‹ Souvenirs d'AntonyChapitre 4 sur 4 · S 0 U VE N I R S B ' A I\' T O IS Y · texte numérisé non relu

S 0 U VE N I R S B ' A I\' T O IS Y

maux auxquels il avait affaire , une puissance musculai!» qui eût fait envie à Milon de Crotone Lui-même. Ainsi » bien souvent, il lui était arrivé d'attendre le taureau qui le poursuivait, et, le saisissant par les cornes, à-e le coucher sur le flanc et de le maintenir immobile, tandis que son garçon le marquait avec un fer rouge e.Q chiffre de son maître. Il va sans dire que jamais un bœuf frappé par lui ne s'était relevé , ni pour tomber n'avait eu besoin d'un second coup. De plus, on racontait qu'un jour, en chassant l'ours dans les Pyrénées , il s'était pris corps à corps avec un de ces terribles animaux et avait roulé avec lui daos un précipice. Tous deux devaient inévitablement périr dans cette chutte, qu'on estimait avoir été faite d'une hauteur de plus de cent vingt pieds ; mais le bonheur avait voulu que l'ours tombât dessous, et, tout en préservant son ennemi du choc, il s'était brisé les reins contre un rocher, Cantagrel avait roulé tout étourdi à dix pas de l'animal ; mais , comme ses amis , guidés par un pâtre qui, de loin, avait été témoin de la lutte, accouraient à son secours , ils aperçurent Cantagrel qui remontait ve»*ç eux, portant sur ses épaules soc ennem. mort. Quant à Cantagrel, il en avait été quitte pour une morsu.e à la joue dont il avait conservé la cicatrice, et qu'y montrait avec orgueil comme une marque hono* rabie dé sa force et de son courage.

Gela faisait que, malgré certains bruits qui couraient sur les antécédents- de Cantagrel, Cantagrel était fort res" pecté. Lorsque Saturnin Siadoux, qui, pour plusieurs

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raisons, se souciait peu que le boucher devînt son beaufrère, prit des renseignements sur lui à Toulouse, il n'obtint donc que des données fort vagues sur le lait qu'il dés-irait approfondir. On ne savait pas, on avait entendu dire, mais on ne pouvait pas affirmer. Telles étaient les précautions oratoires dont chacun accompagnait son récit, chacun craignant d'avoir à éprouver pour son propre compte cette force prodigieuse dont Cantagrel n'avait jusque-là trouvé l'occasion de faire l'essai que sur les ours, les boeufs et les taureaux.

Le curé Ghambard avait donc donné à Saturnin Siadoux le conseil d'aller chercher àNarbonne,,pays qu'avait précédemment habité le terrible boucher, les renseignements qu'il n'avait pm se procures: à Toulouse et qui devaient jeter quelques éclaircissements- sur un premier mariage qu'avait contracté Cantagrel avec une jeune fille de cette ville. En effet> s'il fallait en croire les bruits répandus;, cette première femme vivait encore, quoique des motifs que l'on ignorait lui fissent garder le silence sur les liens qui l'unissaient à celui qui convoitait l'honneur de devenir, en secondes noces, l'époux: de la veuve Mirailhe. Mais, comme nous l'avons dit, ces bruits flottaient si vaguement, qu'on n'avait jamais pu les fixer et qu'ils n étaient arrivés aux oreilles des intéressés qu'à l'état de calomnies ou tout au moins de propos sans consistance.

Le retour de' Saturnin Siadoux allait arrêter tous lesdoutes à ce sujet. Et, si peu accessible à l'amour-propre que fût le bon curé Ghambard, il ne- se disait pas moins, avec

une satisfaction intérieure, que c'était au conseil qu'il avait donné que la famille Siadoux serait enfin redevable de connaître la vérité. Quanta lui, bien entendu qu'aucun sentiment d'animosité ne l'avait porté à donner ce conseil à son ami, il ne connaissait pas Gantagrel.

Cependant, une certaine curiosité le poignant, il avait résolu cette fois de connaître Gantagrel, ne fût-ce que de vue. C'était chose facile : la boutique du boucher, comme l'avait dit Saturnin Siadoux, était située rue des Pénitents- Noirs, et il n'était pas difficile, au signalement bien connu du personnage, de le distinguer dans son étal de ses garçons ou de ses pratiques. Le curé se mit donc en route avec le projet bien arrêté de passer par la rue des Pénitents-Noirs, en se rendant chez l'abbé Mariotte.

La distance de la Croix-Daurade à Toulouse est de trois quarts de lieue à peine. Le curé franchit donc cette distance comme d'habitude en marchant au petit pas et en lisant son bréviaire; puis, arrivé aux portes de Toulouse, il ferma son livre et s'achemina vers la demeure de l'abbé Mariotte. Il pouvait être huit heures du matin.

Le digne curé n'avait pas oublié son projet de passer par la rue des Pénitents-Noirs ; aussi fit-il le léger détour que lui commandait cette résolution et entra-t-il dans la susdite rue : au tiers de sa longueur, à peu près, était la boutiçne du prétendant à la main de la veuve Mirailhe ; seulement, Gantagrel n'était point à son étal. Un garçon boucher, d'une trentaine d'années, le remplaçait, fort et vigoureux sans doute aussi, comme le sont d'habitude les

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hommes de cette profession, dont leà pores absorbent, avec les émanations sanguines au milieu desquelles ils demeurent continuellement, tant de parties vitales, mais qui, cependant, était loin, d'après ce qu'avait entendu dire le curé Ghambard, de pouvoir être comparé à son maître. Il n'y avait cependant pas à s'y tromper, c'était bien là l'étal du boucher Gantagrel, et son nom, écrit en grosses lettres au-dessus de sa boutique, ne pouvait laisser aucun doute à ce sujet.

Du reste, cette absence était chose si naturelle, que le digne pasteur ne s'en préoccupa point autrement.

Au bout de la rue des Pénitents-Noirs était celle qu'habitait Tabbé Mariette.

L'abbé Mariette était chez Im, mais le curé Ghambard le trouva sur le point de sortir. Il allait faire une course jusqu'à Blagnac, où l'attendait un de ses amis presque mourant. Le curé de laGroix-Daurade arrivait donc à merveille, non pas pour déjeuner avec son collègue, mais pour dire la messe à sa place dans l'église métropolitaine de Saint-Etienne, dont tous deux étaient bénéftciers. En revenant de dire la messe, le cure Ghambard trouve/ ait scfi déjeuner apprêté par les soins de la cuisinière de l'abbé Mariette, cuisinière qui, parmi les hommes d'Église de Toulouse et de la banheue, ne manquait pas d'une certaine réputation. Quant au dîner, le curé Ghambard n'avait point à s'en inquiéter ; à quelque porte qu'il allât frapper à l'heure ot. l'on a l'habitude de se mettre à table, il serait bien reçu, et peut-être même que M. le grand vicaire ou

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monseigneur l'archevêque, à qui il avait affaire, le retiendraient Tun ou l'autre à la mense archiépiscopale.

En se rendant à Saint-Étienne, l'abbé passa pour la seconde fois dans la rue des Pénitents-Noirs, et jeta de nouveau un regard scrutateur dans la boutique de Gantagrel : le boucher était encore absent, et le garçon trônait toujours sur le siège du maître. Le curé continua son chemin vers l'église.

Une fois entré dans la cathédrale, le digne pasteur de la Croix-Daurade chassa toute idée mondaine et se prépara au saint sacrifice qu'il allait accomplir : il traversa pieusement l'église en faisant le salut d'usage devant l'autel principal, se dirigea vers la sacristie, s'y revêtit des- habits sacerdotaux de son confrère, puis alla, le calice Qn main, s'agenouiller à l'autel.

La messe terminée, l'abbé Ghambard rentra dans la sacristie et commença de se déshabiller; il était en train de se dévêtir, lorsqu'un des bedeaux de l'église vint demander si l'abbé Mariotte était là.

— Non, répondit le curé, il est à Blagnac, et m'a prié de dire la messe à sa place. Que lui veut-on?

— Cest un homme quil'attend au confessionnal, et qui m'a chargé de venir l'en prévenir. Cet homme le priait dene pas le faire attendre; il paraît très-pressé.

— Eh bien, réponaez-lui que l'abbé Mariotte n*y est pas, mais que je puis le- remplacer; j'ai mes pouvoirs. Ajoutez que, s'il veut attendre jusqu'à demain, l'abbé MarioU© reviendra ce soir.

Un instant après, le bedeau vint dire au curé Cbambard que le pénitent l'attendait.

L'abbé Ghambard s'achemina vers le confessionnal, qui était situé, comme d'habitude, dans la partie la plus sombre de l'église. L'homme qui Pavait fait demandei l'y attendait à genoux; mais il ne put voir son visage, le patient lui tournait le dos et tenait sa tête violemment comprimée entre ses mains.

Le curé s'assit dans le confessionnal, et la révélation commença.

Un quart d'heure après, la porte du tribunal de la pénitence se louvrit, et l'homme de Dieu reparut livide et se soutenant à peine.

Quant au pénitent, il s'était enfui en poussant un cri de désespoir lorsque le curé Ghambard lui avait refusé l'absolution.

Le bon prêtre resta un instant debout, immobile, et se soutenant à une colonne de l'église comme s'il eût senti que les jambes allaient lui manquer; puis, d'un pas chaneelant comme celui d'un homme ivre, sans rentrera la sacristie, sans prendre congé de personne, il s'achemina vers une des portes latérales de l'église, «t, se glissant par •es rues les plus désertes, il quitta la ville d'un pas redevenu si rapide, qu'on ne l'aurait jamais cru capable de marcher ainsi, oubliant le déjeuner de l'abbé Mariette, sa visite à l'archevêché, le rêve du dîner de monseigneur, les ^affaires de la cure et les siennes aussi.

Une fois sur ïa route de la Croix-Daurade, le curé donna

encore une nouvelle impulsion à son pas. Sa préoccupa-^ tion était si profonde, qu'il passa devant la croix qui s'élevait à l'entrée du village sans se découvrir devant le Christ, et qu'il arriva tout en nage au presbytère où Marie se prélassait dans une sainte nonchalance. Une fois arrivé, il s'arrêta tout debout au milieu de la chambre, chercha son mouchoir pour s'essuyer le front; mais il avait perdu son mouchoir. Il voulut avoir recours à son bréviaire pour cacher son trouble, il avait laissé son bréviaire dans la sacristie de Toulouse. Rien ne pouvait donc l'aider à se donner un maintien. Le désordre de ses mouvements, comme le désordre de sa toilette, indiquait une grande catastrophe accomplie ou près de s'accomplir. Il était immobile et muet; ses yeux seulement tournaient dans leur orbite; ses genoux tremblaient en se choquant, et cependant il paraissait ne pas songer à s'asseoir. Marie poussa instinctivement un fauteuil derrière lui; il était temps : le pauvre curé allait tomber à la renverse. Il se laissa aller, comme écrasé, dans le fauteuil.

— Jésus-Dieu ! s'écria Marie en se reculant pour embrasser d'un regard tous ces signes de terreur, que vous est-il donc arrivé, monsieur le curé ?

— Ce qui m'est arrivé, demanda le prêtre d'un air effaré? ce qui m'est arrivé, à moi? Dieu merci, rien du tout,

— Mais vous avez l'air tout ébouriffé. Je ne vous ai jamais vu ainsi.

— Tu te trompes, ma bonne Marie, j'ai mon air ordinaire.

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— Et pourquoi alors revenir sitôt? Je parie que vous n*avez pas dîné I ^

— Si, Marie, si; je crois que si.

Le bon curé s'apercevait qu'en affirmant qu'il avait déjeuné, il faisait tout bonnement un gros mensonge.

— Vous n'avez pas déjeuné, monsieur le curé.

— Eh bien, non, Marie.

-^ Et vous avez faim, alors ?

'— Non, Marie, je n'ai pas faim, je n'ai pas faim du tout, je t'assure.

— Mais vous ne pouvez pas attendre le souper sans rien prendre ?

— Je ne souperai pas, Marie.

— Comment ! vous n'avez pas dîné, et vous ne souperez pas? Ah çàl voyons, monsieur le curé, qu'esi^^-ce que cela veut dire? D'ailleurs, vous ne pouvez pas vous dispenser de souper; vous soupez chez les Siadoux.

A ce nom, le curé poussa un cri étouffé ; puis, comme si quelque digue intérieure se rompait, deux ruisseaux de larmes longtemps comprimées coulèrent sur les joues creuses et pâles du vieillard.

Alors, Marie, bonne fille au fond, quoiqu'un peu despote, comme doit l'être toute servante de curé qui ne veut pas gâter l'état, comprit que son maître avait éprouvé quelque violente peine qu'il était obligé de renfermer dans son cœur, et qu'il avait, par conséquent, besoin de la solitude et du silence, ces deux grands confidents des douleurs de l'humanité* Elle s'éloigna donc sans dire un mot^

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mais non pas sans faire mille conjectures, iont aucune ne pouvait, certes, la rapprocher du but qu'elle cherchait.

Mais, une demi-heure après^ inquiète, et incapable, dans son inquiétude d'attendre patiemment que le curé revînt à elle ou l'appelât, elle rentra dans sa chambre une tasse de lait chaod et sucré à la main.

Le curé était agenouillé devant un crucifix et priait ; il ne la vit point entrer et continua de prier. Marie se tint debout près de la porte, sa tasse à la main; mais, au bout d'un instant, le pauvre prêtre laissa tomber sa tète sur le prie-Dieu avec un si profond gémissement, que, quoiqu'il pénétrât jusqu'au cœur de la pauvre Marie, elle sentit que ce n'était pas le moment d'intervenir dans une si grande douleur; elle se contenta donc de poser la tasse de lait sur un coin du prie-Dieu, et se retira sur la pointe" du pied, sans que le curé se fût même aperçu de sa rentrée et de sa sortie.

A quelques pas de là, la maison des Siadoux présentait un spectacle bien différent de celui que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Les profits d'un grand commerce d'huile, ajoutés au produit d'une centaine d'arpents de terre, y faisaient régner d'ordinaire une grande aisance, et cette aisance y entretenait la gaieté. Ce jour-là surtout, il y avait surcroît d'hilarité dans la maison. D'après les ordres du chef de la famille, on y préparait le repas destiné à fêter son retour. La veuve Mirailhe était arrivée, et la famille de Saturnin Sia-

doux, qui se composait de trois fils et de àéiia iiles, la comblait de caresses. On riait, on s'embrassait, on chantait, et tout cela avec cette joie éclatante des caractères méridionaux. Il est vrai qu'une fois au milieu de ses neveux et de ses nièces, qu'elle aimait comme s'ils eussent été ses propres enfants, jamais la veuve Mirailhe ne parlait ni de son défunt mari ni de ceux qui avaient des prétentions à le remplacer; tout au contraire, elle faisait le projet, lorsqu'elle aurait vendu sa boutique de fripière à Toulouse, de venir habiter ia Gfoix-Daurade en famille ; projet qui, comme on le pense bien, était accueilli avec enthousiasme par ses trois neveux et ses deux nièces, chez lesquels, il faut le dire à la honte de l'humanité, l'espérance d'un bon héritage n'ajoutait pas médiocrement à l'amour qu'ils lui portaient. Il est vrai qu'une fois de retour à Toulouse, une fois soumise de nouveau aux séductions d'un second mariage, et surtout aux galanteries de Gantagrel, le cœur de la veuve flottait aussitôt dans les nuages de l'irrésolution, et même éprouvait de temps en temps de vives tentations de convoler en secondes noces.

Mais, à la Croix-Daurade, toutes ces mauvaises pensées fuyaient, chassées par le bon génie de la famille. La bonne tante se laissait tout bonnement dorloter par ses nièces et ses neveux. Et le temps passait rapide et joyeux.

Cependant, le jour tombait, et Saturnin Siadoux, qui avait annoncé son arrivée pour l'après-midi, n'était pas encore de retour. Chacun commençait donc déjà à éprouver

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cette inquiétude vague qui accompagne toujours les retards, lorsque les compères Delguy et Gantagre vinrent changer le commencement d'inquiétude en une simple impatience. Ils annoncèrent qu'ils avaient appris qu'un orage affreux avait éclaté, la veille, entre Montgiscar et Yillefranche. On en conclut naturellement que les chemins défoncés, les ruisseaux accrus, avaient forcé Saturnin Siadoux à rester à Gastelnaudary ou à s'arrêter à Montgiscar chez un cousin de la famille. Ce qui justifiait la vraisemblance de cette supposition, c'est que l'orage qui, la veille, avait éclaté à vingt lieues de là, semblait s'étendre à cette heure jusqu'à Toulouse. Le vent s'était élevé, le ciel était chargé de nuages, la pluie tombait avec violence. La nuit devenait noire. On n'espéra donc plus voir arriver Saturnin.

— Mais pourquoi le curé Ghambard n'était-il pas arrivé lui-même?

—Marie m'a dit qu'il était parti ce matin pour Toulouse, dit Joséphine Siadoux, en réponse à cette question que lui faisait sa tante, et peut-être n'est-il pas encore revenu.

— Si fait, dit Constance , l'autre fille , car je l'ai vu entrer à l'église vers les quatre heures de l'après-midi, et il se pourrait qu'il fût malade, car il était pâle comme la mort.

— Qui cela ? le curé ? demanda Jean Siadoux, qui rentrait en ce moment. Il n'est pas malade, car, en allant au devant de mon père, je l'ai aperçu dans le cimetière. Seulement, je n'ai rien compris à ce qu'il y faisait : il était au pied de la croix et semblait y prier.

— Et moi, dit Louis, je l'ai aperçu au bout du village, sans chapeau, malgré la pluie, et j'ayoue que, ne comprenant pas ce qu'il faisait là nu-tête, je me suis approché de lui pour le lui demander ; mais, en m' apercevant, il a pris par derrière les haies comme pour m'éviter. Ma foi, comme je ne cours pas après ceux qui m'évitent, je l'ai laissé aller.

— C'est étrange! dit la veuve Mirailhe, qui avait une grande affection pour le bon abbé Ghambard. — Thomas, ajouta-t-elle en s'adressant à l'aîné des trois fils, vous devriez aller le chercher.

— Volontiers, dit le jeune homme. .

Et il prit son chapeau et sortit sans faire d'autres réflexions. Mais, à moitié chemin, il rencontra la vieille Marie, qu'il reconnut à la lueur de son falot.

— Eh bien, dame Marie, dit-il, à quoi donc songe M. le curé ? Nous l'attendions à sept heures, et voilà qu'il en est huit...

— Est-ce que votre père est arrivé ? demanda Marie.

— Non ; nous ne comptons même plus sur lui pour aujourd'hui; mais nous comptons sur M. le curé.

— Eh bien, mon cher monsieur Thomas, vous comptez, comme on dit, sans votre hôte ; car M. le curé, je ne sais pas ce qu'il a depuis le matin , pauvre cher homme I mais ce que je sais, c'est qu'il m'a chargée de l'excuser auprès de vous et que j'allais remplir ma commission.

— Comment I il ne vient pas ? s'écria Thomas ; est-ce parce qu'il fait mauvais temps ? Ah I pardieu ! quand je devrais le porter.,.

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— Tenez, mon fils , dit la vieille Marie avec cette familiarité presbytérienne si commune encor'*. dans nos villages, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de laisser M. le curé tranquille aujourd'hui, je ne le crois pas d'humeur à se divertir.

— Serait-il malade?

— Non ; mais je ne sais quelle nouvelle il a apprise à Toulouse; ce qu'il y a de ccTtain, c'est qu'il est revenu de la ville tout bouleversé, et que, depuis son retour, il n'a fait que pleurer, gémir et prier.

— Eh bien, raison de plus pour que nous essayions de le distraire; il trouvera, au contraire, à la maison, de bons vivants, bien gais et bien joyeux; et puis ma tante Mirailhe a juré qu'elle ne se mettrait pas à table si elle n'avait pas à sa droite son bon ami Chambard; je vais donc le chercher, Marie, et, de gré ou de force, je le ramène.

— Yenez, dit Marie en secouant la tête ; mais je doute qu'il se détermine à vous suivre.

Tous deux alors reprirent le chemin du presbytère , et, comme la gouvernante avait un passe-partout , ils ren^ trèrent sans bruit. Précédé de Marie, Thomas Siadoux pénétra aussitôt dans la chambre de l'abbé Chambard.

Il était assis dans son grand fauteuil, la tête inclinée sur sa poitrine , les deux mains étendues sur ses genoux et pareil à une statue de l'abattement.

11 vit la lumière du falot , il crut que Marie rentrait seule et ne se dérangea point.

— Monsieur le curé, dit Marie, voilà Siadoux.

•- Quel Siadoux ? s'écria le curé eu tressaillant,

— Moi, Thomas, dit le jeune homme.

— Ah ! mon Dieu ! et que venez-vous me dire, Thomas 1 demanda le curé en fixant sur lui ses yeux effarés.

— Je viens vous dire que vous êtes en retard, monsieur le curé, voilà tout, et, comme nous ne voulons pas souper sans vous , je viens vous chercher.

— Retournez chez vous , Thomas , mon enfant , dit le curé avec une tristesse profonde ; excusez-moi auprès d@ votre famille; j'ai décidé que je ne sortirais pas ce soir.

— Mais, monsieur le curé , dit Thomas , qu'allons-nous devenir sans vous, je vous le demande? Yoilà déjà mon père qui nous manque et vous refusez de venir : deux places vides à la table de la famille , et les deux places d'honneur ; c'est impossible , monsieur le curé ; vous voulez donc que nous en perdions tous la joie et l'appétit? Avec cela, vous le savez bien , que ma tante Mirailhe n© voit que par vous, n'entend que par vous , et qu'il n'y a que vous qui puissiez la préparer doucement à la nou« velle que lui rapportera mon père , à l'endroit de son boucher; car je me doute de ce que mon père veut dire : le Gantagrel est marié, j'en répondrais, voyez-vous, comme nous sommes, v&us un saint homme, et moi un honnête homme.

— Mon pauvre garçon ! mon pauvre garçon ! murm^ira le curé.

— Eh bien, quoi, mon pauvre garçon , demanda Tho« mas, qu'est-ce que cela veut dire î

— Gela veut dire que mieux vaut que je reste, Thomas, que d'aller vous attrister tous par ma présence.

— Eh I pardieu! ce n'est pas vous qui nous attristerez, c'est nous qui vous égayerons ; nous sommes en force , Dieu merci !

— Laissez-moi, Thomas , laissez-moi.

— Monsieur le curé, j'ai promis de vous ramener ; je vous supplie donc de venir, en notre nom à tous, au nom de mon père que vous remplacerez, et qui, s'il était ici , saurait bien vous décider, lui.

Le curé poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.

— Allons , monsieur le curé , un peu de courage , pardieu! Vous qui savez si bien consoler les autres dans leur affliction, voyons, donnez l'exemple, dévouez-vous.

Et, en même temps, le jeune homme prenait l'abbô sous un bras et le soulevait.

— Vous le voulez donc absolument ? dit l'abbé Ghambard, qui ne savait pas plus résister à une prière qu'à une injonction.

— Gomment donc, si je le veux? Non -seulement je le veux , mais encore je l'exige au nom de la vieille amitié qui vous unit à mon père. Il y a quelque temps que vous vous connaissez, hein, avec Saturnin Siadouxl contmua le jeune homme en riant.

— Il y aura vingt-quatre ans à la Saint-Pierre que j'ai dîné pour la première fois chez lui, pauvre Saturnin

Et le curé prononça ces dernières paroles avec un

accent si douloureux, que le jeune homme sentit une espèce de frisson qui lui courait par les veines.

— Ah çà! monsieur Pabbé, dit-il en lui mettant à la main son chapeau que le pauvre prêtre cherchait sans le trouver, je crois qu'il est temps que je vous emmène ; car, le diable m'emporte! vous m.e rendriez aussi triste que vous.

Pendant ce temps, Marie jetait à l'abbé Ghambard son manteau sur les épaules, et, comme le falot brûlait encore, elle se mit en marche pour éclairer le chemin.

Le prêtre la suivit machinalement, appuyé au bras du jeune homme.

Après quelques minutes de marche, on arriva à la maison Siadoux, où la venue du curé fut accueillie par un hourra général.

— Yenez donc, venez donc, monsieur le curé! s'écrièrent à la fois tous les membres de la famille et les deux compères invités ; venez donc, le rôti brûle. A table ! à table!

Le bon prêtre, par une puissante réaction sur lui-même, parvint à répondre à cette réception par un sourire, et s'assit à la place qui lui était préparée, tandis qu'en face de lui la place préparée pour Saturnin Siadoux demeurait vide.

Mais, quoiqu'il apportât d'ordinaire dans ces sortes de réunions une part de gaieté douce et d'affection paternelle, au grand étonnement de tous, le bon curé resta froid comme marbre. Cependant, les efforts qu'il faisait pour rire et pour plaisanter étaient visibles; mais la parole exipirait sur ses lèvres. Et, chaque fois qu'à un bruit venu du

dehors un des convives se levait de table et courait voir è

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la fenêtre si ce n'était pas Saturnin Siadoux qui arrivait, le curé, comme mû par un sentiment irrésistible, secouait la tête et poussait un profond soupir.

Cependant, la conversation, qu'on avait d'abord voulu faire insouciante et gaie, revenait éternellement au voya« geur absent. On se demandait oii il était à cette heure j ce qu'il faisait. Ce à quoi il pensait, on en était sûr : il pensait que ses enfants et ses amis étaient réunis et l'attendaient, et il se dépitait certainement de ne pas être a,vec eux.

Mais, à tous ces propos animés par le sentiment de la famille et de l'amitié, l'abbé demeurait étranger, absorbé qu'il était par une idée, anéanti qu'il semblait être par un souvenir.

Pendant ce temps, l'orage qui avait menacé éclatait. On entendait la pluie fouetter tristement les carreaux des fenêtres ; le vent qui s'engouffrait dans les corridors et dans les cheminées se lamentait et semblait la plainte de quelque âme en peine qui demandait des prières. Puis, de temps en temps, un éclair, qui précédait quelque coup de tonnerre terrible, faisait pâlir à son reflet bleuâtre la lumière des lampes,

Tout au contraire de ce qu'avait prédit Thomas Siadoux. ce n'étaient pas les convives qui avaient égayé l'abbé Chambard, c'était, au contraire, la tristesse du digne ^^rêtre qui avait gagné tous les convives.

La conversation s'était éteinte peu à peu. Si l'on parlait encore, c'était à demi- voix; on ne mangeait plus, on bu*

vait à peine; et les vins capiteux du Midi, au lieu de pousser les convives à la joie, semblaient, au contraire changés en boissons narcotiques, les pousser encore vers une mélancolie plus profonde.

On sentait qu'un malheur inconnu planait dans Pair, et, d'un moment à l'autre, allait s'abattre sur la famille comme un vautour sur sa proie.

Tout à coup, on entendit retentir un coup frappé à la porte de la rue, un coup unique, profond et sourd, comme on n'en frappe qu'un, bien sûr que Ton est qu'il suffit pour faire tressaillir toute une maison.

Les convives se regardèrent ; puis, comme d'un com* mun accord, tous les yeux se portèrent sur le curé.

n était pâle comme un spectre ; une sueur froide coulait sur son front, ses dents claquaient.

La porte de la salle à manger s'ouvrit. Tous les convives se levèrent épouvantés d'avance de la visite qu'ils allaient recevoir, quoiqu'ils ignorassent encore quelle était cette visite.

On vit d'abord entrer un capitoul et des assesseurs en robe, puis des officiers de l'hôtel de ville, puis des archers, puis des subalternes de justice, puis un brancard porté par quatre hommes.

Sur ce brancard était un cadavre dont on distinguait la forme sous un drap ensanglanté.

Thomas comprit ce qu'on demandait de lui. Sans dire une pnrole, sans faire une question, les cheveux hérissés de terreur, il s'approcha du brancard et souleva lentemeni le drap qui recouvrait le cadavre^

Un seul et même cri, profond et désespéré, s'élança do toutes les bouches. Ce cadavre était celui de Saturnin Siadoux!

On Tavait trouvé en deçà de Villefranche, percé de onze coups de couteau, baigné dans son sang, sur les bords de }a rivière du Lers, où sans doute l'assassin n'avait pas eu le temps de le jeter.

Alors,onvit avec étonnementle curé Ghambard, au lieu de rester, comme c'était son devoir, pour offrir à la famille les consolations de l'amitié et de ia religion, se le» ver de sa chaise, et, se glissant à travers la porte entr 'ouverte, disparaître sans dire une parole à qui que ce soit.

Douze heures s'étaient écoulées depuis l'événement que nous avons raconté; aux cris de désespoir, aux lamentations bruyantes du premier moment, avait succédé cette douleur morne et profonde qui, de temps en temps, laisse échapper un soupir étouffé et tomber une larme muette. Le corps de Saturnin Siadoux était couché, exposé sur un lit qu'on avait dressé dans une salle basse, oh avait passé successivement tout le village ; deux cierges de cire jaune, allumés, l'un à la tête, l'autre aux pieds du cadavre, jetaient leur lueur blafarde et vacillante, au milieu d'un jour brumeux ; les femmes s'étaient retirées dans leur appartement, et Jean et Louis, les deux plus jeunes fils du mori^ veillaient seuls, immobiles et muets, assis en face l'un de

l'autre, chacun d'un côté d'une vaste cheminée, où brû- .aient les derniers débris du feu de la nuit.

De temps en temps, l'un des deux jeunes gens se levait, allait embrasser les cheveux blancs de son père et revenait s'asseoir en pleurant.

Tous deux étaient sombres, et parfois même, une expression sinistre et menaçante , passant sur leur front, trahissait les pensées qui leur traversaient le cœur.

Depuis qu'ils étaient là, et il y avait de cela cinq ou six heures, ils n'avaient échangé que ces seules paroles :

— Sais-tu oiî est notre frère Thomas ? avait demandé Jean.

— Non, avait répondu Louis.

Et tous deux étaient retombés dans un silence effrayant pour quiconque connaissait ces natures violentes et expansives.

Tout à coup, la porte s'ouvrit, et Thomas parut sur le seuil ; les deux frères avaient levé la tête en même temps pour lui demander d'où il venait; mais ils remarquèrent sur son visage une expression si étrange, qu'ils n'osèrent pas interroger leur aîné et qu'ils attendirent. Thomas déposa son manteau près de la porte, s'avança lentement vers le cadavre, et, le découvrant, l'embrassa au front; puis il revint se placer entre ses deux frères, et, remettant son chapeau sur sa tête et croisant les bras :

— A quoi penses-tu, Jean? dit-il.

— Je pense à venger la mort de mon père, répondit le jeune l^pmme.

— Et toi, Louis ?

— Moi aussi, répondit-il.

— Seulement, reprit Jean, quel peut être le meur* trier ?

— Il n'avait jamais fait de mal à personne, dit Louis.

— Et cependant, c'est une vengeance, continua Jean. -^ Et comment sais-tu cela, que c'est une vengeance ?

demanda Thomas.

— Ah! c'est vrai, dit Louis, tu étais déjà parti quand on a visité ses vêtements : on a retrouvé dans ses poches sa montre d'or, une timbale d'argent, douze écus de six livres au coin du roi, un quadruple d'or fin et cinq ou six pié" cettes de Barcelone.

— Tu vois bien, frère, que c'est une vengeance, dit Jean.

— L'infâme meurtrier l s'écria Louis.

— Oh! oui, bien infâme! murmura Jean.

— Mais j'ai fait un serment, dit Louis. — Et moi aussi, reprit Jean.

— Lequel?

— C'est que je connaîtrai l'assassin, dussé-je passer ma vie à î© c!iercher, et qu'il mourra de la main du bourreau.

— Touche là, frère, s'écria Louis, car j'ai fait le même serment.

— Eh bien, voulez-vous le connaître? demanda Thomas en posant une main sur l'épaule de chacun de ses frères,

— Oh ! oui, s'écrièrent les deux jeunes gens en se levant yivementç

LE CURÉ CHAMBARB 303

^ Eh bien, il ne tient qu'à vous, dit Thomas,

— Tu le connais ? s'écrièrent les deux frères.

— Non, mais je sais un homme qui le connaît.

— Cet homme, quel est-il? demandèrent à la fois Louis et Jean.

— Le curé Ghambard, dit Thomas,

— Le curé Ghambard ?... Explique-toL

— Écoutez-moi bien, dit Thomas, et rappelez tous vos souvenirs.

— Parle.

— Hier matin, M. le curé part pour Toulouse, gai calme, joyeux.

— Oui, dit Jean, je l'ai ^-encontre lisant son bréviaire, et il s'est interrompu pour me demander si le tic tac du moulin de Saint-Genice m'empêchait toujours de dormir?

— Je comprends, fit Louis, à cause de la petite Marguerite.

— Justement,

— 11 devait passer toute la journée à Touiouse , reprit Thomas, puisque sa gouvernante ne l'attendait qu'à six heures.

— Après ?

— A midi, il arrive, pâle, effaré, s'enferme, gémit, pleure et prie; à cinq heures, on le trouve agenouillé dans le cimetière; à six heures, on le rencontre sans chapeau, malgré le vent et la pluie ; à sept heures, quoique ce fût chose convenue, il refuse de venir souper avec nous; ^ Fjuit heuresjie suis obligé i^ l'aller chercher, et il me fau^

304 SOUVENIRS D'ANTONT

ramener presque de force; pendant tout le souper, il eat triste, distrait, préoccupé ; enfin, quand, à onze heures, on rapporte lie cadavre de notre père, quand il sait que toute la famille a besoin de ses consolations, il manque à tous «es devoirs, non-seulement d'ami, mais de prêtre, en se /retirant sans dire un mot à personne, sans prévenir qu'il s'en va, et, depuis ce temps...

— C'est vrai, dit Jean, il n'est pas revenu.

— Serait-il complice de l'assassin? s'écria Louis.

— Non, mais il le connaît.

— Tu le crois?

— J'e^ suiïj sûr.

— Eh bien, que faut-il faire?

-— Il y a un homme qui connaît l'assassin de mon père, et tu demandes ce qu'il faut faire, Jean?... s'écria Thomas.

— Il faut qu'il dise le nom de l'infâme, répondit Louis.

— A la bonne heure I reprit Thomas en lui tendant la main, tu comprends, toi.

— Eh bien , courons chez le curé, s'écria Jean.

— Silence! dit Thomas; nous n'obtiendrons rien si nous ne savons pas nous y prendre.

— Eh bien, voyons, tu es l'aîné, dirige-nous, frère.

— D'abord, jurons, sur le corps de notre père, de venger sa mort par tous les moyens possibles.

Les trois frères s'approchèrent spontanément du cadavre, et, réunissant leurs mains qu'ils appuyèrent sur le front du malheureux vieillard, ils prononcèrent le sermenî

terrible d'accomplir la vengeance qu'ils regardaient comme un saint devoir.

— Maintenant, dit Thomas, attendons la nuit.

Les trois jeunes gens, comme pour s'encourager dans la résolution prise, restèrent tous les trois dans la chambre basse où était exposé le cadavre de leur père, se faisant servir à dîner près de lui; puis, quand la nuit fut venue, ils allèrent embrasser leurs sœurs et leur tante, qui, un peu calmées, éclatèrent de nouveau en pleurs et en sanglots lorsqu'elles les aperçurent.

Les trois jeunes gens avaient le front morne et l'œil sombre; mais ils ne versèrent pas une^ larme, ils ne poussèrent pas un soupir,

— Mon pauvre père ! mon pauvre père ! s'écrièrent les deux jeunes filles, et n'avoir pas pu lui dire adieu.

— Et ne pas connaître son meurtrier, s'écria la veuve Mirailhe avec un geste menaçant.

— Quant à cela, tranquillisez-vous, ma tante, dit Thomas, nous sommes en voie d'arriver à le connaître, et nous le connaîtrons,

— Je donnerais la moitié de mon bien pour savoir qui a tué mon pauvre frère, dit la veuve.

— Et moi, la moitié de ma vie, dit chacune des deux sœurs.

— Eh bien, ne bougez pas d'ici, dit Thomas ; si vous entendez du bruit, ne vous inquiétez pas, c'est nous qui le causerons; si vous entendez des cris, dites bien: « Les trois frères sont à la besogne. » Priez pour notre père, mais

306 SOUVENIRS D'ANTONT

ne bougez pas, et, demain, je yous le jure, demain, nous saurons tout.

— Ohl mon Dieu! s'écrièrent les jeunes filles, ohi mon Dieu! qu'allez-vous faire?

— Allez, dit la veuve Mirailhe, c'est le devoir des enfants de venger leur père.

Puis, rassemblant contre elle les deux jeunes filles :

— Enfermez-nous, dit-elle, si vous doutez de nous. Les jeunes gens embrassèrent de nouveau leurs sœurs

et leur tante, sortirent et fermèrent la porte à la clef.

— Maintenant, dit Thomas, allez chercher M. le curé et dites-lui que les filles et la sœur de son ancien ami s'étonnent de ne pas le voir et ont besoin de ses consolations. Seulement, au lieu de le conduire chez les femmes, vous le ferez entrer en bas; je vais vous y attendre.

Thomas rentra dans la chambre où était exposé le cadavre. Louis et Jean se rendirent au presbytère.

Le curé était seul; la vieille Marie courait dans le voisinage. En apercevant les deux frères, il tressaillit.

— Monsieur le curé, dirent-ils, comme vous le savez, on n'enterre notre pauvre père que demain; nous avons résolu de le veiller ensemble; mais, de cette façon, les femmes restent seules et sans soutien : elles ont compté sur vous, monsieur le curé.

— J'y vais, mes enfants, j'y vais, dit le curé tremblant comme la feuille, mais sentant qu'il devait avant tout accomplir ses devoirs et qu'il était en retard de consolations avec la pauvre famille.

Alors, il se hâta de revêtir un surplis pour donner, par l'aspect de l'habit ecclésiastique, plus d'autorité à sa parole, prit une croix portative et suivit ses conducteurs. Les rues du village étaient déjà désertes et personre ne les rencontra. Au lieu de conduire le curé chez les femmes, les deux frères le firent entrer, comme il était convenu, dans la salle hasse.

En apercevant le cadavre éclairé par les deux cierges et Thomas, debout près de la cheminée, oii, sur un grand feu, bouillait une chaudière d'huile, le curé voulut faire un pas en arrière ; mais Jean et Louis , qui le suivaient, le poussèrent en avant et fermèrent la porte derrière lui.

Le curé porta successivement ses regards sur les trois frères ; il les vit tous trois pâles mais résolus ; il comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible. Il voulut parler, la parole expira sur ses lèvres.

— Monsieur le curé, dit Thomas çi-vee un calme imposant, vous étiez l'ami de notre père, c'est vous qui lui avez donné le conseil d'aller à Narbonne : notre père a donc été tué pour avoir suivi votre conseil.

— Grand Dieu l mes enfants, s'écria le prêtre, serait-il possible que vous me rendissiez responsable...?

— Non, monsieur le curé, non. Nous représentons ici la justice divine, et, soyez tranquille, nous serons, équitables comme elle.

— Eh bien, que me voulez- vous donc, alors?

— Écoutez! vous savez quelle tendresse notre père avait

pour ses enfants, et vous ne doutez 'pas que chacun de nous n'eût donné sa vie pour son père.

— Oui, vous êtes de bons fils, de pieux enfants, je le sais,

— Ml bien, monsieur le curé, en bons fils, en pieux enfants que nous sommes, nous avons juré, tous les trois, de découvrir l'auteur du crime, et, comme vous le connaissez, nous vous avons envoyé chercher pour nous le nommer,

— Moi I vous nommer le meurtrier ? Mais je ne le connais pas.

— Pas de mensonge.

— Je vous proteste...

— Pas d3 parjure.

— Oh J mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria le prêtre, que me demandez-vous là?

— La vérité, et, songez-y, nous sommes décidés à la connaître.

— Mais qui peut vous faire supposer... ?

— Monsieur le curé, vous avez été hier à Toulouse ? dit Thomas.

— Oui.

— Vous êtes descendu chez Tabbé Mariotte, qui vous a prié de dire la messe à sa place ?

— Eh bien?

— Vous avez dit cette messe à Téglise métropolitaine?

— Sans doute I et j'en avais le droit.

— Nous ne vous contestons pas vos pouvoir»; mais, la messe dite, et tandis que vous étiez en train de vous déshabiller dans la sacristie, le bedeau est venu voui

prévenir qu'un homme vous attendait au confessionnal. — • Grand Dieu I s'écria le curé.

— Cet homme, quel était son nom ? demanda Thomas.

— P,i pourquoi voulez-vous savoir son nom ?

— Pourquoi ? Parce que cet homme est l'assassin de notre père l

— Mes enfants, mes enfants, s'écria le prêtre avec une terreur croissante, savez-vous bien ce que vous me demandez là ?

— Oui, dirent d'une même voix les trois frères.

— Mais c'est le secret de la confession!

— Oui.

— Mais la révélation de la confession nous est interdite!

— Vous nous direz pourtant le nom de cet homme, monsieur le curé; vous nous direz pourtant les détails de l'assassinat ; car, quel que soit cet assassin, il faut qu'il meure de la main du bourreau.

— Jamais, dit le curé, jamais I

— Monsieur le curé, dit Thomas, dussions-nous employer la violence, nous voulons tout savoir.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu l s'écria le curé en baisant le crucifix qu'il tenait à la main, donnez-moi le courage de ne pas céder.

— Monsieur le curé, dit Thomas en étendant la main vers le foyer, voyez-vous cette cuve d'huile bouillante, nous pouvons vous y plonger les pieds,

— Au secours ! cria le prêtre, au secours I

— Appelez tant que vous voudrez, dit Thomas, cette

salle est perdue^ il y a un matelas entre chaque fenêtre '' et chaque contrevent, nul ne vous entendra.

—- Mon Dieu ! puisque je n'ai plus que vous, dit le prêtre, venez à mon aide, mon Dieu I

-^ Dieu ne peut pas trouver mauvais que des enfeints vengent leur père, dit Thomas ; parlez !

■^ Faites-moi 6e que vous voudrez^ dit lé prêtre, }e ne parlerai pas.

Thomas fit un signe à Jean et à Louis, qui prirent la chaudière^ la descendirent du foyer et la déposèrent entre la cheminée et le cadavre. En même temps, Thomas, comme s'il eût senti que ses frères et lui auraient besoin de force pour la scène qui allait se passer, prit le drap qui recouvrait son père, le jeta loin du lit, et le corps resta nu et découvert, -demandant vengeance par les lèvres violettes de ses onze blessures,

— Réfléchissez, dit Thomas, la mort est lente; comme vous voyez, il a fallu onze coups de couteau pour tirer l'âme de ce pauvre corps, et cependant l'assassin était pressé, tandis que nous avons le temps, nous.

— Mon Dieu! mon Dieu! répéta le prêtre toujours à genoux, donnez-moi la force de supporter le martyre.

Mais la prière était inutile, les jeunes gens connaissaient le caractère faible et craintif de l'abbé : ils savaient d'avance qu'il n'aurait pas la force de supporter la torture, ou peut-être l'espéraient-ils seulement.

— "Vous ne voulez pas nous dire le nom du meurtrier? demanda Thomas.

Le prêtre ne répondit rien; seulement, il serra pins fortement le crucifix contre ses lèvres et continua de prier.

— Allons, frères, dit Thomas, au nom de notrâ père, faites ce qui a été convenu.

Les deux jeuneâ gens saisirent le prêtre et le îoulevèi"ent dans leurs bras. Il jeta un cri terrible.

— Grâce ! dit-il, j'avouerai tout.

— Le nom? dit Thomas, avant toute chose, le nomî

— Gantagrel, murm.ura le prêtre.

•^ C'est bien, dit Thomas, je m'en doutais^ mais je ne voulais pas accuser un innocent. - Reposez M. le curé à terre.

Les deux frères remirent le prêtre sur ses pieds, maiâ il ne put se tenir debout et il s'affaissa sûr lui-même comme si ses jambes étaient brisées.

-^ Maintenant, les détails ? dit Thomas. Il ne faut pas q;u'il puisse nieré

— Eh bien, dit le prêtre, qui, une fois qu'il avait dit le nom, n'avait plus de motif pour cacher le reste; eh bien, le meurtrier avait été prévenu par votre tante Mirailhe du voyage de votre père à Narbonne ; il s'est douté du but de ce voyage, et il a été attendre votre père au gué d« Lers.

— Après ? dit Thomas,

— Là, au moment oii votre père descendait la berge, il s'e^t élancé sur lui et l'a renversé de cheval d'un prefiaier coup de couteau; mais, de ce premier coup, Saturniu Siadoux n'était que légèrement blessa

312 iNlHS D'ANTONY

— Pauvre p' armurèrent Louis et Jean.

— Continuez ! uiu Thomas.

— Il s'est relevé, et c'est alors que Cantagrel lui en a donné un second.

— Le misérable ! s'écrièrent les deux frères.

— Continuez 1 dit Thomas.

— Mais, comme Saturnin, de son côté, l'avait saisi au collet, ils sont tombés tous deux sur la berge, et, dans la lutte, le boucher lui a donné encore neuf autres coups,

— Les voilà ! dirent les jeunes gens ; mais, sois tranquille, père, tu seras vengé.

— Continuez I reprit Thomas.

— Alors, s'étant assuré que Saturnin Siadoux était bien mort, il l'a traîné vers la rivière pour le jeter à l'eau. Dans ce moment, des muletiers passaient, il n'a eu que le temps de se cacher, lui et le cadavre, derrière un bateau qu'on avait tiré sur le rivage. Les muletiers ne Font pas vu et ont passé la rivière à gué ; mais, quand ils ont été passés, Cantagrel a perdu la tête, il a laissé le corps oii il était, s'est élancé sur le cheval, franchissant le gué à son tour, l'a poussé tant qu'il a pu se tenir sur ses jambes ; puis, lorsqu'il a senti qu'il allait tomber, il l'a traîné dans un petit bois oii il l'a laissé ; après quoi, il est revenu à pied à Toulouse. Mais, la vengeance éteinte, le coupable n'a pu résister à ses remords, il est accouru à l'église, a demandé un confesseur; la fatalité a voulu que je me trouvasse là.*^

— L'auriez- vous absous, par hasard ? s'écrièrent le» deux jeunes gQu» avec un geste de menace.

LE CURfe CHAMBARD 313

— Non, mes enfants, dit le prêtre d'une voix presque éteinte; mais Dieu est un juge clément; puisse-t-il lui pardonner, à lui, le crime qu'il a commis; à vous, le crime que vous me faites commettre.

Et, à ces mots, l'abbé Chambard perdit connaissance, et, lorsqu'il reprit ses sens, il se retrouva au presbytère près de sa vieille gouvernante, qui essayait de le rappeler à la vie.

Restés seuls, les trois jeunes gens se regardèrent avec un sourire terrible ; ils savaient tout ce qu'ils voulaient savoir.

Puis les deux plus jeunes dirent à leur aîné :

— Maintenant, Thomas, que faut- il faire?

— Restez ici, dit Thomas ; je vais chez les femmes. Un instant après, il redescendit, un billet à la main et

suivi de sa tante et de ses deux sœurs.

— Maintenant, dit-il aux femmes, c'est à vous de veiller, à nous d'agir.

Et, faisant signe à ses deux frères de le suivre, il sortit avec eux,

— Frère, dit Jean lorsqu'ils furent dans la rue et qu'ils virent que Thomas les conduisait vers le chemin de Toulouse, est-ce que nous ne prenons pas d'armes?

— Gardons-nous-en bien I dit Thomas,

— Et pourquoi cela? demanda Louis.

— Parce qu'avec des armes, nous pourrions le tuer, et qu'il doit mourir de la main du bourreau. Des cordes seulement.

3lâ SOUVENIRS D'ANTONY

— C'est juste, dirent les deux frères. ^ Et ils frappèrent à la porte d'un cordier et achetèrent

des cordes neuves. Après quoi, ils reprirent le chemin de Toulouse, oii ils arrivèrent à dix heures ; ils entrèrent dans la ville sans être reconnus, gagnèrent la place Saint- Georges, et, à l'aide de la clef que la veuve Mirailhe avait prêtée à Thomas, ils pénétrèrent dans l'allée sans réveiller la servante; comme ils connaissaient parfaitement l'intérieur de la maison, ils montèrent alors dans la chambre de leur tante. On entrait dans cette chambre par trois portes; ils en examinèrent parfaitement toutes les dispositions, puis ils attendirent en silence que le joutvînt.

Au premier rayon qui parut, Thomas plaça chacun de ses deux frères derrière une porte et monta à la mansarde de la servante; il trouva celle-ci achevant de s'habiller.

— Catherine, dit-il à la bonne femme qui le regardait d'un air tout ébahi, nous sommes arrivés cette nuit, ma tante Mirailhe et moi, mais nous n'avons pas voulu te réveiller,

— Jésus-Dieu ! monsieur Thomas, dit la servante, ce que l'on dit est-il vrai?

— Et que dit- on, Catherine?

— Que M. Saturnin Siadoux, votre père, a été assassiné par des brigands, sur les bords du Lers.

— Hélas! oui, Catherine, rien n'est plus vrai,

— Et connaît-on l'assassin ?

—■ On croit que c'est un muletier qui a repris le chemiû des Pyrénées»

LE CURÉ GHAMBARD 815

-^ Ohl mon Dieul mon Dieu! s'écria la vieille femme quel malheur I

— Maintenant, Catherine, dit Thomas, ma tante pense, avec raison, que, dans une circonstance comme celle-là, elle doit s'adresser à ses amis. Or, comme Gantagrel est, de ses meilleurs amis, elle le prie de la venir trouver à l'instant même, sans retard; elle l'attendra dans sa chambre à coucher; la pauvre femme a éprouvé une secousse si violente, qu'elle en est malade. Quant à moi, je retourne, à l'instant même, à la Croix-Daurade, oii ma famille m'attend; ainsi, adieu, Catherine, car tu ne me retrouveras pas ici. Tiens, voici la lettre de ma tante.

La vieille servante acheva de s'habiller et courut chez Cantagrel, Quant à Thomas, il rentra dans la chambre de sa tante. Un quart d'heure après, on entendit des pas dans l'escalier, ces pas se rapprochèrent pesamment de la porte, on frappa trois coups, et, au mot Entrez^ la porte s'ouvrit : c'était le boucher.

— Par ici, dit une voix affaiblie et qui partait du Ut, entièrement enveloppé par ses rideaux.

Gantagrel s'approcha sans défiance ; mais, au moment oii il portait la main aux rideaux pour les écarter, deux bras vigoureux l'étreignirent, et une voix, qu'il était impossible de ne pas reconnaître pour une voix d'homme, cria •

— A moi, frères !

Les deux jeunes gens sortirent aussitôt de leur cachette Qt s'élancèrent sur Cantagrel.

Il était temps I Pu premier effort du boucher, Thomas

316 SOUVENIRS D'ANTONT

avait été renversé sur le lit, et, s'il eût été seul, en une seconde, le boucher s'en fût débarrassé.

Mais tous trois s'attachèrent en même temps au colosse avec une rage d'autant plus terrible, que pas un ne prononçait une parole. De son côté, Gantagrel, qui devinait la cause de la lutte et qui sentait qu'il y allait pour lui de la vie ou de la mort, déployait ces forces titanesques dont la nature l'avait doué.

La lutte fut terrible. Pendant un quart d'heure , ces quatre hommes, comme une masse informe et mouvante, roulèrent, se relevèrent, retombèrent, pour se relever de nouveau et pour retomber encore. Enfin ces mouvements devinrent plus lents, plus pénibles, plus saccadés, le groupe demeura un instant en place. Puis les trois jeunes gens se relevèrent, secouèrent la tête, et poussèrent un cri de triomphe : le boucher était étendu à leurs pieds, lié et garrotté avec les cordes qu'ils avaient achetées à la Croix-Daurade. — Alors, Thomas resta seul près de Gantagrel : Louis et Jean disparurent, et un instant après rentrèrent avec une civière. Les trois jeunes gens mirent le boucher sur cette civière et l'y assujettirent avec des cordes, puis ils descendirent.

C'était jour de marché; on devine quel eifet produisit leur étrange apparition dans la rue. Louis et Jean portaient la civière. Thomas marchait à côté. Ils avaient le visage sanglant et les vêtements déchirés. Cantagrel s'était défendu comme un lion. Dans une autre circonstance peut-être, on eût questionné les trois jeunes gens; mais

l'événement arrivé à leur père était déjà connu et on les laissait passer avec le respect que le peuple professe généralement pour les grands malheurs. D'ailleurs, Gantagrel, que chacun avait reconnu, n'était point bâillonné et cependant n'appelait point au secours.

Puis il était évident que les trois jeunes gens se rendaient chez le lieutenant criminel. C'était donc une affaire entre la justice et eux. On se contenta de les suivre.

Le lieutenant criminel vit de loin arriver l'étrange cortège, et, de son côté, se doutant qu'il se rendait chez lui, il fit ouvrir les portes.

Les trois frères entrèrent, suivis de toute la portion du peuple qui put entrer dans la salle oii attendait l'officier du roi. Thomas fit un signe, et ses deux frères déposeront la civière à ses pieds.

— Quel est cet homme? demanda le lieutenant criminel.

— G*est le boucher Etienne Gantagrel, l'assassin de Saturnin Siadoux, notre père, répondit Thomas.

Mais ce qui devait arriver arriva : Gantagrel, convaincu de n*avoir pas été vu, certain de n'avoir confié son crime qu'à un prêtre, nia tout.

Les trois jeunes gens, appelés devant la justice, furent forcés de déclarer de qui ils tenaient les aveux, et de quelle manière ces aveux avaient été faits ; au reste, la conviction où ils étaient qu'ils avaient agi comme des fils îieux en cherchant à venger la mort de leur père, fit qu'ils

818 SOUVENIRS D'ANTONT

racontèrent tout, se faisant presqu'une gloire de leur coupable action; mais la justice déclara qu'elle ne pouvait profiter du sacrilège, qu'elle devait, au contraire, le punir dans l'intérêt de la religion»

Le parlement évoqua l'affaire et décréta d'emprisonnement, non-seulement l'assassin, mais encore les accusateurs, fils de la victime , et le prêtre qui avait cédé à l'intimidation.

Cependant, l'instruction, en réunissant les témoins, se trouva, en dehors des aveux du curé Ghambard, suffisamment éclairée. Si profonde que soit la nuit où on le commet, si désert que soit le lieu où il est commis, il y a toujours un œil qui a vu l'assassmat.

Des muletiers reconnurent Gantagrel pour l'avoir vu descendre la berge; des pêcheurs le reconnurent pour lui avoir vu traverser la rivière ; des paysans le reconnurent enfin pour l'avoir vu passer, poussant au galop un chevai qui, à chaque instant, paraissait près de tomber sous lui. Les charges furent accablantes et le boucher fut condamné au supplice de la roue.

Le curé de la Croix-Daurade, pour avoir révélé ce qui lui avait été confié au tribunal de la pénitence dans l'exercice de son ministère sacré, fut condamné à être brûlé vif, après avoir eu les membres rompus.

Les trois fils Siadoux, pour avoir, par des menaces et des violences, arraché d'un prêtre le secret de la confession, furent condamnés à être pendus.

Cette terrible sentence s'exécuta en partie. Le bou-

cher fut roué avec recommandation au bourreau de ne faire grâce au patient d'aucun détail de cet horrible supplice. Tout ce que les sollicitations les plus pressantes purent obtenir en faveur du prêtre, c'est que l'exécuteur lui donnerait le coup de grâce avant de jeter son corps au feu.

Quant aux trois frères, que la piété filiale avait seule faits coupables, ils inspirèrent un tel intérêt dans Toulouse, qu'on leur facilita les moyens de s'évader de leur prison; ils gagnèrent la vallée d'Andorre sans avoir été poursuivis, et le roi, vingt jours plus tard, leur permit de rentrer en France.

En montant sur Téchafaud, l'abbé Chambard, résigné à la mort, avait compris que c'était des mains des fils de Saturnin Siadoux qu'il devait accepter le martyre.

L'Église catholique des premiers âges avait raison : il n'y a vertu que par la lutte; il n'y a de bonté intelligente qu'avec la puissance du mal. Dans l'exercice du sacerdoce, les facultés physiques doivent venir en aide aus facultés morales : l'esprit sain dans un corps saini

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