie ! comme l'autre leur semblait loin derrière eux! C'était presque un rêve. Seulement, de temps en temps, le cœur de Blanche se serrait, et df^ larmes iaillissaient de ses yeux : c'est que tout à coup eiie pensait à son père. Marceau la rassurait; puis, pour la distraire, il lui racontait ses premières campagnes ; comment le collégien était devenu soldat à quinze ans, officier à dixsept, colonel à dix-neuf, général à vingt et un. Blanche les lui faisait répéter souvent ; car, dans tout ce qu'il disait, il n'y avait pas un mot d'un autre amour.

Et cependant Marceau avait aimé, aimé de toutes les puissanfss de son âme, il le croyait, du moins. Puis bientôt ii Civait été trompé, trahi : le mépris, à grand'peine, s'était fait place dans un cœur si jeune, qu'il n'y avait que passions. Le sang qui brûlait ses veines s'était refroidi lentement, une froideur mélancolique avaii: remplacé l'exaltation; Marceau, enfin, avant de connaître Blanche,

n'était plus qu'un malade privé, par l'absence subite de la fièvre, de l'énergie et de la force qu'il ne devait qu'à sa seule présence.

Eh bien, tous ces songes de bonheur, tous ces éléments d'une vie nouvelle, tous ces prestiges de la jeunesse, que Marceau croyait à jamais perdus pour lui , renaissaient dans un lointain encore vague, mais que cependant il pouvait atteindre un jour : lui-même s'étonnait que le sourire revint quelquefois, et sans sujet, passer sur ses lèvres; il respirait à pleine poitrine, et ne ressentait plus rien de cette difficulté de vivre qui, la veille encore, absorbait ses forces et lui faisait désirer une mort prochaine comme la seule barrière que ne puisse dépasser la douleur.

Blanche, de son côté, entraînée d'abord vers Marceau par un sentiment naturel de reconnaissance, attribuait à. ce sentiment les diverses émotions qui l'agitaient. N'étaitil pas tout simple qu'elle désirât constamment la présence de l'homme qui lui avait sauvé la vie? Les paroles qui s'échappaient des lèvres de son libérateur pouvaient-elles lui être indifférentes? Sa physionomie, empreinte d'une mélancolie si profonde, ne devait-elle pas éveiller la pitié? Et, lorsqu'elle le voyait soupirer en la regardant, n'étaitelle pas toujours prête à dire : « Que puis-je faire pour vous, ami, pour vous qui avez tant fait pour moi?»

C'est agités de ces divers sentiments, qui, chaque jour, acquéraient une force nouvelle, que Blanche et Marceau passèrent les premiers temps de leur séjour à Nantes; enfin l'époque fixée pour le mariage de la sœur du jeune général arriva.

i36 SOUVENIRS d'ANTONY

Parmi les bijoux qu'il avait fait venir pour elle, Marceau choisit une parure brillante et précieuse qu'il offrit à Blanche. Blanche la regarda d'abord avec sa coquetterie déjeune fille, puis bientôt elle referma l'écrin.

— Les bijoux conviennent-ils à ma situation? dit-elle tristemeut. Des bijoux à moi ! tandis que peut-être mon père fuit de métairie en métairie, en mendiant un morceau de pain pour sa vie, une grange pour son asile ; tandis que, proscrite moi-même... Non, que ma simplicité me cache à tous les yeux ; songez que je puis être reconnue.

Marceau la pressa vainement; elle ne consentit à accepter qu'une rose rouge artificielle qui se trouvait parmi les parures.

Les églises étaient fermées ; ce fut donc à l'hôtel de ville que se sanctionna le mariage. La cérémonie fut courte et triste : les jeunes filles regrettaient le chœur orné de cierges et de fleurs, le dais suspendu sur la tête des jeunes époux , sous lequel s'échangent les rires de ceux qui le soutiennent, et la bénédiction du prêtre qui dit: « Allez, enfants, et soyez heureux I »

A la porte de l'hôtel de ville, une députation de mariniers attendait les mariés. Le grade de Marceau attirait à sa sœur cet hommage ; un de ces hommes, dont la figure ne lui paraissait pas inconnue, avait deux bouquets: il donna l'un à ifépouse; puis, s'avançant vers Blanche, qui le regardait fixement, il lui présenta l'autre.

— Tinguy, où est mon père? dit Blanche en pâlissant.

— A Saint-FJorent, répondit le marinier .Prenez ce

bouquet; il y a dedans une lettre. Vivent le ro\ et la bonne cause, mademoiselle Blanche!

Blanche voulut l'arrêter, lui parler, l'interroger; il avait disparu. Marceau reconnut le guide, et, malgré lui, il admirait le dévouement, l'adresse et l'audace de ce paysan.

Blanche lut la lettre avec anxiété. Les Vendéens éprouvaient défaites sur défaites ; toute une population émigrait, reculant devant l'incendie et la famine. Le reste de la lettre était consacré à des remercîments à Marceau. Le marquis avait tout appris par la surveillance de Tinguy. Blanche était triste; cette lettre l'avait rejetée au milieu des horreurs de la guerre ; elle s'appuyait sur le bras de Marceau plus que d'tiabitude, elle lui parlait de plus près et d'une voix plus douce. Marceau l'aurait voulue plus triste encore; car plus la tristesse est profonde, plus il y a d'abandon ; et, je l'ai déjà dit, il y a bien de l'égoïsme dans l'amour.

Pendant la cérémonie, un étranger qui avait, disait-il, des choses de la dernière importance à communiquer à Marceau, avait été introduit dans le salon. En y entrant, Marceau, la tête penchée vers Blanche, qui lui donnait le bras, ne l'aperçut point d'abord; mais tout à coup il sentit ce bras tressaillir, il leva la tête : Blanche et lui étaient en face de Delmar.

Le représe?Hant du peuple s'approcha lentement, les yeux fixés sur Blanche, le rire sur les lèvres; Marceau, la sueur sur le front, le regardait s'avancer comme don Juaa regarde la statue du commandeur.

— Citoyenne, tu as un frère î

Blanche balbutia et fut près de se jeter dans les bras de Marceau. Delmar continua :

— Si ma mémoire et ta ressemblance ne me trompem point, nous avons déjeuné ensemble à Cholet. Comment se fait-il que, depuis cette époque, je ne l'aie pas revu dans les rangs de l'armée républicaine?

Blanche sentait ses forces près de l'abandonner : l'œil perçant de Delmar suivait les progrès de son trouble, et elle allait tomber sous ce regard , lorsqu'il se détourna d'elle et se fixa sur Marceau.

Alors ce fut Delmar qui tressaillît à son tour. Le jeune général avait la main sur la garde de son épée, qu'il serrait convulsivement, La figure du représentant du peuple reprit aussitôt son expression habituelle ; il parut avoir totalement oublié ce qu'il venait de dire, et, prenant Marceau par le bras, il l'entraîna dans l'embrasure de la fenêtre, l'entretint quelques instants de la situation actuelle de la Vendée et lui apprit qu'il était venu à Nantes pour se concerter avec Carrier sur les nouvelles mesures de rigueur qu'il était urgent de prendre à l'égard des révoltés. Il annonça que le général Dumas était rappelé à Paris; et, le quittant bientôt, il passa avec un salut et un sourire devant le fauteuil où Blanche était tombée en quittant le bras de Marceau, et où elle était restée froide et pâle.

Deux heures après, Marceau reçut l'ordre de partir sans délai pour rejoindre l'armée de l'Ouest, et y reprendre le commandement de sa brigade.

Cet ordre subit et imprévu l'étonna: il crut y voir quel*

que rapport avec la scène qui s'était passée un instant auparavant : sa permission n'expirait que dans quinze jours. Il courut chez Delmar pour obtenir de lui quelques explications; Delmar était reparti aussitôt après son entrevue avec Carrier. ,

Il fallait obéir; balancer, c'était se perdre. A cette époque, les généraux étaient soumis au pouvoir des représentants du peuple envoyés par la Convention, et, si quelques revers furent causés par leur impéritie, plus d'une victoire aussi fut due à l'aUernative constante où se trouvaient les chefs de vaincre ou de porter leur tête sur l'échafaud.

Marceau était près de Blanche lorsqu'il reçut cet ordre. Tout étourdi d'un coup aussi inattendu, il n'avait pas le courage de lui annoncer un départ qui la laissait seule et sans défense au milieu d'une ville arrosée chaque jour du sang de ses compatriotes. Elle s'aperçut de son trouble, et, son inquiétude surmontant sa timidité, elle s'approcha de lui avec le regard inquiet d'une femme aimée, qui sait qu'elle a le droit d'interroger, et qui interroge. Marceau lui présenta Tordre qu'il venait de recevoir. Blanche y eut à peine jeté les yeux, qu'elle comprit à quel danger le défaut d'obéissance exposait son protecteur; son cœur se brisait, et cependant elle trouva la force de l'engager à partir sans retard. Les femmes pos-sèdent mieux que les hommes cette espèce de couragey parce que, chez elles, il tient d'un côté à la pudeur. Marceau la regarda tristement :

— Et vous aussi, Blanche, dit-il, vous ordonnez que Je

m'éloigne? Au fait, dit-il en se levant, et comme sa parlant à lui-même, qui pouvait me faire croire le contraire? Insensé que j'étais ! Lorsque je songeais à ce départ, j'avais quelquefois pensé qu'il lui coûterait des regrets et des pleurs.

Il marchait à grands pas.

— Insensé! des regrets, des pleurs l Comme si je ne lui étais pas indifférent !

En se retournant, il se trouva en face de Blanche : deux larmes roulaient sur les joues de la jeune fille muette, dont les soupirs saccadés soulevaient la poitrine. A son tour, Marceau sentit des pleurs dans ses yeux.

— Oh! pardonnez -moi, lui dit-il, pardonnez -moi, Blanche; mais je suis bien malheureux, et le malheur rend défiant. Près de vous toujours, ma vie semblait s'être mêlée à la vôtre; comment séparer vos heures de mes heures, mes jours de vos jours? J'avais tout oublié; je croyais à l'éternité ainsi. Oh! malheur, malheur! je rêvais, et je m'éveille. Blanche, ajouta-t-il, avec plus de calme, mais d'une voix plus triste, la guerre que nous faisons est cruelle et meurtrière, il est possible que nous ne nous revoyions jamais.

Il prit la main de Blanche, qui sanglotait.

— Oh ! promettez-moi, si je tombe frappé loin de vous... Blanche, j'ai toujours eu le pressentiment d'une vie courte , promettez-moi que mon souvenir se présentera quelquefois à votre pensée, mon nom à votre bouche, ne fût-ce qu'en songe ; et moi, moi, je vous promets, Blanche,

que, s'il y a entre ma vie et ma mort le temps de pro noncer un nom, un seul, ce sera le vôtre.

Blanche était suffoquée par les larmes; mais il y avait dans ses yeux mille promesses plus tendres que celles que Marceau exigeait. D'une main, elle serrait celle de Marceau, qui était à ses pieds, et, de l'autre, elle lui montrait la rose rouge, dont sa tête était parée.

— Toujours, toujours ! balbutia-t-elle.

Et elle tomba évanouie.

Les cris de Marceau attirèrent sa mère et ses sœuis. Il croyait Blanche morte ; il se roulait à ses pieds. Tout s'exagère en amour, craintes et espérances. Le soldat n'était qu'un enfant.

Blanche ouvrit les yeux, et rougit en voyant Marceau à ses pieds, et sa famille autour de lui.

— Il part, dit-elle, pour se battre contre mon père, peut-être. Oh ! épargnez mon père , si mon père tombe entre vos mains; songez que sa mort me tuerait. Que voulez-vous de plus? ajouta-t-elle en baissant la voix; je n'ai pensé à mon père qu'après avoir pensé à vous.

Puis, rappelant aussitôt son courage, elle supplia Marceau de partir : lui-même en comprenait la nécessité ; aussi ne résista-t-il pas davantage à ses prières et à celles de sa mère. Les ordres nécessaires à son départ turent donnés, et, une heure après, il avait reçu les adieux de Blanche et de sa famille,

Marceau suivait, pour quitter Blanche, la roule qu'il avait parcourue avec elle ; il avançait sans presser ni ralentir le pas de son cheval, et chaque localité lui rap-

pelait quelques mots du récit de la jeune Vendéenne; il repassait, en quelque sorte, par l'histoire qu'elle lui avait contée ; et le danger qu'elle courait, auquel il n'avait pas songé tant qu'il était près d'elle, lui paraissait bien plus grand maintenant qu'il l'avait quittée. Chaque mot de Delmar bruissait à ses oreilles : à chaque instant, il était près d'arrêter son cheval, de retourner à Nantes ; et il lui fallut toute sa raison pour ne pas céder au besoin de la revoir.

Si Marceau avait pu s'occuper d'autre chose que ce qui se passait dans sa propre pensée, il aurait aperçu, à l'extrémité du chemin, et venant vers lui, un cavalier qui, après s'être arrêté un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, avait mis son cheval au galop pour le joindre, et il eût reconnu le général Dumas aussi vite qu'il en avait été recouru 'ui-même.

Les deux amis sautèrent à bas de leurs chevaux, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Au même instant, un homme, les cheveux ruisselants de sueur, la figure ensanglantée, les habits déchirés, saute par-dessus une haie, roule plutôt qu'il ne descend , le long du talus, et vient tomber sans force et presque sans voix aux pieds des deux amis, en proférant cette seule parole ;

— Arrêtée!...

C'était Tinguy.

— Arrêtée? qui? Blanche? s'écria Marceau.

Le paysan fit un geste affirmatif ; le malheureux ne pouvait plus parler. Il avait fait cinq lieues, toujours cou-

rant à travers terres et haies, genêts et ajoncs; peut-être eût-il pu courir encore une lieue, deux lieues, pour rejoindre Marceau; mais, l'ayant rejoint, il était tombé.

Marceau le considérait la bouche béante et l'œil stupide.

— Arrêtée ! Blanche arrêtée ! répétait-il continuellement, tandis que son ami appliquait sa gourde pleine de vin aux dents serrées du paysan. Blanche arrêtée î Voilà donc dans quel but on m'éloignait. Alexandre, s'écria-t-il en prenant la main de son ami et en le forçant de se relever, Alexandre, je retourne à Nantes; il faut m'y suivre ; car ma vie, mon avenir, mon bonheur, tout est là.

Ses dents se froissaient avec violence ; tout son corps était agité d'un mouvement convulsif.

— Qu'il tremble, celui qui a osé porter la main sur Blanche ! Sais-tu que je l'aimais de toutes les forces de mon âme ; qu'il n'est plus pour moi d'existence possible sans elle, que je veux mourir ou la sauver? Ohl fou ! ohl insensé que je suis d'être parti l... Blanche arrêtée ! et où a-t-elle été conduite ?

Tinguy, à' qui cette question était adressée, commençait à revenir à lui. On voyait les veines de son front gonflées, comme si elles étaient près de crever; ses yeux étaient pleins de sang; et à peine, tant sa poitrine était oppressée et sifflante, put-il, à cette question faite pour la seconde fois*. « Où a-t-elle été conduite? » répondre:

— A la prison du Bouffays.

Ces mots étaient à peine prononcés, que les deux amis reprenaient au galop le chemin de Nantes»

144 SOUVENIRS D'ANTONT

!1 n'y avait pas un instant à perdre ; ce fut donc vers Sa maison même qu'habitait Carrier, place du Cours, que les deux amis dirigèrent leur course. Lorsqu'ils y furent arrivés, Marceau se jeta à bas de son cheval, prit machinalement ses pistolets, qui se trouvaient dans ses fontes, les cacha sous son habit, et s'élança vers l'appartement de celui qui tenait entre ses mains le destin de Blanche. Son ami le suivit plus froidement, quoique prêt cependant à le défendre s'il avait besoin de son secours, et à risquer sa vie avec autant d'insouciance que sur le champ de bataille. Mais le député de la Montagne savait trop combien il était exécré pour n'être pas défiant, et ni instances ni menaces ne purent obtenir aux généraux une entrevue.

Marceau descendit plus tranquillement que ne l'aurait pensé son ami. Depuis un instant, il paraissait avoir adopté un nouveau projet qu'il mûrissait à la hâte, et il n'y eut plus de doute qu'il s'y était arrêté, lorsqu'il pria le général Dumas de se rendre à l'instant à la poste, et de revenir l'attendre à la porte du Bouffays avec des chevaux et une voiture.

Le grade et le nom de Marceau lui ouvrirent l'entrée de cette prison ; il ordonna au geôlier de le conduire au cachot où Blanche était enfermée. Celui-ci hésita un instant : Marceau réitéra son ordre d'un ton plus impératif, et le concierge obéit en lui faisant signe de le suivre.

— Elle n'est pas seule, dit son conducteur en ouvrant la porte basse et cintrée d'un cachot dont l'obscurité fit tressaillir Marceau; mais elle ne tardera pas à être débarrassée de son compagnon, on le guillotine aujourd'hui.

A ces mots, il referma la porte sur Marceau, et l'engagea à aoréger, autant que possible, une entrevue qui pouvait le compromettre.

Encore ébloui de son passage subit du jour à la nuit, Marceau étendait ses bras comme un homme qui rêve, cherchant à prononcer le nom de Blanche, qu'il ne pouvait articuler, et ne pouvant percer de ses regards les ténèbres qui l'environnaient; il entendit un cri : la jeune fille se jeta dans ses bras; elle l'avait reconnu aussitôt : sa vue, à elle, était déjà habituée à la nuit.

Elle se jeta dans ses bras, car il y eut un instant où la terreur lui fit oublier âge et sexe : il ne s'agissait plus que de la vie ou de la mort. Elle se cramponna à lui comme un naufragé aune roche, avec des sanglots inarticulés et des étreintes convulsives.

— Ah ! ah ! vous ne m'avez donc pas abandonnée ! s'écria-t-elle enfin. Ils m'ont arrêtée, traînée ici ; dans la foule qui me suivait, j'ai aperçu Tinguy ; j'ai crié : « Marceau î Marceau I » et il a disparu. Oh l j'étais loin d'espérer de vous revoir... môme ici... Mais vous voilà... vous voilà... vous ne me quitterez plus... Vous m'emmènerez, n'est-ce pas?... vous nemt laisserez point ici.

~ Je voudrais, au prix de mon sang, vous en arracher l'instant même ; mais...

— Oh! voyez donc; tâtez ces murs ruisselants, cette

U6 SOUVENIRS D'ANTONy

paille infecte; vous qui êtes général, ne pouvez-vous..,T

— Blanche, voici ce que je puis : frapper à ceite porte, brûler la cervelle au guichetier qui l'ouvrira, vous traîner jusque dans la cour, vous faire respirer l'air, voir le ciel, et me faire tuer en vous défendant; mais, moi mort. Blanche, on vous ramènera dans ce cachot, et il n'existera plus sur la terre un seul homme qui puisse TOUS sauver,

— Mais le pouvez-vous, vous?

— Peut-être.

— Bientôt?

— Deux jours, Blanche; je vous demande deux jours. Mais répondez à votre tour, répondez à une question de laquelle dépendent votre vie et la mienne... Répondez comme vous répondriez à Dieu... Blanche, m'aimez-vous?

— Est-ce le moment et le lieu où une telle question doive être faite, et où l'on puisse y répondre? Croyezvous que ces murailles soient habituées à entendre des ^ aveux d'amour?

— Oui, c'est le moment ; car nous sommes entre la vie et la tombe, entre l'existence et l'éternité. Blanche, hâtetoi de me répondre: chaque instant nous yole un jour, chaque heure une année... Blanche, m'aimes-tu?

— Oh 1 oui, oui...

Ces mots s'échappèrent du cœur de la jeune fille, qui, oubliant qu'on ne pouvait voir sa rougeur, cacha sa tête dans les bras de Marceau.

— Eh bien, Blanche, il faut à l'instant même que tu xa'acceptes pour époux.

BLANCHE DE BEAULIEH 147

Tout le corps de la jeune fille tressaillit.

— Quel peut être votre dessein ?

— Mon dessein est de t'arracher à la mort ; nous verrons s'ils osent envoyer à l'échafaud la femme d'un général républicain.

Blanche comprit alors toute sa pensée; elle frémit du danger auquel il s'exposait pour la sauver. Son amour en prit une nouvelle force; mais, rappelant son courage :

— G*est impossible, dit-elle avec fermeté.

— Impossible? interrompit Marceau, impossible? Mais c'est folie ! et quel obstacle peut s'élever entre nous et le bonheur, puisque tu viens de m' avouer que tu m'aimes? Crois-tu donc que ce soit un jeu? Mais écoute donc, écoute, c'est ta mort ! Vois ! la mort de l'échafaud, le bourreau, la hache, la charrette !

— Oh! pitié, pitié ! c'est affreux ! Mais toi, toi, une fois que je serai ta femme, si ce titre ne me sauve pas, il te perd avec moi !...

— Voilà donc le motif qui te fait rejeter la seule voie de salut qui te reste ! Eh bien, écoute-moi, Blanche ; car, i mon toin", j'ai des aveux à te faire. En le voyant, je t'ai aimée; l'amour est devenu passion, j'en vis comme de ma vie, mon existence est la tienne, mon cdrt sera le tien; bonheur ou échafaud, je partagerai tout avec toi ^ je ne te quitte plus, nulle puissance humaine ne pourra nous séparer; ou, si je te quitte, je n'ai qu'à crier : ViveU roit ce mot me rouvre ta prison, et nous n'en sortons plus qu'ensemble. Eh bien, soit : ce sera quelque chose

{18 SOUVENIRS D'ANTOiNY

qu'une nuit dans le même cachot, le trajet dans la môme charrette, la mort sur le même échafaud.

— Ohl non, non, va-t'en; laisse-moi, au nom du ciel, laisse-moi 1

— Que je m'en aille? Prends garde à ce que tu dis et à ce que tu veux; car, si je sors d'ici sans que tu sois à moi, sans que tu m'aies donné le droit de te défendre, j'irai trouver ton père, ton père auquel tu ne songes pas, et qui pleure, et je lui dirai : « Vieillard, elle pouvait se sauver, ta fille, et elle ne l'a point voulu ; elle a voulu que tes derniers jours se passassent dans le deuil, et que son sang rejaillît jusque sur tes cheveux blancs... Pleure, pleure, vieillard, non de ce que ta fille est morte, mais de ce qu'elle ne t'aimait pas assez pour vivre. »

Marceau avait repoussé Blanche; elle était allée tom« ber à genoux à quelques pas de lui, et lui se promenait, les dents serrées, les bras sur la poitrine, avec le rire d'un fou ou d'un damné. Il entendit les sanglots de Blanche ; les larmes lui sautèrent des yeux, ses bras retombèrent sans force, et il alla rouler à ses pieds.

-— Ohî par pitié, par ce qu'il y a de plus sacré en ce monde, par la tombe de ta mère, Blanche, Bl%nche, consens à devenir ma femme : il le faut, tu le dois.

Oui, tu le dois, jeune fille, interrompit une voix

étrangère qui les fit tressaillir et relever tous deux; tu le dois, car c'est le seul moyen de conserver une vie qui commence à peine; la religion te l'ordonne, et moi, je suis prêt à bénir votre union.

Marceau, étonné, se retourna, et il reconnut le curé de

BLANCHE DE BEAULIEU Ut

Sainte-Marie de Rhé, qui faisait partie du rassemblement qu'il avait attaqué la nuit où Blanche devint sa prisonnière.

— 0 mon père, s'écria-t-il en lui saisissant la main et en l'entraînant, ô mon père, obtenez d'elle qu'elle consente à vivre.

— Blanche de Beaulieu, reprit le prêtre avec un accent solennel, au nom de ton père, que mon âge et l'amitié qui nous unissait me donne le droit de représenter, je t'adjure de céder aux instances de ce jeune homme, car ton père lui-môme, s'il était ici, ferait ce que je fais.

Blanche semblait agitée de mille sentiments contraires; enfin, elle se jeta dans les bras de Marceau :

— 0 mon ami ! lui dit-elle, je n'ai point la force de te résister plus longtemps. Marceau, je t'aime ! je t'aime et je suis ta femme.

Leurs lèvres se joignirent; Marceau était au comble de la joie; il semblait avoir tout oubhé. La voix du prêtre Tarracha bientôt à son extase.

— Hâtez- vous, enfants , disait-il ; car mes instants sont comptés ici-bas; et, si vous tardez encore, je ne pourrai plus vous bénir que du haut des cieux.

Les deux amants tressaillirent : cette voix les rappelait sur la terre !

Blanche promena autour d'elle des regards effrayés.

— 0 mon ami, dit-elle, quel moment pour unir nos destinées! quel temple pour un hymen ! Penses-tu qu'une union consacrée sous des voûtes sombres et lugubres puisse être une union durable et fortunée?

IbO SOUVENIRS D'ANTONY

Marceau tressaillit ; car lui-même était atteint d'une terreur superstitieuse. Il entraîna Blanche vers un endroit du cachot où le jour, glissant à travers les barreaux croisés d'un étroit soupirail , rendait les ténèbres moins épaisses ; et, là, tombant tous deux à genoux, ils attendirent la bénédiction du prêtre.

Celui-ci étendit les bras et prononça les paroles sacrées. Au môme instant, un bruit d'armes et de soldats se fit entendre dans le corridor; Blanche, effrayée, se jeta dans les bras de Marceau.

— Serait-ce déjà moi qu'ils viennent chercher ? s'écriat-elle. 0 mon ami, mon ami, combien en ce moment la mort serait «affreuse !

Le jeune général s'était jeté au devant de la porte, un pistolet de chaque main. Les soldats étonnés reculèrent*

— Rassurez-vous , leur dit le prêtre en se présentant; c'est moi que Ton vient chercher, c'est moi qui vais mourir.

Les soldats l'entourèrent.

— Enfants, s'écria-t-il d'une voix forte , en s'adressant aux jeunes époux ; enfants, à genoux; car, un pied dans la tombe, je vous envoie ma dernière bénédiction , et la bénédiction d'un mourant est sacrée.

Les soldats, étonnés, gardaient le silence; le prêtre avait tiré de sa poitrine un crucifix qu'il était parvenu à dérober à toutes les recherches; il retendait vers eux; prêt à mourir, c'était pour eux qu'il priait. Il y eut un instant de silence et de solennité où tout le monde crut à Dieu.

— Marchons, dit le prêtre.

Les soldats l'entourèrent ; la porte se referma, et tout d-sparut comme une vision nocturne.

Blanche se jeta dans les bras de Marceau :

— Oh ! sa tu me quittes, et qu'on vienne me chercher ainsi, si je ne t'ai pas là pour m'aider à i>cisser cette porte, oh! Marceau, te figures-tu, à l'èchafaud, moi! moi à i'échafaud, loin de toi, pleurant et t'appelant, sans que tu me répondes! Oh! ne t'en va pas, ne t'en va pas!... Je me jetterai à leurs pieds, je leur dirai que je ne suis pas coupable, qu'ils me laissent en prison avec toi toute ma vie, et que je les bénirai. Mais, si tu me quittes... Ohl neme quitte donc pas.

— Blanche, je suis sûr de te sauver, je réponds de ta vie; en moins de deux jours, je serai ici avec ta grâce, et alors ce ne sera pas toute une vie de prison et de cachot, ce sera une vie d'air et de bonheur, une vie de liberté et d'amour. La porte s'ouvrit, le geôlier parut. Blanche serra plus fortement Marceau dans ses bras: elle ne voulait pas le quitter, et cependant chaque instant était précieux ; il détacha doucement ses mains, dont la chaîne le retenait, lui promit qu'il serait de retour avant la fin de la deuxième journée.

— Aime-moi toujours, lui dit-il en s'élançant hors du cachot,

— Toujours I dit Blanche en retombant et en lui mon» pant dans ses cheveux la rose rouge qu'il lui avait donïée ; et la porte se referma comme celle de l'enfer»

Marceau trouva le général Dumas qui l'attenclaît cîies le concierge ; il demanda de l'encre et du papier.

— Que vas-t3 faire ? lui dit celui-ci effrayé de son agit tatioD.

— Écrire à Carrier, lui demander deux jours, lui dire que sa vie me répond de la vie de Blanche.

— Malheureux ! reprit son ami en lui arrachant la lettre commencée : tu menaces, et c'est toi qui es en sa puissance ; n'as-tu pas désohéi à Tordre que tu as reçu de rejoindre l'armée? Crois-tu que, te redoutant une fois, ses craintes s'arrêteraient même à chercher un prétexte plausible ? Avant une heure, tu serais arrêté ; et que pourrais-tu alors et pour elle et pour toi ? Crois-moi, que ton silence provoque son oubli ; car son oubli seul peut la sauver.

La tête de Marceau était retombée entre ses mains ; il paraissait réfléchir profondément.

— Tu as raison, s'écria-t-il en se relevant tout à coup» Et il entraîna son ami dans la rue.

Quelques personnes étaient rassemblées autour d'une chaise de poste.

— S'il faisait du brouillard ce soir, dit une voix, je ne gais pas ce qui empêcherait une vingtaine de bons gars d'entrer dans la ville et d'enlever les prisonniers ; c'est une pitié comme Nantes est gardée.

Marceau tressaillit , se retourna , reconnut Tinguy, échangea avec lui un regard d'intelligence, et s'élança dans la voiture.

— Paris ! dit-il au postillon en lui donnant de l'or.

Et les chevaux partirent avec la rapidité de l'éclair. Partout môme diligence, partout, à force d'or, Marceau obtint la promesse que des chevaux seraient préparés pour le lendemain, et que nul obstacle n'entraverait son retour.

Ce fut pendant ce voyage qu'il apprit que le général Dumas avait donné sa démission, demandant la seule faveur d'être employé comme soldat à une autre armée ; il avait, en conséquence, été mis à la disposition du comité de salut public, et se rendait à Nantes au moment où Marceau le rencontra sur la route de Clisson.

A huit heures du soir, la voiture qui renfermait les deux généraux entrait à Paris.

Marceau et son ami se quittèrent sur la place du Palaîs- Égalité.

Marceau prit à pied la rue Saint-Honoré, la descendant du côté de Saint-Roch, s'arrêta au n° 366, et demanda le citoyen Robespierre.

— Il est au théâtre de la Nation, répondit une jeune fille de seize ou dix-huit ans ; mais, si tu veux revenir dans deux heures, citoyen général, il sera rentré.

— Robespierre au théâtre de la Nation ! Ne te trompes-ta pas?...

— Non, citoyen.

— Eh bien, je vais l'y rejoindre, et, si je ne l'y trouve

paSj je reviendrai l'attendre ici. Voici mon nom : le ciloyen général Marceau.

Le Théâtre- Français venait de se séparer en deux troupes : falma, accompagné des comédiens patriotes, avait émigré à l'Odéon. C'est donc à ce théâtre que Marceau se rendit, tout étonné qu'il était d'avoir à chercher dans une salie de spectacle l'austère memhre du comité de salut public.

On jouait la Mort de César, Il entra au balcon; un jeune homme lui offrit, sur le premier banc, une place auprès de lui. Marceau l'accepta, espérant apercevoir de là l'homme qu'il cherchait.

Le spectacle n'était point commencé; une étrange fermentation régnait d^ns le public; des rires et des signes s'échangeaient et partaient, comme d'un quartier général, d'un groupe placé à l'orchestre ; ce groupe dominait la salle, un homme dominait ce groupe : c'était Danton.

A ses côtés, parlaient quand il se taisait, et se taisaient quand il parlait, Camille Desmoulins, son séide, Philippaux, Hérault de Séchelles et Lacroix, ses apôtres.

C'était la première fois que Marceau se trouvait en face de ce Mirabeau du peuple; il l'eût reconnu à sa voix forte, à ses gestes impérieux, à son front dominateur, quand môme, plusieurs fois, son nom n'eût pas été prononcé par ses amis.

Qu'on nous permette quelques mots sur l'état des différentes factions qui se partageaient la Convention : ils sont nécessaires à l'intelligence de la scène qui va suivre.

La Commune et laMontagne s'étaient réum'es pour opérer la révolution da 3i mai. Les girondins, après avoir vainement tenté de fédéraliser les provinces, étaient tombés presque sans défense au milieu môme de ceux qui les avaient élus, ^,t qui n'osèrent pas seulement leur donner asile aux jours de leur proscription. Avant le 31 mai, le pouvoir n'était nulle part; après le 31 mai, on sentit le besoin de l'unité des forces pour arriver à la promptitude de Faction; l'assemblée était l'autorité la plus étendue ; une faction s'était emparée de l'assemblée; quelques hommes commandaient à cette faction; le pouvoir se trouva naturellement entre les mains de ces hommes. Le comité de salut public, jusqu'au 31 mai, avait été composé de conventionnels neutres; l'époque de son renouvellement arriva^ et les montagnards extrêmes s'y firent place. Barrère y resta comme une représentation de l'ancien comité; mais Robespierre en fut élu membre; Saint-Just, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, soutenus par lui, comprimèrent leurs collègues Hérault de Séch elles et Robert Lindet; Saint-Just se chargea de la surveillance, Couthon d'adoucir dans leur forme les propositions trop violentes dans le fond; Billaud-Varennes et €ollot d'Herbois dirigèrent le proconsulat des départements ; Carnet s'occupa de la guerre, Cambon des finances. Prieur (de la Côte-d'Or) et Prieur (de la Marne) des travaux intérieurs et administratifs ; et Barrère, bientôt ralUé à eux, devint l'orateur journalier du parti. Quant à Robespierre, sans avoir de fonction précise, il veillait à. tout, commandant à ce corps politique, comme la tête

commande au corps matériel et en fait agir chaque membre à sa voionté.

C'était dans ce parti que la Révolution s'était incarnée; il la voulait avec toutes ses conséquences, pour que le peuple pût, un jour, jouir de tous ses résultats.

Ce parti avait à lutter contre deux autres : l'un voulait le dépasser, l'autre le retenir. Ces deux partis étaient :

Celui de la Commune, représenté par Hébert.

Celui de la Montagne, représenté par Danton.

Hébert popularisait, dans le Père Duchesne, l'obscénité du langage; l'insulte y suivait les victimes, le rire les exécutions. En peu de temps, ses progrès furent redoutables ; l'évêque de Paris et ses vicaires abjurèrent le christianisme; le culte catholique fut remplacé par celui de la Raison, les égKses furent fermées; Anacharsis Clootz devint l'apôtre de la nouvelle déesse. Le comité de salut public s'effraya de la puissance de cette faction ultrarévolutionnaire qu'on avait crue tombée avec Marat, et qui s'appuyait sur l'immortalité et l'athéisme; Robespierre se chargea seul de l'attaquer. Le 5 décembre 1793, ill'affronta à la tribune, et la Convention, qui avait forcém en applaudi aux abjurations sur la demande de la Commune, décréta, sur la demande de Robespierre, qui avait aussi sa religion à établir, que toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes étaient dé" fendues,

Danton, au nom du parti modéré de la Montagne, demandait la cassation du gouvernement révolutionnaire; le Vieux Cordelier, rédigé par Camille Desmoulins, était

Torgane du parti. Le comité de salut public, c'est-à-dire la dictature, n'avait été, selon lui, créé que pour comprimer au dedans et vaincre au dehors, et, comme il croyait avoir comprimé à l'intérieur et vaincu à la frontière, il demandait qu'on brisât un pouvoir, à son avis devenu inutile, afin que, plus tard, il ne devînt pas dangereux; la Révolution avait abattu, et il voulait rebâtir sur un terrain qui n'était pas encore déblayé.

C'étaient ces trois factions qui, au mois de mars 1794, époque à laquelle se passe notre histoire, se partageaient l'intérieur de la Convention. Robespierre accusait Hébert d'athéisme et Danton de vénalité ; puis, à son tour, il était accusé par eux d'ambition, et le mot dictateur commençait à circuler.

Voilà donc quel était l'état des choses, lorsque Marceau, comme nous l'avons dit, vit pour la première fois Danton, se faisant de l'orchestre une tribune, et jetant à ceux qui l'entouraient de puissantes paroles. On jouait la Mort de César; une espèce de mot d'ordre avait été donné aux dantonistes ; ils se trouvaient tous à cette représentation, et, sur un signal de leur chef, ils devaient faire à Robespierre une application des vers suivants :

CHii, que César soit grand, mais que Rome soit libre. Dieux! maîtresse de l'Inde, esclave aux bords duTibr*, Qu'importe que son nom commande a l'univers Et qu'on l'appelle reine alors qu'elle est aux fers ! Qu'importe a ma patrie, aux Romains que tu braves D'apprendre que César a de nouveaux esclaves* Les Persans ne sont pas nos plus tiers ennemis». Il en est de plus grands. Je n'ai pas d'autre avis.

Et voilà pourquoi Robespierre, qui avait été prévenu par Saint-Just, était ce soir au théâtre de la Nation ; car jj il comprenait quelle arme serait entre les mains de ses ■ ennemis, s'ils parvenaient à la populariser, l'accusation " qu'ils portaient contre lui.

Cependant Marceau le cherchait vainement dans cette salle ardemment éclairée, où la ligne seule des baignoires restait dans une demi-obscurité à cause de la saillie que les galeries faisaient au-dessus d'elles, et ses yeux, fatigués de cette investigation inutile, retombaient à tout moment snr le groupe de l'orchestre, dont la conversasation bruyante attirait l'attention de toute la salle.

— J'ai vu notre dictateur aujourd'hui, disait Danton. On a voulu nous réconcilier.

— Où vous êtes-vous rencontrés ?

— Chez lui; il m'a fallu monter les trois étages de l'incorruptible.

— Et que vous êtes-vous dit ?

— Que je savais toute la haine que me portait le comité, mais que je ne le redoutais pas. Il me répondit que j*avais tort, qu'il n'y avait pas de mauvaises intentions contre moi, mais qu'il fallait s'expliquer.

— S'expliquer l s'expHquer ! c'est bien avec des gens de bonne foi.

— C'est justement ce que je lui ai répondu; alors ses lèvres se sont pincées, son front s'est plissé. J'ai continué : « Certes, il faut comprimer les royalistes ; mais il faut ne frapper que des coups utiles, et ne pas confondre llnno- <:ent avec le coupable. Eh ! qui vous a dit, a repris Ro-

bespierie avec aigreur, qu'on ait fait périr un innocent — Qu'en dis-tu? pas un innocent n'a péri! » me suis-je écrié en m'adressant à Hérault de Séchelles, qui était avec moi ; et je suis sorti.

— Et Saint-Just étajt-il là î

— Oui.

— Que disait-il ?

— il passait sa main dans ses beaux cheveux noirs, et de temps en temps arrangeait le nœud de sa cravate sur celui de Robespierre.

Le voisin de Marceau, dont la tête était appuyée sur ses deux mains, tressaillit, et fît entendre cette espèce de sifflement qui passe entre les dents serrées d'un homme qui se contient; Marceau n'y prit pas autrement garde, et reporta son attention sur Danton et ses amis.

— Le muscadin ! disait Camille Desmoulins en parlant de Saint-Just, il s'estime tant, qu'il porte sa tête avec respect sur ses épaules, comme un saint-sacrement.

Le voisin de Marceau écarta ses mains ; il reconnut la figure douce et belle de Saint-Just, pâle de colère.

— Et moi, dit celui-ci en se levant de toute sa hauteur. Desmoulins, je te ferai porter la tienne comme un saint Denis l

Il se retourna, on s'écarta pour le laisser passer, et ii sortit du balcon.

— Eh 1 qui le savait si près? dit Danton en riant. Ma foi, le paquet est arrivé à son adresse.

— A propos, dit Philippaux p Danton, as-tu vu le pamphlet de Laya contre toi?

16C> SOUVENIRS D'ANTONF

"' Comment ! Laya fait des pamphlets ? Qu*il refasse VÀmi des Loi. Je serais curieux de le lire, le pamphlet s'entend,

— Le voici.

Philippaux lui présenta une brochure.

— Et il a signé, pardieu ! Mais il ne sait donc pas que,J s'il ne se sauve dans ma cave, on lui coupera le cod

— Chut I chut I voilà la toile qui se lève. Le mot chutl se prolongea dans toute la salle; uni

jeune homme qui n'était point de la conjuration conti-| nuait cependant une conversation particulière, quoique les acteurs fussent en scène. Danton éteiwîit le bras, lui toucha l'épaule du bout du doigt, et, avec une courtoisie où il y avait une légère teinte d'ironie :

— Citoyen Arnault, lui dit-il, laisse-moi écouter comme si on jouait Marins à Minturnes,

Le jeune auteur avait trop d'esprit pour ne pas écouter une prière faite en ces termes ; il se tut, et le silence le plus parfait permit d'écouter une des plus mauvaises expositions qu'il y ait eu au théâtre, celle de la Mort de César,

Cependant, malgré ce silence, il était évident qu'aucun membre de la petite conjuration que nous avons signalée n'avait oublié le motif pour lequel il était venu; des coups d'oeil s'échangeaient, des signes se croisaient et devenaient plus fréquents au fur et à mesure que l'acteur approchait du passage qui devait provoquer î'explosion. Danton disait tout bas à Camille :

— C'est à la scène III.

BLANCHE DE BEAULIEU i61

Et il répétait les vers en môme temps que Facteur, comme pour hâter son débit, lorsque vinrent ceux-ci, qui les précèdent :

César, nous attendions de ta clémence auguste Un don plus précieux, une faveur plus juste, Au-dessus des États donnés par ta bonté.

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