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Souvenirs d'Edme de la Chapelle de Béarnès

I^es teiiips pirstMils sont aux Mrinoirrs. Nulle <^po(]uo ne vil plus aboiulante vi plus riche lloraison de ces œuvres secondaires auxquelles la faveur du public ne cesse d'être tidèle.

Hicn n'est plus attachant, il est vrai, rien n'est plus émouvant même, souvent, que les souvenirs de ceux qui nous font revivre avec eux certaines périodes de l'histoire; mais il faut nMoiniaître (jue les grandes scènes de la Hévolulion exercent une attraction particulièrement puissante, excitent une curiosité toujours mise en éveil, par les récils et les témoi^naj^es (jui viennent jeter des luinièn^s, ou même de simples lueurs nouvelles, sur la dramali({ue agonie de l'ancienne France monarchique

Les .Mt'inuii'i's ne sont p.is de 1 histoire, mais ces « miettes d'histoire », comme on les a justement appelés, sont souvent hien savoureuses et parfois substantielles. Ce sont de précieuses con-

M sorvKMHs i)i:i>Mi: dk i.a ciiapkllk

lril)iitions que l'historien ne saurait négliger, s'il veut bien connaître une époque, bien juger les hommes et les événements.

Ceux qui nous les ont laissés ont connu les personnages dont ils parlent, ils ont vécu avec eux ; mt^lés aux événements, leur récit garde l'em- })reinte des choses vues. Avec eux le lecteur, remontant dans le passé, vit de leur vie de chaque jour, se pénètre de leurs impressions, de leurs espérances et de leurs désillusions; avec eux il partage l'angoisse des heures graves et l'émotion du danger. Les incidents, même les moins importants, prennent ainsi un vigoureux relief et projettent parfois une clarté inattendue sur bien des coins de l'histoire restés dans l'ombre.

On trouve rarement, il est vrai, dans ces œuvres la largeur de vues, l'indépendance de jugement et la sérénité piiilosophique qui doivent caractériser riiistoire, et le manque de recul grossit trop les faits particuliers; mais peut-on faire un reproche à celui qui fut acteur ou témoin de ne pas sortir du cercle limité oii les hasards de la vie l'ont placé?

Edme de la Chapelle, en écrivant ses Sourenirs, ne pensait d'ailleurs qu'à ses proches : « ...Dans des moments de loisirs, écrit-il à sa femme, le 1" décembre 1794... je me suis amusé à faire un petit manuscrit... tu jugeras au style qu'il a été

iNxnrinrrTinN m

fait à la liàli* i»l «ju'ii ne jm'uI y avoir ()iirl(|ue intérêt que pour loy et mes fri*res . »

La Chapi'lle se trompait, et no regrettons pas qu'il n'ait pas eu d'ambition plus iiaule ; son récit gagne en simplicité et en liberté ('/est en pleine tourmente qu'il écrivait, la Terreur battait son plein; le temps n'a pu estomper ou Jéformer ses impressions qui restent intactes dans leur douloureuse et vivante actualité.

Comme la plupart dt^s bommes de son monde et de son temps, la Cbapelle avait des lettres; il sait écrire. Son style ne mancjue ni do, clart»*. ni de couleur; son expression est généralement juste. Parfois, il s'élève jusqu'à celte élo(juence natunlle (jui naît du souvenir encore poignant de drames récents. Ces drames, il les a vécus, et c'est parce qu'il vient de les vivre, que son récit se développe sincère et souvent patbétique.

On peut, il est vrai, regretter (juebjufs formules imprégnées de cette « sensibilité » factice, de cette sensiblerie maladive, dont Jeaii-Jac(jues Rousseau fut le père, et qui viciait déjà la langue k la fin ilu dix-buitirme siècle. C'est aux jours les plus sombres de la Itévobition, c'est dans la boucbe et sous la plume des plus sinistres malfaiteurs dr la Terreur, alors que b* sang le plus pur coulait à flots, (|u'('!b> devait atteindre son expression la plus ampoulée cl son exagération la plus odieusement monsongéie.

IV SOUVKNIUS DKh.Mi: UK I.A C II A IM! LI.K

La Chapiillc (Impasse aussi, parfois, la juste mesure (jui doit proportionner ce (ju'on écrit à ce que l'on sent et h la disposition d'esprit de ceux qui doivent vous lire II y a des longueurs, mais qu'on n'oublie pas qu'il écrit uniquement pour ses proches. C'est donc comme s'il conversait familièrement avec eux, leur racontant, au gré des souvenirs successifs qui se précipitent, non seulement les terribles ouragans dont son existence vient d'être traversée, mais aussi les misères de sa vie de cbaque jour et ses impressions les plus intimes de cwur et d'esprit, celles qu'il vient de ressentir, pendant ces cinq années, si courtes, mais si douloureusement remplies.

Edme de la Ciiapelle appartenait à une de ces robustes races de province qui conservaient comme un patrimoine la religion du devoir et du dévouement, avec ce goût pour l'aventure et le danger qui caractérise notre race (1). Éloignées de la Cour, elles en avaient peu subi les atteintes dissol-

(1) « Il n'y a rien, disait Napoléon I", qu'on n'obtienne du Français par l'appât du danger. Il semble leur donner de l'esprit. »

i\înnnrrTîO\ v

vantes et ronslituaicnt, au inoniciil île la Hrvohition, une précieuse réserve des forces vives les plus saines de la France On ne sut pas les utiliser. Klles 8*us('»rrnt dans des efforts sans but et sans direction, dans des sacrifices souvent liéroïques restés stériles.

La famille de la Chapelle tenait, «lès les tléhuts du di.x-seplième siècle, un ranjr élevé dans la hnnli» bourgeoisie du l*ériu:ord Hernnrd, Pierre cl autre Pierre de la Chapelle occupèrent successivement, pendant trois générations, la charge héréditaire de hailli jupe royal de iierji^erac

Des lettres patentes d'anoblissement, donni-es au nmis de février lfiH3, vinrent récompenser les liants faits militaires de Jean de la Chapelle, chevalier, seigneur de Héarnès. Ce brillant officier, frère du dernier de ces magistrats, eut une carrière glorieuse, illustrée par des actions d'éclat, «juon serait tenté de croire du domaine du roman si elles n'étaient pas officiellement constatées par ses étals de services. Déjà criblé de blessures, récollées aux qualre coins de l'Kurope, en Catalogne, en Sicile, en Piémont, dans les Alpes et dans les Flamlres, il vil sa carrière brisée en ir»95, au siège de Namur, par le boulet cjui lui emporta une jand)e.

Lieutenant-colonel du régiment de .Maule\ rier- Infanterie, chaque grade avait été le prix d'une

VI SOf'VFNMMS liThMK \)\] \.\ ( IIM'I.IIJ:

blessure. la rrcoiiipensc d'une action d'éclal. Le glorieux amputé reçut une des premières croix de l'ordre de Saint-Louis, créé en 1G94, la plus recherchée et la plus rare alors des distinctions militaires, la plus enviée même de ceux cjui avaient atteint, dans les armées, les sommets de la hiérarchie {{). Kn KiOG, il recevait des provisions de gouverneur rliâtelain de Pontarlier et du Fort de Joux. Dans ce poste, à l'extrême frontière de l'Kst, il devait rendre encore, pendant de longues années, des services précieux à la France. Il v mourut en 1742 (2).

Jean de la Chajjelle, veuf sans enfants de Jeanne du Boys de la Grèze, prit en 1704 une seconde et brillante alliance avec Marie-Thérèse Camus de Beaulieu qui n'hésita pas à unir sa jeunesse - elle était mineure — au demi-siècle du valeureux mutilé. File appartenait à une puissante famille de Paris, illustrée dans l'administration, dans le Parlement et dans l'Église. Son père, Germain-Michel Camus de Beaulieu, était conseiller

(1) Brevel du 2 novembre IfiQS. La Chapello avait l'expectative de la croi.\ depuis le 18 avril. (Mazas, Histoire de l'ordre dr Saint-Louis, t. I", p. 153.)

(2) Ses longues relations de bon voisinago lui valurent, le 7 octobre 17:*0. des lettres de naturalisation de l'Etat de Neufchâtel, pour lui ot ses desc('ndant> ; des lettres de bourgeoisie des villes de Valengin et de Landeron, le 11 avril 1722. — Ses descendants, Edme delà Cbapelle, sa femme, ses enfants et ses frères, obtinrent en 1794 des j)as?eports de l'État de Neufchàtel. dans lesquels ils sont qualifiés sujets neufchàtelois.

INTIlOniTTION VII

du roi on ses conseils et conlrohur jr<^n<^ral do r.Vrlilloric do France; sa m^re, Marie-Thérèse de Hru de Tord, dorijjino ratalano, avait l'honneur de tenir de près à la famillo de l'illustre apôtre des Indes, saint François-Xavier (I).

Un (ils uiii<|ue naquit de ce mariage : Simon do la Chapelle, i-cuyer, seigneur de liéarnès, gouveriMMir lirrrditaire «le I^T^era^^ «jui, de son inariagf* en 1742 avec Mario-Thérèse ThihaulL rut «{uatre (ils

Jean-Kdiiie-Xavier de la Chapelle, rhevalier, seigneur de Héarnès, l'aîné, l'auteur des^ourmir*, eut de son mariage, contracté en 1775 avec Madeleine Dufraysse, plusieurs enfants dont la postérité masculine est éteinte.

Jarques-Léonard-Xavier, l'aîné, naquit le {',\ octobre 1775 11 lit ses preuves pour entrer dans l'armée et fut envové à l'érolo iiiilitair»' dr l*« mile voy.

Fidèle compagnon d»* son p» n- priidant la

(I) I l>i«>' I- •• «ivnl 1704. <l<%4nl

)^u^, « «Il i.liAIrlrt de i'artt. fui «tgué

par |p roi. l« '" • <*«* ConU,

!• duc du M*K. . , «rand dKi-

p«jinc>. vlcr«roidu Héron, couiin d« U ruiurr. le niiiitttr« M^ré- U ut à la guerre Ch* ' imua d« B«aulieu.

|. .. <le Touchr. !«• < ^ir* «l *ulr«t La

minute du conlral étAil ron«ervrc. ; 1« à%

M« Clia|»«lirr. nolAir* a l»an». rue a ^ il 'oor*.

o* 19 - Le niarta4<«* fui rrlé>l»r<* le turlendimain. dan» l'éifUa* teint l*aul

Vîîi SOrVENÎRS D'RDME H K 1-A CÎIAPEI.LK

période (jui fait l'objet de ses Souvptiirs, avec lui, il servit h la garde Brissac en \1\)2, au siège de Lvon en 1793, comme capitaine aide de camp altaclu' à la personne du comte de Pr(^cy, à l'armée de Condé en 1794, dans la compagnie n" 15 des chasseurs nobles, à l'expédition de Quiboron en 1795. Echappé au désastre, n'ayant pas débarqué, il rentra en France et contracta mariage à Bordeaux, le 3 messidor an X (22 juin 18(i2) avec Marie-Antoinette Sudrc des Andouins. Décoré du Lys. en 1811, de la Légion d'horniour en IHKî, de Saint-Louis en 1824. il mourut lieutenant de gendarmerie, à Périgueux, le 20 décembre 1829, laissant deux fils : Augustin-Adrien, né en Tan XI, mort célibataire, et Jean-Eugène, né en Tan Xll, mort curé doyen de Sainte-Alvère.

Jean-Baptiste, second fils d'Ednie de la Chapelle, né à Bergerac le 15 septembre 1770, entra dans radniinistration de l'enregistrement et devint contr(Meur à Bordeaux. 11 avait épousé, le 19 septembre 1807, Marie de liaillet de la Brousse. De ce mariage est née une fille unique, Madeleine, dite Nellv de la Chapelle, mariée le 19 novembre 1832 à Louis-Auguste, comte Boudot et de l'Empire, fils du général de division Jean, comte Boudet et de l'Empire, et père du comte Henri Boudet, conseiller général de la Dordogne.

Edmc de la Chapelle avait eu un autre enfant,

INTROnmiON IX

né vers ITHλ, cju'il iiH^ntionne, on mai I7'J2, comme Ajré de trois ans; on n'en Irouvr pas d'autre trace.

Le second (ils de Simon, Jacques- i*Itienne- Xavier «le la (Ihapelle, chevalier dr la Chapelle lie Hrarnrs, né en i77<i. était en ITHÎï capitairn* an régiment du Maine-Infatiterie depuis 1782. Chevalier de Tordre de Saint-Louis en 1701, il rmi^ra, »emt à l'année d<» Condé et rentra en France en IHOI Hetraité comme lieutenant-colonel, il est mort crlihataire à Saint-Nexant, en 1829.

Jean- Hapliste-Mairloire- Xavier, le tr()isi^nH^ surnommé • IJeaulicu », né en 1740, fut convo(pii* à Péri|ru«Mi\ en 1780, avec deux de ses fn-res, pour r«lection des iléputés de la noblesse du Péripord aux Ktats généraux 11 s'allia avec Mlle d«» Pelet; leur descendance est éteinte.

Le plus jeune tics enfants de Simon, Jean-Pierre- Xavier «le la Chapelle, surnommé « Mortoii i» écuyer, cosei^^neur du Tour, né en 17.%!, fut convoqué en 1780 avec ses deux frères 11 était lieutenant au régiment d'.Aunis-Infanterie lorsqu'il épousa à Arras, en 1777, Françoise-Antoinette Manchon qui lui donna dix enfants I^es six garçons nés de ce maringe ont laissé une nombreuse postérité

Le chef actuel de la famille est M Xavier de la Chapelle, petit-fils de l'ahié de ces six garçons,

^ SnijVKMMS l)'i;i).MK l»K I.A C H AI' K I, I.K

possesseur «lu manuscrit original des Sourenirs de son grand-oncle, sur lequel nous devons nous arrêter davantage.

Jean-Kdnie-Xavier de la r]|ia[)elle, chevalier, seigneur de Héarnès, né le (> mai 1743, fut tenu sur les fonts l)aptismaux, le lendemain, dans l'église Saint-Jacques de Bergerac, par Edme Thibault, son grand-père maternel, ancien directeur (lu domaine du roi à Pau, et par Marie-Thérèse Camus de Beaulieu, dame de Béarnès, sa grand'mère paternelle.

Sans être aussi absolu rpie Taine, et chercher dans rhérédité le principe dominant des qualités et des défauts de la descendance, il est difficile de ne pas admettre Tinfluence profonde de la race et du milieu. Le récit des exploits de son grand-père, • lont fut certainement bercée son enfance sur les genoux de sa grand'mère. dut enthousiasmer la jeune imagination de la Chapelle et décider sa vocation II voulut, comme lui, se faire un nom dans les armes. Il avait compté sans la Révolution.

Enseigne au régiment de Nice- Infanterie le 2 mars 4762, lieutenant au régiment de Lyonnais le 10 décembre 1767, capitaine au régiment du Maine le 7 août 1778, il servit dans ce corps jusqu'en 1788. Promu lieutenant-colonel le 23 septembre 1788, il rerut le commandement du I)Mtail-

ÏNTHODUCTION XI

Ion de garnison i\v (îuyenne Deux jours apn's, il avait l'honneur «IVtre citMoré de l'ordre de Saint- Louis et de recevoir Tacrolade du man'Tlial do ramp comte de Soinbreuil, pouvernrur des Invalides, dont le nom a été immortalisé par IImtoujuc drvouemont de sa (ille

La (lliapi'lle s'était niarir; il avait épousé, le 12 juin 1775, dans l'éj^lise Saint-Jar<|ues de Herperac, Maileleine Dufraysse, lille de Léonard I)ufraysse, enlreposi'ur des tahars à Bergerac, et de Charlotte (ihamillac

C'est une helle figure qtie crile de Madeleine Oufraysse, digne de prendre place dans la glorieuse phalange des femmes fortes rjui se révéla rent si nombreuses pendant la Révolution. Femme de tête et femme de cci»ur, elle fut dévouée aux siens jusqu'à l'ahriégation Son nom revient souvent sous la plume de son mari qui m* sait comment exprimer sa tendn» reconnaissance et son admiration pour sa compagne des bons, mais surtout des mauvais jours Les épreuves et les douleurs ne tuent pas toujours Madeleine Dufravsse «levait survivre, pendant de longues années, à son malheureux époux, et mourut octogénaire en 1830, entourée des soins affectueux de sa bellefîlle, veuve elle aussi.

xn SOUVENIRS D'FDMF: DK I.A rUAPKLI-F

Il n'est pas utile «ranalyser l'ccuvre (riidriio île la Cliapelle. Ce serait la (l/'lloror ot rien ne vaut le rrcit lui-même, mais il est nécessaire de fixer par (les dates précises, dans un rapide curriculum vitœ, les étapes successives parcourues pendant la dramati(jue période qui fait l'objet de ses Souvenirs.

Ceux-ci commencent en 1789. Convoqué à Périgueux pour l'élection des députés de la noblesse aux États généraux, il eut l'bonneur d'être nommé commissaire des gentilsliommes de la sénécbaussée de Bergerac. Grâce k ces fonctions, il se trouva mêlé de près aux opérations électorales sur lesquelb's il nous donne de précieux détails inconnus.

11 est à Versailles et à Paris pendant la réunion épbémèrc des États généraux et assiste aux premiers mouvements révolutionnaires, au pillage de Saint-Lazare le 13 juillet, à la prise de la Bastille le lendemain ; il est témoin oculaire, quelques jours après, du massacre de Foulon et de Bertbier.

Il quitta Paris au mois d'octobre 1789 et rentra à Bergerac où il s»'»journa jusqu'en 17ÎH II revient

INTKOUliCTION XIII

à Paris où il arrive I« 27 fi^rier ITÎH l.r licvwcieriH'iit iltis Iroupt's pruviiiciiiJcH. le 20 mars I7'M, brisant sa rarrirro, lui rriniil sa liln'rhv

Vers la iiii tle juin, il songeait à éinigrer, fixant son départ au mois «l'octobre Le mouvement était général

Si l'émigration fut une faute poliliipir, elle était presque une oMigation pour la noblesse et les oflieiers, soit par point (riionneur, puisipie leurs cliefs autorisés tlonnaient ICxemple et l'impulsion, soit aussi et surtout par la néressité île plus en plus impérieuse, pour ebariin. de pourvoir à sa sécurité, faute «le trouver à linlérieur un centre de résistance à la Révolution et de défense de la monarrbie Ce fut une grave erreur, mais la responsabilité de cette erreur doit retomber tout entière sur les cbefs ({ui, par légèreté, ou même pour d'autres motifs et d'autres intérêts, restèrent au-dessous dt* leur (âcln* et méconnurent ii-iir devoir

La Cbapellr fut drtuurne do co projet par M Tliierry de Ville-d'Avray, premier valet de chambre du roi, son ami, cpii le pressa d'entrer dans la garde constitutionnelle, créée par décret du .'{0 septembre IT'.M il liesitji longtemps, « ses principes étaient trop en opposition avec tout co (|iii tenait au nouvel ordre Je choses • Il n'ignorait pan, d'ailleurs, ipril serait bhUné par ta famille

XIV soiTVENins h'i:i)Mr, iiK i.A en \iM':ijj':

et vu (l'un mauvais œil par certains de ses amis s'il accueillait celte proposition. Incertain sur la voie que son devoir lui commandait de suivre, il s'en ouvrit à son ancien colonel au régiment du Maine, le maréchal de camp comte de Clarac, qui lui répondit de Coblentz que « les Princes désiraient que le Roi restât entouré de personnes sur lesquelles il pût compter ». Faisant taire ses répugnances, il accepta, par devoir, une compagnie dans la garde à pied; son brevet est du 30 novembre 17!)I .

Les pages consacrées à la garde constitutionnelle, la « garde Brissac », comme on l'appela, sont du plus haut intérêt. L'histoire de ce corps éphémère est peu connue.

En acceptant une compagnie dans la nouvelle garde, la Chapelle espérait bien que son rôle ne resterait pas limité à la défense passive du roi et de la famille royale. Il espérait que cette troupe d'élite, animée des sentiments les plus élevés de lidéHté, deviendrait un instrument de salut, le noyau autour du(|uel viendraient se grouper les dévouements si nombreux encore; c'est de grand cœur et sans hésiter qu'il aurait couru les risques d'un coup de force, prêt à sacrifier sa vie. Une énergique démonstration, quelques charges, quelques salves auraient suffi, sans doute, à ce moment, pour maîtriser la plèbe, alfolée par ses

ÎNTUODUCTION XV

meneurs, oxallco [lar l'impunité, el sauver le roi. Le roi ne voulut pas lUre sauviv On sent combien la Chapelle a de la peine à concilier l'idée qu'il se fait d'un roi avec le prince trop vertueux, débonnaire, indolent, hésitant et passif qu'il a sous les yeux. L*aniour du peuple, pour un gouvernant, ne saurait excuser l'abdication de l'autorité dont il a la charj^e. Kst-ce aimer son peuple, d'ailleurs, que d'hésiter à réprimer, même par la force, les exci^'s sanglants d'une minorité livrée aux {lassions les plus viles, d'une populace qu'aucun crime n'arrête plus •

La jouriH'c du 21» mai est dramatiijucnifnt racontée. Le licenciement de la parde venait d'être voté dans la nuit. Commandé pour la dernière fois, la Chapelle accompagnai! la messe Madame Klisabeth qui, le rappelant au nmment où il prtMiail congé d'elle, voulut lui exprimer dans des termes émus sa reconnaissance pour son dévouement et celui de la j^ardr II s'estima lar^tMiienl récompensé î

Malg^ré le licencienn-nl, « lun mi dIIuut de la garde supprimée ne dut quitter Paris . la plus grande partie des gardes y resta aussi (1) ».

Bien que rendu à la vie privée, la Chapelle asMAle, avec trois cents de ses camarades des

(f) LAfojiT D ArsMi!^)ii. Hèmotrti itertU. . de la 9it #f de la wt0rt 44 l« rtimt éê yrmmêê. Parii. 1824. io «•.

\vr SOUVKMIIS D'KDMI-: l)K LA CIIAI'EIJJ.

cailles. Il renvaliisscinent du cliâleaii. \v 20 juin. Henri I\ se serait mis à leur tète, l'èpée au poin^r; Louis XVI leur donna l'ordre de se retirer! Beaucoup désobéirent.

Le iO août il ne put pénétrer au château. Tous les billets d'entrée avaient été annulés, la veille au soir. On ne sut jamais par qui fut prise cette mesure destinée à isoler le roi. Il assista donc, témoin impuissant, à cette journée honteuse où sombra la monarcliie.

Compromis, traqué, la Chapelle se cacha d'abord à Paris. Grâce à sa femme et à un heureux stratagème, il put passer les barrières et se réfugier à Versailles. Sa femme assiste, terrifiée, le 9 septembre, au massacre du duc de Brissac, ancien commandant de la garde constitutionnelle, et des prisonniers d'Orléans. Sa sécurité est à la merci du moindre incident. Craignant pour les siens, qu'il compromet, plus encore que pour lui, il part pour Lyon, le 12 octobre 1792, avec des papiers au nom de Jean Chapet, commis d'une maison de tabacs. Son fils aîné vint l'y rejoindre.

La Chapelle était trop avisé pour ne pas se rendre compte de l'état de fermentation de la population de Lyon, tyrannisée par les montagnards, et de la possibilité que cette ville, dans un mouvement de révolte contre ses oppresseurs, devînt, à bref délai, un centre de contre-révolu-

INTUOhUn ION XVII

tion. « Cette» niisoii simiN». dit-il, pour laqiioilc jo serais vomi oxprc's à Lyon, dovail iialurclltMnenl m'y reliMiir. » Il raconte» loneuement, et avec des tii'tails prrcis, les causes dr l'insurrection et la journée du 2\) mai 1793. C'est le reeil d'un trmoiii i|ui sait voir il ()ui sait ju^^er

La Cliapfdle itait n^slé étranger, en apparence du moins, au mouvement et à sa préparation. Lors(|ue le eomte de Préry, son ancien camarade en ilHi). son ancien chef à la « pardr lirissac » en 17ÎM, fut nommé général des forces Ivonnaisivs, il lit naturellement a[)pel à son dévom*ment ri lui demanda son concours, mais, « d»» pour «jue le parti lyomiais ne vît avrc in«juiélud(^ je choix d'un ancien oflicier de la garde du roi, pour le placer un des chefs de la force armée », il fut «'onvenu que la Chapelle aurait le conunandement ellcrtif du secteur de Vaise, mais sous le couvert du haron de Fonlet (jui aurait le commandement ollicicd. Cette dualité ne fut pas heurjîusc.

(juant il son lils, il fui attaché, comme aide do camp, à la persoimr dr PriM-y, avec le grade de capitaine

La Chapelle raconte, dans de longues pages, les

aiïaires auxipndh's il fut mêlé Son récit du hril-

lant et sanglant comhat du 2U septemhn* {1\K\ est

d'un puissant intérêt, mais ce n'est pas sans une

poignante émotion «pion suit avec lui les doulou-

xvm SOrVKMKS irKDMK hK \,\ CIIAPKIJ.i:

reijso.s jx'riprlios dr la sortir du \) octobre, où 1rs débris des troupes lyonnaises, apr^s un dernier ofFort pour percer les lignes d'investissement, furent écrasés, massacrés, ou faits prisonniers. La Chapelle fut pris, un des derniers, le surlendemain, 11 octobre, à Oingt, dans les environs de Tarare, et ramené à Lyon. Son (ils était tombé aux mains des ennemis, la veille.

Si l'on en croit ses Souvenirs, et il n'y a aucune raison pour les suspecter, la Chapelle joua donc un rôle important pendant ces tra^i^iques événements. Chose étrange! aucun historien ne rappelle son nom, les pièces officielles (1) sont muettes sur son compte, alors que les services de son iils sont rappelés. Peut-on expliquer cette singularité?

Qu'on se rappelle que la Chapelle était venu à Lyon, sous le faux nom de Jean Chapet, commis d'une maison de tabacs. Ce nom, il le conserva prudemment, et ce fut grâce à cette heureuse prudence qu'il put échapper à ses juges. Bien que commandant effectif du secteur de la porte Vaise, le commandant officiel était le baron de Fontet. Sa véritable identité ne devait être connue que de Précy et de quelques chefs. Enfin, un autre officier, Passcrat de la Chapelle, servait aussi à Lyon sous le nom de la Chap(dle. Il faut voir,

(1) Ses »'lats de services mentionnent pourtant qu'il était à la défense de Lyon en 1793. (Arehiret de la Guerre.)

INTHOIM t.l ION \i\

sans (ioute, dans ce ooiiroure de cirronstanocs, la cause du silence fait autour de son nom

Peut tHre aussi peut-on supposer que la Chapelle jouait à Lyon le rAle dangereux d'agent royaliste» <|ui exigeait le mystère yii«»lqiies passages de ses Sourmirs piTm«*ttent de s'arT«'*ler à cette hypolhrî»e

Une pièce authentique contemporaine vient loutcfois affirmer son rAle actif pendant le siège do Lyon. Le 3 prairial an III (22 mai 171).%), le juge de paix du canton de la Liherté (I) fut requis par le citoyen Melchior Durand, dem<>urant à Homans (Drrtme), ci-devant adjudant gén<^ral de l'armée do Précy, fondé do pouvoirs de la citoyenne hufraysse, veuve île la Chapelle, de dresser acte de notoriété du décès de son mari. Le citoyen Jean- Kdme-Xavier la Chapelle, âgé d'environ cinquante et un ans, ayant servi dans l'armée de Lyon, en qualité d'adjudant général, aurait été tué à la sortie du [) octohre {VX\\ son décès n*a pu être constaté Plusieurs témoins vieiment déposer. Les uns disent ne pouvoir rien afhrmer, plusieurs déclarent l'avoir vu tond»er, 1 un dit qu'il resta sur le terrain, un autre (|u'il expira sur place, i Original aux archire» dr la famtllr

Les témoins étaient-ils de lionne foi? C'est pos-

(l> Ko 17M. I« YilU de Lyon fut divisée en neuf canton*. L^ cantoQ de It • Libvrtr • èUil criui de ril6trl-dr-Vil)e

XX SOUVICMKS D'KDMK \)K I.A CIIA l' i: I, I,K

silile. l)é^^uis<Tcnt-ils la v«'Tit(^ pour assurer la sécurité de la Chapelle et supprimer tout lien entre la Chapelle et son pseudonyme Jean Chapet? C'est plus probable. Ce qui est certain, c'est que Madeleine Diifraysse savait, à n'en pas douter, que son mari «'lait vivant à cette date. On peut méine croire que c'est sur les instructions de cdlui-ci qu'elle lit dresser cet acte de notoriété, (jui constituait pour lui un(5 j)récieuse sauvegarde et lui permettait de poursuivre sa vie aventureuse, sans avoir à redouter un raj)pel du passé. A cette dale, la Chapelle était à Lindhurst, en Anj^leterre, capitaine au régiment de Royal-Louis ou d'Hervilly.

Nous trouvons enfin une confirmation des services de la Chapelle à Lyon dans les Mémoires secrets... des malheurs et de In mort de la reine de France, par Lafont d'Aussonne. Après avoir longuement parlé de la garde Hrissac, l'auteur énumère les ofliciers du corps (jui payèrent de leur vie leur dévouement à la cause royale. Le quatorzième de la liste est ainsi désigné : « La Chapelle, capitaine, servit au siège de Lyon et fut tué à (Juiberon. » 11 s'agit bien d'Edme delà Chapelle.

Fait prisonnier le 11 octobre 1703, rainené à Lyon, la Chapelle trouva moyen de dissimuler sa véritable identité : il lit agir des influences et se lit acquitter sous le nom de Jean Chapet. Après être resté plusieurs mois caché à Lyon, sous le toit

IN 1 iHiniLl ION XXI

(riiiiiiiltlrs arlisaiifs, <|ui, dans la tourlmiiU* siiiiplicitô de leur hôroï()uc dévouement, risc]uaieiit chu(|ue jour h'urs vie» pour sauver celles det» proscrits, la (lliapellc put eiiliii quitter « (loiiunune AlFranchie », ruim» sauf^ianto do ce qu'avait été Lyon, et passer la frontière 11 arriva à Lausanne le l S janvier !794. (hélait le portapr«>Hla lenipiHeî

La Chapelle avait besoin de repus. Il srjourna à Lausanne trois mois Toute sa fortune consistait en (|ueli|ues louis; de chauiles sympathies vinrent au secours de sa détresse.

De tristes nouvelles de sa faiiiillr lui parvinrent. Au moment d'être arrêtés, sa femme et son bcaupêre avaient pu quitter Lyon et s'étaient réfugiés à Paris Tous leurs biens étaient conlisqués C^omme tant d'autres, Madeleine Dufraysse était réduite aux maigres ressources de son travail pour vivre et pour faire vivre son père, un vitillani, son dernier (ils. un enfant

Une joie était réservée au malheureux proscrit. Le chi>valier de la (Chapelle, ofiirier à l'armée de Condé, est à Hâlc 11 accourt à Lausanne et partage avec son frère aîné quaranu* louis, toute .sa fortune. Il était temps, la Chapidli* était réduit aux extrémités

Hemis de ses fatigues, il alla rejoindre l'armée de Condé. Parti à pied de Lausanne, le li avril 1794, il arriva le 21 h Hottemburg où le prince

XXII SOUVEMKS h'KDMP: DE EA CHAPELLE

de Coudé lui lit accueil et l'attacha, comme volontaire, à la compagnie n° 15 des chasseurs nobles. C'était, pour un temps, la vie matérielle assurée, la sécurité du lendemain.

C'est à Rastadt, à la fin du mois de mai, qu'il reçut des nouvelles de son fils aîné, qu'il avait laissé à Lyon cherchant à passer la frontière. Il ignorait son sort.

Léonard-Xavier de la Chapelle, malgré une blessure à la jambe, s'était sauvé par Briançon et la montagne, avait gagné Turin où on lui avait donné les moyens de se faire transporter à Bàle. Dès qu'il fut remis de sa blessure, il rejoignit son père à OtterndoriT, au mois d^août, et prit du service dans la compagnie n° 15, où il retrouva son père avec lequel il fit campagne.

La Chapelle ne devait pas faire un long séjour à l'armée de Condé. Vers celte date, le comte d'Hervilly, son ancien chef à la « garde Brissac », lui avait offert une compagnie dans le régiment qu'il levait en Angleterre. N'ayant rien à espérer dans l'armée de Condé, où il était arrivé trop tard pour obtenir un emploi en rapport avec, son ancien grade, il prit congé du prince de Condé et du duc de Bourbon, attendant sa commission qui ne lui fut envoyée que dans le courant de décembre. C'était son arrêt de mort qu'il recevait.

Avant de partir pour l'Angleterre, la Chapelle

INTRODUCTION xxiii

voulut laisser en mains sûres le manuscrit de ses Souvenirs. Il les avait écrits, certainement après sa sortie de Lyon, pendant les courts loisirs que lui avaient faits son séjour à Lausanne et les cantonnements successifs de la compagnie à laquelle il était attaché. Il avait remis son manuscrit, une première fois, le 2 juillet 1794, à M. Alary, commissaire des guerres à l'armée de Condé, très probablement son compatriote; il croyait alors partir incessamment pour l'Angleterre. Il le retira, le compléta jusqu'à la mi-décembre et en fît, avant son départ, une seconde fois remise à M. Alarv, le chargeant de le faire parvenir à sa famille à Bergerac.

Sur le point d'aller affronter de nouveaux dangers sous d'autres drapeaux, sentant combien grands étaient les risques qui l'attendaient, la Chapelle écrivit à sa femme une lettre qui semble être une lettre d'adieux. « J'y mourrai. » dit-il; c'était un pressentiment.

Elle est bien touchante, cette lettre, malgré l'emphase d'une « sensibilité » excessive. Qu'on lexcuse, c'était un vice du temps.

A Oetinghen, près Rastadt. l" décembre 1794.

Chère et malheureuse épouse, tu as fait, pendant près de vingt ans, le bonheur de ton mary; tu y as mis

XXIV SOUVENÏhS D'KDMK \)K ].\ CHAPKI.LK

i«* cuinble en exposant tes jours pour s.iuv.t le^ siens. 11 te restoit un père presque octog^^-naire, un père infirme, le plus tendre des pères; exemple de la piétë filiale, les jours de ton mary à couvert par tes soins, tu t'es livrr^e sans réserve à ce que tu devois au cher et resf»ortal)le auteur de tes jours. Pour remplir le plus saintides devoirs, tu n'as pas craint de t'cxposer au fer des bourreaux dont tu estois constamment menacée. Ton mary, alarmé sur les dangers de ta position, a tout tenté pour t'y soustraire et t'a plusieurs fois fait oITrir les moyens de te rapprocher de luy; tu as sçu résister avec courage à tout ce que ses offres pouvoient avoir de séduisant pour loi. • Je te laisse à juger, me mandois-tu dans une lettre que tu m'escrivois en Suisse, tout ce qui doit m'en coûter, mais je me dois à mon pauvre père, je lui dois tous mes soins; tant que jepourroy luy estre utile, je ne le quitteroy pas, je mourroy plutôt. » Veuille le Ciel récompenser tant de vertus! elles font le désespoir de ton mary, mais elles font, en mesme temps, le sujet de son admiration et ne pourroient quadjouter, s'il estoit possible, à son amour pour toy.

Je n'ay pas oublié, ma meilleure amye, l'engagement que je pris avec toy en m'arracbant de tes bras, mais, soumis, dans ce moment, à l'empire des circonstances et aux lois d'une dure, de la plus dure des nécessités, je me vois forcé à y manquer Je vais, prol»ablement encore, me livrer aux hasards des événements et combattre les ennemys de mon Dieu et de mon roy; fidèle à mes principes, qui ne sont pas moins les tiens, j'y mourroy. Je n'auroy pas une pensée, je ne formeroy pas un désir que lu n'en sois l'objet. Si le Ciel dispose de moy avant que je n'aye

INTRODUCTION x»v

|)U me réunir « loy, je »eroy mort en prononçant ton nom et en faUant des yœux pour ton bonheur.

Jf^f^p^ro i|ue. par leur rf*«perl ««l leur amour, lot enfanU y contrit. n.ronl et ven*eronl sur t«»s jours toutcjt le» roi; iifi que tu as tant de droits à

attendre dVui. Je n'ay pan tie^oin de te les recommander, tu n'es pa» moinn la meilleure des mères que la plus tendre et la plus lidele des (épouses, (^est rhommap* (|ue te rend le plus infortune des époux, tant qu il sera séparé «le toy.

Adieu, mon excellente et tendre amye, reçois mes tendr<»-H embrassemenls et l'assurance des w-nliments que je te consenreroy jusqu'au dernier moment.

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