‹ Souvenirs d'AntonyChapitre 3 sur 4 · CÉSAR · texte numérisé non relu

CÉSAR

Qu*oses-tu demander, Cimber?

GIMBER.

La liberté!

Trois salves d'applaudissements les accueillirent, — Voilà qui va bien, dit Danton.

Et il se leva à demi.

Talma commença :

Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre...

Danton se leva tout à fait, jetant autour de lui un regard de général d'armée, qui veut s'assurer que chacun esi à son poste, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur un point de la salle : la grille d'une baignoire venait de se soulever; Robespierre y passait dans l'ombre sa tête aiguë et livide. Les yeux des deux ennemis s'étaient rencontrés, et ne pouvaient se détacher les uns des autres ; il y avait dans ceux de Robespierre toute l'ironie du triomphe, toute l'insolence de la sécurité. Pour la première fois, Danton sentit une sueur froide couler par tout son corps ; il oublia le signal qu'il devait donner : les vers passèrent sans applaudissements ni murmures; il retomba

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vaincu : la grille de la baignoire se releva, et tout fut fait. Les guillotineurs l'emportaient sur les septembriseurs ? 93 fascinait 92.

Marceau, dont l'esprit préoccupé s'occupait de tout autre chose que la tragédie, fut peut-être le seul qui vit, sans la comprendre , cette scène, qui ne dura que quelques secondes ; cependant il eut le temps de reconnaître Robespierre ; il se précipita hors du balcon, et arriva à temps pour le rencontrer dans le corridor.

11 était calme et froid comme si rien ne s'était passé ; Marceau se présenta à lui et se nomma. Robespierre lui tendit la main : Marceau, cédant à un premier mouvement, retira la sienne. Un sourire amer passa sur les lèvres de Robespierre*

— Que voulez-vous donc de moi? lui dit-il.

— Une entrevue de quelques minutes.

— Ici, ou chez moi?

— Chez toi.

— Viens alors.

Et ces deux hommes, agités d'émotions si différentes^ marchaient à côté l'un de l'autre : Robespierre, indifférent et calme ; Marceau, curieux et agité.

C'était donc là l'homme qui tenait entre ses mains le sort de Blanche, l'homme dont il avait tant ent endu parler, dont l'incorruptibilité seule était évidente, mais dont !a popularité devait paraître un problème. En effet, il n'avait, pour la conquérir, employé aucun des moyens qui avaient été mis en œuvre par ses prédécesseurs. Il n'afait ni l'éloquence entraînante de Mirabeau, ni la fer-

meté paternelle de Bailly, ni la fougue sublime de Danton, ni l'ordurière faconde d'Hébert; s'il travaillait pour le peuple, c'était sourdement et sans en rendre compte au peuple. Au milieu du nivellement général du langage et du costume, il avait conservé son langage poli et son costume élégant * ; enfin, autant les autres prenaient de peine pour se confondre dans la foule, autant, lui, semblait en prendre pour se maintenir au-dessus d'elle ; et l'on comprenait, à la première vue, que cet homme singulier ne pouvait être pour la multitude qu'une idole ou une victime : il fut l'une et Tautre.

Ils arrivèrent : un escalier étroit les conduisit à une chambre située au troisième étage; Robespierre l'ouvrit : un buste de Rousseau, une table sur laquelle étaient ouverts le Contrat social et VÉmile, une commode et quelques chaises, formaient tous les meubles de cet appartement. Seulement, la propreté la plus grande régnait partout,

Robespierre vit l'effet que produisait cette vue sur Marceau.

— Voici le palais de César, lui dit-il en souriant; qu'avez-vous à demander au dictateur?

— La grâce de ma femme, condamnée par Carrier» /

* La mise hal)itue)le de Robespierre est si connue, qu'elle est devenue presque proverbiale. Le 20 prairial, jour de la fête de l'Être suprême, dont il était le pontife, il était vêtu d'un habit î)leu barbeau, d'un gilet de mousseline brodé, posé sur un transparent rooe ; une culotte de satin noir, des bas de soie blancs et des souliers k boucles complétaient ce costume. Ce fut avec le même bibït qu'on le porta à l'échafauds

— Ta femme, condamnée par Carrier ! la femme de Marceau le républicain des jours antiques I le soldat de Sparte! Que fait-il donc à Nantes?

— Des atrocités.

Marceau lui traça alors le tableau que nous avons mis sous les yeux du lecteur. Robespierre, pendant ce récit, se tourmentait sur sa chaise sans l'interrompre ; cependant Marceau se tut.

— Voilà donc comme je serai toujours compris, dit Robespierre d'une voix enrouée, car l'émotion intérieure qu'il venait d'éprouver avait suffi pour opérer ce changement dans sa voix, partout où mes yeux ne sont pas pour voir, et ma main pour arrêter un carnage inutile !... Il y a bien cependant assez du sang qu'il est indispensable de répandre, et nous ne sommes pas au bout.

— Eh bien donc, Robespierre, la grâce de ma femme ï Robespierre prit une feuille de papier blanc.

— Son nom de fille ?

— Pourquoi ?

— Il m'est nécessaire pour constater l'identité.

— Blanche de Beaulieu.

Robespierre laissa tomber la plume qu'il tenait.

— La fille du marquis de Beaulieu, le chef des brigands ?

— Blanche de Beaulieu, la fille du marquis de Beaulieu.

— Et comment se fait-il qu'elle soit ta femme ? Marceau lui raconta tout.

— Jeune fou ! jeune insensé I lui dit-il; devais-tu.e.î

BLANCHE DE BEAULIEC 465

Marceau l'interrompit.

— Je ne te demande ni injures ni conseils; je te demande sa grâce ; veux-tu me la donner?

-- Marceau, les liens de famille, l'influence de Tamour, ne t'entraîneront jamais à trahir la République?

— Jamais.

— Si tu te trouvais, les armes à la main, en face du marquis de Beaulieu ?

— Je le combattrais, comme je l'ai déjà fait.

— El s'il tombait entre tes mains ?

Marceau réfléchit un instant.

— Je te l'enverrais, et toi-même serais son juge.

— Tu me jures cela ?

— Sur l'honneur.

Robespierre reprit la plume.

— Marceau, lui dit-il, tu as eu le bonheur de te conserver pur à tous les yeux : depuis longtemps, je te connais; depuis longtemps, je désirais te voir.

p S'apercevant de l'impatience de Marceau, il écrivit les trois premières lettres de son nom, puis s'arrêta.

— Écoute : à mon tour, dit-il en le regardant fixement, je te demande cinq minutes; je te donne une existence tout entière pour cinq minutes : c'est bien payé.

Marceau fit signe qu'il écoutait. Robespierre continua:

— On m'a calomnié près de toi, Marceau ; et cependant tu es un de ces hommes rares desquels je désire être connu ; car que m'importe le jugement de ceux que je n'estime pas? Écoute donc: trois assemblées ont tour à tour agité les deslins de la France, se sont résumées dans

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un homme, et ont accompli la mission dont le siàcle lei avait chargées :1a Constituante, représentée par Mirabeau,! a ébranlé le trône; la Législative, incarnée en Danton, l'a abattu. L'œuvre de la Convention est immense, car il faut qu'elle achève d'abattre, et qu'elle commence à rebâtir. J'ai là une haute pensée : c'est de devenir le type de cette époque, comme Mirabeau et Danton ont été les types de la leur; il y aura dans l'histoire du peuple français trois hommes représentés par trois chiffres: 91, 92, 93. Si l'Être suprême me donne le temps d'achever mon œuvre, mon nom sera au-dessus de tous les noms ; j'aurai fait plus que Lycurgue chez les Grecs, que Numa à Rome, que Washington en Amérique; car chacun d'eux , n'avait qu'un peuple naissant à pacifier, et moi, j'ai une " société vieillie qu'il faut que je régénère. Si je tombe, mon Dieu ! épargnez-moi un blasphème contre vous à ma | dernière heure... si je tombe avant le temps voulu, mon j nom, qui n'aura accompli que la moitié de ce qu'il avait ; à faire, conservera la tache sanglante que l'autre partie eût effacée: la Révolution tombera avec lui, et tous deux seront calomniés... Voilà ce que j'avais à te dire, Marceau; car je veux, en tout cas qu'il y ait quelques hommes qui gardent vivant et pur mon nom dans leur cœur, comme ia flamme de la lampe dans le tabernacle, et tu es un de ces hommes.

Il acheva d'écrire son nom.

— Maintenant, voici la grâce de ta femme... Tu peux partir sans même me donner la main.

Marceau la lui prit et la serra avec force ; il voulut

parler, mais il y avait trop de larmes dans sa voix pour qu'il pût articuler une parole, et ce fut Robespierre qui lui dit le premier :

— Allons, il faut partir, il n'y a pas un instante perdre; au revoir 1

Marceau s'élança sur l'escalier; le général Dumas montait comme il descendait.

— J'ai sa grâce! s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, j'ai sa grâce. Blanche est sauvée...

— Félicite-moi à mon tour, lui répondit son ami : je viens d'être nommé général en chef de l'armée des Alpes, et je viens en remercier Robespierre.

Ils s'embrassèrent. Marceau se jeta dans la rue, courut vers la place du Palais-Égalité, où sa voiture l'attendait, prête à repartir avec la même vitesse qui l'avait amené.

De quel poids son cœur était soulagé! que de bonheur l'attendait! que de félicités après tant de douleurs! Son imagination plongeait dans l'avenir : il voyait le moment où, du seuil du cachot, il crierait à sa femme : « Blanche! tu es libre paï* moi ; viens. Blanche, et que ton amour et tes baisers acquittent la dette de la vie. »

De temps en temps, cependant, une inquiétude vague traverse son esprit, un tressaillement subit frappe son cœur ; alors il excite les postillons, promet de l'or, îe prodigue, en promet encore : les roues brûlent le pavé; les chevaux dévorent le chemin, et cependant à peine s'il trouve qu'ils avancent ! Partout des relais sont préparés, point de retard; tout semble partager l'agitation qui le tourmente. En quelques heures, il a laissé derrière lui

Versailles; Chartres, le Mans, la Flèche l il aperço gers; tout à coup il éprouve un choc terrible, épo table : la voiture renversée se brise; il se relève meunn, sanglant, sépare d'un coup de sabre les traits qui atta client l'un des chevaux, s'élance rapidement sur lui, gagne la première poste, y prend un cheval de course, et continue sa route avec plus de rapidité encore.

Enfin, il a traversé Angers, il aperçoit Ingrande, atteint Varades, dépasse Ancenis; son cheval ruisselle d'écume et de sang. Il découvre Saint-Donatien, puis Nantes; Nantes ! qui renferme son âme, sa vie, son avenir I Quelques instants encore, il sera dans la ville ; il en atteint les portes : son cheval s'abat devant la prison du Bouffais ; il est arrivé, qu'importe 1

— Blanche 1 Blanche I

— Deux charrettes viennent de sortir de la prison, répond le guichetier; elle est sur ia première...

— Malédiclioii 1

Et Marceau s'élance à pied, aumîiieu du peuple qui se presse, qui court vers la grande place. Il rejoint la dernière des deux charrettes ; un des condamnés le reconnaît»

— Généial, sauvez-la... Je ne l'ai pas pu, moi, et j'ai été pris... Vivent le roi et la bonne cause 1

C'était Tinguy»

— Oui, oui!...

Et Marceau s'ouvre un chemin; la foule le heurte, le presse, mais l'entraîne ; il arrive sur la grande place avec

elle ; il est en face de l'échafaud, il agite son papier en criant :

— Grâce I grâce î

En ce moment, le bourreau saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d'une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle ; la foule, épouvantée, se détournait avec effroi, car elle croyait lui voir vomir des flots de sang!... Tout à coup, au milieu de cette foule muette, nn cri de rage, dans lequel semblent s'être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître, entre les dents de cette tête, la rose rouge q^u'il avait donnée à la jeune Vendéenne.

Pavais dit que je n'y étais pour personne: un de mes amis força la consigne.

Mon domestique m'annonça M. Antony R... J'aperçus, derrière la livrée de Joseph, le coin d'une redingote noire; il était probable que le porteur de la redingote avait, de son côté, vu un pan de ma robe de cnambre; impossible de me celer :

— Très-bien! qu'il entre, dis-je tout haut. — Qu'il aille au diable I dis-je tout bas.

Lorsqu'on travaille , il n'y a que la femme qu'on aime qui puisse impunément vous déranger; car elle est toujours pour quelque chose au fond de ce que l'on fait.

J'allais donc à lui avec ce visage à demi maussade d'un auteur interrompu dans un de ces moments où il craint le plus de l'être, lorsque je le vis si pâle et si défait, que les premiers mots que je lui adressai lurent ceux-ci :

— Qu'avez-vous? que vous est-il arrivél

— Oh! laissez-moi respirer, dit-il; je vais vous conter cela; d'ailleurs, c'est peut-être un rêve, ou peut-être suis-je fou.

11 se jeta sur un fauteuil et laissa tomber sa tête entre ses deux mains.

Je le regardai avec étonnement: ses cheveux étalent mouillés par la pluie ; ses bottes, ses genoux et le bas de son pantalon étaient couverts de boue. J'allai à la fenêtre; je vis, à la porte, s on domestique etson cabriolet : je n'y comprenais rien.

Il vit ma surprise.

— J'ai été au cimetière du Père-Lachaise^ dit-il.

— A dix heures du matin?

— J'y étais à sept... Maudit bal masqué 1

Je ne devinais pas ce qu'un bal masqué et le Père-Lachaise avaient à faire ensemble. Je pris mon parti, et, tournant le dos à la cheminée, je me mis à rouler un cigaritto entre mes doigts avec le flegme et la patience d'un Espagnol.

Lorsqu'il fut arrivé à son point de perfection, je le tendis à Antony, que je savais très-sensible, ordinairement, à ce genre d'attention.

11 me fit un signe de remercîment, mais il repoussa ma main.

Je me baissai afin d'allumer le cigaritto pour mon propre compte : Antony m'arrêta.

— Alexandre, me dit-il, écoutez-moi, je vous en prie.

— Mais il y a un quart d'heure que vous êtes là et que vous ne me dites rien.

— Oh I c'est une aventure bien étrange I

Je me relevai, posai mon cigare sur la cheminée et me croisai les bras comme un homme résigné ; seulement, je commençais à croire comme lui qu'il pouvait bien être devenu fou.

— Vous vous rappelez le bal de l'Opéra, où je vous rencontrai? me dit-il après un instant de silence.

— Le dernier, où il y avait deux cents personnes au plus?

— Celui-là môme. Je vous quittai dans l'intention dç me rendre à celui des Variétés^ dont on m'avait parlé comme d'une curiosité au milieu de notre époque si curieuse : vous voulûtes me dissuader d y aller; une fatalité m'y poussait. Oh ! pourquoi n'avez-vous pas vu cela, vous, vous qui avez des mœurs à retracer ? Pourquoi HofiFman ou Callot n'étaient-ils pas là pour peindre le tableau à la fois fantastisque et burlesque qui se déroula sous mes yeux ? Je venais de quitter l'Opéra vide et triste ; je trouvai une salle pleine ei joyeuse : corridors, loges, parterre, tout était encombré. Je fis le tour de la salle : vingt masques m'appelèrent par mon nom et me dirent le leur. C'étaient des sommités aristocratiques ou financières sous d'ignobles déguisements de pierrots, de postillons, de paillasses ou de poissardes. C'étaient tous Jeunes gens de nom, de cœur, de mérite; et, là, oubliant famille, arts, politique rebâtissant une soirée de la Régence au milieu de notre époque grave et sévère. On me l'avait dit, et cependant je ne l'avais pas cru î... Je remontai quelques marches, et, m'appuyant sur une co-

Ion ne, à demi caché par elle, je fixai les yeux sur ce flot de créatures humaines qui se mouvait au-dessous de moi. Ces dominos de toutes les couleurs, ces costumes bigarrés, ces grotesques déguisements, formaient un spectacle qui ne ressemblait à rien d'humain. La musique se mit à jouer. Oh! ce fut alors!».. Ces étranges ciéatures s'agitèrent au scn de cet orchestre dont l'harmonie n'arrivait à moi qu'au milieu des cris, des rires, des huées; elles s'accrochèrent les unes aux autres par les mains, par les bras, par le cou; un long cercle se forma, commençant par un mouvement circulaire; danseurs et danseuses frappant du pied, faisant jaillir avec bruit une poussière dont la lumière blafarde des lustres rendait les atom.es visibles; tournant dans leur vitesse croissante avec des postures bizarres, des gestes obscènes, des cris pleins de débauche ; tournant toujours plus vite, renversés comme des hommes ivres, hurlant comme des femmes perdues, avec plus de délire que de joie, avec plus de rage que de plaisir; semblables à une chaîne de damnés qui accomplit, sous la verge des démons, une pénitence infernale. Cela se passait sous mes yeux, à mes pieds. Je sentais le vent de leur course; chacun de ceux que je connaissais me jetait, en passant, un mot à me faire rougir. Tout ce bruit, tout ce bourdonnement, toute cette confusion, toute cette musique, étaient dans ma tête comme dans la salle ! J'arrivai promptement à ne plus savoir si ce que j'avais devant les yeux était songeou réalité; j'arrivai à me demander si ce n'était pas moi qui étais insensé et eux qui étaient raisopuables ; il me prenait d'étranges tenta-

lions de me jeter au milieu de ce pand(5monium, comme Faust à travers le sabbat, et je sentais qu'alors j'aurais des cris, des gestes, des postures, des rires comme les leurs. Oh ! de là à la folie, il n'y a qu'un pas. Je fus épouvanté; je me jetai hors de la salle, poursuivi jusqu'à la porte de la rue par des hurlements qui ressemblaient à ces rugissements d'amour qui sortent de la caverne des bêtes fauves.

» Je m'étais arrêté un instant sous le portique pour me remettre ; je ne voulais pas me hasarder dans la rue avec tant de confusion encore dans l'esprit ; peut-être n'aurais-je pas retrouvé mon chemin ; peut-être me serais-je jeté sous les roues d'une voiture que je n'aurais pas vue venir. J'étais comme doit être un homme ivre qui commence à retrouver assez de raison dans son cerveau obscurci pour s'apercevoir de son état, et qui, sentant revenir la volonté, mais non pas encore le pouvoir, s'appuie, immobile, les yeux fixes et atones, contre une borne de la rue ou contre un arbre d'une promenade publique.

» En ce moment, une voiture s'arrêta devant la porte, une femme descendit de la portière ou plutôt s'en précipita.

» Elle entra sous le péristyle, tournant la tête à droite et à gauche comme une personne égarée ; elle était vêtue d'un domino noir, avait la figure couverte d'un masque de velours. Elle se présenta à la porte.

» — Votre billet? lui dit le contrôleur.

» — Mon billet? répondit-elle. Je n'en ai pas

m — Alors, prenez-en un au bureau.

476 SOUVENIRS d'ANTONT

» Le domino revint sous le péristyle, fouillant vivement dans toutes ses poches.

» — Pas d'argent! s'écria-t-elle. Ah i ;».Ue bague... Un billet d'entrée pour cette bague, dit-elle. \

» — Impossible, répondit la femme qui distribuait les cartes ; nous ne faisons pas de ces marchés-là.

» Et el'e repoussa le brillant, qui tomba à terre et roula de mon côté.

» Le domino était resté sans mouvement, oubliant l'anneau, abîmé dans une pensée.

» Je ramassai la bague et la lui présentai. » Je vis, à travers son masque, ses yeux se fixer sur les miens ; elle me regarda un instant avec hésitation ; puis, tout à coup, passant son bras sous le mien :

» — Il faut que vous me fassiez entrer, me dit-elle; par pitié, il le faut.

» — Je sortais, madame, lui dis-je.

» —Alors, donnez-moi six francs de cette bague, et vous m'aurez rendu un service pour lequel je vous bénirai toute ma vie.

I) Je lui remis l'anneau au doigt; j'allai au bureau, je pris deux billets. Nous rentrâmes ensemble.

» Arrivé dans le corridor, je sentis qu'elle chancelait. Elle forma alors, avec sa seconde main, une espèce d'an« neau autour de mon bras.

» — Souffrez-vous? lui dis-je.

» — Non, non, ce n'est rien, reprit-elle ; un éblouissement, voilà tout...

» Elle m'entraîna dans la salle.

» Nous rentrâmes dans ce joyeux Charenton.

» Trois fois nous en fîmes le tour, fendant à grand'peine ces flots de masques qui se ruaient les uns sur les autres; elle, tressaillant à chaque parole obscène qu'elle entendait; moi, rougissant d'être vu donnant le bras à une femme qui osait entendre de telles paroles ; puis nous revînmes à l'extrémité de la salle. Elle tomba sur un banc. Je restai debout devant elle, la main appuyée sur le dossier de son siège.

» — Oh! cela doit vous paraître bien bizarre, dit-elle, mais pas plus qu'à moi, je vous le jure. Je n'avais aucune idée de cela (elle regardait le bal) ; car je n'avais pas même pu voir de telles choses dans . mes rêves. Mais on m'a écrit, voyez-vous, qu'il serait ici avec une femme ; et quelle femme doit-ce être que celle qui peut venir dans un pareil lieu?

» Je fis un geste d'étonnement; elle le comprit,

» — J'y suis bien, n'est-ce pas, voulez- vous dire? Oh I mais, moi, c'est autre chose : moi, je le cherche; moi, je suis sa femme. Ces gens, c'est la folie et la débauche qui les poussent ici. Oh! moi, moi, c'est la jalousie infernale l J'aurais été partout le chercher ; j'aurais été la nuit dans un cimetière, j'aurais été en Grève le jour d'une exécution; et cependant, je vous le jure, jeune fille, je ne suis jamais sortie une fois dans la rue saas ma mère; femme, je n'ai pas fait un pas aehors sans être suivie d'un laquais; et cependant me voilà ici, comme toutes ces femmes qui en savent le chemin; me Voilà donnant 1© bras à un homme que je ne connais pas, rougissant,

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sous mon masque, de l'opinion que je dois lui inspirer! Je sais tout cela!... Avez-vous été jaloux, monsieur?

» ~ Affreusement, lui répondis-je.

s — Alors, vous me pardonnez, vous savez tout. Vous connaissez cette voix qui vous crie: « Va!... » comme à Toreille d'un insensé; vous avez senti ce bras qui vous pousse à la honte et au crime, comme celui de la fatalité. Vous savez qu'en un pareil moment on est capable de tout, pourvu que l'on se venge.

» J'allais lui répondre; elle se leva tout à coup, les yeux JBxés sur deux donùnos qui passaient en ce moment devant nous.

» — Taisez-vous i dit-elle.

» Et elle m'entraîna sur leurs traces.

» J'étais jeté au milieu d'une intrigue à laquelle je ne comprenais rien; j'en sentais vibrer tous les fils, et aucun ne pouvait me mener au but; mais cette pauvre femme paraissait si agitée, qu'elle était intéressante. J'obéis comme un enfant, tant une passion vraie est impérieuse, et nous nous mîmes à la suite des deux masques, dont l'un était évidemment un homme et l'autre une femme. Us parlaient à demi-voix; les sons parvenaient à peine à nos oreilles.

» — C'est lui i murmurait-elle, c'est sa voLx ; oui, oui, c'est sa taille...

n Le plus grand des deux dominos se mit à rire, ^

»» — C'est son rire, dit-elle ; c'est lui, monsieur, c'est lui ! La lettre disait vrai. 0 mon Dieu ! mon Dieul

• Cependant les masques avançaient, et nous les suivions

toujours; ils sortirent de la salle, et nous en sortîmes après eux ; ils prirent l'escalier des loges, et nous le montâmes à leur suite; ils ne s'arrêtèrent qu'à celles du cintre: nous semblions leurs deux ombres. Une petite loge grillée s'ouvrit : ils y entrèrent ; la porte se referma sur eux,

» La pauvre créature que je tenais sous le bras nVeffrayait par son agitation: je ne pouvais voir sa figure; mais, pressée contre moi comme elle l'était, je sentais battre son cœur, frissonner son corps, tressaillir ses membres. 11 y avait quelque chose d'étrange dans la manière dont arrivaient à moi les souffrances inouïes dont j'avais le spectacle sous les yeux, dont je ne connaissais nullement la victime, et dont j'ignorais complètement la cause. Cependant, pour rien au monde, je n'aurais abandonné cette femme dans un pareil moment.

» Lorsqu'elle avait vu les deux masques entrer dans la loge et la loge se refermer sur eux, elle était restée un moment immobile et comme foudroyée ; puis elle s'était élancée contre la porte pour écouter. Placée comme elle Tétait, le moindre mouvement dénonçait sa présence et la perdait; je la tirai violemment par le bras, j*ouvris le ressort de la loge contiguë, je l'y entraînai avec moi^ j'abaissai la grille et je tirai la porte.

» — Si vous voulez écouter, lui dis-]e, du moins écoutez d'ici,

» Elle tomba sur un genou et colla son oreille contre la cloison, et moi, je me tins debout de l'autre côté, les bras croisés, la tête inclinée et pensive.

» Tout ce que j'avais pu voir de cette femme m'avait

paru un type de beauté. Le bas de son visage, que ne cachait pas son masque, était jeune, velouté, arrondi; ses lèvres étaient vermeilles et fines ; ses dents, que faisait paraître plus blanches encore le velours qui descendait jusqu'à elles, étaient petites, séparées et brillantes; sa main était à mouler, sa taille à prendre entre les doigts ; ses cheveux noirs, soyeux, s'échappaient en profusion de la coiffe de son domino, et le pied d'enfant qui dépassait sa robe, semblait avoir peine à soutenir ce corps, tout léger, tout gracieux, tout aérien qu'il était. Oh ! ce devait être une merveilleuse créature ! Oh ! celui qui l'aurait tenue dans ses bras, qui aurait vu toutes les facultés de cette âme employées à l'aimer, qui aurait senti sur son cœur ces palpitations, ces tressaillements, ces spasmes névralgiques, et qui aurait pu dire: « Tout cela, tout cela, c'est de » l'amour, de l'amour pour moi, pour moi seul au milieu » des hommes, pour moi, ange prédestiné l » ohl cet homme!... cet homme !...

» Voilà quelles étaient mes pensées, quand tout à coup je vis cette femme se relever, se tourner vers moi et me dire d'une voix entrecoupée et furieuse :

»— Monsieur, je suis belle,je vous le jure;jesuis jeune, j'ai dix-neuf ans. Jusqu'à présent, j'ai été pure comme l'ange delà création... eh bien... — Elle jeta ses deux bras 4 mon cou. — Eh bien, je suis à vous... prenez-moi!...

» Au même instant, je sentis ses lèvres se coller aux miennes, et l'impression d'une morsure, plutôt que celle d'un baiser, courut par tout son corps frissonnant et éperdu ; un nuage de flamme passa sur mes yeux,

» Dix minutes après, je la tenais entre mes bras, renversée, demi-morte et sanglotante.

» Elle revint lentement à elle ; je distinguai, à travers son masque, ses ^eux hagards; je "çis le bas de sa figure pâle, j'entendis ses dents ;se heurter les unes contre les autres, comme dans Je frisson de la fièvre. Je vois encore tout cela,

» Elle se rappela ce qui venait de se passer, tomba à mes pieds.

» — Si vous avez quelque compassion, me dit-elle en sanglotant, quelque pitié, détournez la vue de moi, ne cherchez jamais à me connaître; laissez-moi partir et oubliez tout : je m'en souviendrai pour deux!...

» A ces mots, elle se releva, rapide comme une pensée qui nous fuit, s'élança contre la porte, roovrit, et, se retournant encore une fois ;

n — Ne me suivez pas, au nom du ciel, monsieur, ne me suivez pas! dit-elle.

» La porte, repoussée violemment, se referma entre elle et moi, me la dérobant comme une apparition. Je ne l'ai pas revue!

» Je ne l'ai pas revue ! et depuis, depuis les dix mois qui se sont écoulés, je l'ai cherchée partout, aux bals, aux spectacles, aux promenades; toutes les fois que je voyais de loin une femme à la taille fine, au pied d'enfant, aux cheveux noirs, je la suivais, je m'approchais d'elle, je la regardais en face, espérant que sa rougeur allait la trahir. En aucun lieu je ne la retrouvai, nulle part je ne la revis,,» qu§ dans mes nuits, que dans mes rêves î Oh ! là,

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îà,eîle revenait; là, je la sentais, je sentais ses étreintes, ses morsures, ses caresses si ardentes, qu'elles avaient quelque chose d'infernal ; puis le masque tombait, et la visage le plus étrange m'apparaissait , tantôt cou 'us, comme couvert d'un nuage; tantôt brillant, comme entouré d'une auréole; tantôt pâle, avec un crâne blanc et nu, avec des yeux aux orbites vides, avec des dents vacillantes et rares. Enfin, depuis cette nuit, je n*ai pas vécu; brûlé d'un amour insensé pour une femme que je ne connais pas, espérant toujours et toujours déçu dans mes espérances, jaloux sans avoir le droitde l'être, sans savoir de qui je devais l'être, n'osant avouer pareille folie, et cependant, poursuivi, miné, consumé, dévoré par elle. En achevant ces mots, il tira une lettre de sa poitrine*

— Maintenant, que je t'ai tout raconté, me dit-il, prends cette lettre et lis-la.

Je là pris et je lus :

« Peut-être avez-vous oublié une pauvre femme qui n*a rien oublié, et qui meurt de ne pouvoir oublier.

Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus. Alors, allez au cimetière du Père-Lachaise, dites au concierge de vous faire voir, parmi les dernières tombes, celle qui portera sur sa pierre funéraire le simple nom de Marie, et, quand vous serez en face de cette tombe, agenouillez-vous et priez. »

— Fh bien, continua Antony, j'ai reçu cette lettre hier, jet j'y ai été ce matin. Le concierge m'a conduit à la j tombe, et je suis resté deux heures à genoux, priant et pleurant. Comprends- tu? Elle était là, cette femme!,.;

L'âme "brûlante s'était envolée ; le corps, rongé par elle, avait ployé Jusqu'à rompre sous le poids de la jalousie et du remords : elle était là, sous mes pieds, et elle avait vécu et elle était morte inconnue pour moi j inconnue !... et prenant dans ma vie une place, comme elle en prend une dans la tombe; inconnue!... et m'enfermant dans le cœur un cadavre froid et inanimé, comme elle en avait déposé un dans le sépulcre... Oh ! connais-tu quelque chose de pareil? Sais-tu quelque événement aussi étrange? Ainsi, maintenant, plus d'espoir; je ne la reverrai jamais. Je creuserais sa fosse, que je ne retrouverais pas des traits avec lesquels je pusse recomposer son visage; et je l'aime toujours! Comprends-tu, Alexandre? je l'aime comme un insensé ; et je me tuerais à l'instant pour la rejoindre, si elle ne devait pas me rester inconnue dans l'éternité, comme elle me l'a été dans ce monde!

A ces mots, il m'arracha la lettre des mains, la baisa à plusieurs reprises, et se mit à pleurer comme un enfant. I Je le pris dans mes bras, et, ne sachant que lui répondre, je pleurai avec lui»

BEMAED

HISTOÏÏtB POUR LES CHASSEURS-

Ce que je vais vous raconter n*est ni une nouvelle, nî un roman, ni un drame; c'est tout bonnement un souvenir de jeunesse, une de ces choses comme il en arrive tous les jours, et, si le récit prend quelque couleur, ce ne sera ni par Tart du narrateur, ni par le talent de Thistorien, ce sera par le caractère exceptionnel de l'homme qui en est le héros.

Commençons par dire que cet homme était tout bonnement un garde forestier.

Je suis né au milieu d'une belle et giboyeuse forêt. Mon père, grand chasseur, me mit tout enfant un fusil entre les mains. A douze ans, j'étais déjà un excellent braconnier.

Je dis braconnier, parce que je ne chassais guère qu'en cachette; je n'étais pas d'âge à obtenir un port d'armes, je n'étais pas d'importance à être invité chez les gens ^ui

pouvaient s'en passer ; enfin, l'inspecteur de la forêt de Villers-Cûtterets, bon et excellent homme, à la mémoire duquel je garde un profond souvenir de l'amitié ^u'il avait pour moi, qui était mon parent et qui nr/aimait de tout son cœur, trouvant qu'il valait infiniment mieux, pour mon avenir, que j'expliquasse les Géorgiques et le De Viris^ que de tuer des lapins au départ, ou de faire coup double sur des perdrix, avait intimé l'ordre à tous les gardes de la forêt de ne jamais, sans une permission expresse de sa main, me laisser chasser sur leurs garderies.

Et pourtant, cela n'empêchait point que je ne chassasse, ou plutôt, comme je l'ai dit, que je ne braconnasse. Ma mère, qui partageait entièrement les opinions de l'inspecteur à mon égard, et qui, d'ailleurs, craignait sans cesse les accidents qui pouvaient m'arriver, tenait sous clef mon fusil, et ne le laissait sortir que les grands jours, les jours de permission spéciale, les jours où, comme récompense du travail de la semaine, M. de Violaine — c'était le nom de l'inspecteur — venait me dire :

— Allons, Dumas, en route, mon ami ! mais ne nous y habituons pas: c'est pour aujourd'hui seulement, et parce que l'abbé est content de toi.

Ah ! ces jours-là, c'était grande fête. Je prenais ma carnassière, je passais mes longues guêtres de chasse, j'en» dossais i?^.a veste de coutil, je jetais sur mon épaule un joli fusil à un coup qui venait de mon père, et je traversais fièrement toute la ville côte à côte avec les chasseurs, ail miUeu des aboiements de nos meutes et des souhaits

BEHNARP 187

de toutes nos connaissances, qui nous regardaient passer du seuil (le leurs portes et nous criaient :

~- Bonne chance !

Mais cette faveur spéciale arrivait une fois à peine par mois, et c'était bien triste de ne chasser qu'un jour sur trente; aussi, les vingt-neuf autres jours, j'avais trouvé moyen de substituer, à mon fusil enfermé, une autre arme de mon invention. C'était un long pistolet du temps de Louis XIV, auquel j'avais' adapté une crosse. Le soir venu, je mettais la crosse dans ma poche, le canon sous ma veste, et je m'en allais innocemment, mon cerceau ou ma toupie à la main, pour qu'on n'eût aucun soupçon de l'escapade que je méditais; puis, lorsque j'étais hors ^ de vue, je laissais, dans un coin quelconque, toupie ou cerceau, je prenais mes jambês à mon cou, je gagnais la lisière de la forêt, je me couchais à plat ventre dans les broussailles du fossé, je montais sur sa crosse mon pistolet, chargé d'avance, et j'attendais.

Si un lapin avait le malheur de s'aventurer en plaine, à vingt-cinq pas autour de moi, c'était un lapin parfai- ~ tement mort.

Si c'était, par hasard, un lièvre, il va sans dire que c'était exactement la même chose. Un jour, il sortit un chevreuil, et, je le dis bien bas, il en fut, ma foi, du chevreuil comme si c'eût été un lapin ou un hèvre.

Ces différentes pièces de gibier me servaient à faire des cadeaux à des braves gens de mes amis, qui, pour que ces cadeaux se renouvelassent, m'entretenaient, de leur Côté, de poudre et de plomb.

488 SOUVENIRS D'ANTONT

Puis, disons -le encore, presque tous les gardes de la forêt avaient chassé avec mon père, et gardaient un grand souvenir de sa libéralité. D'autres étaient d*anciens soldats, qui avaient servi sous lui, et que, par son influence, il avait fait entrer dans l'administration forestière. En ^omrae, tous ces braves gens, qui voyaient en moi des dispositions toutes particulières à être un jour aussi généreux que le général (c'était toujours ainsi qu'ils nommaient mon père), m'avaient pris en grande amitié. Aussi m'invitaient-ils parfois à faire des rondes avec eux sur leurs garderies; puis, lorsque leur chien de plaine tombait en arrêt sur quelque malheureux lapin au gîte, ils regardaient, autour d'eux, si personne ne nous voyait, me mettaient vite leur fusil entre les mains. Je m'avançais alors de l'autre côté dubuisson sur lequel Castor ou Pyrame avait les yeux fixés; je donnais un coup de pied dedans; le lapin partait, et presque toujours c'était un lapin qui, après avoir passé la nuit dans un terrier, passait la soirée dans une casserole.

Au nombre de ces gardes, il y en avait un qu'on appelait Bernard, et, comme il habitait sur la route de Soissons, à une lieue ^t demie de Villers-Cotterets, une petite maison que M. de Violaine avait fait bâtir pour son prédécesseur, on l'appelait Bernard de la Maison-Neuve.

C'était, à l'époque dont je parle, c'est-à-dire en 1818 ou !819, un beau garçon de trente-deux ans, à peu près, à la physionomie franche et ouverte, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux gros favoris, encadrant admirablement son joyeux visage; du reste, admirablement pris dans sa

taille, et devant à Tharmonie de ses membres une fores herculéenne citée à dix lieues à la ronde.

Aussi Bernard était-il toujours prêt, et prêt à tout ; le matin comme le soir, le jour comme la nuit, Bernard savait, à cinquante pas près, où baugeaient tous les sangliers de sa garderie ; car Bernard était un de ces hommes qui, comme Bas-de-Cuir, peuvent suivre une piste pendant des heures entières. Lorsque le rendez -vous de chasse était à la Maison -Neuve, qu'on devait attaquer à un quart de lieue de là, et que l'animal avait été détourné par Bernard, on savait d'avance à quelle bête on avait affaire : si c'était un tiéran, un ragot, une laie ou un sanglier; si cette laie était pleine, et depuis combien de temps elle l'était. Le solitaire le plus rusé n'aurait pas pu lui cacher six mois de son âge. C'était merveilleux à voir, surtout pour les chasseurs parisiens, qui nous arrivaient de temps en temps. Il est vrai, que pour nous autres chasseurs campagnards, qui avions fait les mêmes études que lui, mais qui étions restés dans des degrés inférieurs, la chose nous paraissait moins extraordinaire.

Bernard n*en était pas moins, pour nous, une espèce d'oracle.

Puis le courage conquiert vite une grande puissance sur les hommes. Bernard ne savait pas ce que c'était que la peur. Il n'avait jamais reculé devant ni homme ni animal qui fût au monde. Il allait relancer le sanglier jusque dans son bouge le plus profond ; il allait attaquer les braconniers jusque dans leurs retraites les mieux défendues. II est vrai que, de temps en temps, Bernard revenait avec

quelque coup de boutoir à la cuisse ou quelqiies chevrotines dans les reins. Mais Bernard avait une façon de traiter ses blessures qui lui réussissait parfaitement. ïl montait de sa cave deux ou trois bouteilles de vin blanc, tirait un de ses chiens de la niche, se couchait à terre sur une peau de cerf, faisait lécher sa plaie par Rocador ou par Fanfaro, et, pour réparer le sang perdu, avalait, pendant ce temps-là, ce qu'il appelait sa tisane. Le soir, il n'y paraissait presque plus, et, le lendemain, il était parfaitement guéri.

Bernard m'aimait beaucoup, parce que, tout enfant, il avait chassé vingt fois avec mon père, et, moi, j'aimais beaucoup Bernard, qui me racontait toujours une foule d'histoires qui lui étaient arrivées, à lui et à son oncle Berthelin, du temps du général.

C'était donc double fête pour moi, quand M. de Violaine m'invitait, comme je l'ai dit, à quelque chasse et que le rendez-vous de chasse était à la Maison-Neuve.

Nous partions alors, certains de ne pas faire buisson creux; puis, au détour de cette belle route taillée au milieu de la forêt, nous apercevions de loin Bernard, debout sur le chemin, à quatre pas en avant de sa porte, son cor de chasse au poignet, et nous saluant d'un lancer ou d'un hallali plein de verve; cela voulait dire que l'animal était à nous, ou que nous serions des mazettes.

Puis, dans la maison, cinq ou six bouteilles de tisane, comme il appelait son vin blanc, des verres scrupuleusement rincés, un pain de dix livres, blanc comme la neige, nous attendaient. On mangeait un morceau, on faisait

des compliments à madame Bernard sur son pain et sur ses yeux, et l'on se mettait en chasse.

il faut dire que Bernard adorait sa femme, et, sans motif aucun, en était jaloux à la rage. Ses camarades le plaisantaient quelquefois là-dessus; mais la plaisanterie était courte. Bernard devenait pâle comme la mort; puis, se retournant vers l'imprudent qui touchait imprudemment à cette plaie de son cœur, que la langue de ses chiens ne pouvait guérir :

— Tiens, lui disait-il, un tel, si j'ai un conseil à te donner, tais-toi et tais-toi tout de suite; plus tôt tu te tairas, et mieux cela vaudra pour toi.

Et le mauvais plaisant se taisait aussitôt : ajoutons môme aue, de jour en jour, les allusions qu'on osait faire à la seule faiblesse de cet homme si fort devenaient plus rares et promettaient môme, dans un temps très-court, de ne plus se renouveler du tout*

Un samedi soir, que j'étais occupé à donner à souper, sur le pas de notre porte, à deux éperviers que je nourrissais, et que je voulais absolument dresser à iajih|sse de l'alouelte, id. de Violaine passa.

— Eh bien, garçon, me dit-il, avons-nous bien travaillé ©ette semaine 1

— J'ai été le second en version,

— Bien vrai?

le lui montr?ii mne petite croix d'argent que je portais fièrement à ma coutonnière, soutenue par un ruban rouge, et qui était la preure incontestable de ce que J'ayançais»

— Alors, monsieur le second, je vous invite à venir chasser le sanglier avec nous, demain.

Je bondis de joie.

— Et où cela, cousin?

— Chez Bernard, à la Maison-Neuve.

— Oh! tant mieux! tant mieux! nous aurons du plaisir.

— Je l'espère.

— Voilà donc comme vous le gâtez? dit ma mère en paraissant sur le pas de la porte. Au lieu de m' aider à le guérir de celte malheureuse passion de la chasse, qui amène chaque jour tant d'accidents, ,vous lui en donnez le goût. Écoutez, je ne vous le confie qu'à la condition qu'il ne vous quittera pas.

— Soyez tranquille, je le placerai près de moi.

— Alors, à cette condition-là, c'est bien, dit ma pauvre mère, qui ne savait rien me refuser ; mais souvenez- vous que, s'il lui arrivait quelque malheur, ajouta-t-eîle à voix basse, j'en mourrais de chagrin.

— N*ayez donc pas peur, dit M. de Violaine, c'est un gaillard qui sait son métier sur le bout du doigt. Ainsi, c'est chose convenue, entends-tu, garçon, à demain, six heures.

— Merci, cousin, merci; je ne me ferai pas attendre, allez.

Et je remis mes éperviers sur leur perchoir, pourm'occuper de la chasse du lendemain.

Ces préparatifs consistaient à laver le canon de mon fusil; à huiler les ressorts et à fondre des balles.

A six heures du matin, nous partîmes; tout le long du

la route, nous recrutâmes les gardes, qui nous attendaîenl sur leurs garderies respectives; enfin nous arriviimes au détour de la route, et, de loin, nous aperçûmes Bernard, son cor de chasse à la main.

Il sonnait d'un air si joyeux et nous envoyait des notes si sonores, que nous ne doutâmes point que la chasse ne fût certaine. En effet, en arrivant à la Maison-Neuve, nous apprîmes que Bernard avait détourné, vers la montagne de Dampleux, c'est-à-dire à une lieue de là, à peu près, un magnifique tiéran. — On appelle îiéran, en terme de chasse, un sanglier arrivé au tiers de son âge.

M. de Violaine fit part alors aux gardes d'une lettre qu'il venait de recevoir de l'administration centrale des forêts de M. le duc d'Orléans. Cette lettre énumérait les réclamations des propriétaires riverains de la forêt, lesquels se plaignaient des dégâts que causaient les sangliers, et contenait l'injonction la plus formelle de détruire ces animaux jusqu'au dernier.

De pareils ordres sont toujours bien reçus des gardes : le sanglier étant un gibier royal, ils n'ont pas le droit de tirer dessus, ou, quand ils tirent dessus, par hasard, c'est qu'on leur en demande pour la bouche. Alors le coup de fusil leur est purement et simplement payé douze sous, je crois. Mais, dans les cas de destruction, la bête appartient de droit à celui qui la tue, et un sanglier dans le saloir est, comme on le comprend bien, un fameux surcroît aux provisions d'hiver.

11 fut donc convenu que les chasses se continueraient jusqu'à extinction totale de tous les sangliers qui se trou-

valent dans la forêt de Villers-Cotterets. Quant à moî, je n étais pas moins content que les gardes ; car il était évident que je m'accrocherais à quelques-unes de ces belles

chasses.

Nous partîmes, après avoir mangé le croûton de pain et bu la verre de vin blanc, non pas en faisant les craques ordinaires, — qu'on me pardonne le mot, il est consacré entre chasseurs, — chacun connaissait trop bien son voisin et était trop bien connu de lui pour essayer de lui imposer par quelques-uns de ces innocents mensonges dont les habitués de la plaine Saint-Denis rehaussent leur mérite, mais en convenant, au contraire, avec une bonhomie parfaite, de l'adresse des plus fort3. Or, les plus forts étaient Berthelin, l'oncle de Bernard, Mona, vieux garde, qui, quelque temps auparavant, s'était emporté le poignet gauche et qui n'en tirait que mieux pour cela, et un nommé Mildet, lequel, à balle surtout, faisait des choses surprenantes.

Il va sans dire que les maladroits étaient, de leur côt^, raillés avec acharnement.

Parmi ceux-ci était un brave homme nommé Niquet, et surnommé, je ne sais pourquoi, Bobino, lequel avait la réputation d'être homme d'esprit, ce qui était vrai, mais lequel joignait à cette réputation celle d'être un des plus mauvais tireurs de la troupe, ce qui était encore vrai.

On racontait donc les prouesses de Berthelin, de Mona et de Mildet; mais on raillait impitoyablement Bobine.

Ce t quoi Bobine répondait par les cog-à-l'âne les plus

plaisants et les plus spirituels, auxquels son accent provençal donnait une allure tout à fait amusante.

Arrivés à l'endroit où le sanglier était baugé^ Bernard nous fil signe de nous taire. A partir de ce moment, pas un chuchottement ne se fit entendre. Alors Bernard fit part de son plan à l'inspecteur, lequel nous donna ses ordres à voix basse, et nous allâmes prendre nos places autour de l'enceinte que Bernard, avec son limier, qu'il tenait en laisse, s'apprêtait à fouler.

Je demande bien humblement pardon de me servir de tous ces termes de chasse, ni plus ni moins que le baron des Fâcheux de Molière, m.ais eux seuls peuvent rendre la pensée, et, d'ailleurs, je les crois tous assez connus pour qu'ils n'aient pas besoin d'explication.

M. de Violaine tint parole à ma mère : il me plaça entre lui et Mona, me recommanda de me tenir complètement abrité derrière un chêne, puis, si je tirais sur le sanglier et qu'il revînt sur le coup, de m'accrocher à une grosse branche, de m'enlever à la force des poignets et de laisser passer l'anim^al au-dessous de moi. Tout chasseur un peu expérimenté sait que c'est là la manœuvre généralement adoptée en pareille circonstance.

Au bout de dix minutes, tout le monde était à son poste; îe signal fut aussitôt donné. Au bout d'un instant, là voix du chien de Bernard, qui était tombé sur la piste, retentit avec une plénitude et une fréquence qui prouvaient qu'il approchait de l'animal. Tout à coup, on entendit craquer les arbres du fourré. Je vis, pour mon compte passer quelque chose; mais, avant que j'eussç

épaulé, ce quelque chose avait disparu. Mona envoya son coup de fusil au juger; mais il secoua lui-même la tête, en signe qu'il ne croyait pas avoir touché la bête. Puis, un peu plus loin, on entendit retentir un second coup de fusil, puis enfin un troisième, lequel fut immédiatement suivi du cri d'hallali, poussé du fond de s?,s poumons, par la voix bien connue de Bobino.

Chacun courut à l'appel, quoique, en reconnaissant la voix de l'appelant, chacun pensât tout bas qu'il était dupe de quelque mystification de la part du spirituel loustic.

Mais, à notre grand étonnement à tous, nous aperçûmes, en arrivant sur la grande route, Bobino assis tranquillement sur le sanglier, son brûle-gueule à la bouche, et battant le briquet pour avoir du feu.

A son coup de fusil, l'animal avait roulé comme un lapin, et n'avait pas bougé de l'endroit où il était tombé.

On devine le concert de félicitations qui s'éleva autour du vainqueur, lequel prenait son air le plus modeste, et se contentait, toujours assis sur son trophée, de répondre entre des bouffées de fumée :

— Eh! tron de l'air î voilà comme nous carambolons ces petites bêtes, nous autres Provençaux,

En effet, il n'y avait rien à dire, le carambolage était parfait, la balle avait frappé derrière l'oreille ; Mona, Berthelin ou Mildet c'aurait pas fait mieux.

Bernard arriva le dernier.

— Que diable me chante -t-on, Bobîno? crîa-t-iî du

plus loin qu'il put être entendu; on me dit que le sanglier s'est jeté dans ton coup comme un imbécile?

— Qu'il se soit jeté dans le coup ou que le coup se soit jeté dans lui, dit le triomphateur, il n'est pas moins vrai que ce pauvre Bobino va avoir des grillades pour tout son hiver, et qu'il n'y aura que ceux qui pourront lui rendre la pareille qui seront invités à en manger chez lui. A part M. l'inspecteur , dit Bobino en ôtant sa casquette, lequel fera toujours infiniment plaisir et honneur à son très-humble, quand il voudra goûter de la cuisine de la mère Bobine.

C'était ainsi que Niquet appelait sa femme, attendu que, selon lui , Bobine était naturellement le féminin de Bobino. ®

— Merci, Niquet, merci, répondit l'inspecteur; ce n'est pas de refus.

— Pardieu! Bobino, dit Bernard, comme tu ne fais pas de ces coups-là tous les jours, il faut, avec la permission de M. de Violaine, que je te décore.

— Décore, mon ami, décore ! 11 y en a plus d'un qui i a été, décoré, et qui ne le mérite pas tant que moi.

Et Bobino continua de fumer avec le flegme le plus comique, tandis que Bernard, tirant son couteau de sa poche, s'approchait de la partie postérieure du sanglier, dont il prit la queue, que d'un seul coup il sépara du corps.

Le sangher poussa un grognement sourd.

— Eh bien, qu'est-ce donc, petit? dit Bobino tandis que Bernard attachait la queue de l'animal à la bouton-

nière de son vainqueur, il paraît que nous tenions à ce bout de ficelle?

Le sanglier poussa un second grognement et gigota d'une patte.

-- Bon! dit Bobino, bon! nous essayons donc d'en rappeler, petit? Eh bien, tron de l'air ! rappelons-en, voyons, et ce sera drôle.

Bobino avait à peine achevé ces paroles, qu'il roulait h. dix pas de là, le nez dans la poussière et sa pipe brisée entre ses dents.

Le sanglier, qui n'était qu'étourdi, s'était relevé, rappelé à la vie par la saignée que lui avait faite Bernard, et, après s'être débarrassé du fardeau qui pesait sur lui, se tenait debout, mais chancelant encore sur ses quatre pattes.

— Ah ! pardieu ! dit M. de Violaine, laissez-le faire un peu; il serait curieux que celui-là en revînt.

— - Tirez dessus! cria Bernard cherchant son fusil, qu'il avait posé sur le revers du fossé pour procéder plus commodément à l'amputation qu'il venait d'exécuter si heureusement; tirez dessus! je connais les paroissiens, ils ont la vie dure; tirez dessus, et plutôt deux coups qu'un, ou il nous échappe.

Mais il était trop tard : les chiens, en voyant le sanglier se relever, s'étaient élancés sur lui ; les uns le tenaient aux oreilles, les autres aux cuisses; tous, enfin, le couvraient si complètement, qu'il n'y avait pas une parcelle du corps de l'animal où l'on pût envoyer une balle.

Pendant ce temps, le sangher gagnait tout doucement

le fossé, entraînant avec lui toute la meute ; puis il entra dans le fourré, puis il disparut, poursuivi par Bobirio, qui s'était relevé, et qui, furieux de l'affront reçu, voulait à toute force en avoir raison.

— Arrête , arrête ! criait Bernard ; arrête-le par la queue, Bobino. Arrête, arrête!

Tout le monde se tordait de rire»

On entendit deux coups de fusil»

Puis, au bout d'un instant, on vit revenir Bobino l'oreille basse; il l'avait manqué de ses deux coups, et le sanglier avait repris chasse, poursuivi par tous les chiens, dont on entendait la voix s'éloigner rapidement.

Nous le chassâmes toute la journée :il nous mena à cinq heures de là; nous ne l'abandonuclmes que le soir, et nous n'en entendîmes jamais reparler, quoique Bernard eût fait savoir non-seulement aux gardes de la forêt de Villers-Gotterets, mais encore aux gardes des forêts voisines, que, si quelqu'un d'entre eux, par hasard, tuait un sanglier sans queue et qu'il tînt à l'avoir complet, il retrouverait celte queue à la boutonnière de Bobino.

Cependant, quoique la chasse eût été sans contredit plus amusante que si elle eût complètement réussi, elle n'avaic aucunement rempli le but que se proposait l'inspecteur, puisqu'il avait reçu l'ordre de détruire les sangliers et non de les anglaiser.

Aussi, en se séparant de ses gardes, l'inspecteur indiqua-t-il une chasse pour le jeudi suivant, en donnant l'ordre de détourner d'ici là le plus de sangliers que l'on pourrait»

Or, comme le jeudi est jour de congé, j'obtins de M, de Violaine d'être non-seulement de la prochaine chasse, mais encore de toutes celles qui auraient lieu les Jeudis et les dimanches.

Ce jour-là, le rendez-vous était fixé au Regard-Saint- Huhert.

Nous arrivâmes, M. de Violaine et moi, à l'heure militaire; tout le monde s'y trouvait avec la ponctualité habituelle. Il y avait trois bêtes de détournées : deux ragots et une laie.

Il va sans dire que pas un garde ne manqua de Demander à Bobino des nouvelles de son sanglier. Mais, à part la queue, qu'il avait eu le bon esprit de conserver à sa boutonnière, Bobino n'en avait reçu aucune notification.

Ce jour-là, il y avait, comme nous l'avons dit, trois sangliers à attaquer : un sur la garderie de Berthelin, un sur la garderie de Bernard, un sur la garderie de Mona.

On commença par celui qui se trouvait le plus proche : c'était un des ragots détournés par Berthelin ; ayant qu'il sortît de l'enceinte, il fut tué par Mildel, qui lui coula une balle au travers du cœur.

On passa au second, qui était, comme nous l'avons dit, sur la brigade de Bernard. C'était à une petite lieue de l'endroit où avait été tué le premier. Bernard, selon son habitude, nous conduisit à la Maison-Neuve, pour y boire un coup et manger un morceau ; puis nous repartîmes.

L'enceinte fut formée. M. de Violaine, selon la promesse qu'il avait faite à ma mère, m'avait placé entre lui

et son garde particulier, qu'on appelait François. Après François venait Mona; puis, après Mona, je ne sais plus qui. Celte fois, nous avions affaire à la la' e.

Bernard entra dans le taillis avec son limier ; un instant après, le sanglier était lancé. Nous l'entendîmes venir, comme la première fois, faisant claquer ses mâchoires Tune contre l'autre. M. de Violaine, à qui il passa le premier, lui envoya ses deux coups, mais sans le toucher. Je îui envoyai le mien; mais, comme c'était le premier sanglier que je tirais, je le manquai aussi. Enfin, François fit ieuàson tour, et l'atteignit en plein corps; aussitôt la laie fit un retour à angle droit, et, avec la rapidité delà foudre, fondit sur celui qui avait tiré sur elle. François lui envoya son second coup presque à bout portant ; mais, au môme moment, François et le sanglier ne formèrent plus qu'un groupe informe. Nous entendîmes un cri de détresse: François était renversé sur le dos ; la laie, acharnée sur lui, le fouillait à grands coups de groin. Nous nous précipitâmes tous pour courir à son secours ; mais, à ce moment, une voix cria d'un accent impératif :

^ Ne bougez pas !

Chacun s'arrêta, immobile à sa place. Nous vîmes Mona abaisser le canon de son fusil dans la direction du groupe terrible. Un instant, le tireur demeura immobile comme uns statue, puis le coup partit, et l'animal, frappé au défaut de l'épaule, alla rouler à quatre pas de celai qu'il tenait terrassé.

— Merci, vieux, dit François en se redressant sur ses

jambes; et, si jamais tu as besoin de moi, tu comprends, c'est à la vie à la mort.

— Ça ne vaut pas la peine, dit Mona.

Nous courûmes tous à François; il avait une morsure au bras, voilà tout ; mais ce n'était rien en comparaison de ce qui aurait pu lui arriver; aussi, lorsqu'on se fut assuré du peu de gravité de la blessure, toutes nos exclamations tournèrent-elles en félicitations pour Mona, Mais, comme ce n'était pas la première fois que pareille chose lui arrivait, Mona reçut nos compliments en homme qu! ne comprend pas qu'on trouve extraordinaire une chose si simple, et, à son avis, si facile à exécuter.

Après nous être occupés des hommes, nous nous occupâmes de la bête. Elle avait reçu les deux balles de François; mais l'une s'était aplane sur la cuisse, presque sans lui entamer la peau ; l'autre avait glissé sur sa tête et lui avait fait un sillon sanglant. Quant à celle de Mona, elle était entrée, comme nous l'avons dit, au défaut de l'épaule, et l'avait tuée roide.

On fît la curée, et on se remit en chasse, comme si rien ne s'était passé, ou comme si l'on avait pu prévoir qu'il arriverait, avant la fin de la journée, un événement bien autrement terrible que celui que nous venons de racontera

La troisième attaque devait avoir lieu sur la garderie de Mona. Les mômes précautions furent prises que dans les battues précédentes, l'enceinte fut formée. Cette fois, j'étais placé entre M. de Violaine et Berthelin ; puis Mona, à son tour, entra dans l'enceinte pour la fouiller. Cinq

minutes après, la voix du chien nous annonça que le sanglier était lancé.

Tout à coup on entendit un coup de carabine; en même temps, je vis un grès, placé à quarante pas de moi à peu près, voler en éclats ; puis j'entendis à ma droite un cri de douleur. Je me retournai, et j'aperçus Berthelin, qui d'une main se cramponnait en chancelant à une branche d'arbre, et qui appuyait l'autre sur son côté.

Puis il s'aîîaisa sur lui-même en se courbant en deux, puis il se laissa aller à terre en poussant un profond gémissement,

— Au secours! criai-je; au secours! Berthelin est blessé!

Et je courus à lui, suivi par M. de Violaine, tandis que, sur toute la ligne, les chasseurs se rapprochaient de nous.

Berthelin était sans connaissance; nous le soulevâmes: le sang coulait à flots d'une blessure qu'il avait reçue audessus de la hanche gauche ; la balle était restée dans le corps.

Nous étions tous autour du mourant, nous interrogeant du regard pour savoir lequel de nous avait tiré ce fatal coup de feu, quand nous vîmes sortir du fourré Bernard, sans casquette, pâle comme un spectre, sa carabine à la main, et criant s

— Blessé ? blessé ? Qui est-ce qui a dit que mon oncle était blessé?

Personne de nous ne répondit; mais nous lui montrâmes de la main le moribond , qui vomissait le sang à pleine

204 SOUVENIRS d'ANTONÏ

Bernard s'avança, les yeux hagards, la sueur au front, les cheveux dressés sur la tête ; arrivé près du blessé, il poussa une espèce de rugissement, brisa le bois de sa carabine contre un arbre, et en jeta le canon à cinquante pas de lui.

Puis il tomba à genoux , priant le mourant de lui pardonner; mais le mourant avait déjà fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.

On fit à l'instant même un brancard, on posa le blessé dessus, puis on le transporta dans la maison de Mona, qui n'était qu'à Irois ou quatre cents pas de l'endroit où l'accident était arrivé. Bernard marchait à côté du brancard, ne disant pas une parole, ne versant pas une larme, et tenant la main de son oncle. Pendant ce temps, un des gardes était monté sur le cheval de l'inspecteur, et courait ventre à terre chercher un médecin à la ville.

Le médecin arriva, au bout d'une demi-heure, pour annoncer ce dont chacun se doutait déjà, c'est-à-dire que la blessure était mortelle.

Il fallait transmettre cette nouvelle à la femme dn blessé. L'inspecteur se chargea de ce triste message, et s'apprêta à sortir de la maison. Alors Bernard se leva, et, . s'approchant de lui :

— Monsieur de Violaine, lui dit-il, il est bien entendu que, tant que Bernard vivra, elle ne manquera ^e rien, pauvre chère femme! et que, si elle veut venir demeurer chez moi, elle y set^a reçue comme ma mère.

— Oui, Bernard, oui, dit M. de Violaine, oui, je sais que tu es un brave garçon j allons, ce n'est pas ta fautei

— OhJ oh! monsieur S'inspecteur, dites-moi encore quelques paroles comme celles que vous venez de me dire... Ah! je crois que je vais pleurer.

— Pleure, mon pauvre garçon, pleure, dit M. de Violaine, cela te fera du bien.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! s'écria le malheureux en éclatant enfin en sanglots et tombant sur un fauteuil.

Rien ne m'a jamais ému au monde comme une grande force brisée par une grande douleur. La vue de cet homme, luttant contre la mort, m'avait moins impressionné que la vue de cet homme qui pleurait.

Nous quittâmes, les uns après les autres, cette chambre mortuaire, où il ne resta que le médecin, Mona et Bernard.

Dans la nuit, Berthelin expira.

Le dimanche suivant, il y avait chasse.

Le rendez-vous était à la Bruyère-au-Loup. L'inspecteur avait convoqué tous les gardes, à l'exception de Bernard; mais, convoqué ou non, Bernard n'était pas homme à manquer à son devoir. Il arriva à la même heure que les autres ; seulerc<^.nt, il n'avait ni carabine ni fusil.

— Pourquoi es-tu venu, Bernard? demanda M. de Violaine.

— Parce que je suis le chef de la brigade, mon inspecteur.

— Mais du moment que je ne t'avais pas convoqué?..,

— Oui, oui, je comprends, et je vous remercie. Mais le

service avant tout. Dieu sait si je donnerais ma vie pour

que ce qui est arrivé ne fût pas arrivé. Mais, quand je

208 SOUVENIRS D AKTONt

resterai à me lamenter à la maison, il n'en aura po^ moins six pieds de terre sur le corps, pauvre cher homme I Oh! il y a une chose qui me tourmente, tenez, monsieur de Violaine, c'est qu'il est mort sans me pardonner.

— Comment voulais-tu qu'il te pardonnât? Il n'a pas su que c'était toi qui avais tiré ce malheureux coup de fusil.

— Non, non, il ne Ta pas su au moment de sa mort g pauvre cher homme ! mais il le sait là-haut... Les morts savent tout, à ce qu'on dit.

— Allons, Bernard, allons, du courage.

— Oh! du courage, j'en ai, monsieur de Violaine, J'en ai; mais, voyez-vous, j'aurais voulu qu'il me pardonnât.

Puis, se penchant à l'oreille de l'inspecteur :

— Il m'arrivera malheur, vous verrez, lui dit-il. Et cela, parce qu'il ne m'a point pardonné.

— Tu es fou, Bernard.

— C'est possible; mais c'est mon idée...

— C'est bien; tais-toi, ou parlons d'autre chose. Pourquoi n'as-tu pas pris un fusil ou une carabine ?

— Parce que, de ma vie, entendez-vous bien, de ma vie, mon inspecteur, je ne toucherai ni carabine ni fusiî.

— Et avec quoi tueras-tu le sanglier, si le sanglier tient aux chiens?

— Avec quoi je le tuerai ? dit Bernard ; avec quoi Vw» Tenez, je le tuerai avec cela.

Et il tira son couteau de sa poche.

M. de Violaine haussa les épaules.

— Haussez les épaules tant que vous voudrez, monsieur âe Violaine , ce sera comme cela. D'ailleurs, ce sont ces

brigands de sangliers qui sont cause que j'aî assassiné mon oncle. Eh bien, avec mon fusil, je ne sentais pas que je les tuais, tandis qu'avec mon couteau, ce sera autre chose. D'ailleurs, avec quoi égorge-t-on les cochons? Avec un couteau. Eh bien, un sanglier, ce n'est pas autre chose qu'un cochon.

— Enfin, puisque tu ne veux entendre à rien, il faut bien te laisser faire.

— Oui, laissez-moi faire, et vous verrez.

— En chasse, messieurs, en chasse! dit l'inspecieur. On attaqua comme d'habitude; mais, cette fois, quoique

touché de trois ou quatre balles, le sanglier prit un grand parti, et ce ne fut qu'au bout de quatre ou cinq heures de poursuite qu'il se décida à faire tête aux chiens.

Tout chasseur sait comment, fût-on harassé à ne se plus tenir debout, la fatigue cesse au moment de l'hallali. Nous avions, en tours et en détours, fait plus de dix lieues; cependant, dès que nous entendîmes, à la voix des chiens, qu'ils étaient aux prises avec l'animal, chacun de nous retrouva ses forces et se mit à courir vers le point de la forêt d'où venait le bruit.

C'était dans une jeune coupe de huit ou dix ans; c'està-dire que le taillis pouvait avoir douze pieds de haut. A mesure que nous avancions, le bruit redoublait, et, de temps en temps, on apercevait, au-dessus de la cmie des arbres, un chien enlevé par un coup de boutoir, les quatre pattes en l'air, hurlant comme un désespéré, mais ne retombant à terre que pour se jeter de nouveau sur le sanglier. Enfin, nous arrivâmes à une espèce de clairière»

L*animsî était acculé aux racines d'un arbre renversé ; vingt-cinq ou trente chiens l'assaillaient è la fois: dix ou douze étaient blessés, quelques-uns avaient le ventre ouvert; mais ces nobles bêtes ne sentaient pas la douleur, et reveûaient au combat en piétinant leurs entrailles traînantes; c'était à la fois magnifique et horrible à voir.

o- Allons, allons, Mona, dit M. de Violaine, un coup de fusil à ce farceur- là : il y a assez de chiens tués; finissons-en.

-- Hein! que dites-vous, monsieur l'inspecteur? s'écria Bernard arrêtant le canon de l'arme qu'abaissait déjà Mona. Un coup de fusil, un coup de fusil à un pourceau? Allons donc! un coup de couteau, c'est assez bon pour lui. Attendez, attendez, et vous allez voir.

Bernard tira son couteau, et se rua jusqu'au sanglier, écartant les chiens, qui revinrent aussitôt; et, se confondant avec celte masse mobile et hurlante, pendant deux ou trois secondes, il nous fut impossible de rien distinguer; mais, tout à coup, le sanglier fit un violent effort pour s'élancer. Chacun portait déjà la main sur la gâchette de son fusil, quand, tout à coup, Bernard se releva, tenant l'animal parles deux pieds de derrière, et le maintenant, malgré tous ses efforts, avec le poignet de fer que nous lui connaissions, tandis que les chiens, se rejetant de nouveau sur lui, le recouvraient de leurs corps comme d'un tapis mouvant et bigarré.

— Allons, Dumas, me dit M. de Violaine, c'est à toi, celui-là : va faire tes premières armes.

Je m'approchai du sangUer, qui, en me voyant venir,

redoubla de secousses, faisant claquer ses mâchoires, et me^regardant avec des yeux ensanglantés; mais il était pris dans un étau , et tous ses efforts ne payent le dégager.

Je lui mis le bout du canon de mon fusil dans l'oreille, et je fis feu.

La coriimotion fut si violente, que l'animal s'arracha des mains de Bernard; mais ce ne fut que pour aller rouler à quatre pas de là; il était mort. Balle, bsurre et feu, tout lui était entré dans la tête, et je lui avais littéralement brûlé la cervelle.

Bernard poussa un éclat de rire.

— Allons, allons, dit-il, je vois qu'il y a encore du plaisir à prendre sur terre.

— Oui, dit l'inspecteur; seulement, si tu y vas de cette façon, mon brave, tu pourras bien ne pas t'amuser longtemps. Mais qu'as-tu à la main?

— Rien, une égratignure; le gredin avait la peau si dure, que mon couteau s'est refermé.

— Et, en se refermant, il t'a coupé le doigt? dit M, de Violaine.

— Net, mon inspecteur, net î

Et Bernard étendit sa main droite, à laquelle manquait la preoaière phalange de l'index; puis, au milieu du silence que cette vue produisit, s'approchant de l'inspecteur : .

— C'est trop juste, monsieur de Violaine, continua-t-il; c'est le doigt avec lequel j'ai tué mon oncle.

-— Mais il faut soigner cette blessure, Bernard.

2i0 SOUVENIRS D^ANTON?

— Soigner ça ? Ah bien, voilà grand'chose ! S'il faisait du vent, ce serait déjà séché.

Et, à ces mots, Bernard, rouvrant son couteau, fit la curée aussi tranquillement que si rien ne 1 ai était arrivé»

A la cliasse suivante, il revint, non plus avec un couteau, mais avec un poignard, en forme de baïonnette, qu'il avait fait exécuter, sous ses yeux, par son frère, armurier à Villers-Gotterets, et qui ne pouvait ni plier, ni se briser, ni se fermer.

Cette fois, la scène que j'ai déjà décrite se renouvela; seulement, le sangUer resta sur la place, égorgé comme un cochon domestique.

Et puis il en fut ainsi à toutes les autres chasses ; si bien que ses camarades ne l'appelaient plus que le charcutier.

Cependant, tout cela ne lui faisait pas oublier la mort de Berthelin ; il devenait de plus en plus sombre, et, de temps en temps, il disait à l'inspecteur :

— Voyez-vous, monsieur de Violaine, tout cela n'empêche pas qu'un jour il m'arrivera malheur !...

Trois ou quatre ans s'étaient passés depuis les événements que nous venons de raconter; j'avais quitté Villers- Gotterets, et je revenais y passer quelques jours. C'était au mois de décembre, et la terre était toute couverte de neige.

Après avoir embrassé ma mère, j9 courus çhes M. de Violaine.

. — Ahî ah! dit-il en me voyant, te voilà, garçon? Tu arrives juste pour la chasse au loup.

— S'il faut vous le dire, j'y pensais en voyant la neige, et je suis enchanté de ne pas m'ôtre trom|>é dans ma prévision.

— Oui, on a connaissance de trois ou quatre de ces messieurs dans la forêt, et, comme il y en a deux sur la garderie de Bernard, je lui ai donné, hier, l'ordre de les détourner, en le prévenant que nous serions chez lui demain matin.

— A la Maison-Neuve, toujours?

— Toujours.

— Eh bien, que devient-il, ce pauvre Bernard ? tue-t-il toujours des sangliers à coups de baïonnette ?

— Oh ! les sangliers sont exterminés depuis le premier jusqu'au dernier. Je crois qu'il n'en reste plus un seul d'ins la forêt. Bernard les a tous passés en revue.

— Et leur mort l'a-t-elle consolé ?

•— Non; le pauvre diable est plus sombre et plus triste que jamais. Tu le trouveras bien changé. J'ai pourtant fait avoir une pension à la veuve de Berthelin. Mais toul cela ne fait rien à son chagrin. 11 est mordu au cœur. Avec cela, il est plus jaloux que jamais.

— Et toujours aussi injustement?...

— C'est-à-dire que sa pauvre petite femme est un ange.

— Alors, c'est de la monomanie. Au reste, tout cela ne l'empêche pas d'être toujours un de vos bons gardes , n'est-ce pas ?

~ Excellent»

— Et il ne nous fera pas faire buisson creux demain? j

— Je t'en réponds.

— C'est tJ^it ce qu'il faut : le temps fera le reste.

— Le temps ne fera qu'empirer la chose, et je com-| mence à croire, comme lui, qu'il lui arrivera malheur,

— C'est à ce point là ?

— Ma foi, oui. Quant à moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu^ et je n'aurai rien à me reprocher.

— Et les autres, comment vont-ils?

— A merveille.

— Mildet?

— Coupe toujours en deux les écureuils, à balle,

— Mona?

— Nous avons chassé, avant-hier, ensemble, dans lesî marais de Coyolles, et il m'a tué dix-sept bécassines sans en manquer une. U

— EtBobino?

— Bobino a fait faire un sifflet pour les chiens do la queue de son sanglier, et il déclare qu'il n'aura de repos,

. en ce monde et dans l'autre , que lorsqu'il aura remis ia main sur le reste de l'animal.

~ Alors, excepté Bernard, tout va bien î

— Parfaitement.

— Ainsi le rendez-vous?...

— Est à six heures du matin, au bout dpf? grandes allées.

— Nous y serons.

Je quittai M. de Violaine pour aller serrer îa maîn â lous les vieux amis que j'ai conservés dans mon pays. Uq

des bonheurs de ce monde est d'être né dans une petite ville, dont on connaît tous les habitants, et dont chaque maison garde pour p'>us un souvenir. Moi, je sais que, lorsque je retourne, par hasard, dans ce pauvre petit bourg à peu prés inconnu au reste du monde, je descends., de voiture une demi-lieue avant d'être arrivé, puis je m'achemine à pied, reconnaissant les arbres de la route, parlant à chaque personne que je i encontre, et retrouvant une émotion jusque dans les choses insensibles et dansles objets inanimés. Je me promettais donc une grande fête de me retrouver, le lendemain, avec tous mes gardes.

Cette fête commença à six heures du matin. Je revis toutes mes vieilles figures avec du givre aux favoris ; car, ainsi que je l'ai dit, il avait nsigé la veille, et il faisait horriblement froid. Nous échangeâmes force poignées de main, puis nous nous mîmes en route pour la Maison» Neuve. Il ne faisait pas encore jour.

Arrivés à l'endroit appelé le Saut-du-Cerf, parce qu'un jour que le duc d'Orléans chassait dans la forêt, un cerf s'élança par-dessus la route, encaissée en cet endroit entre deux talus; arrivés, dis-je, au Saut-du-Cerf, nous vîmes l'obscurité qui commençait à se dissiper. Au reste, le temps était excellent pour la chasse; il n'était pas tombé de neige depuis douze heures ; rien n'avait donc recouvert les brisées. Les loups, si on les avait pu détourner, étaient à nous.

Nous fîmes une demi-lieue encore , et nous arrivâmes en vue du tournant où Bernard avait c^utuma éè nous attendre. Il n'y avait personne.

214 SOUVENIRS D'ANTONT

Cette infraction à ses habitudes, de la part d'un homme aussi exact que l'était Bernard, commença à nous inquiéter. Nous doublâmes le pas, et nous arrivâmes au tournant d'où l'on voyait la Maison-Neuve, à un kilomètre à peu près.

Grâce au tapis de neige étendu sur la terre, tous les objets, même à une distance assez éloignée, étaient parfaitement diètiûcts. Nous voyions la petite maison blanche, à moitié perdue dans les arbres; nous voyions une légère colonne de fumée qui, s'échappant de la cheminée, montait dans l'air; nous voyions un cheval sans maître, tout sellé et tout bridé, qui se promenait devant la porte; mais nous ne voyions pas Bernard.

Seulement, nsus entendions ses chiens, qui hurlaient lamentablement.

Nous nous regardâmes les uns les autres, en secouant instinctivement la tête, et nous doublâmes le pa3. kn dpprochant, rien ne changea.

Arrivés à cent pas de la maison , nous ralentîmes notr^ marche malgré nous. Nous sentions qu'en étendant la main, nous allions toucher un malheur.

A cinquante pas de la maison, nous avions presque tait halte.

— Cependant, dit l'inspecteur, il faut savoir à quoi s*en tenir.

Et nous nous avançâmes de nouveau, mais en silence, mais le cœur serré, mais sans dire une parole.

En nous voyant venir, le cheval tendit le cou de notre coté et se mit à hennir.

BERNARD 2i5

De leur côté, les chiens s'élancèrent contre les barreaui de ieur niche, qu'ils mordaient à belles dents.

A dix pas de la maison, il y avait une flaque de sang et un pistolet d'arçon déchargé.

Puis, de cette flaque de sang partait, en accompagnant des pas marqués sur la neige et qui rentraient à la maison , une trace sanglante.

Nous appelâmes : personne ne répondit.

— Entrons, dit l'inspecteur.

Nous entrâmes, et nous trouvâmes Bernard étendu à terre près de son lit, dont il tordait les couvertures entre «es mains crispées; à sa tête, sur la table de nuit, étaient deux bouteilles, dont Tune vide et l'autre entamée; il avait, au côté gauche, une large blessure dont son chien îavori léchait le sang.

U était encore chaud et venait d'expirer il n'y avait pag dix minutes.

Voici ce qui s'était passé; nous le sûoies, le lendemain, Dar le facteur d'un village voisin qui avait presque assisté à l'événement :

Bernard était jaloux de sa femme ; et, quoique, comme nous l'avons dit, cette jalousie ne reposât sur rien, elle n'avait fait qu'augmenter. Il était parti à une heure, profitant d'un magnifique clair de lune, pour détourner les deux loups qui se trouvaient dans sa brigade.

Une heure après son départ, un messager était venu

annoncer à sa femme que son père avait une attaque d'à*

j poplexie, et demandait à la voir avant de mourir La

pauvre femme s'était levée et était partie à finstaist

même, sans pouvoir dire où elle allait. Ni elle ni le messager ne savaient écrire.

En rentrant, à cinq heures du matin, Bernard avait trouvé la maison vide. Il avait tâté le lit, le lit était froid ; il avait appelé sa femme, sa femme avait disparu.

— C'est bien, avait-il dit, elle a profilé de mon absence, ne croyant pas que je rentrerais sitôt. Elle me trompe; il faut que la tue.

11 croyait savoir où elle était.

Il détacha ses pistolets d'arçon; il mit dans l'un quatorze chevrotines, et dans l'autre dix-sept. On retrouva quatorze chevrotines dans celui qui était resté chargé et les dix-sept autres dans son corps.

Puis il alla seller son cheval, le fit sortir de l'écurie, et l'amena devant sa porte. Alors il prit ses pistolets, en mit un dans la fonte gauche; celui-là entra parfaitement.

Mais la fonte droite étant, par hasard, plus étroite, le pistolet trouva quelque difficulté à y prendre sa place. Bernard voulut l'y faire entrer de force.

Il prit la fonte d'une main, la crosse du pistolet de l'autre, et poussa violemment le pistolet dans la fonte.

La secousse fit détendre le ressort, le coup partit. Pour plus de commodité, Bernard tenait la fonte appuyée contre lui; toute la charge pénétra dans le flanc gauche, lui brûlant et lui déchirant les entrailles.

Le facteur passait dans ce moment-là; il accourut à la détonation. Le colosse était resté debout, cramponné à la selle.

— Mon Dieu! qu'y a-t-iL monsieur Bernard? demanda-t-

— II y a que ce que j'avais prévu est arrivé, mon pau- Tre Martineau. J'ai tué mon oncle d'un coup de fusil, ei je Tiens de me tuer d'un coup de pistolet.

— Vous tuer vous, monsieur? Vous n'avez rien. Bernard se tourna de son côté; ses habits brûlaient encore, et le sang coulait à flots.

— Oh ! mon Dieu! que puis-je faire pour vous? Voulez- Tous que j'aille vous chercher un médecin ?

— Un médecin? Qu'est-ce que tu veux qu'il y fasse? Est-ce que le médecin a sauvé mon pauvre oncle Berthelin ?

— Mais, enfin, ordonnez-moi quelque chose!

— Va me chercher deux bouteilles de tisane à la cave, et détache-moi Rocador.

Le facteur, qui souvent buvait, le matin, la goutte a>ec Bernard, prit la clef, descendit à la cave, tira deux bouteilles, alla détacher Rocador, et rentra.

11 trouva Bernard assis devant une table et écrivant.

— Voilà, dit-il.

— C'est bien, mon ami, répondit le blessé; pose les deux bouteilles sur la table de nuit, et va à tes affaires.

— Mais, Bernard.,,

— Va, te dis-je.

— Vous le voulez donc ?

— Oui.

— Au revoir.

— Adieu.

Le facteur était alors parti, tout courant., espérant que

Bernard était blessé moins dangereusement qu'sî ne l'é-

tait ; car comment, en voyant un tel sang-froid et une telle tranquillité, penser que l'homme qui les conserve est frappé à mort?

Ce qui s'est passé après le départ du facteur, personne ne le sa/^.

Seulement, selon toute probabilité, Bernard avait bh ce qui manquait de vin dans les deux bouteilles. Puis il avait voulu monter sur son lit ; mais ses forces lui avaient fait défaut : il était alors tombé à terre, et il était mort dans la position où nous venions de le retrouver.

Un papier était sur la table.

Sur ce papier, d'une main encore ferme, étaient écrites ces quelques lignes :

« Vous trouverez un des loups dans le bois Duquesnoy; l'autre a décampé.

» Adieu, monsieur de Violaine ! Je vous avais bien dit qu'il m' arriverait malheur, » Votre dévoué,

B Brnard, garde-chef. »

Vous le Toyez, cher lecteur : ce n'était ni une nouvelle, ni un drame, ni un roman, que j'avais à vous raconter; c'était une simple catastrophe.

Seulement, cette catastrophe a, je vous le jure, laissé dans mon esprit un ineffaçable souvenir.

DOM MAETINS DE FBEYTAS

— Mais, mon père, dît en souriant Mercedes, d'où vous vient donc ce grand et étrange amour pour le roi dora Sanche II ?

Celui auquel la jeune fille adressait cette question était un vieillard de soixante ans, à peu près, couvert d'une cotte de mailles, ajustée avec autant de soin que s'il eût été en son camp, devant les Mores d'Ourique ou de Cordoue, et non en son bon château de la Horta, entouré de sa fidèle garnison, en pleine paix. Le casque seul manquait à son armure complète de capitaine : encore était-il pog^ à quelques pas, sur un bahut, près duquel un écuyer se tenait debout et tout prêt à obéir aux ordres de son maître. On pouvait donc voir sa figure vénérable, sur laquelle luttait, comme sur ceile du lion, un singulier mélange de force et de calme. Cette figure était encadrée

ile fongs cheveux qui avaient blanchi plus encore par h tV tigue que par l'âge, et portait une ou deux cicatrices prouvant que les coups qui venaient en face étaient, pour elle, les bienvenus. Il était assis près d'une table et le coude appuyé près d'un hanap d'argent plein de vin cuit, auquel, de temps en temps, il donnait une large accolade ; entre ses jambes était à demi couché un grand lévrier africain qui, quoique la partie postérieure de son corps reposât entièrement à terre, avait, en se dressant sur ses pattes de devant, glissé son long cou de serpent sur la cuisse de son maître, où, tout en paraissant dormir, il ouvrait, à chaque mouvement que faisait celui-ci, ou à chaque parole qui sortait de sa bouche, un oeil inteUigentet doux. Le reste de l'appartement, dont l'architecture appartenait au x* siècle, et l'ameublement au xii% était occupé par un jeune bachelier de dix-neuf à vingt ans, qui se tenait respectuesement debout, appuyé contre la cheminée; par deux pages, qui riaient dans un coin en faisant des niches i une vieille suivante, laquelle s'était endormie en filant sa quenouille ; par un vieillard du même âge à peu près que celui qui paraissait le maître de la maison, et qui était assis dé l'autre côté de la table, mais un peu en arrière, pour indiquer son infériorité; et, enfin, par la jeune fille aux cheveux noirs, aux lèvres rouges et aux blanches dents qui avait fait cette question, bien naturelle à cette époque où tout le Portugal murmurait contre lui : «Mais, mon père, d'où vous vient donc ce grand et étrange amour pour le roi dom Sanche 11? »

JLe vieillard regarda son compagnon à cheveux blanc

comme pour lui dire: « Elle le demande !» Puis, se retournant vers sa fille :

— C'est que, lui dit-il, je l'ai vu plus petit et plus fa^hle que je ne t'ai vue toi-même, toi qui es ma propre fille ; attendu que j'étais là quand la reine dona Sancha, dont Dieu garde l'âme, accoucha de lui sur la terre de Sicile, où nous avions fait relâche pour lui donner du repos, et que je le vis sortir seul, pauvre et nu, comme dit l'Écriture, du lit de sa mère; tandis qu'au contraire j'étais en terre sainte, lorsque toi, mon enfant, tu vis le jour; de sorte que tu avais déjà trois ans lorsque je revins, et que tu étais presque aussi grande et surtout aussi raisonnable que tu l'es aujourd'hui.

— Est-ce que, tout enfant, demanda le jeune écuyer, on l'emmena aussi en Palestine ?

^ Non, répondit le vieux chevalier; c'est moi qui le ramenai en Portugal. Et voilà, si vous voulez le savoir, d'où m'e^t venu ce grand amour pour lui : c'est de la grande confiance et du grand honneur que m'avait fait ^ ie roi, son père; car, la veille du jour où nous devions faire tous nos embarquements, au moment où je venais d'entendre la messe, il me fit venir dans sa propre chambre, où il était assis, entouré de sa cour, près de madame la reine, qui, étendue sur un fauteuil, les pieds sur une chaise, était encore pâle et souffrante de sa délivrance, car il n*y avait que vingt-cinq jours qu'elle était accouchée, et il me dit :

• — Certes, seigneur dom Marîins de Freytas, s'il est

un SOUVENIRS d'antony

un homme au monde envers lequel nous soyons obligés^ la reine et moi, c'est bien vous.

» Je voulus répondre, mais il continua :

» —C'est bien vous î car vous étiez avec moi à la bataille d'Alcaçar-do-Sal, où nous battîmes le roi more de Jaen, et où vous vous jetâtes entre moi et un Sarrasin qui allait me tuer : si bien que vous reçûtes sur votre casque, et même sur votre figure, le coup qui m'était destiné ; car, lorsque, frappé d'interdit par le souverain pontife de Rome, tout le monde m'abandonnait, vous m'êtes resté fidèle; car, enfin, à la première nouvelle que je vous ai fait savoir que mon intention était de me croiser, vous êtes revenu de Romanie me rejoindre à Catane, m'amenant vingt-cinq hommes d'armes, nourris et habillés à vos frais, quand vous ne me deviez que le service de votre personne. Eh bien, continua-t-il, quoique les services que vous nous avez rendus soient si grands et si nombreux, que nous ne savons comment vous en donner jamais récompense, aujourd'hui, telle est notre position, qu'au-dessus de tous les services passés va s'élever celui que nous vous prions, à cette heure, de nous rendre ; et cela, je me plais à le dire en présence de tous ces chevaliers et seigneurs qui nous écoutent.

» J'allai au seigneur roi, je mis un genou en terre, et, lui ayant rendu grâce du bien qu'il avait dit de moi :

») — Seigneur, lui dis-je, ordonnez ce qu'il faut que je fasse, et, tant que mon âme tiendra en mon corps, je ne manquerai à rien de ce que vous m'aurez ordonné.

• — J'attendais cela de vous, me répondii-il, et ce qa^

nous désirons, la reine et moi, nous allons vous le dire. Il est bien vrai qu'il nous serait fort nécessaire que vous vinssiez avec nous en ce voyage saint que nous avons entrepris, et que nous y aurions grand besoin de vous; mais le service que nous vous demandons nous tient tant à cœur, qu'il faut que tout autre cède à celui-là. Vous savez, puisque vous étiez présent à sa naissance, que véritablement Dieu nous a donné notre fils dom Sanche, de rr.ddame notre femme. Nous vous prions donc de le recevoir de nous, de le porter à la reine notre mère, et de le remettre entre ses mains. Vous noliserez des nefs et armerez des galères, ou tout autre bâtiment sur lequel vous penserez qu'on puisse aller en plus grande sûreté; nous vous donnerons une lettre pour notre trésorier, afin qu'il vous avance tout l'argent dont vous aurez besoin, et qu'il croie en tout ce que vous lui direz de notre part. Nous écrirons de même à madame notre mère et au seigneur roi de Mayorque, qui est notre allié, et nous vous donnerons une charte de procuration générale pour toutes les parties du monde où le vent pourrait vous pousser, du ponant au levant, dn midi au nord. Tout ce que vous promettrez, ferez ou direz, pour nous, à cavaliers, à gens de pied ou à tous autres, nous le tenons pour bien promiSj bien fait et bien dit, et nous le confirmons. Nous ne vous en dédirons en rien, et nous en donnerons comme caution toutes les terres, châteaux et autres lieux que nous possédons et espérons posséder avec l'aide de Dieu. Ainsi vous partirez avec notre plein et entier pouvoir; et, lorsque tous aurez remis notre fils à madame la reine notre

mère, vous irez chez vous, et reconnaîtrez et arrangerez toutes vos affaires, qui doivent être fort en désordre par votre campagne de Romanie. Puis, quand vous aurez tout terminé, vous reviendrez nous rejoindre avec toutes les troupes à cheval et à pied que vous pourrez réunir; et notre allié, le roi de Mayorque, vous comptera tout l'argent que vous lui demanderez pour payer les troupes qui vous suivront. Voilà ce que nous désirons que vous fassiez pour nous.

» Et moi, continua le chevalieraprôs une courte pause, je fus fort ébahi de la grande charge qu'il plaçait sur mes épaules, c'est-à-dire le seigneur infant son fils, qui, tout petit qu'il était, se trouvait . déjà l'héritier d'un royaume. Je demandai en grâce, au seigneur dom Alphonse et à la reine, de me donner un collègue qui partageât au moins ma responsabilité. Le roi me répondit qu'il ne me donnerait aucun collègue, mais que je me tinsse prêt à le garder comme mon seigneur et mon propre fils; et il ajouta:

» — Maintenant, dom Martins de Freytas, comme nous ne savons pas ce que Dieu peut décider de nous, faitesmoi serment qu'en mon absence ou après ma mort, vous regarderez toujours l'infant dom Sanche comme votreseul roi, et que vous ne remettrez à d'autres que lui, et en ses propres mains, les clefs des villes, forteresse» ou châteaux qui vous seraient confiés; enfin, que vous lui demeurerez, jusqu'à sa mort ou la vôtre, fidèle et loyal serviteur, comme vous l'avez été pour moi, à moins que lui ou mot ne vous relevions 4e votre serment.

» Alors je me mis de nouveau à genoux, je lui baisai la main, je prononçai sur cette épée le serment qu'il demandait, et je fis le signe de la croix pour que ce serment fût reçu du ciel.

» Et aussitôt le seigneur roi ordonna à dom Luiz de la Trueba, qui tenait son fils en garde dans le château de Catane, de me le livrer, à moi, et non à aucun autre, toutes et quantes fois je jugerais à propos de le réclamer. Le chevalier me fit serment et hommage, et, à compter de cette heure, l'infant dom Sanche fut en mon pouvoir : et, ce jour-là, il y avait vingt-cinq jours qu'il était né, et pas davantage.

» Et ceci étant terminé, le seigneur roi s'embarqua le même jour, et me laissa à Catane, très-fier et très-embarrassé de la mission qu'il m'avait donnée...

Dom Martins de Freytas en était là de son récit lorsque l'on entendit le son d'un cor qui retentissait vers la porte du Douro, aux pieds des murailles du château de la Horta.Dom Martins se retourna aussitôt vers l'écuyer qui gardait son casque, lui ordonna d'aller demander ce que voulait celui qui donnait du cor à une pareille heure, et continua son récit.

— Je ne perdis pas de temps pour accomplir mon message; je nolisai une nef de Baracas, qui se trouvait au port de Palerme et qui appartenait au seigneur dom Juan de Carralhal, qui voulut bien me la céder. Aussitôt ce premier point arrêté, j'allai trouver le noble dom Bérenger de la Sarria, qui avait pour femme une très-noble dame, qui se nommait madame Agnès d'Adri, et qui avait

226 SOUVENIRS D'ANTONT

eu vingt-deux enfants. Je priai ledit seigneur dom Bérenger, qui était un mien ami, de me prêter sa femme afin de confier à ses soins le seigneur infant dom Sanche. Il voulut bien m'accorder ma demande, ce dont je fu& fort content , d'abord parce que madame Agnès était fort bonne, fort pieuse, de très-noble parage, et me paraissait devoir merveilleusement se connaître en fait d'enfants, en ayant eu, comme je l'ai dit, un aussi beau nombre. Alors je fis choix de six autres dames, dont chacune avait un enfant encore à la mamelle, afin que, si l'une venait à manquer, les autres pussent la remplacer, et je les pris avec leurs enfants, afin que leur lait ne vint point à se gâter. Puis, comme le seigneur infant dom Sanclie avait déjà une nourrice qui était de Catane, et le soignait à merveille, je m'en procurai encore deux autres en cas d'accident ; et, outre cela, j'embarquai une chèvre. Enfin, toutes ces mesures prises, je disposai mon propre passage, j'armai fort bien ma nef, la pourvoyant de tout ce qui était nécessaire à notre nourriture et à notre défense. J'y plaçai cent vingt hommes d'armes, dont chacun valait trois hommes ordinaires pour le courage et la noblesse. Je fis ranger tout mon monde sur le pont, et je sommai dom Luiz de la Trueba de me faire remettre le seigneur infant à la porte de Catane, où je l'attendais.

» Au bout d'une heure, je le vis venir, accompagné de tout ce qu'il avait pu rassembler de chevaliers portugais, catalans et latins, tous notables citoyens ou seigneurs de race. Quand il fut en ma présence, il se tourna de leur

coté, et, leur montrant ie seigneur infant qu'il portait entre ses bras :

» — Messeigneurs, leur dit-il, reconnaissez-vous que cet enfant soit l'infant dom Sanche, fils du roi Alphonse II de Portugal et de dona Sancha, son épouse ?

î) Et tous répondirent :

» — Oui, bien assurément! car nous avons assisté à son baptême; puis nous l'avons vu et connu presque tous les jours depuis celte époque, et nous déclarons, comme chose certaine, que cet enfant est bien l'infant dom Sanche.

» Alors, il me présenta le seigneur infant; mais je ne voulus pas le prendre qu'on ne l'eût déshabillé en la présence de tous, afin de m'assurer qu'on me le remettait sain de corps et en bon état, ce dont je pus m'assurer ainsi que tout le monde. Mais, comme, pendant l'opération, le seigneur infant avait toussé trois ou quatre fois, j'eus soin de consigner sur mon reçu qu'on me l'avait remis enrhumé ; puis j'apposai mon sceau auprès de ma signature, et je donnai cette charte de décharge à dom Luiz de la Trueba. Tout cela étant terminé, je pris à mon tour le seigneur infant dans mes bras, et, l'emportant hors de la ville, suivi de plus de six mille personnes qui m'accompagnèrent jusqu'au port. Je le déposai dans la nef, entre les bras de sa nourrice, que ne devaient pas perdre de vue les six dames sur lesquelles veillait à son too? madame Agnès. Et tous le signèrent et le bénirent.

En ce moment, arriva à bord un huissier du seigneur roi de Sicile, qui apportait, de la part de son maître, deux paires d'habits de drap d'or pour le seigneur infant.

Puis incontinent nous mîmes à la voile. — C'était le i" du mois d'avril de l'an de grâce 1218.

» Arrivé à Trapani, je reçus des lettres dans lesquelles on me disait de me bien garder de quatre galères armées qui croisaient dans cette mer, montées par des Sarrasins d'Afrique, et guettant les vaisseaux portugais, génois ou catalans qui naviguent en grand nombre entre Sardaigne et Sicile. Je fis, en conséquence, renforcer ma nef, j'y mis le meilleur armement et le plus grend nombre d'hommes qu'il me fut possible, et je me remis en mer, confiant dans la sagesse de Dieu, qui veille sur les rois; de sorte que nous arrivâmes sans danger, et par le plus beau temps du monde, à l'île Saint-Pierre.

» Pendant cette première traversée, le Seigneur permit que ni le seigneur infant, ni personne de sa suite ne fût indisposé.

» Nous restâmes vingt-sept jours en station dans l'île; puis, y ayant été rejoints par vingt-quatre bâtiments montés de Catalans et de Génois qui faisaient même route que nous, nous partîmes tous ensemble, par un saint jour de dimanche, après avoir dévotement entendu la messe à terre.

» Le troisième jour de notre traversée, nous fûmes assaillis par un orage terrible. Mon premier soin fut de monter sur le pont et de donner tous les ordres nécessaires. Je rappelai au pilotequ'outrenous, qui n'étions que d'humbles pécheurs, il eût à se rappeler qu'il avait à bord un dépôt royal et précieux. Le pilote répondit qu'il ferait tout son possible pour sauver le seigneur infant, puis nous , puis lui-même. Alors je redescendis dans la

DOxM MARTINS DE FREYTAS 229

chambre des femmes pour voir comment cela se passait.

» Toutes choses étaient au pire : les unes avaient le mal de mer et étaient couchées, pareilles à des cadavres ; les autres avaient perdu la tête de frayeur, et criaient que leur lait allait tourner. Au milieu de tout ce sabbat, je cherchai la nourrice; elle était assise contre un panneau, les bras pendants, les yeux morts, et avait laissé glisser le seigneur infant de ses genoux sur le parquet, où il faisait à lui seul des cris plus perçants que toutes les femmes ensemble.

» Je le pris respectueusement dans mes bras et cherchai quelqu'un à qui le remettre ; mais toutes les femmes, y compris madame Agnès, étaient dans un tel état d'atonie ou de terreur, que je ne voulus me fier qu'à moi-même. Comme la tempête continuait et, au lieu de diminuer, allait toujours croissant, j'ordonnai à tous les hommes de l'équipage qui n'étaient point occupés à la manœuvre de se mettre en prières; puis je me fis attacher le seigneur infant autour du corps, afin de me noyer ou de me sauver avec lui; et, comme il continuait de pleurer, je commençai à croire que c'était, non pas le mal de mer, mais bien la faim qui le faisait gémir ainsi. Je m'assis donc au pied du grand mât, et, faisant venir la chèvre, j'approchai le seigneur infant, qui, dès qu'il sentit les mamelles, cessa de pleurer, et se mit à têter comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie. Ce fut alors que je bénis ardemment le ciel de ne m'en être pas rapporté à madame Agnès, â mes trois nourrices et à mes six dames pour m'accompagner.

9 La tempête dura ainsi tout le jour et toute la nuit.

Pendant cet inlervalle, je ne quittai pas d'une minute le seigneur infant, le berçant entre mes bras tandis qu'il dormait, et l'approchant de la chèvre aussitôt qu'il poussait le moindre cri. Dieu permit que, pendant tout ce temps, ni le seigneur infant, ni moi, ni la chèvre, n'eussions le mal de Tier. Lorsque le jour vint, le temps commença de s'améliorer, et ce fut une grande grâce que nous fit le ciel, car notre nef commençait de faire eau, et sept bâtiments de notre convoi avaient été engloutis.

» Peu à peu, chacun se remit : madame Agnès revint la première, puis les trois nourrices, puis les six dames; quant aux nourrissons, comme personne ne s'était occupé d'eux, sur huit, on en trouva trois de morts, et deux ne se trouvèrent ni morts ni vivants.' On présuma que les morts avaient été étouffés et que les absents étaient tombés à la mer. Quant au seigneur infant, par la grâce de Dieu et les soins que j'en avais eus, il se portait que c'était merveille.

» Je le remis aux mains de madame Agnès, qui ne voulait pas le reprendre, disant qu'elle en était indigne; mais j'insistai fort, et elle céda.

9 A compter de ce moment, le vent fut favorable, et, quinze jours après, nous abordâmes à Mafra, dans l'Estramadure.Dès que nous eûmes mis piedà terre, je fis prévenir madame la reine mère, qui était à Coïmbre, que j'étais débarqué à Mafra avec le seigneur infant, son petit-fils, et que je me mettrais en route pour aller la rejoindre aussitôt que le seigneur infant aurait pris quelque repos. Je m'occupai aussitôt, comme le temps étai^ pluvieux, k faire faire une litière. C'était une espèce de palanquin

recouvert d'un drap enduit de cire, afin qu'il ne fût pas accessible à la pluie, et orné, par-dessus ce drap, d'une étoffe de velours rouge. J'y fis étendre un matelas, sur lequel auraient pu tenir six hommes de taille ordinaire; la nourrice s'y coucha avec ses plus beaux vêtements, et près d'elle le seigneur infant, que je fis revêtir d'un des habits de drap d'or que lui avait donnés le roi de Sicile; puis vingt hommes le portèrent, les uns avec des bâtons, les autres avec des lisières. Au bout de deux jours de marche, nous rencontrâmes, à quatre lieues en avant de Leria, monseigneur Raymond de Sagardia, avec dix chevaucheurs, qui nous étaient envoyés par les deux reines, à savoir, la reine douairière de Portugal et la reine de Mayorque, sa fille ; et nous continuâmes la route avec eux. Quand nous fûmes près de Pombal, comme il y avait un ravin à passer, les plus notables sortirent de la ville et prirent les bâtons et les hsières des mains des porteurs, et ils firent passer le ravin au seigneur infant, à qui mon invention plaisait tellement, que c'est tout au plus si, dans toute la route, il pleura plus de trois ou quatre fois par jour.

» A la porte de la ville de Coïmbre, et en avant du pont jeté sur le Mondego, nous trouvâmes, comme à Pombal, les consuls et les prud'hommes de la ville, accompagnés de quatre huissiers, qui venaient nous recevoir. Ils prirent les bâtons à leurs mains et les lisières à leur cou, et nous entrâmes à grand honneur dans la ville; puis nous nous dirigeâmes vers le château, où se trouvaient madame la reine, aïeule du seigneur infant, et la reine de Mayorque, sa tante. Toutes deux attendaient sur la plus haute tour^

et, dès qu'elles virent que nous montions vers le château, elles descendirent jusqu'à la porte. Alors, comme elles avaient été obligées de s'asseoir toutes deux sur un banc de pierre, tant elles étaient joyeuses, je pris entre mes bras le seigneur infant, et, plein d'une véritable joie d'être venu si heureusement à bout d'une si pénible entreprise, je le portai devant les reines.

» Que Dieu vous accorde autant de joie, mes enfants, dit le vieux chevalier interrompant son récit et étendant Î3S mains comme pour bénir ceux qui l'entouraient, qu'en eurent ces nobles dames quand elles virent leur petit-fils et leur neveu si bien portant et si gracieux, avec sa petite ligure riante et belle, vêtu d'un manteau à la catalane et d'un paletot de drap d'or.

» Alors, continua le vieillard, dont les yeux se mouillaient de larmes et dont la voix tremblait à ce souvenir, je m'agenouillai, je baisai la main des reines, et je fis baiser par le seigneur infant la main de son aïeule. Elle voulut le prendre dans ses bras; mais alors je fis un pas en arrière , et je lui dis :

s — Madame , sauf votre bonne grâce et merci, ne me sachez pas mauvais gré ; mais, tant que je n'aurai pas un reçu en bonne forme du seigneur infant, comme j'en ai donné un moi-même, vous ne le toucherez pas, quand vous seriez la Vierge Marie en personne.

») La reine se mit à rire à ces paroles, et me dit qu'elle trouvait bon que je fisse ainsi. Alors je demandai :

a — Madame, y a-t-ilici un lieutenant du seigneur roi?

• La reine me répondit ;

» — Oui, seigneur.

» Et elle le fit avancer. Je demandai ensuite si se trouvaient présents au château le bailli, le viguier et les consuls de la ville de Coïmbre. Ils répondirent :

a — Nous voici.

n Car tous ceux que j'avais nommés étaient attelés â k îitière. Je demandai encore un notaire public; et il s'y trouva comme les autres, tant tous ceux qui avaient quel» que nom ou quelque charge s'étaient empressés de venir au-devant de nous. 11 y avait de plus, et outre ceux que je viens de nommer, un grand nombre de chevaliers et d'hommes notables de Coïmbre. Lorsque tous furent présents, je fis venir madame Agnès, puis les deux nourrices, puis les six dames pour accompagner, et, en présence des reines, je leur demandai trois fois :

» — Cet enfant, que je tiens entre mes bras, est-il bien le seigneur infant dom Sanche, fils de dom Alphonse II, roi de Portugal, et de dona Sancha, son épouse?

» Et tous répondirent *

» — Oui !

» Et de cette première déclaration, je fis dresser, par le notaire, une charte publique ; après quoi , je dis à madame la reine> aïeule du seigneur infant :

» — Madame, croyez-vous que cet enfant que je tiens dans mes bras soit le seigneur infant dom Sanche, fils de dom Alphonse II, roi de Portugal?

» Je lui fis trois fois la même demande, et trois foîs elle me répondit: «Oui;» et de cette parole je fis aus*sitôt dresser une seconde charte par le notaire.

Puis j'ajoutai encore :

» — Madame, en votre nom, au nom du roi dom Alphonse et delà reine dona Sancha, déclarez-vous ici me tenir pour bon et loyal, et pour entièrement qxiitte et déchargé du dépôt royal qui m'avait été remis en la personne du sei« gneur infant?

» Et elle me répondit :

» — Oh! oui, seigneur; et Dieu m'est témoin que je ne erois pas qu'il existe un homme, je ne dirai pas même en Portugal, ni en Castille, ni dans toutes les Espagnes, mais dans le monde entier, plus fidèle et pins loyal que vous n'êtes, et que je le reconnais en face de tous.

» Alors je me retournai vers les assistants, et leur demandai s'ils avaient entendu les paroles que la bonne reine venait de me dire et s'ils en feraient serment à l'occasion; et tous crièrent: «Oui! oui!» Donc, me croyant quitte et déchargé, je livrai le seigneur infant à ' la reine mère, qui la baisa plus de dix fois, tant. elle était aise d'avoir un petit-fils. Quant à moi, j'allai rejoindre en Palestine monseigneur Alphonse II, avec deux cents hommes de pied et cinquante chevaux, levés, non point avec l'argent du roi de Mayorque, mais sur mes propres terres.

» Et maintenant, acheva le vieillard, vous savez tous pourquoi j'ai en si grand amour le roi dom Sanche : c'est qu'il m*a coûté si grande peine et causé si graade terreur, que je m'y suis attaché comme à mon propre enfant, quoiqu'il ne m'ait pas toujours regardé comme son père.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et un héraut couve

de poussière parut sur le seuil. C*était celui qui avait sonné du cor à la porte du château , vers le milieu du récit de dom Martins de Freytas. En l'apercevant, le vieillard se leva pour le recevoir, et lui fit signe d'entrer; mais le messager demeura debout et immobile à la porte, et, faisant un geste de la main pour commander le silence :

— Vous, seigneur Martins de Freytas, gouverneur du château de la Horta, dit-il, et vous tous chevaliers, écuyers ou citoyens, écoutez. Le roi dom Sanche II ayant été jugé indigne de la couronne, qu'il déshonorait, il a plu à Dieu , par l'entremise des nobles confédérés , de le condamner à la déposition qu'il a méritée, et d'élire son frère, monseigneur Alphonse III, en sa place. En conséquence , les nobles confédérés m'envoient à vous, seigneur dom Martins de Freytas, et à tous gouverneurs de châteaux, places et forteresses, pour vous prévenir qu'ils vous relèvent du serment de fidélité que vous aviez fait entre les mains du seigneur dom Sanche, autrefois roi de Portugal.

— Ce que vous dites là, seigneur héraut, peut regarder d'autres, mais non pas moi; car j'ai un serment p.articulierqui me lie, et ce n'est qu'aux mains mêmes du seigneur dom Sanche, que je tiens toujours pour mon roi, que je puis remettre les clefs du château de la Horta.

Le héraut continua sa route, et derrière lui dom Martins ce Freytas fit fermer les portes et doubler les sentinellest

Or, voici ce qui s'était passé à Lisbonne entre dom Sanche II et les grands de son royaume :

Les nobles étaient assemblés dans la salle du conseil, et attendaient le roi Sanche II pour délibérer avec lui des affaires du royaume. Soudain la porte s'ouvrit, et, au lieu du roi, l'on vit paraître dom Hernand d'Alméida, son favori, vêtu d'un habit de cheval, un cor au côté et un foue^ la main; il venait annoncer que le seigneur roi ne pouvait venir présider le conseil, attendu qu'il partait, le lendemain matin, pour chasser dans ses forêts de Sarzedar et de Castel-Branco ; et que, tout entier à ces préparatifs importants, il ne pourrait s'occuper des affaires de l'État.

Cette mission, dont le favori s'acquitta avec sa morgue accoutumée, fut suivie, aussitôt son départ, d'un murmure terrible dans toute l'assemblée. En effet, dom Sanche ne pouvait choisir un messager plus odieux pour un message plus insolent. Dom Hernand, qu'il avait fait comte d'Alméida, sans être d'une naissance tout à fait obscure, était du moins de noblesse si nouvelle, qu'à côté des vieux noms portugais auxquels on avait voulu l'égaler, son nom tout moderne faisait tache. C'était, disait-on, le frère de lait d'Alphonse Henriquez, premier roi de Portugal et aïeul ûp'. dom Sanche, qui l'avait amené avec lui de la Bourgogne, où il était né, lorsqu'en i228 il dépouilla sa

mère, Thérèse de Castille, de la régence du royaume, et se fit nommer comte et, bientôt, roi de Portugal. Depuis ce temps, le fils et le petit-fils de Guimarens avaient servi le fils et le petit-fils d'Alphonse Henriquez avec fidélité, sans cfoute, mais non point avec assez d'éclat pour que dom Sanche fût autorisé à l'élever ainsi à la hauteur des premières maisons de l'Estramadure, en le nommant comte d'Alméida. Il est vrai que cette faveur avait une cause ; mais la cause elle-même paraissait à ces nobles seigneurs odieuse et infâme. Le roi était, depuis trois années, amoureux de Maria, sœur de dom Hernand, et l'on assurait que l'élévation subite du favori avait été mesurée à la complaisance qu'il avait mise à favoriser les amours du roi avec sa sœur ; et, quoique celle-ci vécût retirée loin de la cour et en dehors réellement de toute intrigue, comme c'était depuis trois ans que dom Sanche avait surtout abandonné le soin des affaires de son royaume, ou, chaque fois qu'il s*en était mêlé, l'avait fait au grand mécontentement de toute la noblesse, celle-ci avait enveloppé dans la môme haine l'amour pur de la sœur et le favoritisme intéressé du frère; de sorte que la bouche qui s'ouvrait pour maudire l'un se refermait rarement sans maudire en même temps l'autre.

Et cependant Maria était pure de toute tache et innocente de tout mal. Dans la retraite où elle avait été élevée par sa mère et où elle continuait de demeurer près de sa tombe,^ elle avait vu dom Sanche sans savoir que c'était le roi ; et, comme celui-ci avait cru remarquer qu'il avait, par sa jeunesse, son air noble et sa courtoisie, fait quel-

t>38 SOUVENIRS D'ANTONY

que impression sur l'esprit de la belle recluse, il avait exigé de -son frère, dom Hernand, qu'elle continuât d'ignorer sa naissance et son rang. Maria l'avait donc toujours envisagé, sinon comme son égal, — car, aussi humble que son frère était orgueilleux, elle n'avait point oublié comme lui son extraction obscure, — dumoms comme un seigneur dont la noblesse n'était point assez haute pour mettre entre eux une barrière infranchissable. Or, dans cette croyance, elle l'avait aimé, et ce ne fut que plus tard que dom Sanche lui apprit qu'elle aimait un roi.

Alors la douleur de la pauvre Maria n'avait plus eu de bornes : à ses propres yeux, elle n'était plus qu'une fille perdue. Dans tous ses souvenirs, elle voyait les maîtresses des rois vouéesà l'exécration des pe/iples, lesquels leur attribuaient toujours les fautes qui venaient d'eux-mêmes, les malheurs qui venaient du ciel. Aussi, lorsque, pour ludistraire de sa tristesse, le roi dom Sanche lui avait proposé de l'emmener de Santarem à Lisbonne, et, là, de lui < donner des serviteurs, des pages et un palais, avait-elle constamment reîase ses offres et préféré, ' ce brillant tj.éshonneur, la solitude, où elle pouvait, sinon aimer sans remords, du moins pleurer sans témoins. Maif , si bien voilée de son obscurité que le fût Maria, elle n' >^it pu échapper aux regards des mécontents, qui, depuL trois ans, ayant vu s'accroître la fortune et l'influence de àom. Hernand, avaient recherché la cause de cette faveur étrange, et pensaient l'avoir trouvée dans l'amour de sa sœur. Dès lors, toutes les fautes, toates les faiblesses, toutes les insultes du roi; avaient éii attribuées à l'in-

t)OM MARTINS DE FRETTAS 239

fluence désastreuse de Maria : et, comme dom Sanche, naturellement faible et paresseux, avait abandonné à dom Hernand la conduite presque eiuière du royaume, on voyait l'influence de la sœur dans l'impuissance du frère et on maudissait la source où elle était puisée, plui encore que le pouvoir qui en découlait.

On ne sera donc point étonné de l'effet que produisit, "sur la première noblesse du royaume, l'apparition de dom Hernand d'Alméida sur le seuil de la porte par laquelle on s'attendait à voir entre-r le roi. Or, comme le message dont il était chargé n'était point de nature à d'minuer les sentiments de haine que chacun lui portait déjà, le mécontentement général éclata aussitôt qu'il eut disparu ; mais toute cette tempête de paroles et de menaces s'apaisa comme elle s'était élevée, lorsque dom Manrique de Carvajal étendit la main et réclama le silence.

C'est que dom Manrique de Carvajal était un de ces hommes qui commandent le respect à tous. Noble de race, brave en guerre, sage au conseil, il eût été l'âme du royaume sous tout autre roi que le roi dom Sanche. Mais tel est le malheur des gouvernements faibles ou cauteleux, que tout ce qui est fort ou loyal leur devient ennemi. Dom Manrique de Carvajal étendit donc la main et dit :

— Messeigneurs, le roi dom Sanche, que Dieu con-

Earve, a rompu notre conseil de jour en son palais. Je

vous invite tous, tant que vous êtes, à un conseil de

■ nuit en ma maison. Là, nous élirons l'un de nous pour

nous présider, et nous verrons à prendre une déci-

240 SOUVENIRS d'àKTONY

sion sur ce qu'il faut faire pour l'honneur de la noblesse et le bien du royaume. En attendant, pas de cris qui puissent nous trahir, pas de menaces qui puissent mettre nos ennemis sur leurs gardes. Soyons calmes, et nous serons justes; soyons unis, et nous serons forts.

Alors toute rassemblée s'était dispersée avec dignité et en silence; et le roi qui, caché derrière un rideau avec dom Hernand d'Alméida, les regardait s'éloigner, crut voir encore des serviteurs humbles et soumis là où il n'y avait déjà plus que des rebelles et des conjurés.

La nuit se passa tranquille en apparence; rien ne vint troubler le sommeil du roi, aucun songe ne lui apporta l'écho des paroles terribles que l'on disait contre lui en ce conseil suprême et nocturne, qui se tenait en la maison de dom Manrique de Carvajal; et cependant tout fut arrêté, résolu et décidé, comme si, depuis le commencement des âges, la sentence eût été écrite sur le livre éternel, par la plume de fer du destin.

Le matin, au moment où dom Sanche sortait de sa chambre, botté, éperonné et tout prêt à monter à cheval, il rencontra monseigneur de Léria, qui était archevêque d'Evora. Le roi fronça le sourcil, car il avait dit qu'il ne voulait recevoir personne*

— Sire, lui dit l'archevêque, que votre colère tombe sur moi seul ; car je vous ai attendu ici malgré tout le monde, et pages et serviteurs ont fait ce qu'ils ont pu pour que je me retirasse. Mais j'avais à parler à Votre Altesse de la part des nobles de votre royaume.

— Et que désirent-ils? demanda le roi.

— Ils désirent savoir si votre bon plaisir ne serait pas, au lieu d'all^.r aujourd'hui à la chassej de présider le coaseil; les affaires dont il devait être question sont urgentes et ne souffrent point de retard.

— Monseigneur d'Evora, répondit le roi, mClez-vous de toucher les revenus de votre archevêché, qui. Dieu merci, est l'un des plus riches, non-seulement de l'Alentejo, mais encore du royaume, et laissez-moi faire, à moi, ma besogne de roi.

— Et c'est justement parce que vous ne la faites pas, sire, que je suis député devers vous, pour vous dire que de toute cette faiblesse et de tout cet abandon, il vous arrivera malheur. La besogne d'un roi, sire, est aux rudes affaires de la politique et de la guerre, et non aux plaisirs de l'amour et aux amusements de la chasse.

— Et, répondit le roi, si je ne me rends pas aux conseils que vous voulez bien me donner, au nom de ma noblesse, puis-je savoir, monseigneur, quel est ce malheur qui m'arrivera ?

— Ce malheur, sire, c'est que, quelque soir, en revenant de visiter votre maîtresse ou de courir le daim, vous trouverez les portes de Lisbonne ouvertes pour tout le monde, mais fermées pour vous.

^ Alors, monseigneur, reprit en riant avec mépris dom Sanche, j'irai à Coïmbre : le Portugal est riche en villes royales, et c'est une couronne qui a plus d'un fleuron,

— Coïmbre sera fermée comme Lisbonne, sire,

— Alors il me restera SetuvaL

-- Seluval sera fermée comme Goïmbra

t42 SOUVENIRS d' NY

i^ Eh bienj dites à ma nobL éprit le roi, que,

quand mon bon plaisir eût été isider mon conseil

aujourd'hui, je le remettrais ; dne, tant je serais

curieux de voir pareille chose.

— Vous le verrez, sire, répc ■■ ! archevêque d'Evora. Puis, s'inclinant devant le roi, il sortit avec le même

calme et la môme dignité qu'il avait conservés dans cette dernière démarche tentée près de dom Sanche, et dont il venait de reconnaîtie l'inutilité.

De son côté, le roi monta à cheval avec son favori, traversa toute la ville sans s'apercevoir d'aucun changement, puis se dirigea sur Santarem, où demeurait sa maîtresse.

Ce jour-là, dom Sanche trouva Maria plus triste et cependant plus affectueuse encore que d'habitude. Le roi s'aperçut tout en entrant de cette tristesse, et, s'arrêtant devant la jeune fille assise sur un divan moresque :

— Maria, lui dit-il, quand les nuages voilent les étoiles, le roi du ciel souffle et les nuages se dispersent et les étoiles brillent. Ne pourrai-je donc jamais en faire autant pour toi, moi qui suis un roi de la terre ? Quelqu'un a-t-il osé t'insuiter, Maria? Nomme-le moi : fût-ce mon frère Alphonse, par le ciel î il me rendra compte de cette offense.

— Non, cher seigneur, répondit Maria en secouant la tête et en faisant tomber deux perles qui tremblaient aux cils de ses yeux, non, personne ne m'a insultée, et vous ne devez punir que moi-même, qui suis une insensée de ne point me trouver heureuse quand tant de femmes seraient fières d'être à ma place^

— N' essaye pas de me tromper. Maria, dit dom Sanche^ je sais que ton âme d'ange te porte au pardon. Mais le pardon enhardit les traîtres, car c'est être traître à son roi, que de ne point aimer ce qu'il aime. C'est ta faute aussi, Maria; si tu étais venue à la cour, au lieu de rester dans cette solitude, ils t'eussent vue de près, ils t'eussent connue, et alors ils t'eussent adorée comme moi. Mais il est encore^ temps, mon doux soleil; viens, et, dès que tu luiras, on sentira tes rayons.

— Oh ! bien loin de là, monseigrieur, s'écria Maria en joignant les mains d'un air suppliant; si j'avais une grâce à vous demander, ce serait, au contraire, deme permettre de me retirer dans un couvent et de ne pas demeurer plus longtemps ainsi entre vous et votre peuple ; car il nous arrivera malheur à tous les deux, sire.

— Tu vois bien que tu me trompais, Maria, et que quelque misérable t*aura donné ces avertissements.. Au nom du ciel, Maria, nomme-moi celui qui a osé te menacer.

— La menace, si c'en était une, monseigneur, viendrait de trop haut pour que vous pussiez atteindre celui qui l'aurait faite... Mais tranquillisez-vous, sire, ce n'est point une menace, c'est un rêve.

— Un rêve, Maria ? Je regrette alors de ne pas avoir amené avec moi le rabbin îsmaël; il explique les songes comme Joseph, et il t'eût dit ce que le tien signifiait.

— Hélas ! monseigneur, répondit en soupirant Maria, il était si clair, qu*il n'avait point besoin d'interprète.

— Et il t'annonçait des malheurs? C'était un songe-,

bien malavisé, et qui ne se doutait point que j'étais là pour le faire mentir. Viens avec nous, ma belle Maria, et le plaisir dissipera cette vision aussi rapidement que ie soleil fond un nuage.

— Et où allez-vous donc, monseigneur? demanda Maria avec inquiétude.

— A la chasse.

Maria pâlit; puis, d'une voix tremblante ;

— Seul ? lui dit-elle.

— Avec ton frère.

— Oh î mon Dieu ! mon Dieu î s'écria la jeune fille, plus de doute, plus de doute, et mon rêve était un pressentiment !

— Encore ton rôvel murmura dom Sanche avec un léger mouvement d'impatience. Voyons, Maria, dis-moi ce rêve. N'ai-je point droit à tes pensées, à tes pensées de la nuit comme à celles du jour? Parle, je t'écoute.

— Oh! mon cher seigneur, dit Maria en se laissant glisser aux pieds de dom Sanche, voilà où je reconnais cette bonté que tout le monde ignore, parce qu'elle reste au fond de votre cœur. Au lieu de rire de ma faiblesse, vous voulez la guérir. Eh bien, c'est peut-être Dieu qui vous donne cette compassion pour une crainte qu'un autre traiterait de folie. N'est-ce pas que vous ne me raillerez pas de ma terreur?

— Non, sois tranquille ; parle.

— Eh bien, monseigneur, vous étiez venu, dans mon rêve, coiAme vous voilà en réalité. Dans mon rêve, vous m'avez proposé, comme vous venez de le faire, de m'em-

DOÛI MARTINS DE FREYTA.^ 246

métier à la chasse, et j'avais accepté. J'étais partie avec TOUS, et je chevauchais à vos cOtés, toute fiere de voire bonne grâce et de votre adresse, et me disant en molmême que, si vous n'eussiez pas été roi de naissance, quelque peuple vous eût élu.

— Et toi aussi, Maria, tu me flattes? dit en souriant le roi.

— ■ Non, mon bien-aimé seigneur, je vous dis la vérité toujours, ou, si je ne vous dis pas la vérité, je vous dis au moins ce que je pense. Vous chevauchiez donc ainsi près de moi, lorsque nous entrâmes dans une sombre forêt où vos chiens ne tardèrent pas à lancer un daim. Chacun le poursuivit alors avec de grands cris de joie, et, moi, je le poursuivis ainsi que les autres, mais triste et comme emportée dans un tourbillon. Je voulais crier instinctivement, je voulais arrêter mon cheval, je voulais, sans savoir pourquoi, vous dire de ne point poursuivre ainsi ce pauvre animal; mais j'étais sans voix et sans force, et ma poitrine se serait plutôt brisée que de lais* ser échapper un son. Enfin, après une course dont je ne pus mesurer la longueur, et dans laquelle nos chevaux, comme s'ils eussent eu des ailes, franchissaient montagnes, rivières et précipices, le malheureux daim commença de se lasser, et, chose étrange, tout en suivant la chasse, qui était encore trop éloignée pour le voir, je le voyais, moi, haletant, se traînant à peine, n'avançant plus que par élans désespérés, chaque fois qu'il entendait plus près de lui les aboiements des chiens ou les fanfares du

cor. Tout à coup une flèche partit d'un buisson, sans qn&

je visse quelle main l'avait lancée, et le daim, frappé à l'épaule, fit encore quelques pas, puis tomba sur ses genoux, puis se roula dans son sang ; et, à mesure qu'il avançait vers son agonie, — vous avez dû faire quelquefois de ces rêves, n'est-ce pas, monseigneur? où le vrai et le faux, le fantastique et le positif sont tellement mêlés ensemble, qu'on ne sait plus distinguer la réalité de l'illusion, — ses membres, qui se roidissaient, cessaient confusément d'être ceux d'un animal et prenaient la ressemblance de ceux d'un homme. Enfin, après quelques minutes de cette métamorphose, je jetai un cri; je venais de reconnaître mon frère. Oui, monseigneur, mon frère, percé d'une flèche au-dessous du bras, et qui, dans une dernière convulsion, rassembla toutes ses forces pour se tourner de mon côté et me dire :

1» — Maria, Maria, prends garde à la chasse!

» Puis aussitôt il expira,

— • Folle que tu es, dit dom Sanche, ne reconnais-tu pas, dans ce rêve insensé, les incohérentes visions de la nuit?

— Oh! non, noni s'écria Maria. Non, croyez-moi bien, monseigneur, j'ai fait d'autres rêves dans ma vie; mais aucun ne m'a laissé une impression pareille. Oh! monseigneur, ne méprisez pas cet avertissement. Après tout autre rêve, peu à peu j'ai senti s'effacer, si jf,» puis le dire ainsi, le cadre dans lequel il était enfermé ; montagnes, forêts, paysages, une fois mes yeux ouverts, dispa* raissaient,à la clarté du jour, comme une vapeur; tandis qu'aujoura'hui je vois tout encore, comme si je n'éUiit

pas éveillée: le cadavre de mon frère est couché au pied d'un grand rocher couronné de sapins, près d'une fontaine où se réunissent les eaux d'une cascade; il y a, en face de lui, une ruine, qui est un ancien ermitage ruiné par le» Mores, et que surmonte une croix brisée. Tenez, monseigneur, que j'aie les yeux ouverts ou fermés, tout cela est devant moi sans cesse et plein de réalité,

— Il est, du moins, heureux que ce rêve, en menaçant ton frère, ait respecté ma belle Maria; car, si imposteur que je le croie, je ne serais pas, je l'avoue, sans inquiétude en face d'une telle conviction.

^ Oh ! ce n'est pas tout, monseigneur, reprit Maria, et toute la famille est enveloppée dans la proscription. Je n'en restai point là, et je m'enfonçai plus avant encore dans mon rêve ensanglanté. La chasse continua; car mol seule semblais être accessible à cette impitoyable vision.. Toujours sans voix, toujours entraînée par une force supérieure, je repris ma course à travers la forêt, et presque aussitôt les chiens lancèrent une biche blanche qui descendit la vallée de; toute la rapidité de sa course; et alors la même chose se renouvela. Comme si j'eusse été douée d'une double vue, je la suivis à travers les mille détours qu'elle faisait pour tromper les chiens; seulement, cette fois, c'était moi qui éprouvais toutes ses terreurs, c'était moi qui tressaillais à chaque aboiement des chiens, à chaque son du cor. Enfin nous la rejoignîmes, et une flèche partit qui alla la percer au flanc. A l'instan i même. Jeressentis au côté une vive douleur; et, de môme que le sang coula sur sa blanche fourrure, je vis le sang

248 SOUVENIRS D'ANTONT

teindre ma roDe. Alors une seconde flèche partit et alla l'atteindre au côté opposé; et, au côté opposé, qui était celui du cœur, je sentis une douleur vive, aiguë, mortelle. Le sang jaillit de cette seconde blessure cqmme de la première. La biche tomba, pleurant et bramant, et alors un homme s'approcha d'elle un couteau à la main : cet homme me causait une terreur aussi grande que s'il fût venu à moi. Cet homme s'approcha d'elle, et, malgré ses plaintes, ses gémissements, sans faire attention à moi, qui essayais par mes gestes de suppléer à mes paroles, monseigneur, avec ce couteau, il lui ouvrit la gorge, et, sur mon âme, oui, monseigneur, je vous le jure, je le sentis entrerj tranchant et froid, et je jetai enfin un grand cri qui me réveilla. Je fus longtemps à croire que je n'étais pas blessée, la main sur mon cou, cherchant des yeux, à mes deux côtés, ces plaies que j'avais reçues, et prenant pour du sang la sueur mortelle qui me courait par tout le corps. Ohl voyez- vous, monseigneur, continua Maria en portant sa main aux endroits indiqués, c'était là, là et îà; et, rien qu'à en parler, je souffre et je me sens près de mourir. Ayez donc pitié de moi, je vous en supplie, monseigneur, et n'allez point à cette chasse; car je suis certaine que, si j'avais continué mon rêve, après mon frère, après moi, c'était vous, monseigneur, que cette menace allait atteindre.

Dom Sanche sourit à ce récit. Comme tous les carac^ lères faibles, il affectait le doute, afin de paraître fort; puis, prenant sa maîtresse entre ses bras :

— Maria, lui répondit-il, j'ai toujours entendu dire

qu'en marchant droit à un fantôme on le faisait évatîôuir. Je ferai ainsi de ton rêve; nous marcherons droit à lui, et ii disparaîtra.

— Oh ! non, non, monseigneur, à moins que vous n'ordonniez; car je suis votre servante, et j'obéirai à vos ordres. Non, je n'irai point à cette chasse, et, si vous m'en croyez, monseigneur, vous n'irez pas non plus.

— Tu feras selon ton plaisir , Maria , et non point selon ma volonté. Tu crois que quelque danger tô menace à me suivre? Reste ici, ma bien-aimée; je veux t'épargner jusqu'à l'ombre de la crainte. A mon retour, je t'y retrou« verai, et tu auras tout oublié, excepté notre amour. Adieu , ou plutôt au revoir.

Maria resta un instant pendue au cou de dom Sanche, renversée en arrière, les yeux fermés et la bouche entrouverte, comme si elle était évanouie; mais, au bout d'un moment, sa poitrine se gonfla, ses larmes jaillirent, et elle éclata en de tels sanglots, que dom Sanche sentit sa résolution chanceler et demeura un instant incertain, commençant à douter qu'une telle douleur pût être l'effet d'un songe; et, croyant qu'elle avait appris quelques nouvAlles qu'elle ne voulait pas lui dire :

— Maria, lui dit-il, il est impossible qu'un rêve te cause de pareilles angoisses ; promets-moi de me dire ce que tu as réellement, et je resterai.

— Non, non, dit Maria, allez à la chasse, monseigneur; jo n'ai lien autre chose que ce que je vous ai dit; mais revenez vite, car je sens que je n'aurai quelque tranquillité; d'esprit qu'en vous revoyant*

*- Tes désirs sont des ordres, répondit dom Sanche; au lieu d'aller à Castel-Branco , je n'irai qu'à Sarzedar; au îieu d'être huit jours, je n'en serai que trois. Adieu, donc, et à bientôt I

Maria lui dit adieu de la tête, car elle n'osait parler, tant sa voix était pleine de sanglots. Elle le suivit des yeux tant qu*elle put l'apercevoir à travers les poi*>es de l'appartement; puis, lorsqu'il eut disparu, elle courut à la fenêtre, afin de le saluer encore une fois. Enfin dom Sanche disparut à l'angle de la rue, et cependant Maria resta encore longtemps immobile au même endroit et les yeux fixés sur la même place, comme si elle se fût attendue à le voir reparaître.

Pendant ce temps , il se passait à Lisbonne des choses qui justifiaient les pressentiments de Maria.

ÎII

Les nobles avaient répondu avec empressement à l'appel de dom Manrique de Carvajal, et, comme c'était un seigneur riche et puissant, personne ne s'était inquiété i pe voir entrer chez lui une si nombreuse assemblée. Mais, le lendemain matin, l'étonnement fut grand, lorsqu'on vit des ouvriers construire un vaste échafaud dans une prairie qui s'étend entre (Lisbonne et le petit golfe qui s'avance dans les terres, aur-dessus de la ville. Comme .tout le monde ignorait dans quel but cet échafaud était

dressé, tous ceux qui passaient s'arrêtaient devant lui. D'un autre côté, les curieux de la ville, ayant appris le travail étrange qui se faisait à la porte, accoururent avec empressement; si bien que, dès l'heure de midi, il y avait déjà une foule considérable, allendant l'issue de cette construction. --

A dix heures, la charpente étant achevée, on étendit sur les marches et sur la plate-forme de cet échafaud un tapis magnifique, sur lequel on éleva un trône surmonté des armes de Portugal , en tout semblable à celui du roi. Bientôt on plaça sur ce trône une statue représentant le roi dom Sanche ; elle avait la couronne en tête, le sceptre en main et l'épée de justice au côté ; elle était revêtue de la robe royale, sur laquelle brillaient les insignes de la royauté; puis une forte troupe d'écuyers et de gardes s'approcha. Les écuyers, qui portaient chacun les pennons de leurs maîtres, montèrent les marches et allèrent se placer derrière le trône, abaissant leurs bannières sous la bannière de Portugal. Les soldats se rangèrent encercle autour de l'échafaud, et chacun attendit, plus curieux et plus étonné que jamais.

A midi, toute la noblesse de Lisbonne, qui venait d'entendre dévotement la messe , sortit de l'église , conduite par dom Manrique de Garvajal. Elle conduisait, au milieu d'elle, le seigneur dom Alphonse, frère puîné du roi dom Sanche, que l'on croyait en Catalogne, et qui, sur un message qu'il avait reçu huit jours auparavant, était arrivé secrètement à Lisbonne. Elle se dirigea vers la prairie, précédée d'une musique guerrière, comme si elle

eût marché à une bataille ou à une fête, et suivie d'une foule plus grande encore que celle qui attendait. Envoyant cette noble assemblée, les rangs des soldats s'ouvrirent. Dom Manrique de Carvajal et l'archevêque d'Evora se placèrent sur des degrés, à des distances qui indiquaient leur rang. Un crieur public monta sur la dernière marche, et une fanfare bruyante retentit pour commander Fattention. Tous les nobles tirèrent leur épée, et le crieur public fit entendre ces mots :

— Vous tous Portugais, grands ricos hombres *, prélats, chevaliers, écuyers et citoyens, oyez! oyez! oyez!

» Le roi dom Sanche de Portugal, mentant à la race dont il est sorti et oubliant les devoirs qui lui sont imposés, s' étant rendu indigne de la couronne qu'il déshonore, il plaît à Dieu, par l'entremise des nobles confédérés, réunis pour la prospérité du royaume, de le condamner à la déposition qu'il a méritée.

» 11 a mérité cette déposition surtout pour quatre motifs, et ces quatre motifs les voici :

» Premièrement. Le roi dom Sanche est indigne de la couronne, puisqu'il ne peut porter la couronne lui-même, et que c'est, non pas lui, mais le funeste dom Hernand d'Alméida qui gouverne la nation avec une insolence insupportable pour des esprits aussi fiers que les Portugais. En conséquence, puisque le roi ne peut porter sa couronne, il est temps qu'elle soit placée sur une tête plus

• Voir dom Telesforo de Trucha, ^ qui tous les détails suivants £ont empruntés.

aOM MARTINS DE FREYTAS 255

«apable et plus digne de la porter. Que le roi dom Sanche perde donc la couronne!... »

Après ces paroles, le crieur publie s'arrêta, et un silence profond s'étendit sur l'assemblée ; on eût dit que toute cette multitude n'avait que des yeux ei pas de souffle, car tous les regards brillaient comme des flammes, et pas une haleine ne se faisait entendre au milieu de cette stupeur générale. Monseigneur d'Evora, archevêque de Léria, s'approcha lentement et solennellement de la statue du roi, et lui ôta la couronne de dessus la tête. A cette vue, la multitude éclata en applaudissements si frénétiques, que, de ce moment, les nobles jugèrent que leur cause était gagnée devant le peuple. Pour ne point laisser refroidir les esprits, ils firent signe au crieur public de continuer, et le crieur continua :

« Secondement. Le roi dom Sanche de Portugal est indigne de porter l'épée de justice, puisqu'il oublie de s'en servir pour la protection de ses sujets. Ce n'est point son esprit, c'est l'esprit d'une courtisane qui dirige sa volonté ; ce n'est point sa bouche , c'est la bouche d'un courtisan qui dicte les décrets; ce n'est point sa main, c'est la main d'un courtisan qui signe les actes; et cela au préjudice du bien et de l'intérêt commun. Il faut , en conséquence, que l'épée de justice ne soit pas déshonorée plus longtemps par des mains indignes de la porter. Que dom Sanche de Portugal perde donc l'épée de justice! »

Le crieur public fit de nouveau silence. Alors dom Manrique de Carvajal s'approcha de la statue, et lui arracha 4u côté l'épée de justice. De nouvelles acclamations dg

254 SOUVENIRS D'ANrTONT

tentirent, plus furieuses encore que les preTnières. Et It crieui passa à la charge suivante.

« Troisièmement. Le roi dom Sanche ^@ Portugal est indigné de porter le sceptre. Pour le porter dignement, un roi doit présider ses conseils, conduire ses armées, et non point passer sa vie en chasses, en bals et en fêtes; pour porter dignement le sceptre, un prince doit être ferme et juste. Dom Sanche, au contraire, est faible, indolent, prodigue, dissipateur des revenus de l'Étai. Que dom Sanche de Portugal pei'de do-:tî le sceptre ! »

Alors le couïte de Rodrigo s'approcha de la statue, et lui enleva le sceptre des mains ; puis le crieur public passa à la quatrième charge.

» Quatrièmement. Le roi dom Sanche de Portugal est indigne d'être assis sur le trône; car, outre qu'il s'est rendu coupable de tous les actes de trahison que nous avons dits contre l'honneur de la nation portugaise, il a encore poursuivi injustement de sa haine son frère dom Alphonse, seul et véritable héritier de la couronne, l'ayant exilé sans motif, sans doute dans l'espoir de lui substituer quelque enfant illégitime; mais Dieu ne permettra pas ;ant de honte et de déshonneur, et les nobles ligués les l^réviendront en décernant le trône à celui qui le mérite par sa naissance, par son courage et par sa sagesse. Q'ûq éosci Sanche de Portugal soit doac chassé du trône I »

Aussitôt dom Diego de' Salvaterra s'approcha du trône, saisit la statue, et la fit tomber la tête la première : en même tempsj }es confédérés enlevèrent dom Alphonse ^ ieurs bras, et, le plaçant sur le trOne vide, îe proiciafi.

DOM MARTINS DE FaEYTAS 255^

anèrent roi à la place de son frère. Cette proclamation fut accueillie avec de grands cris de joie par le peuple, qui croit toujours gagner quelque chose à changer de souverain. En un instant, dom Alphonse III fut revêtu des insignes de la royauté, et l'évoque d'Evora^s'avançant le premier, lui rendit hommage en lui baisant la main,. Dom Manrique de Carvajal vint après; il fut suivi du comte de Rodrigo et de dom Diego de Salvaterra ; puis, après ces délégués de la ligue, vinrent tous les nobles qui la composaient. Enfin le nouveau roi, monté sur un magnifique cheval blanc, couvert du harnais royal, et escorté de la noblesse et suivi du peuple, rentra dans la ville de Lisbonne et se dirigea vers la cathédrale, où l'évêque de Coïmbre chanta un Te Deiim. Le reste de la journée se passa en fêtes et en réjouissances.

•Pendant ce temps, dom Sanche s'avançait vers la forêt de Sarzedar, accompageé de dom Hernand d'Alméida et de quelques-uns de ses plus familiers serviteurs; car, depuis quelque temps, aucun noble n'allait plus là où allait dom Hernand. Mais le roi dom Sanche était tellement aveuglé par l'amour qu'il avait pour la sœur et par l'a- (mitié qu'il portait au frère, qu'il avait laissé s'éloigner de lui la vieille noblesse sans rien faire pour la retenir; dans cette chasse fatale, il n'était donc accompagné que de son favori et de ses piqueurs.

Des ordres avaient été donnés d'avance, et, en arrivant au rendez-vous, dom Sanche apprit qu'un daim magnifique avait été détourné pendant la nuit. A peine prit -il le temps de déjeuner, tant était grande son ardeur pour

la chasse. Les relais de chevaux et de chiens furont disposés; puis le piqueur entra, avec son limier, dans l'enceinte, et, au bout d'un instant, on entendit le son d'un cor qui annonçait que le daim était lancé ; en même temps on le vit, comme une ombre traverser d'un bond et sans toucher la terre l'allée où attendaient le roi et dom Hernand. Les chiens furent aussitôt découplés sur lui, dom Sanche et son favori s'élancèrent sur la voie des chiens, et la chasse commença.

Dès les premiers pas qu'il fit, le cheval de dom Her nand sembla animé d'une vitesse surnaturelle, et, quoique le roi montât un coursier du plus pur sang more, le cheval andalous de dom Hernand essaya plusieurs fois de le dépasser. 11 s'établit, entre la monture et le cavalier, une lutte dans laquelle on ne pouvait deviner quel serait le vainqueur, lorsque le roi, voyant que les écarts du cheval et du cavalier dérangeaient lâchasse, cria à son favori de laisser aller. A peine, pour obéir, celui-ci eut-il lâché la bride, que son coursier l'emporta avec la rapidité d'une vision. Le roi s'élança derrière lui de toute la vitesse de sa monture, et pendant longtemps il le suivit, perdant peu à peu sur \m, mais continuant à le distinguer encore à travers les arbres. Enfin dom Hernand dépassa les chiens eux-mêmes et disparut dans un taillis épais. Bientôt on entendit le bruit de son cor, qui sonnait la vue ; il allait d'une vitesse égale au daim. Au bout de dix minutes, son cor se fit entendre un seconde fois ; mais, quelques efforts qu'eût faits la chasse pour le suivre, le roi vit qu'il avait encore gagné sur elle : cette course dura deux

heures ainsi, le son du cor s*affaiblissant chaque fois. Enfin il s'arrêta tout à co"i) et tout à fait au milieu d'une fanfare. Le roi ne Comprenait rien à [cette interruption, et, commençant a être inquiet, il redoubla de vitesse et se sépara a son tour de ses gardes. Son cheval, comme s'il eût été guidé par une main invisible, semblait suivre une trace. Le paysage devenait de plus en plus sauvage et désert. Le roi n'en continua pas moins sa route; peu à peu, il lui sembla entrer dans un passage qui ne lui était pas étranger et qu'il était cependant certain de ne pas avoir vu. 11 reconnut un ermitage en ruine, surmonté d'une croix brisée. Il chercha en face, car il lui semblait qu'il devait ■y avoir un grand rocher tout hérissé de noirs sapins; les sapins et le rocher étaient en face de l'ermitage. Ses ■yeux se portèrent aussitôt au fond, et il chercha une fontaine et une cascade qui devaient s'y trouver; la fontaine et la cascade étaient au fond. Alors ses yeux se portèrent avec une angoisse inexprimable sur le gazon. Sur le ga; zon était un homme étendu dans les dernières convulsions de l'agonie. Il se jeta à bas de son cheval, couruà cet homme, et jeta un cri. Cet homme, c'était dom Hernand; son cheval l'avait précipité du naut en bas du rocher, et. lui avait brisé le front contre une pierre. Alors le roi se rappela d'où lui venait le souvenir de ce paysagec'était ce''u que Maria avait vu en rêve et lui avait si fidèlement décrit. Le cadavre était couché au pied d'un tocher couvert de sapins et avait devant lui un petit ermitage en ruine, avec sa croix brisée ; au fond était un vaste bassin naturel où se réunissaient les eaux d'une cascadç^

^58 SOUVENIRS D^Aî^TONY

Le roi voulut secourir dom Eerna-ad ; mais il était trop tard: dom Hernand était mort. Il porta alors son cor à ses lèvres pour appeler à lui toute sa suite, et sonna. àL pleine poitrine. Au bout d'un instant, on vit apparaître qu.elques chiens égarés et ayant perdu la voie ; puis, derrière eux, on entendit la voix des piqueurs; enfin quelques-uns parurent, pleins d'inquiétude et de terreur. Lorsqu'ils arrivèrent, le roi avait transporté le cadavre de dom Hernand pi es de la fontaine, et, ne pouvant pas le croire entièrement expiré, essayait de le faire revenir, en lui jetant de î'eau sur le visage* Quant au reste de la chasse, il s'était dirigé d'un autre côté, emporté à la poursuite d'une biche blanche qui avait fait prendre le change aux chiens, quelque peine qu'eussent prise les piqueurs pour les rompre et les distraire de cette nouvelle voie.

A cette nouvelle, en apparence si indifférente dans la circonstance où l'on se trouvait, dom San che tressaillit comme frappé d'une nouvelle terreur; Il laissa tomber la cadavre de dom Hernand, qu'il soulevait &u{r son genou., redemanda une seconde fois les mêmesi détaiis, pâlissaoit; à mesure qu'on les lui donnait; enfin, quand le capitaine eut fini déparier, il écouta un instant d'où venait la voix des chiens que l'on entendait dans l'éloignement, et, lais^ ïant le corps de son favori aux mains des piqueurs, il s'élança sur son cheval et le poussa,. coimBe* un insensé, vsrs le côté d'où partait le bruiL

^DofmSa-nGhevenait de se rappeler la seconde partie dii. vôve de Maria*, qui avait rapport à elle-mOme.

Le cheval de doni' Saiiche semblait avoir des ailes, ei

eependant il lui déchirait les flancs de ses éperons. C*est qu'il lui semblait, après la réalité affreuse qu'avait prise la première partie du songe de Maria, que c'était sa maîtresse elle-même qui était en danger. Il voulait donc arriver à temps pour rompre les chiens et interrompre la chasse maudite; mais, quelle que fût la vélocité de l'enfant du désert, qui l'emportait comme un tourbillon, il ne se rapprochait que peu à peu des chiens, qui, de temps en temps, par de longs aboiements, prouvaient qu'ils revoyaient l'animal qu'ils poursuivaient. Enfin, après trois heures de cette poursuite incessante, il se rapprocha au point d'entendre le bruit du cor, qui^ de minute en minute, sonnait la. vue; ce qui prouvait qiie l'animal se fatiguait et allait incessamment être, rejoint par les chasseurs; enfin le terrible hallali vint à son tour. Dom Sancheprécipitason cheval, et arriva au moment où la biche, percée de plusieurs flèches, dont la dernière traversait le cœur, venait d'expirer.

Il est impossible de décrire l'impressioa que cette vue produisit sur le roi. La vie fantastique était tellement mêlée pour lui, depuis le matin, à la vie réelle, que ce ne fut qu'en tremblant qu'il jeta les yeux sur la malheureuse bête étendue* dans son sang : il lui semblait qu'il allait voir la biche, prendre une forme humaine et se lever devant lui coname une apiaarition. Le regard mourant qu'elle tourna vers lui augmenta encore son trouble, tant il était pl«in dB détresse et de douleur. Dès ior?, il n'eut plus de doute, et, certain que Maria courait quelque danger, il prit un nouveau cheval, ordonna, à une partie de

260 SOUVENIRS d'aNTONT

sa suite d'aller rejoindre le corps de dom Hernand, et, suivi de l'autre, il s'élança en hâte sur la route de Santarem.

A peine avait-il fait quelques lieues, que, ne pouvant résister à son impatience et voyant que le reste des chasseurs, moins bien montés que lui, ne pourrait le suivre, il mit son cheval au galop, fixant Santarem pour lieu du rendez-vous. A son tour, un pressentiment terrible le poussait en avant, et il se reprochait amèrement de n'avoir point cédé aux instances de Maria. De temps en temps, des alternatives d'espérance le reprenaient, pendant lesquelles il respirait, comme on fait lorsque l'on sort d'un rêve terrible ; puis, bientôt encore, comme un dormeur qui retombe dans le même songe, il se laissait reprendre à ses terreurs et enfonçait de nouveau ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l'emportait de nouveau avec la vitesse du vent.

La nuit vint. Dom Sanche ne ralentit point pour cela sa course, qui prit, au contraire, de l'obscurité même, un caractère plus sombre et plus fantastique. Dans l'espèce de vertige auquel il était en proie, il lui semblait voir, dans les arbres qui bordaient la route, autant de fantômes sortant de terre et le suivant aux deux côtés du chemin; enfin, aux premiers rayons de la lune, il aperçut les clochers de Santarem. Il a^çit fait, en moins de six heures, le chemin qui, la veille, lui avait pris toute une journée.

Arrivé à la maison de Maria, dom Sanche sauta â bas de son cheval, et, le laissant aller à sa volonté, s'avança vers une petite porte par laquelle il avait l'habitude d'entrer»

lorsqu'il venait de nuit. Arrivé à cette porte, il s'arrêta un instant pour respirer, écoutant avec anxiété s'il n'entendrait pas quelque bruit qui justifiât ses craintes: tout était calme et silencieux. Dom Sanche reprit quelque assurance» En entrant dans le jardin, dom Sanche jeta machinalement les yeux vers un berceau de jasmins et de grenadiers, retraite favorite de Maria : il lui sembla alors la voir assise sous ce berceau, comme mille fois il l'avait vue, et se détourna de son chemin pour aller à elle; mais, à mesure qu'il avançait, la vision devenait moins distincte. Arrivé au berceau, ce qu'il avait pris pour un corps se dissipa comme un brouillard : il crut entendre une plainte qui le fit frissonner par tout le corps; mais, regar« dant autour de lui, et n'apercevant rien, qu'une légère vapeur sans forme qui flottait en rasant la terre, comme les plis d'une robe, il monta l'escalier du perron; la vapeur montait devant lui et semblait lui montrer le chemin. A la porte, elle s'arrêta, comme si elle ne pouvait passer, et dom Sanche entendit une nouvelle plainte. Il s'élança aussitôt vers la porte, et crut sentir sur sa figure l'impression d'une chevelure mouillée de rosée; mais cette impression fut si rapide, qu'il ne put croire à sa réalité. La porte s'ouvrit, et la vapeur glissa sur les dalles,, passant par les portes entr'ouvertes et s'acheminant vers la chambre de Maria. Dom Sanche suivit ce guide étrange, les genoux tremblants et la sueur sur le front» Arrivé à l'entrée de la chambre , il s'arrêta sur le seuiu La vapeur se glissa entre les rideaux du lit, qui étaient Cérmés, et disparut. Dom Sanche demeura immobile, sans

%r SOUVENIRS D'ANTON Y

souffle^ pîîoiïïenant ses regards d'un botrt à l'autre de l'appartement, éclairé à peine par urne lampe qm brûlait aux pieds d'une madone; puis, voyant que tout y était traïaquiLle-et chaque chose à sa place, il s'avança doucement vers le lit, retenant sa respiration et écoutant s'il n'entendrait pas le soufflé jeune et léger de Maria. Aucune lialeiïiene flottait dans la nuit. Dom' Sanche- tira les rideaux d'une maiîi- tremblante* Maria était couchée: I! se baissa vers elle; aucun soufflé ne monta vers lui. Il posa ses lèvres sur les lèvres de Maria; elles étaient glacées. Il arracha le' drap qui la recouvrait ; le lit était plein de sang; Dom Sanche jeta un cri, s'élança vers la madone, et, à la lueur de la lampe, il vit qu'elle avait reçu, pen'dant son sommeil, une blessure au cœur. Les deux parties du rêve étaient accomplies.

Dom Sanche appela au secouTS. Les femmes de Maria accoururent; mais tout fut inutile : elle était morte, morte assassinée par un assassin si expert, qu'il n'avait donné qu'un coap et qu'elle n'avait pas jeté un cri, puisque les femmes, qui étaient couchées dans la chambre voisine, n'avaient rien entendu.

Le roi passa la miil tout entière au chevet du lit de sa maîtresse, roulant dans sa tête des projets de vengeance d'autant jlus terribles que^ quoiqu'il ignorât quel était l'assassin, il croyait se douter d'où le coup partait. Au point du jour, sa suite arriva, rapportant le cadavre de dom Hernand. Dom Sanche. les fît coucher tous deux sur chacun un lit de paradéj et, se m-ettant à la tête dé sa petite troupe, marcha smr Lisbonne.

En arrivant aux portes de la ville, il les trouva fermées. Il fit le tour de la ville; partout des pierres, du fer et du bois. Il sonna du cor; nul ne répondit: on eût dit une cité morte ou enchantée.

Dom Sanche étant presque seul et ne pouvant i1en faire, résolut d'aller à Goïmbre et de revenir avec la garnison d€ la forteresse. Il se nïit donc en marche vers Coïmbre, et y arriva le lendemain matin. iLes portes de Coïmbre étaient fermées comme celles de Lisbonne,

Dom Sancbe n'avait plus d'espoir qu'en SBtuval; il traversa le Zercre, le Tage et le Zatas, et, au bout de trois jours, arriva devant Setiival. Setuval était fermée comme Coïmbre et Lisbonoiie.

La prédiction de Tévêque d'Ev0t]?a était accomplie, et dom Sanche voyait ce qu'il avait déslT^é voir.

Pendant ces différents voyages, sa suilie avait graduellement diminué ; à Coïmbre, il n'avait plus avec lui que dix hommes; à Setuval, il n'en avait plus que trois; aux frontières d'Espagne, il était seul.

Dom Sanche, abandonné de tout le monde, se retira à Tolède^ où le roi de Castille lui donna un asile.

Il ne lui était resté de fidèle^ dans tout san royaume, que domMartins de Freytas, gouverneur de la citadelle de la Horta ; malheureusement, dom Sanche l'avait oublié depuis longtemps.

Et cependant dom Martins de Freytas avait fait fermer* le.'> portes et doubler les sentinelles.

Lorsque le roi Alphonse HI eut appris que tout le Portugal s'était soumis à son autorité, excepté la forteresse de la Horta, il envoya contre elle dom Manrique de Carvajal avec quatre mille hommes. Dom Martins, de son côté, avait pris toutes ses précautions pour n'être point atteint au dépourvu : il avait réuni tous ses vassaux, fait entrer dans la forteresse tout ce qu'elle pouvait contenir de vivres, et rassembler sur les remparts toutes les machines et tous les engins en usage à cette époque : il en résultait qu'il avait deux cents hommes de garnison, des vivres pour six mois et des munitions pour dix assauts. — Un matin, on annonça à dom Martins de Freytas que l'on apercevait les bannières de dom Manrique de Carvajal qui se déroulaient dans la plaine. Dom Martins ordonna à toutes les trompettes de sonner leurs fanfares les plus vives en signa de joie. Elles firent si grand bruit, que dom Manrique de Carvajal les entendit de l'autre côté du Mondego, et dit, en se retournant vers le comte de Rodrigo, qui commandait sous lui :

— 11 paraît qu'il y a fête au château de la Horta.

Le soir, dom Manrique s'arrêta à trois portées de trait des murs de la forteresse, et envoya un héraut pour ordonner à dom Martins de Freytas de reconnaître dom Alphonse III pour roi de Portugal, et de lui remettre la clef de la citadelle. Dom Martins de Freytas répondit

qu'il ne connaissait point Alphonse III, et qu'il ne remet* trait les clefs qu'à dom Sanche.

Dans la nuit, dom Manrique établit son camp autour de la Horta, et, le lendemain, envoya une seconde fois le héraut faire la même sommation : le héraut revint avec la même réponse. La journée se passa dans une observation mutuelle. Le lendemain, au point du jour, le héraut retourna à la forteresse pour la troisième fois. Dom Martins répondit comme il avait fait les deux premières.

Dom Manrique de Carvajal se prépara à donner l'assaut et dom Martins de Freytas à le soutenir; tous deux se connaissaient pour sages et vaillants capitaines : aussi nr l'un ni l'autre ne négligèrent-ils rien.

L'assaut fut donné, terrible, acharné, sanglant. Après douze heures de combat corps à corps, après avoir étreint les tours de ses six mille bras, après avoir trois fois porté la main sur les créneaux des remparts, dom Manrique de Carvajal fut forcé de se retirer, entraînant deux cents hommes dans les fossés de la forteresse.

Quatre autres assauts se succédèrent aussi inutiles, aussi meurtriers. Dom Manrique de Carvajal, après avoir perdu mille de ses meilleurs soldats, résolut d'essayer de réduire par la famine la citadelle qu'il ne pouvait prendre par la force ; il convertit ce siège en blocus.

De ce moment, rien n'arriva plus jusqu'à la citadelle^ Dom Manrique ferma jusqu'aux passages les plus secrets, et le château de la Horta fut séparé du reste du monde par une ligne infranchissable. Pendant les quatre premiers mois, dom Martins de Freytas subit ce blocus sans pa-

raître en éprouver une grande inquiétude ; maïs, voyant que son ennemi ne s'apprêtait point à lever le siège et qu'il ne lui restait plus que pour deux mois 4e provisions, il mit tout son monde à la demi-ration*. Grâce à cette mesure> des deuf mois qui lui restaifiat, il en faisait quatre.

DoWi Manriquje tint bon. Au bout de deux autres mois^ domMartins fat encore obligé de réduire de moitié les dis- , tributions: cette fois, il n'y avaitpas moyen de prolonger laî|sê défense par une- réductioa nouvelle; chague homme $e®cevait juste- ce qu'il lui fallait strictement pour ne pas mourir de faim. Les provisijons s'épuisèrent ; la forteresse ne renfermait de vivres : que- pour six mois, et elle en avait tenu dix. On mangea les chevaux, puis les chiens, puis le& chats, puis les rats et les souris ; puis en&n on commença à faire bouillir le cuir des harnais, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de mordre dedans»

Dom. Manuiquei ne bougeait pas de place. Gn voyait, d*tiL' haut de la citadelle, arriver dans son camp des troupeaux de bœufs et de moutons : la vie des assiégeants se passait en festinsi et, quand la, nuit était calme> les senlinelîiîS entendaient les refrains de leurs chansons à.boirei,

Il en était tout le contraire des assiégés; la détresse augmentait chaque jour; faibles, hâves et déciiarnés, à peine s'ils pouvaient soutenir le poids^ de leurs armes. Ce n'étaient plus des hommes, ,A'étaient des fantômes; et^s'il était venu à dom Manrique l'idée de livrer un sixième assaut, certes il aurait eu bon marché des malheuireux partisans de domSanche. Il aimait mieux les lai6§.er moi^» rir (le faim : c'était plus long mais plus sûi?.

Dom Martias de Freytas était au- désespoiCj car i! ne se faisait pas illusioa sur la possibilité de teair plus longtemps, et il voyait qu'un moment ou: Tautre il lui faudrait céder. Sa résistance, était à l'agonie; c'était ?*ne' question de temps; déjà il nef comptait plus que parjours'^ et bientôt il ne compterait plus que par heures.:

Ce moment arriva. Après avoir mangé jusqu'aux feuilles des arbres, la garnison, un beau matin, n'eut plus rien à manger du tout; elle jeûna un jour tout entier, n'osant pas se plaindre, car dom Martins de Freytas jeûnait depuis deux. — La nuit se passa encore tant bien que mal; chacun fit de son mieux pour dormir; quelques-uns y réussirent et révèrent qu'ils étaient à même unsplendide repas : ceux-là se réveillèrent plus affamés encore que ceux qui n'avaient pas dormi.. — Le jour vint. Dom Martins n'espérait plus qm'en un miracle, car c'était un vieux Chevalier, véritablement croyant et: religieux. Il alla à la chapelle pour prier Dieu de le faire; il le pria de; se souh venii" qu'il avait été deux fois en terre sainte, et avait pouiîfendu maint infidèle sans avoir jamais rien demandé pour, cela. Mais la circonstance était si grave, qu'il ne pouvait plus faire autrement que de rappeler ses services, puisqu'on avait l'air de les oublier. — Sa. prière faîte^ il sortit plein de foiw Ses yeux se portèrent autour de lui, et il vit un aigte pécheur qaai descendait du ciel comme un éclair et s'abattait sur le; fleuve; Uaaî instant, J'oiseau sembla îut^ ter à la surface de i'ôau, puis bientôt il reprit son vol ea emportant entre ses serres une superbe. truits.^

L'aigle prit son vol vers le château de la UoEta, eè^/

268 SOUVENIRS d'ANTONï

comme îî pâiâait au-dessus de la citadelle, il laissa tom^* ber sa truite aux pieds de dom Martins de Freytas.

Doip Martins ne douta point que le miracle demandé ne fût accompli. Il ramassa la truite, la fit assaisonner dig mieux qu'il put; puis, la posant sur un m.agnifique plat d'argent, il la fit porter à dom Manrique de Cai'vajal, avec une lettre, dans laquelle il lui disait que, peiné des privations qu'il- devait souffrir depuis ce long siège, durant lequel il ne lui voyait manger que du bœuf et du mouton, il le priait d'accepter une truite de son réservoir, pour cîianger son ordinaire. Dom Manrique pensa que des gens qui envoyaient de pareils cadeaux à leurs ennemis devaient vivre dans l'abondance, et que c'était perdre son temps que d'essayer de les prendre par famine. En conséquence, le même jour, il leva le siège, déclarant seulement rebelle au nouveau roi quiconque aurait des relations avec dom Martins ou aucun des hommes de sa suite. Cette déclaration fut proclamée, à son de trompe, dans les villes et dans les villages environnants. — Le lendemain, tous les assiégeant? avaient disparu. Il était temps l un jour de plus, tous les assiégés étaient morts. .

Dom Martins de Freytas n'avait fait que changer de blocus; seulement, celui-ci était plus étendu. Les villages environnants, effrayés par la menace de dom Manrique ie Carvajal, traitaient dom Martins de Freytas et sa petite troupe comme des parias. Ceux-ci étaient obligés de pé» cher et de chasser pour vivre, car personne ne voulait leur vendre ni viande ni poisson. Quant aux jeunes filles.

lorsqu'elles apercevaient, par hasard, un page ou un écuyer d'un côté, elles fuyaient de l'autre.

Au bout d'un an d'isolement au milieu de cette espèce de cordon sanitaire, cette brave garnison, qui avait supporté six Jours d'assaut et dix mois de faim, ne pouvant supporter l'ennui, se trouva réduite par la désertion à une vingtaine d'hommes. Ceux qui étaient restés étaient les écuyers et les pages, tous jeunes gens de grande et haute famille, qui tenaient à lâcheté d'abandonner leur capitaine; cependant leur tour vint d'être découragés comme les autres, et ils envoyèrent l'un d'entre eux à dom Martins de Freytas.

— Monseigneur, dit le député, je viens, au nom de mes camarades, vous supplier h umblement de prendre en considération leur misère.

— De quoi se plaignent- ils? demanda dom Martins.

— Ils se plaignent, monseigneur, d'être obligés, comme des manants, de chasser et de pêcher pour vivre ; ils se plaignent de rester dans l'obscurité et l'oubh, tandis que beaucoup, qui ne les valent ni en race ni en courage, sont comblés d'honneurs à la cour. <..

— Allez dire à ceux qui vous envoient, repondit dom Martins de Freytas, que la chasse et la pêche sont des plaisirs de roi et non de vilain, et la preuve est que notre roi dom Sanche, que Dieu conserve, a perdu son trône pour avoir trop chassé. Ajoutez que, loin d'être dans l'oubli, le nom du dernier de nos pages est, à cèïîe heure, plus connu dans tout le Portugal que celui du premier seigneur de la cour du roi dom Alphonse, et qu'à défaut

des honneurs qui entourent les courtisans, ils ont l'honneur qui immortalise les fidèles.^

Le député retourna vers ceux qui Savaient envoyé, et leur rapporta textuellement la réponse, de dom Martins de Freytas. Ils prirent patience* Un an s'écoula encoce. Au bout de cette^ année, mh envoyé du roi dom Alphonse se présenta devani la citadelle de la Horta; il venait annoncer, de la part du roi dom Alphonse, à dom Martins; de Freytas, qu'il pouvait présentement lui remettre les clefs de la citadelle^ le roi domjSanche étant mort à Tolède.

— Envoyezrmoi un sauf-conduit, répondit dom Martins* Quinze jours après, le messager revint avec le passeport demandé. Dom Martins laissa la garde diu château à son vieil écuyer, qui était un autre lui-même, serevêtiÊ' de sa plus forte cuirasse, ceignit sa plus forte épéei, prit en main sa meilleure laace, nuonta sur son cheval de bataille, et chemina tant par voies et par chemies, qu'il arriva à Tolède^ A peine arrivé, il (alla trouver le bailli.

— Est4lvrai,luidit-il, quele roidomSanche soit mort?

— Oui, répondit le bailli.

— Où est-il enterré? demanda dom Martins.

— Dans l'église des frères mineurs.

— Merci.

Dom Martins se rendit dans l'église des frères m;lneu!f& — Est-il vrai, dit-il au sacristam^ quele loidoiït Sanchô soit enterré dans cette éghse?

— Oui, répondit le sacristain»^

— Où est son tombeau ? demanda; dom Mantins.

— Le voici.

— Levez la pierre.

Lesacristain levala pierre, et dom Martîns reconnutleroi.

Il se mit à genoux, fit une prière pour le salut de son 5me; puis, se relevant et tirant une clef de sa poche, il la iui remit dans la main.

— Monseigneur et cher sire , lui dit-il , voici la clef de ton château de la Horta, que je t'ai fidèlement gardé pendant ta vie, et que je te rends fidèlement après ta mort ; j'ai tenu moi^- serment : dors en paix!

Puis il fit refermer la tombe, et partit pour Lisbonne, où il se fit annoncer au roi Alphonse IIÏ.

Le roi Alphonse III, curieux de voir un homme aussi extraordinaire, le fit aussitôt entrer au milieu de son conseil, qu'il présidait en ce moment.

— Sire, lui dit dom Martins de Freytas, vous pouvez envoyer maintenant quatre femmes de la reine, avec leurs quenouilles, et elles prendront le château de la Horta, que dom Manrique de Garvajal n'a pas pu prendre avec quatre mille lances.

— Jure-moi fidélité comme tu l'as jurée à mon frère dom Sanche, répondit le roi, et non-seulement je t'en laisse le gouvernement, mais je t'en donne la propriété, ainsi que celle de toutes les terres qui l'entourent.

— Merci, sire, répondit dom Martins de Freytas en secouant la tête et en poussant un soupir. Je n'ai fait qu'un serment, et il m'a coûté trop cher.

Six ans après, dom Martins mourut moine et en odeur de sainteté, d^ns le couvent des franciscains de Setuvai*

LE CURÉ GHAMBARD

Ce que je raconte ici n'est ni un roman ni une histoire dramatisée; c'est un fait pur et simple, rapporté dans toute sa simplicité et dans toute sa nudité primitive et tel qu'on le retrouverait dans la Gazette des Tribunaux du temps, s'il y avait eu une Gazette des Tribunaux au commencement du xvn® siècle.

Le lecteur sait ou ne sait pas que j'ai publié plusieurs volumes de fastes juridiques, intitulés Crimes célèbres. Cette publication me valut de nombreuses communications, envoyées de différents points de la France, comme si chaque province eût voulu fournir sa gerbe à cette sanglante moisson . C'est un de ces envois que je mets aujourd'hui sous les yeux du lecteur. Outre l'intérêt qu'il peut contenir en lui-même, il renferme l'intelligence d'une grave question de discipline ecclésiastique.

Souvent, en explorant l'histoire du moyen âge, j'avais regardé comme une sorte d'anomalie sociale, ou tout au moins comme une cruauté injuste, que les lois canoniques de l'Église défendissent d'ordonner prêtre quiconque no

274 SOUVENIRS D'ANTONf

jouirait pas de ses qualités physiques et intellect ' dans

toute la plénitude de leur puissance. Certes, pour les facultés intellectuelles, il n'y avait rien à dire ; celiii qui est^iestiné à être le flambeau à la lueur duquel les autres marchent, doit briller de la flamme la plus vive. Pour expliquer et faire comprendre les grandes vérités de la religion catholique, il faut que l'âme soit un miroir parfait dans lequel se réfléchissent ces vérités . Mais il me semblait inutile d'être ^^^lu, grand, vigoureux, pour remplir scrupuleusement le vœu • de chasteté ; et telle nature maladive et étiolée que j'avais connue m'avait souvent /évélé • .use ( plus grande .somme d'intelligence que telle autre nature en apparence bien plus complète. C'est que je n'avais pas encore bien compris l'esprit de l'Église catholique; c'est que je n'avais ^ pas réfléchi qu'il n'y a point de dévouement sans sacrifice, point de victoire sans combat, point de combat sans force. L'Église dominante voulait logiquement, .pour que le sacerdoce conservÉN; toute sa puissance, que le prêtre imposât. à la foule par tous les moyens possibles ; qu'il. parlât aux sens aussi bien qu'à l'esprit ;. qu'il produisît non-seulement des im- (ïMTessions, mais encore des sensations ; que, du haut de la chaire chrétienne, du milieu de la pompe religieuse, l'homme consacré au culte divin agit, .par la voix, par le regard, parle .geste, sur la foule investie, afin qu'il pût descendre ensuite isolément dans les fonctions , les plus intimes de son ministère. Yoilà pourquoi elle voulait que le prêtre fût intelligent et beau. L'Église ©ilitante

voulait que le prêtre fût sans infirmité morale ou pl^.-ique, parce que, dans le martyre, une infirmité morale ou physique pouvait lui ôter de sa force et le faire succomber sous la menace qu'il devait braver, ou sous la douleur qu'il devait vaincre. Voilà pourquoi elle voulait que le prêtre fut beau et fort.

JC)0nc,-si des sublimités de la 'pensée la pente est rapide aux bas lieux de l'exécution, n'en accusons que la fragilité de la nature humaine. Les h arques romains conçurent une grande at belle institution, ils ont demandé aux prêtres, c-esi-à-dire aux derniers soldats de leur Église, toutes les qualités qui souvent manquentiaux chefs, c'est-à-dire l'éloquence, la force et le courage. Ils ont posé des conditions pour que les prêtres fussent ainsi. L'institution est restée belle; c'est la faute de ceux qui, comme moi, n'avaient pas compris la pensée primitive, si elle a cessé d'être grande. Le martyre lent d'une vie d'abnégation a bien fait quelques saints parmi nos curés de campagne ; mais, il faut le dire, cette armée du Seigneur, qui devait faire la plus grande force de ■ notre Teligion, se compose aujourd'hui et 'se composait depuis long-temps d'éléments plus qu'ordinaires.

Reven&ns ànotre histoire,'qui n^est, au re&te, que le développenient de cette théorie ecclésiastique, que^ pour ^e le prêtre soit à la hauteur de sa mission, il doit jouir de toute la plénitude de ses facultés physiques et inteiîectuelles.

Le presbytère de la Croix-Daurade, petit village de h banlieue de Toulouse, était, en 1700, occupé titulairemeni par Pierre-Cèlestin Chambard, saint hpmme da\is les coii'ditions de son époque, brave homme dans l'acception de tous les temps; possédant toutes les qualités requises pour diriger ses ouailles dans la voie du salut > aimé et considéré dans sa paroisse, où il était le médiateur des intérêts de localité, le conciliateur des querelles intestines le conseiller des cas difficiles, le convive de tous les rept de famille ; un bon curé enfin dans la meilleure acceptioi de ce mot, comme on en trouve encore quelques-uns d^ nos jours, dans les localités où ne passent ni les chemins de fer ni les bateaux à vapeur,

La seule chose que l'on reprochât au curé Chambard, j c'était une faiblesse d'esprit dont il n'était pas le maître, et qui le rendait facilement accessible à la crainte ; ainsi, si au milieu de la nuit on venait le chercher pour assister quelque agonisant à son lit de mort, il faisait attendre le messager pour s'en aller avec lui, et si, ses fonctions saintes accomplies, le journ'était pas venu, il se faisait reconduire par lui. Nous citons ce fait pour donner une idée de son caractère timide, caractère qu'il attribuait à une maladie qu'il avait faite pendant son enfance et qui l'avait tenu longtemps faible et souffreteux ; de sorte qu'au moment

de prendre le parti des armes, parti auquel il était destiné, ses parents le firent homme d'Église, pensant qu'il fallait moins de force et de courage pour servir dans la milice du Seigneur que dans celle du roi, et repondant aux objections qu'on leur faisait à cet égard, que le temps des luttes sanglantes était passé pour l'Église, et que, si le clergé catholique avait encore à fournir sa liste de saints, heureusement la persécution ne lui demandait plus son contingent de martyrs.

Pierre-Gélestin Ghambard fut donc ordonné prêtre, et, pour le plus grand bonheur de ses paroissiens, nommé curé de la Croix- Daurade, qu'à l'époque où commence ce récit, il habitait depuis vingt-sept ou vingt-huit ans, sans que, comme nous l'avons dit, un ennemi, si acharné qu'il fût, eût pu porter contre lui une accusation quelconque.

La vieiJ'.e Marie, qui dirigeait à son gré les affaires intérieures du presbytère de la Croix-Daurade, prétendait bien, i' accord avec ce que nous avons dit, que le digne pasttur, dans toutes les occasions, pensait à lui d'abord; incul pation, au reste, que sa charité bien connue rendait moinr. grave; puis ensuite qu'il manquait d'énergie, qu'il cédait trop volontiers à ses marguilliers dans les conseils de la fabrique, qu'il se laissait trop facilement émouvoir par la crainte des puissants et par la sonorité de poumons robustes. Mais, à ces reproches, le bon curé répondait :

— Que veux-tu, ma pauvre Marie I n'est pas qui veut un saint Bernard !

En effet, si le curé de Chambard n'avait pas l'âme trem-

pée à la même flamme que ces confesseurs qui bravèrent 'Néron dans le cirque et Dioclétien au Golysée, on lui savait gré de cette faiblesse même qui donnait l'assurance qu'il n'abuserait jamais de sa puissance morale ni de son autorité temporelle.

Un jour, c'était le 26 avril, la vieille Marie, qui avait chez le pasteur toutes les privautés attachées au titre d'ancienne servante , entra plus tôt que de coutume dans la chambre à coucher de l'abbé, et, ouvrant ses rideaux avec grand fracas ;

— Allons, allons, dit-elle, il faut vous lever, m nsieur ie curé; entendez-vous sonner V Angélus ?

— Et pourquoi me lever si matin , Marie ? demanda le curé avec un accent qui prouvait qu'il n'était aucunement disposé à faire résistance, quelle que fût la raison que Ton donnât à ce réveil, selon lui, un peu trop matinal.

— Parce que vous devez aller à la ville, vous le savez bien.

— Moi, je dois aller à la ville ? tu crois, Marie ?

— Sans doute ; n'avez-vous point affaire à l'archevêché?

— C'est juste, Marie, mais à midi seulement; il n'y a donc rien qui presse.

— Pourquoi à midi plutôt qu'à une autre heure? Ce qui est fait est fait, allez monsieur le curé. Partez donc de bon matin , visitez là-bas tous vos amis , et ne vous pressez pas de revenir.

— J'irai après ma messe.

— Non; vous direz votre messe à la cathédraie.

— Alors, attends-moi vers une heure pour dîner,

— Mais, puisque vous serez à Toulf^use, profitez donc de cela pour aller dîner cliez l'abbé Mariotte , qui vous fait toujours des invitations que vous n'acceptez jamais.

— C'est-à-dire que tu veux avoir ta journée à toi, n'estce pas, Marie ? Je vois cela.

— Eh bien, quand cela serait? Après tout, est-ce qut je n'ai pas quotidiennement assez de mal au presbytère^ pour que vous me donniez de temps en temps un congé d'un jour ?

— Oh ! si fait ma bonne Marie , et je ne te le reproche pas...

— C'est bien heureux 1

— Ainsi, ne m'attends qu'à cinq heures.

— Vous n'avez besoin d'être ici qu'à sept; pourquoi reviendriez- vous auparavant ?

— Ai-je donc quelque chose à faire à sept heures précisément? demanda le bon curé, qui d'ordinaire recevait le catalogue de sa journée , tout tracé , de la main de sa gouvernante.

— Yous avez à aller souper chez les Siadoux.

— Mais le père est absent.

— Il revient ce soir.

-=— Qui t'a dit cela?

— Ils vous ont écrit en vous envoyant la lettre qu'ils ont reçue hier de leur père.

Et la vieille gouvernante présenta au curé les deux lettres tout ouvertes, ce qui prouvait que, sur la procu-

ration générale que Marie tenait de la confiance de son maître, il n'y a\ait pas de restriction à l'endroit du respect épistolaire.

Le curé prit la lettre que Saturnin Siadoux avait écrite à ses enfants, et lut tout haut ce qui suit !

« Mes enfants, quand vous recevrez la présente, j*aurai déjà quitté Narbonne pour Gastelnaudary, oh réside un de mes tons amis d'enfance. Je compte rester deux jours près de lui, afin de me reposer un peu, puis me remettre aussitôt en route. J'arriverai donc sans faute à la maison le mardi 26 courant, dans la soirée.

» Aussitôt cette lettre reçue, l'un de vous s'en ira à Toulouse prévenir ma sœur Mirailhe que je désire vivement la trouver à mon arrivée à la Croix-Daurade, afin de lui communiquer les renseignements que je me suis procurés sur la conduite antérieure de Gantagrel. Ils sont tels que je les espérais et les craignais à la fois.

» Afin de nous réjouir du résultat de mon voyage, vous inviterez M. le curé à venir souper mardi avec nous. Engagez aussi à être des nôtres mes compères Delguy et Gantagre, car il nous faut livrer sans délai douze barriques d'huile à la maison Delmas et six à la maison Pierreleau.

» Gelui d'entre vous qui se rendra à Toulouse devra éviter avec soin de passer par la rue des Pénitents-Noirs, où demeure Gantagrel, de peur que celui-ci , venant à le reconnaître, ne se doute de quelque chose et ne le suive

LE CURÉ CHAMBARD 28i

chez votre tante , de laquelle il pourrait Bavoir mon voyage à Narbonne, qu*il doit, au contraire, complètement ignorer.

» Ainsi donc , à mardi soir.

» Votre père, qui vous embrasse tendrement, » Saturnin Siadoux. »

Cette lettre, que Marie avait conservée comme un dernier argument pour convaincre le curé que son retour à la Croix-Daurade serait précipité s'il avait lieu avant sept heures du soir , eut son plein et entier effet. Le bon pasteur aimait fort ses voisins les Siadoux, et il avait beaucoup connu feu Mirailhe , de son vivant fripier sur la place Saint-Georges, à Toulouse. La veuve de ce dernier, laquelle avait, comme survivante, hérité de la fortune de la communauté , était une femme de quarante ans , belle encore, aimant d'autant plus à se l'entendre dire que cette jouissance d'amour-propre ne pouvait durer bien longtemps ; ce qui n'empêchait pas, comme on lui savait un capital d'une soixantaine de mille livres, qu'elle n'eût toujours à sa suite bon nombre de poursuivants.

Au nombre de ceux-ci, on remarquait Gantagrel.

Ce Gantagrel^ dont le nom se trouve prononcé avec uc sentiment de crainte dans la lettre de Saturnin Siadoux , était un des bouchers les plus renommés de Toulouse , où sa force lui avait fait, surtout parmi ses confrères, une grande réputation. Dans les ferrades des villes environnantes, on l'avait vu déployer , en face des terribles ani-

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