‹ Souvenirs d'Edme de la Chapelle de BéarnèsChapitre 9 sur 15 · SOL'VEMKS D'EDME UE LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

SOL'VEMKS D'EDME UE LA CHAPELLE

avoient fourni. M. de Précy laissa cent livres pour estre distribuées aux pauvres et, impatient de quitter la plaine et de gaigner la montaigne, [if donna l'ordre du départ. Il exigea, en partant, que je prisse son cheval, ce que je fis jusqu'à l'entrée de la nuit.

Nous nous trouvâmes, sur les onze heures du soir, dans un village où nostre troupe, excédée de fatigue, paroissoit désirer un peu de paille pour se reposer. M. de Précy, jugeant avec raison que nous n'y serions pas en sûreté, s'y opposa, et nous continuâmes nostre marche jusqu'à deux heures que, nous trouvant dans un bois, il nous donna une heure de repos. Un brouillard épais et le froid que j'avois ne me permirent pas d'en prendre. Aussi vis-je arriver sans peine le moment de nostre départ. Nous marchâmes sans rencontrer d'obstacles, sans nous arrêter, sans rien prendre et en évitant toujours les villages, le reste de cette nuit, la journée du lendemain et ne nous arrêtâmes qu'à deux heures de la nuit suivante, dans un bois, sur le sommet d'une montaigne.

Nostre troupe estoit rendue par cette marche forcée, mais devenue indispensable par le rassemblement de troupes dans les lieux à côté desquels nous avions esté obligés de passer, ce dont nous avions esté instruits par nos guides.

M. de Précy, sur le rapport de ces mesiiies guides, mal disposés peut-estre, se croyant dans un lieu isolé de toute habitation, nous Ht faire halte et prendre un peu de repos. Nous nous mîmes, l'un et l'autre, sous son manteau qui fut bientost imbibé par le brouillard

LYON Ci702-1703) Ul

épais qui toinboit sur nous. Il me témoigna souvent combien il partageoit mes craintes sur le sort de mon fils; il me parut, et avec raison, vivement allecté d'avoir esté abandonné par queUpies personnes sur iesipielles il avoit le plus compté. 11 ne l'estoit pas moins de l'abandon de la cavalerie, d'autant qu'elle portoit tout nostre numéraire et conséquemment nos seuls moyens ib' [»ourvoir aux premiers besoins de nostre troupe. L'n seul ayde de camp avoit dans son portemanteau douze cents livres en assignats; environ deux mille louis en or avoient esté dispersés dans la pocbede (piebiues autres. Plusieurs de ces derniers ne firent pas mesme la sortie et gardèrent, comme gratification, l'argent (jui leur avoit esté confié.

M. de Précy estoil pénétré de l'horreur de nostre position; sa sollicitude se portoit surtout sur le sort de ses braves compagnons d'armes, de ce reste de royalistes lyonnois qui. par la confiance qu'il avoit sru leur inspirer, reposoient tran(juillement autour de luy. Poursuivis, cernés de toutes parts, comment pouvions-nous échapper au fer de nos bourreaux? Comment pourvoir à nos moyens de subsistance?

Nous estions abymés dans ces noires réflexions quand, un peu avant le point du jour, nous entendismes la voix de plusieurs hommes s'avertissant de prendre les armes pour courir sur les brigands de Lyonnois qui, d'après différents avis qu'ils venoient d'avoir, dévoient avoir pris la route de leur montaigne A ce cri d'alarme se joignit encore le son du tocsin dans toutes les paroisses. Les Lyonnois, ré-

veillés^ prirent leurs armes et se rangèrent autour de leur ge'néral qui ne vit rien de mieux, pour le moment, que d'envoyer un de nos guides et un Lyonnois intelligent du côte' d'où venoient les voix, pour prendre connaissance des lieux et juger des dispositions des habitants.

Un quart d heure après qu'ils furent partis, ils nous crièrent, du bas de la montaigne, que tout alloit bien et que nous fussions tranquilles. Les Lyonnois se livrèrent alors à une lueur d'espérance, que M. de Précy et moy ne partageâmes pas, et parurent désirer qu'il cherchât à négocier pour nous tirer du mauvois pas où nous estions. M. de Précy, instruit, par l'expérience, du danger de toute espèce de négociation avec des brigands, rejeta cette proposition et, sur ce qu'ils insistoient, je l'aperçus prenant un de ses pistolets, ce qui me fit craindre un moment de désespoir. Je luy saisis le bras, en luy rappelant ce qu'il devoit à ces braves Lyonnois qui ne Tavoient pas abandonné. Il me proposa alors d'aller moy-mesme entamer la négociation. J'y consentis et pris un Lyonnois avec moy.

Je descendis du côté d'où estoient partis les cris; le jour commençoit à paroistre. Les premières personnes que je rencontroy furent deux paysans armés auxquels je demandoy d'estre conduit au maire ou au procureur de la commune. La maison de ce dernier estant la plus voisine du heu où j'estois, je leur dis de my conduire. Il me reçut avec humanité, me fit porter du vin dont j'avois grand besoin, auprès d'un grand feu.

Il me parla ensuite du danger où nous estions, et que, d'après les troupes envoyées à nostre poursuite, il estoit impossible que nous pussions e'chapper, que ce que nous avions de mieux à faire estoit de mettre bas les armes, qu'alors il nous seroit donné à tous des passeports, avec lesquels nous serions libres de nous retirer où nous voudrions, sans que personne y mit d'empêchement. Il me demanda ensuite combien nous estions; je luy répondis que nous étions douze cents, armés jusqu'aux dents et décidés à n'écouter aucune proposition du genre dont il me parloit. " Nous ne voulons, luy ajoutoy-je, faire de mal à personne, nous demandons simplement à ne pas estre inquiétés dans nostre marche et qu'on nous fournisse, en payant, les vivres qui pourront nous estre nécessaires. » — « Mes pauvres amys, me dit-il, vous êtes perdus î »

Il n'avoit pas achevé de parler qu'une troupe de gens armés, entrant ])rusquement, se jetèrent sur moy, m'arrachèrent mes armes (j'avois quatre pistolets à ma ceinture et mon sabre) et me conduisirent dans une maison éloignée où ils me laissèrent, sous la garde de quelques-uns des leurs. Ils m'avoient demandé ce qu'estoit devenu M. de Précy, je leur avois respondu qu'il avoit esté tué à la sortie. 11 fut reconnu, quelques instants après, ce qui contribua peut-estre à une partie des mauvois traitements que j'éprouvoy, car cela me fut souvent reproché.

M. de Précy, ne me voyant pas revenir et jugeant ce qui m'estoit arrivé, mit la troupe en bataille et

marcha sur le village d'Oingt (1) où j'avois esté arrêté, menaçant d'y mettre le feu si .je ne luy estois pas rendu; il demanda en mesme temps des vivres. Les habitants, effrayés et trop peu nombreux encore, souscrivirent à tout. On peut juger quelle dut estre ma joye quand on vint me dire que la colonne lyonnoise, arrêtée dans le village, me faisoit réclamer.

Je n'y estois pas encore parvenu que j'aperçus de tous côtés des gens armés qui se portoient sur ce village. M. de Précy, ne s'y voyant plus en sûreté d'après toutes les forces qu'il voyoit prêtes à fondre sur luy, se rejeta dans le bois avec sa troupe dès que je l'eus joint.

Après nvavoir dit de me faire rendre mes armes et de le suivre, on s'offrit à me les aller chercher à Ihôtel commun où elles avoient esté portées. Mais, comme la colonne lyonnoise estoit déjà à cent pas du village et qu'elles n'arrivoientpas, jepréféroy l'aller rejoindre sans armes, ne me voyant plus en sûreté où j'estois.

On ne m'en laissa pas le temps. Je reçus, comme je me disposois à partir, plusieurs coups des gens qui estoient derrière moy, dont un à la tête me terrassa. Une vingtaine de brigands se jetèrent sur moy et, après m'avoir enlevé ma bourse, ma montre, mon portefeuille et tout ce que j'avois dans mes poches, après m'avoir arraché mes bottes, ils me relevèrent, me dépouillèrent de mon habit et de ma redingote, et, dans cet état, me conduisirent à une lieue de là, dans la prison d'un petit château où je trouvoy quelques

(1) Oingt, commune, canton du Bois d'Oingt (Rhône).

Lyonnois qui avoient esté arrêtés avant moy (\).

On se persuadera aisément à combien d'indignes traitements je dus estre exposé pendant ce petit trajet. Je suis encore à concevoir comment on me le laissa achever. Je rencontroy vingt bandes de ces brigands qui alloient à la poursuite des Lyonnois, il n'y en eut pas un qui ne me couchât en joue, trois tirèrent sur moy, une seule balle atteignit la corne de mon chapeau que je n'ay pas revu depuis.

Accablé d'injures et de coups par ceux qui m'escortoient, je leur demandoy mille fois d'abréger mon supplice et le leur demandoy comme une grâce, les tigres me respondoient, par un rire insultant, que la loi seule prononceroit sur mon sort, mais que je pouvois estre tranquille, que ce ne seroit pas long.

En passant dans un village, ils s'y arrêtèrent pour se rafraîchir, après m'avoir attaché à la porte du cabaret, exposé à la curiosité barbare de la populace attroupée autour de mo}' . Les hommes et les femmes surtout me portèrent souvent le poing au visage, en m'accablant des injures les plus grossières; je n'en vis pas un qui eût l'air de compatir à mon sort. Je m'estois armé de courage, je m'estois préparé à tout, rien ne pouvoit m'étonner. Nous partîmes enfin, au grand regret des habitants qui ne me parurent pas encore

(l) La petite colonne de Lyonnais, décimée dans sa marche, arriva épuisée au bois de Mont-Popey, où elle se désagrégea. Ce fut la fin. Il ne restait plus que quatre-vingts survivants. Précy, sur les instances de ses compagnons, disparut dans les fourrés. Ceux que la fatigue avait terrassés furent massacrés, à l'exception de vingt- deux qui furent conduits à Lyon.

assez rassasiés du spectacle de mes souffrances et qui auroient fort désiré qu'on m'eût exécuté dans leur village.

Nous arrivâmes, entre dix et onze heures, à la prison où j'ai déjà dit qu'on m'avoit conduit. Mes compagnons d'infortune que j'y trouvoy et moy y restâmes étendus sur un peu de paille et livrés à nos cruelles réflexions jusqu'à huit heures du soir qu'on nous fit sortir, après nous avoir liés ensemble, pour nous conduire, sous une forte escorte venue exprès, dans les prisons de Villefranche.

Je n'avois rien pris depuis le matin chez le procureur de la commune, mon estomac ne me demandoit rien, mais je mourois de soif et il ne me restoit nuls moyens de me procurer un peu de vin. J'en demandoy par charité à un homme qui me parut peiné de nostre situation, il me porta une bouteille de vin que je trouvoy excellent et que j'avaloy d'un seul trait, ce qui me donna des forces pour arriver à Villefranche.

Surpris de la nombreuse cohorte que nous avions pour conduire douze personnes, j'en demandoy la raison à un de ceux qui nous escortoient. « Ne vous en plaignez pas, me dit-il, elle fait vostre sûreté; sans elle vous n'arriveriez pas à Villefranche. » Nous aperçûmes, en effet, quelques troupes de paysans et fûmes instruits qu'ils avoient formé le projet de nous égorger sur le chemin, projet qu'ils auroient exécuté si la force armée dont nous étions entourés ne les eût contenus.

Arrivés à Villefranche où nostre nombre augmenta d'heure en heure, quelques âmes charitables nous en-

voyèrent dans les prisons d'immenses provisions en pain, vin, viandes et fruits, et le lendemain matin re'pétèrent cet envoy.

Quoyque accable' de lassitude, les réflexions cruelles que je faisois me tinrent éveillé toute la nuit. Le hasard m'avoit placé à côté de deux Lyonnais qui m'avoient beaucoup vu pendant le siège et qui parurent oublier leur position pour ne s'occuper que de la mienne. Un d'eux qui, par hasard, avoit sauvé un paquet d'assignats, mofl'rit de le partager avec moy; je pris ce qu'il m'en falloit pour me vêtir et pourvoir à mes premiers besoins. J'appris qu'il avoit esté guillotiné deux jours après que j'eus pu m'acquitter avec luy.

Une chemise, des culottes et des bas en mauvois état composoient tout mon équipage. Un perruquier, qui avoit son entrée dans la prison, s'offrit à m'achepter à la friperie ce qui pourroit m'estre nécessaire. J'acceptoy son offre et fus bientost pourvu des premiers objets de nécessité, c'est-à-dire d'une mauvoise redingote, d'un gilet, d'un chapeau et d'une paire de bottes, le tout très usé et qu'il me fit payer beaucoup plus cher que si c'eût esté neuf. Ce n'estoit pas le moment de marchander. Je ne dois pas oublier un mouchoir et une once de tabac dans du papier, dont l'usage m'estoit interdit depuis le moment où j'avois esté arrêté.

Le lendemain, des commissaires vinrent prendre nos noms: je me donnoy sous celuy de Jean Chapet, marchand de tabac. Ils nous interrogèrent sur le lieu de nostre arrestation, sur l'état des effets qui nous avoient esté pris, ainsi que sur la quantité d'or et

d'assignats que nous avions, et [nous dirent] de leur désigner ceux qui nous les avoient enlevés, précaution, nous disoient-ils, qu'ils ne prenoient que pour se procurer les moyens de nous faire restituer le tout. Aucun de nous n'en fut la dupe, mais il n'y avoit aucun inconvénient à les satisfaire sur ce point. Cette besogne achevée, on nous rassembla au nombre de cent cinquante dans la cour de la prison.

Livré à mes noires réflexions, je promenois dans cette cour quand je sentis quelqu'un me frapper sur l'épaule. Je reconnus, en me retournant, M. de la Pujade (i), excellent officier d'artillerie, qui, sous ce rapport, avoit servi utilement pendant le siège et avec lequel je m'estois particulièrement lié. Nous nous embrassâmes tristement, nous ne pouvions prévoir alors ce que devoit avoir d'heureux pour nous le hasard de cette réunion. Nous arrêtâmes de ne pas nous séparer et de demander à estre attachés l'un à côté de l'autre.

Nous fûmes tous conduits sur la place vers les onze heures; on nous y laissa trois heures, exposés aux ardeurs d'un soleil brûlant et aux insultantes ironies d'une vile et barbare populace. Quelques femmes aux fenestres parurent seules compatir à nostre sort. Enfin, sur les deux heures, escortés par un fort piquet de dragons de Lorraine et par une nombreuse troupe de gardes nationaux, nous partîmes et arrivâmes à Lyon, sur les onze heures du soir. On ne nous fit arriver aussi tard que pour nous sous-

(1) Voir note, p. 125.

traire à la fureur de la populace qui avoit menacé de nous égorger en entrant dans Lyon.

Nous fûmes dispersés dans les prisons de Saint- Joseph. Celle dans laquelle M. de La Pujade et moy fûmes enfermés contenoit trente-deux [prisonniers]. A peine y fûmes-nous entrés qu'on ferma la porte sur nous, nous laissant pour toute provision une cruche d'eau, quoyque nous n'eussions rien pris depuis le matin; mais il estoit écrit que nostre jeûne seroit de vingt-quatre heures. Ce ne fut que le lendemain qu'on vint nous ouvrir et nous porter un peu de pain. M. de La Pujade et moy cherchâmes à tâtons un peu de paille réduite en poussière sur laquelle nous nous étendismes l'un à côté de l'autre.

Je ne dois pas passer sous silence une petite anecdote de la journée, dont l'issue n'avoit pas esté heureuse pour M. de La Pujade. Dans nostre trajet de Villefranche à Lyon, nous estions attachés deux à deux avec de légères cordes et simplement pour la forme. Observés et entourés de nos gardes, il nous estoit bien difficile de nous échapper. Un des prisonniers qui nous précédoit de quelques pas, de la connoissance de M. de La Pujade, lia conversation^ pendant la route, avec un dragon qui estoit à côté de luy et convint avec luy, moyennant quatre louis, qu'à l'entrée de la nuit il protégeroit son évasion.

N'ayant pas les quatre louis, il s'approcha de M. de La Pujade et luy demanda si, par hasard, il avoit sauvé cette somme. « Justement », luy dit M. de La Pujade. — « Eh bien, luy adjouta-t-il, je vais travailler

à ce que ces quatre louis servent à vous sauver. »

Il va reparler au dragon et, un moment après, revient dire à M. de La Pujade que tout estoit arrangé, de luy remettre ses quatre louis pour donner au dragon, d'avoir seulement l'œil sur luy, d'observer tous ses mouvements et d'estre attentif à suivre tout ce qu'il luy verroit faire à luy-mesme.

M. de La Pujade donna entièrement dans le panneau; et en effet, dans sa position, qui n'y auroit pas donné? Il me fit part de tout et me dit : « Je trouve le moyen de me sauver; le coup est hardi, mais je ne dois pas le laisser échapper. »

Pour que M. de La Pujade pût se sauver, il falloit qu'il dénouât la petite corde qui le lioit à moy, ce qui ne pouvoit se faire sans que je m'y prétasse, ce qui devoit me compromettre et me faire observer de plus près quand on s'en apercevroit, comme pouvant estre soupçonné d'avoir favorisé son évasion. C'est ce que je vis au premier moment de la confidence qu'il me fit, réflexion cependant que j'éloignoy.

Victime désignée^, rien ne pouvoit ajouter à la rigueur du sort dont j'estois menacé. Je ne pouvois cependant me défendre d'un sentiment intérieur, dont je ne sçavois me rendre compte et qui me portoit à voir avec quelque peine les moyens de salut qui estoient offerts à M. de La Pujade. Je repoussois cette idée comme indigne de moy et j'y retombois toujours; je devois cette idée à un pressentiment secret (l'événement l'a justifié), elle ne peut estre excusable que sous ce rapport.

Je ne perdois pas de vue celuy qui devoit pre'céder M. de La Pujade dans sa fuite; je le vis, à l'entre'e de la nuit, se serrer auprès du cheval du dragon qui luy fit glisser sur les épaules un manteau plié en havresac, à l'ayde duquel le fugitif, pris pour un voyageur qui suivoit la colonne, put sortir sans qu'on y fit la plus légère attention.

Arriva enfin le tour de M. de La Pujade. Débarrassé de ses liens qui tenoient aux miens dont il me chargea, il me quitta pour s'approcher du dragon. La nuit estant trop obscure, je ne pus le suivre des yeux et continuai mon chemin, livré à mes noires réflexions.

Quelle ne fut pas ma surprise, au bout d'une demyheure, de retrouver M. de La Pujade auprès de moi! « Je viens vous rejoindre, me dit-il, le tour est perfide, les quatre louis que j'ai donnés à M. Gav (1)... ont servi à le faire sauver. Le dragon, avec lequel je croyois mon affaire arrangée, a paru tellement offensé de ma demande, qu'à la première ouverture que je luy en ay faite, bien loin de m'écouter, il m'a menacé de me faire garrotter si je ne venois sur-le-champ reprendre ma place dans le rang. »

Je me retrouvoy moy-mesme dans ce moment et je dois dire, avec la mesme vérité, que je partageoy sincèrement la peine de M. de La Pujade.

A peine nous donnoit-on un peu de paille dans nos

(1) Gavot (Pierre-Ferdinand), servait comme lieutenant-colonel dans la cavalerie lyonnaise. On suppose qu'il mourut de ses blessures, dans les bois de Polymieux. Est-ce lui dont il s'agit ici?

prisons, aussi en sortis-je couvert de vermine par la malpropreté qui y régnoit et dont il m'estoit impossible de me garantir. On se fera aisément une idée de l'air infect qu'on y respiroit quand on sçaura qu'entassés trente-deux dans un espace très étroit, nous y estions laissés seize heures consécutives sans qu'aucun de nous pût obtenir d'en sortir pour pourvoir aux besoins indispensables de la nature. Un baquet estoit établi au milieu de nous, dont, pendant ces heures, nous estions obligés de supporter l'infection. La compagnie de quelques personnes, dont l'éducation n'avoit pas esté très soignée, ajoutoit encore au supplice de nostre position.

Un de mes premiers soins, le lendemain du jour de mon entrée en prison, fut de faire parvenir un billet décachepté à M. et [à] Mme Perroni pour leur demander des nouvelles de ma famille. On se persuadera aisément à quel point j'en devois être occupé; je leur demandoy en mesme temps quelques secours. Ils pourvurent abondamment à tout ce qui pouvoit m'estre nécessaire. Mme Perroni me manda qu'elle viendroit me voir dès qu'elle pourroit trouver le moyen de percer jusqu'à moy. Elle me mandoit, au sujet de ma famille, que mon fils, que je croyois à chaque instant voir arriver à la prison, avoit esté emmené prisonnier deux jours avant moy, que trois de ses camarades, conduits avec luy, avoient esté fusillés, que, par le plus heureux des hasards, il avoit esté sauvé et qu'il estoit en sûreté,, que mon beau-père et ma femme avoient esté recueillis dans un village, à demy-lieue de Lyon, par

une âme charitable, qu'ils y estoient également en sûreté, que le bruit qui avait couru et la persuasion où on estoit que j'avois esté tué d'un boulet de canon, en sortant de Lyon, estoit parvenu jusqu'à eux, que ma malheureuse femme n'y mettoit aucun doute, quelle envoyoit cependant tous les jours pour sçavoir s'il ne luy restoit aucun espoir, et qu'il ne falloit pas la tirer de Tidée où elle estoit avant de sçavoir quelle tournure prendroient mes affaires.

Le lendemain du jour de nostre arrivée dans la prison, on nous en ouvrit la porte sur les dix heures, pour nous laisser la liberté de respirer pendant quelques heures l'air de la cour.

J'y promenois tristement avec un de mes camarades d'infortune, quand j'y vis arriver deux femmes que j'avois connues pendant le siège et que ma femme avoit logées chez elle quelque temps. Elles me parurent pénétrées jusqu'aux larmes de l'état où elles me trouvoient. Elles avoient toutes les deux de très grands rapports avec Chàteauneuf-Randon (1), commissaire de la Convention, dont Tune estoit la parente. Il n'y eut offres de services qu'elles ne me fissent; elles dévoient venir me revoir le lendemain. Je n'en ay plus entendu parler pour ce qui pouvoit avoir rapport à moy.

(1) Alexandre-Paul Guérin, comte de Cliàteauneui'-Randon, (1757 f 1827), gentilhomme ordinaire du comte d'Artois, député de la noblesse de Mende aux États généraux en 1789, député de la Lozère à la Convention, régicide, le dernier des membres du Comité de Salut public. — Général de brigade sous le Directoire, se rallia à Bonaparte au 18 Brumaire, préfet des Alpes-Maritimes, le 12 brumaire an X. — Il est porté comme lieutenantgénéral, dans la généalogie de Chàteauneuf-Randon.

Mme Perroni eut enfin accès dans la prison. M. de La Pujade, elle et moy concertâmes ensemble s'il y auroit quelques moyens de pouvoir nous sauver, nous n'en vismes aucuns que ceux de corruption. Mais comment les tenter? Et vis-à-vis de qui?

M. de La Pujade estant parent d'une des deux femmes dont je viens de parler et instruits qu'elles ne quittoient pas Châteauneuf-Randon, nous arrêtâmes que Mme Perroni, qui les connoissoit pour les avoir vues chez ma femme, s'adresseroit à elles, ce qu'elle fit sans aucun succès. Elle ne tarda pas à nous instruire du froid accueil quelle avoit reçu de ces deux femmes, beaucoup plus occupées de leur plaisir du moment que de l'intérest que, sous différents rapports, nous devions leur inspirer. Le seul qu'elles témoignèrent pour M. de La Pujade fut de luy faire ofl'rir sa liberté par une voye étrangère, à la condition qu'il souscriroit d'avance un engagement de dix mille écus. Une parente et une amie de M. de La Pujade pouvoient luy sauver la vie et elles exigeoient, pour ce service, un prix ruineux! Une telle proposition indigna M. de La Pujade, il la rejeta avec mépris.

D'autres voyes furent tentées par Mme Perroni, agente active, mais la seule qui pût aboutir à nous et non encore sans de grandes difficultés. Toutes ses démarches furent inutiles et n'aboutirent qu'à nous mieux faire sentir toute l'horreur de nostre sort. Nous le laissâmes alors entièrement entre les mains de la Providence et nous résignâmes à tout ce qu'elle ordonneroit de nous.

Chaque jour, de nouveaux commissaires venoient nous passer en revue, prendre nos noms et insulter par leurs propos à nostre de'chirante situation. Chaque jour, de nouveaux prisonniers estoient amene's, auxquels faisoient place ceux d'entre nous qu'on conduisoit au supplice. Chaque jour, quelques émissaires des Jacobins, sous le voile d'une feinte pitié, venoient se glisser parmy nous pour tâcher de découvrir le véritable nom de ceux qui, par le rôle plus marquant qu'ils avoient joué, estoient plus particulièrement désignés. J'en fus averti plusieurs fois, et il ne me fut plus permis d'en douter quand, un jour, un de ces commissaires, avec lequel je m'entretenois, me demanda, dans le courant de la conversation, si M. de La Chapelle qui commandoit en Vaise n'estoit pas parmy les prisonniers. « Je l'avois cru, luy respondis-je, mais des témoins oculaires m'ont assuré l'avoir vu tuer le jour de la sortie. » — » On l'avoit bien dit, m'ajouta -t-il, mais on assure le contraire aujourd'hui. s>

J'eus l'air d'y estre assez indifférent. Il me demanda ensuite si je connoissois le neveu de M. de Précy. Je luy dis ne Lavoir jamais vu. Il se promenoit alors dans la cour et estoit, ainsi que moy, connu de tous les prisonniers; il n'en estoit peut-estre pas un qui, une fois ou une autre, n'eût esté sous mes ordres. La plupart avoient esté questionnés pour apprendre d'eux les noms de leurs chefs, comme les seuls, leur ajoutoit-on, sur qui devoit porter la vengeance nationale. Pas un ne se laissa séduire par ces trompeuses appa-

rences, et le neveu de M. de Pre'cy (1) luy-mesme, traduit en jugement quelques jours après, sous le nom qu'il s'estoit donné en entrant en prison, auroit esté acquitté sans la faiblesse du secrétaire de M. de Précy (2) qui, luy-mesme traduit en jugement, espéra sauver sa vie aux dépens de celle du neveu d'un homme dont il avoit eu toute la confiance et qui l'avoit comblé de ses bienfaits. Il n'en fut pas moins guillotiné le lendemain. Le neveu de M. de Précy, qu'on auroit esté disposé à sauver, ne put l'estre du moment qu'on l'eut fait connoistre et fut fusillé le jour mesnie. Il mourut, comme il avoit vécu, en donnant des preuves du plus grand courage.

Nous estions tous résignés. Ceux de nos compagnons, que nous voyions journellement traînés au supplice, nous servoient de coup de cloche pour nous avertir que notre heure approchoit et qu'il n'estoit plus aucun moyen de salut pour nous. Nous nous estions tellement nourris de cette idée qu'elle ne nous affectoit presque plus. D'ailleurs, le mal-estre dans lequel nous estions, l'insultante barbarie avec laquelle on nous traitoit, l'ordure dans laquelle on se plaisoit à nous laisser croupir, dévoient naturellement nous laisser attendre, sinon avec impatience, du moins avec indifférence, le moment qui alloit terminer tous nos maux.

L'image de nos parents, de nos femmes, de nos

(1) Claude-Gilbert Cudel de Moncolon, sous-lieutenant au régiment de Penthièvre, fusillé à Lyon le 2 novembre 1793.

(2) Benoit Boirivin, secrétaire de Précy, fusillé à Lyon le 11 novembre 1793.

enfants, le cruel avenir que nous envisagions pour eux, ridée de l'état d'avilissement et d'infortune où ils alloient estre plongés, joint aux larmes amères qu'ils alloient répandre, faisoient nostre plus grand tourment. 11 estoit chez chacun de nous en raison des liens plus ou moins chers qui nous attachoient à eux.

Il suffisoit de connoistre les rapports que j'avois avec ma famille, les sacrifices de tous genres qu'elle avoit faits à son attachement pour moy et dont elle devenoit la malheureuse et triste victime, pour se faire une idée de tout ce que je devois souffrir. J'adorois ma femme. Combien, surtout depuis cette époque, n'at-elle pas justifié le tendre attachement que j'avois pour elle! Que de preuves ne m'a-t-elle pas données du sien ! Et je me voyais au moment de la perdre pour toujours; je n'espérois plus la revoir, je devois mesme le désirer pour luy épargner l'horreur de ce cruel adieu. Je laisse aux cœurs sensibles à juger quelle devoit estre la situation de mon âme; elle estoit déchirée.

Entièrement livré à l'idée désespérante de cette cruelle séparation, j'estois devenu presque insensible sur tout le reste. Une puissance divine veiUoit sur mes jours; c'est au moment où je croyois tout espoir interdit pour moy qu'elle vint me tendre une main secou-

rable

C'estoit assez ordinairement pendant la nuit qu'on venoit chercher les malheureuses victimes vouées au suppUce. Le geôlier, accompagné de ses satellites, appeloit à haute voix ceux dont l'heure fatale estoit arrivée. Nous ne nous endormions pas sans songer au cruel

réveil qui pourroit nous estre préparé. M. de La Pujade et moy estions étendus à côté l'un de l'autre . Nous estions à peine endormis quand, une nuit, nous fumes réveillés par le cliquetis des clefs et la voix du geôlier qui appeloit Antoine Morel, nom que s'estoit donné M. de La Pujade. Il se leva sur son séant, me serra la main, m'embrassa, me recommanda de prier Dieu pour Iny et se rendit à Tordre du geôlier.

Je croyois l'avoir vu pour la dernière fois. J'estois abymé dans les réflexions qui dévoient estre la suite de cette affreuse séparation, quand je vis revenir M. de La Pujade. Au lieu de trouver des gens d'armes avec le geôlier, il y avoit trouvé un officier général, commandant en second l'armée des patriotes, qu'il avoit reconnu dans le premier moment. l'ayant eu sous ses ordres dans le temps qu'il commandoit les gardes nationales de son département.

Cet officier général, jeune encore, avoit esté formé par M. de La Pujade à qui il devoit sa fortune militaire. Aveuglé par l'ambition et par l'espoir d'un grade auquel la Révolution pouvoit seule luy donner des droits, il s'y estoit jeté. 11 savoit que M. de La Pujade se faisoit appeler Antoine Morel, il estoit probable qu'il avoit vu ce nom sur la liste des prisonniers et qu'il n'estoit venu aux prisons que pour s'assurer s'il ne se trompoit pas. Au reste, il n'avoit rien dit à M. de La Pujade qui pût faire soupçonner qu'ils se connussent. Il estoit mesme parti, l'instant d'après, avec l'air de n'avoir pas trouvé celuy qu'il cherchoit.

« Je suis sûr, m'adjouta M. de la Pujade, qu'il dési-

reroit m'estre utile; sa seule démarche le prouve, mais les moyens luy manqueront, joint à la crainte de se compromettre, d'autant que ce n'est pas un homme à prendre un parti vigoureux. Ainsi je n'espère rien de luy. »

J'avois e'couté attentivement ce qu'il m'avoit dit, et, mon bon ange m'inspirant, je luy respondis que je ne voyois pas les choses comme luy, que c'estoit peutestre un moyen que la Providence nous ménageoit, qu'il ne falloit pas le négliger, que j'escrirois le lendemain une lettre pressante à Mme Perroni pour la prier de se rendre auprès de nous, que. portée d'ailleurs d'inclination à nous estre utile, elle estoit plus propre que personne à engager son ancien amy dans les démarches que luy seul pouvoit faire pour nous tirer de la désespérante situation où nous estions, qu'estant un des généraux de l'armée, il devoit avoir des rapports directs et mesme des liaisons avec les membres du tribunal militaire devant lesquels nous devions comparoitre, qu'on nous avoit dit estre portés à la clémence et ne prononcer qu'à regret les arrêts de mort auxquels ils étoient forcés par la sévérité de la loy, que son amy luy indiquoit peut-estre ce moyen par la démarche qu'il avoit faite vis-à-vis de luy.

M. de La Pujade, sans s'opposer à mon projet, n'en resta pas moins dans l'idée de son peu de succès.

Je fis donc partir, dès le matin, une lettre pressante à Mme Perroni qui ne tarda pas à se rendre surle-champ auprès de nous Nous estions sûrs d'avance de son zèle. M. de La Pujade luy fit connoistre le

caractère de l'homme avec lequel elle avait à traiter.

Elle le vit le mesme jour et ne trouva pas auprès de luy ce qu'elle espe'roit; elle nous le manda, mais d'estre tranquilles, qu'elle ne se rebutoit pas, ce qu'elle auroit pu faire quelquefois par la manière peu engageante dont elle estoit reçue. Mais on n'y regarde pas de si près quand il s'agit de sauver la vie à quelqu'un. D'ailleurs, les réceptions froides et peu civiles que luy faisoit le général pouvoient aussi venir de la crainte où il estoit que, l'accueillant différemment, on ne pût soupçonner la cause qui la conduisoit chez luy.

Enfin, s'y trouvant seule un matin, au bout de six jours de tentatives inutiles, avec le président du tribunal, il luy demanda s'il avoit jugé beaucoup de monde la veille et, d'après sa response, luy donna le nom de M. de La Pujade et le mien, en luy adjoutant qu'il désiroit qu'il ne nous fit pas languir. Mme Perroni nous manda sur-le-champ qu'elle croyoit que nostre cause appelleroit avant peu, qu'ainsi nous pouvions nous préparer, qu'elle espéroit que tout iroit bien.

Le lendemain matin, sur les six heures, on vint effectivement nous chercher, M. de La Pujade et moy. Dans le fond de nostre prison, [nousl ne fûmes pas advertis. Deux prisonniers, qui se trouvèrent dans la cour alors, se présentèrent comme estant ceux qu'on appeloit. On les conduisit aux prisons de Roanne où estoit le tribunal; ils furent jugés, absous et mis en liberté. Le général écrivit aussitostà Mme Perroni pour luy faire son compliment sur ce que les deux prison-

LYO?>' (4 792-1793) 161

niers auxquels elle s'intéressoit avoient esté trouvés innocents.

Aussitost M. et iMme Perrooi volèrent à la prison. Qu'on juge de leur surprise et de la nostre ! Nous ne savions pas un mot de ce qui s'estoit passé Mais comment, ne nous estant ouverts à personne, avions-nous pu estre devinés? Par quels moyens deux prisonniers avoient-ils pu se mettre en nostre lieu et place, sans qu'on se fût aperçu de la supercherie? Supercherie, au reste, bien pardonnable dans la position où ils estoient^ la seule peut-estre qui pût leur sauver la vie.

Le mal n'estoit pas encore sans remède, mais il ne falloit pas tarder un moment à Tapphquer. Le tribunal devoit estre changé sous trois jours, nous en estions instruits, et tout moyen estoit interdit avec celuy qui devoit le remplacer et que dévoient présider des Jacobins envoyés exprès de Paris.

Mme Perroni, désespérée, courut chez le général qu'elle trouva heureusement seul et bien disposé. Sur ce qu'elle luy dit, il ne balança pas à mander sur-lechamp le président du tribunal pour le prévenir du quiproquo et le prier de nous juger le lendemain. Mme Perroni n'ayant pas eu le temps de nous le mander, nous n'en fûmes instruits que par l'arrivée des gens d'armes qui vinrent nous chercher sur les sept heures.

Après nous avoir fouillés et attachés, nous partîmes sous leur escorte, suivis des regrets de ceux que nous laissions dans les prisons et qui ne mirent pas en doute que ce jour ne fût le dernier des nostres.

162 SOUVExMRS D'EDME DE LA CHAPELLE

Une de mes craintes estoit d'estre reconnu dans le long trajet que nous avions à faire pour nous rendre de la prison de Saint-Joseph à celle de Roanne où l'on nous conduisoit. Heureusement il tomboit une grosse pluye et nous ne trouvâmes presque personne dans les rues. Nostre costume d'ailleurs nous rendoit presque méconnoissables. Javois une mauvoise redingote, des souliers et des bas en lambeaux, un bonnet sur la tête qu'on ne se seroit pas douté avoir été blanc autrefois. Des cheveux lisses et sans poudre et une très longue barbe achevuient de me défigurer. Nous arrivâmes sans accident aux prisons de Roanne.

Nous fûmes un peu effrayés, en passant à côté de la salle où nous devions estre jugés, par la quantité de monde que nous aperçûmes et qui garnissoit déjà les gradins. Une seule dénonciation pouvoit nous perdre et rendre nulle la bonne intention des juges.

Nous estions déjà depuis trois heures à Roanne quand le président arriva. Avant d'aller siéger au tribunal il vint dans la pièce où nous estions. Les gens d'armes qui nous entouroient s'estant un peu reculés à son approche, il me demanda à voix basse si j'avois commandé pendant le siège, si j'avois fait la sortie et si j'avois esté pris les armes à la main. Sur l'affirmative de ma réponse, il me dit : « J'en suis fâché, car il sera impossible de vous sauver. » Et puis, passant très près de moy en me quittant, il m'adjouta sans me regarder et sans pouvoir estre entendu de personne que de moy : « Vous devez vous apercevoir que je m'intéresse à vous. •

Ces dernières paroles furent un trait de lumière qui m'éclaira sur la manière dont je devois respondre à l'interrogatoire que j'allois subir.

Je fus enfin traduit devant le tribunal; j'y comparus avec un air d'assurance que je n'avois pas. J'avois reconnu plusieurs personnes en passant. Malgré mon ■costume, je pouvois estre reconnu par une d'elles et ■cela suffisoit pour me perdre.

Placé en face du président et interrogé par luy, je nioy tout. Mon interrogatoire fut assez court. Après me l'avoir lu et me l'avoir fait signer, je fus reconduit •dans la salle d'où j'avois esté amené.

En traversant celle où j'avois esté interrogé, on se doute bien que je fus l'objet de la curiosité des spectateurs dont tous les regards se portoient sur moy. Plusieurs mesme avançoient la tête pour m'examiner de plus près. Je me composoy de manière à n'avoir l'air d'y mettre aucune importance, alfectant mesme <le regarder de côté et d'autre avec assez d'indifTérence.

Je fus remplacé par M. de La Pujade qui ne s'en tira pas moins heureusement que moy.

Nostre jugement ne devoit estre prononcé qu'après l'interrogatoire de deux autres prisonniers qui dévoient paroistre après nous, un curé et un négociant de Lyon qui, moins heureux que nous, furent condamnés à mort, car le délit estoit le mesme.

Les juges vinrent enfin nous lire nostre jugement et rompre nos chaînes. Un d'eux, s'approchant ensuite de moy, me dit de ne pas tarder à me mettre en sûreté,

qu'il y avoit déjà des dénonciations contre moy. II n'estoit guère possible que ce fût autrement.

Nous avions fait un grand pas^ mais tout n'estoit pas dit: nous avions encore à aller à la prison de Saint- Joseph, accompagnés d'un gendarme, pour faire lever nostre écrou. Nous obtînmes de luy, au moyen de quelques assignats, qu'il s'en chargeroit seul.

Rendus enfin à nous-mesmes, nous nous acheminâmes, par de petites rues peu passantes que je connoissois, vers la maison qu'habitoit M. Perroni. Nousconvînmes, en partant, de nous suivre à quelques pas de distance, et qu'en supposant que l'un de nous deux fût arrêté, rautre^ sans avoir l'air de s'en apercevoir, n'en continueroit pas moins son chemin, car nous avions toujours quelques mauvaises rencontres à craindre. Nous n'en fimes pas heureusement. Une seule fois, au tournant d'une rue, je m'entendis appeler; je n'en suivois pas moins mon chemin quand la mesme voix se rapprochant me força de tourner la tête; c'estoit celle d'une femme qui accouroit à moy pour me féliciter de me voir libre. Je luy serroy la main, en la priant de ne pas m'arrêter. Nous parvînmes enfin sur le midy et sans accident chez M. et Mme Perroni.

Nos premiers moments furent donnés au plaisir de nous retrouver ensemble; nous songeâmes ensuite aux moyens que nous employerions pour préparer ma femme à ma résurrection.

Cette non moins bonne mère que tendre épouse envoyoit tous les jours sçavoir des nouvelles de son fils; Mme Perroni n'avoit obtenu d'elle qu'avec peine qu'elle

ne viendroit pas le voir encore^ sous prétexte qu'il pourroit y avoir du danger pour elle à ce qu'elle se montrât aussitost à Lyon. La vraye raison estoit la crainte qu'elle n'y fût instruite de mon sort qu'elle ignoroit entièrement. Dans les lettres fréquentes qu'elle luy écrivoit, elle hiy donnoit toujours quelque espoir que je pouvois m'estre sauvé^ quil y avoit toujours de l'incertitude sur ce que je pouvois estre devenu et <\ue, d'après les divers renseignements qu'elle avoit €us, il y avoit beaucoup à espérer que les bruits respandus sur ma mort estoient sans fondement. Elle luy ecrivoit un peu plus clairement cette dernière fois, elle luy mandoit qu'elle la verroit le lendemain avec plaisir, qu elle ne voyoit plus d'inconvénient à ce quelle vint, qu'elle avoit d'ailleurs de bonnes nouvelles à luy donner, par la certitude où elle estoit que je m'estois sauvé et que probablement elle ne seroit pas longtemps à me revoir.

Ma femme fut de très bonne heure le lendemain à Lyon, accompagnée de sa femme de chambre. Après s'estre reposée un moment dans l'appartement de Mme Perroni, elle l'introduisit dans celuy de son mary €Ù j'estois avec M. de La Pujade. Elle ne l'en avoit pas prévenue, mais elle l'avoit préparée à me voir dans la journée. Ma première vue luy causa un tremblement dans les jambes qui me fit accourir à elle pour la soutenir. Des larmes furent les premières expressions du sentiment qu'elle éprouvoit : un air d'étonnement estoit respandu sur toute sa figure, elle paroissoit prononcer ■avec peine quelques paroles sans suite, elle me tou-

choit les bras et le visage pour s'assurer que ce fût bien moy. Je l'avois placée dans un fauteuil. Un peu revenue à elle-mesme, elle se jette à mon col. Ce moment fut le plus délicieux de ma vie. M. et Mme Perroni et M. de La Pujade furent témoins de cette scène attendrissante. Ma femme ne s'arracha de mes bras que pour voler dans les leurs. Elle leur estoit, aux uns et aux autres, redevable de ma conservation, elle mit d'autant moins de bornes aux expressions de sa reconnoissance qu'elle en estoit plus vivement pénétrée.

Il estoit encore un intérest pressant qui devoit nous occuper, celuy de songer à nostre sûreté. Je n'avois pas oublié ce que m'avoit dit lun de nos juges, il estoit instant de sortir de la maison où nous estions. D'ailleurs, un plus long séjour auroit pu compromettre ceux qui avoient la bonté de me recevoir. On faisait de fréquentes visites domiciliaires auxquelles il eût esté difficile que nous eussions pu échapper, il falloit songer sérieusement aux mo^^ens de nous y soustraire. Plusieurs nous furent offerts, aucun n'estoit sans danger. On nous procura à prix d'argent des passeports pour voyagerdans l'intérieur du royaume; M. de La Pujade en prit un et partit, dans la voiture du courrier, pour se rendre à Montpellier, ce qui le rapprochoit de sa famille. 11 nous y apprit son arrivée; je n'ay pas eu de ses nouvelles depuis.

Ma femme, aveuglée par le désir de m'avoir loin des massacres qui se faisoient à Lyon, insistoit fort pour que, par le moyen du passeport qu'il m'estoit libre de prendre, je me rendisse à Paris. Dans la position où

j'estois, dénoncé et peut-estre signalé, je ne voyois de sûreté pour moy qu'en suivant mon premier projet, celuy d'émigrer et de sortir du royaume et je pensoy qu'en attendant que j'eusso pu m'en procurer les moyens, la ville de Lyon mesme m'olTroit plus de ressources pour me cacher qaaucun autre endroit. Et en effet, partout ailleurs où jaurois pu aller, il auroit fallu décliner mon nom, confier mon secret à quelqu'un ; je pouvois d'ailleurs, sur mon chemin, estre reconnu: je m'en tins donc à ne pas quitter Lyon et, en attendant qu'on eût trouvé un endroit propre à me cacher, à me rendre, sur la brune, au moyen d'un laissez-passer quon m'avait procuré pour sortir de Lyon, dans l'asyle qu'habitoit mon beau-père. Ma femme m'y accompagna dès le même soir; nous y arrivâmes sans accident et sans avoir esté reconnu de qui que ce fut, pas mesme aperçu de ceux qui habitoient le bas de la maison où je me rendois.

Mon beau-père m'y reçut avec sa bonté ordinaire, je ne le revis pas avec moins de plaisir, mais à peme eûmes-nous le temps de le goûter; il fallut nous séparer dès le lendemain, le maire de Vaise le fit avertir qu'il ne pouvoit obtenir de certificat de résidence qu'autant qu-il iroit habiter sur-le-champ la maison de campagne qu'il avoit précédemment louée dans cette municipahté, ce qui Fobligea de nous quitter pour

s'y rendre.

Ma femme, de son côté, fut à Lyon pour soigner les intérests de son fils, forcé de quitter son asyle, et pour tâcher de lui en procurer un autre. Je restoy donc

seul cette journée., avec une fille et un enfant de trois ans que nous avions avec nous.

Je n'attendois ma femme que sur le soir quand je la vis rentrer, vers les quatre heures, avec nostre hôtesse. Elle estoit essoufflée, harassée de fatigue et abymée par une pluye averse qui tomboit : « H n'y a pas, me dit-elle, un instant à perdre; M. Perroni vient destre arrêté, ses liaisons avec toy en sont la cause. On te cherche partout, peut-estre suis-je suivie? J'ay rencontré, sur mon chemin, M. de Varras (i), très effrayé, qui cependant ma dit que, pour cette nuit seulement, nous pouvions nous réfugier dans son chAteau (Ml il alloit envoyer des ordres pour nous recevoir. Nous ferons demain comme nous pourrons, mais il ne faut pas balancer à nous y rendre sur-le-champ. »

Ce chAteau estoit distant de trois quarts de lieue d'où nous estions, je ne connoissois qu'un seul chemin pour y aboutir et il eût été imprudent de le j)rendre. Ma femme envoya prier quelqu'un du voisinage, dont elle estoit sAre, de vouloir bien nous y conduire par des chemins détournés. La nuit estoit obscure et les chemins afl'reux, nous marchions dans de

(1) François-Claude de Riverieulx de Varax, usufruitier ilu (liàteau de la Duclière, exécuté à Lyon, le l.S (riiiiiiire un 11. — Le cliiiteau appartrnail. en nue propriété, aux enfants de Jean- Claude de Riverieulx do Varax de Civrieu.v, ancien officier au régiment des Car-^-Cavalerie. exécuté à Lyon le 16 nivôse an II, dont deux lils. cjui eun-nt la niérno lin tragi(pie. d un Iroisiènie, .lean-Jacques, officifr au régiment de Rouergue-Infanterie, émigré à l'armée de Condé, chevalier de Saint-Louis, aïeul du comte de Riverieulx de Varax, propriétaire actuel du château de la Duchère. ((Communication du vicomte Paul de V^arfur.)

continuelles craintes de rencontrer les patrouilles envoyées à la recherche des Lyonnois fugitifs et, par surcroît, nostre guide s'estant égaré, nous ne pûmes arriver que sur les dix heures du soir.

Il estoit temps, ma femme n'en pouvuit plus, elle estoit tombée plusieurs fois dans ce long et pénible trajet et je trembloy dix fois de ne pouvoir achever de la conduire, d'autant que ce n'estoit pas la seule course qu'elle eût faite dans le jour. Ses forces entièrement épuisées, elle se trouva mal en arrivant. Un peu de réf)it et les soins qu'on luy donna la rétablirent.

Le chAteau, dans lequel nous estions, avoit esté pillé et estoit désigné pour estre démoli. On y avoit mis sous le séquestre ce qu'on n'avoit pu ♦.•mporter; le concierge (4) y avoit été établie séquestre et y estoit resté seul avec sa femme et un valet. On juge bien que je ne devois pas me trouver là en sûreté, mais encore un coup où aller?. le ne connoissois aucun refuire. La femme du concierge parut surtout prendre le plus vif intérest à la cruelle position où j'étais, elle et son mary s'oflrirent, malgré les ordres cju'ils avoient, à me garder aussi longtemps que je le voudrois et que je croirois pouvoir rester avec eux sans danger, mais il n'en estoit j)as moins pressant de nous occuper des moyens de me procurer un gîte ailleurs.

(i) II s'appelait Potnniior. Pendant tout le temps do la détention de leur maiire, Jean-Claude de Riverieulx de Vara.x, l'ommier et sa femme lui apportèrent, chaque jour, sa nourriture, avec un dévouement qui n'était pas sans courage.

Ma femme, toujours travaillée de cette ide'e, se rappela qu'une boulangère, dans le faubourg de Vaise, luy avoit souvent offert ses services. Elle avoit connu cette femme pendant le siège, c'est chez elle que se disoit la messe, elle ne pouvoit estre suspecte; d'ailleurs, il failoit bien se livrer à quelqu'un. Elle imagina donc de luy écrire un mot pour l'engager à se rendre au château où elle avoit à lui parler. Cette femme s'y rendit sur-le-champ et ne balança pas à m'offrir une chambre chez elle, où je resterois ignorr'. Je m'y rendis à la nuit tombante avec la femme du concierge qui voulut bien m'accompagner. Ma femme put rejoindre son père dès le lendemain.

Il fut question de visites domiciliaires dans le faubourg, je crus sage de les prévenir en me réfugiant encore dans le château où la boulangère m'accompagna pendant la nuit et où je fus reçu ainsi qu'on me l'avoit promis. La boulangère me dit, en me quittant, qu'à tout événement je retrouverois toujours ma chambre chez elle. Je restoy encore trois jours dans le château où Ton avoit grand soin de me tenir caché. Pour que je ne puisse pas estre aperçu par des allants et venants — les fenêtres de l'appartement où j'estois donnoient dans l'avenue du château, — je me gardois bien de les ouvrir; mais, caché derrière les vitres, il m'estoit facile de distinguer tous ceux qui arrivoient par cette avenue.

Le troisième jour, sur le midy, j'y vis venir un attroupement de deux cents personnes environ et, dans le nombre, beaucoup de femmes munies de marteaux

et de pioches. J'en advertis sur-le-champ le concierge qui, ainsy que moy, ne balança pas à croire qu'on venoit démolir le château, d'autant, me dit-il, que le matin il en avoit esté très question dans le faubourg, « mais, m'adjouta-t-il, on ne peut pas commencer cet ouvrage avant d'estre muni d'un ordre de la municipalité. Les portes sont bien fermées et, si l'on menace de les forcer, nous aurons toujours le temps de vous faire sauver par celle du jardin, d'où, sans estre aperçu, vous pourrez gaigner le bois par les derrières et vous rendre dans la nuit chez la boulangère de Vaise. »

Une heure après l'attroupement se dissipa: l'ordre de démolition avoit esté suspendu. Mais, comme il pouvoit ne l'eslre que pour quelques heures, je crus plus prudent encore de retourner chez la boulangère nvexposer au danger des visites domiciliaires.

J'y retournoy sur le soir, la nuit n'estoit pas très obscure. En arrivant dans le faubourg, je trouvoy quelqu'un arrêté, qui^ après m'avoir examiné attentivement, me suivit. Je hàtoy le pas et, au tournant d'une rue, je me jetoy dans un passage que je connoissois, d'où je gaignoy bien vite la maison de ma boulangère où j'entroy sans estre aperçu et où, plus rassurée que moy, elle persista toujours à me dire que je n'avois rien à craindre.

Ma femme, qui en fut advertie, vint me voir le lendemain. L'état d'épuisement dans lequel elle estoit, par les démarches multipUées, par les courses fréquentes qu'elle estoit obligée de faire, me laissoit craindre à toute heure qu'elle ne tombât malade. (Jue

serions-nous devenus? Elle seule pouvoit etosoit agir; sans elle, nous estions livrés à nous-mesmes et nous ne pouvions rien. Son père, impotent et infirme, suspect d'ailleurs par le seul fait qu'il estoit mon beaupère, estoit hors d'état d'agir; mon fils estoit caché mais ajoutoit journellement aux tourments de sa mère par ses imprudences; M. Perroni estoit enfermé; tous les soins de sa femme dévoient naturellement se porter sur luy. D'ailleurs il eût peut-estre esté imprudent, et pour elle et pour moy, de se permettre quelques démarches marquantes en ma faveur.

Ma femme, abandonnée à elle-mesme, en estoit donc réduite à ses propres forces. Le soin de ma silreté et de celle de son fils n'estoit pas le seul qui dût l'occuper. Son père, attaché, comme de raison, à la conservation du peu de propriétés qui luy restoit, la faisoit agir pour luy obtenir un certificat de résidence que, dans toute justice, on ne pouvoit luy refuser. La municipalité du faubourg, bien composée, ne fai>oit aucune difficulté, mais cela ne suftisoit pas; il falloit que le certificat de résidence fût accompagné d'un certificat de civisme, signé des commissaires do la Convention et des membres d'un club jacobin qui venoit de s'établir. Il fut impossible de lobtenir; toutes les démarches de ma femme n'aboutirent qu'à la rendre suspecte, et peu s'en fallut que son père et elle n'en fussent euxmesmes les victimes.

Un des jours que je restoy chez la boulangère, je vis entrer chez moy ce cher et malheureux vieillard. Auteur de tous ses maux, il ne m'en a jamais fait le

plus léger reproche. On jugera aisément combien durent estre amères pour moy les larmes que je luy vis respandre; nous nous serrâmes dans les bras l'un de l autre, nous nous embrassâmes en nous séparant. Dieu veuille que ce n'ait pas esté pour la dernière fois!

Cependant on parloit toujours de visites domiciliaires J'estois à portée denlendre quelques propos qu'on tenoit dans les rues, qui n'estoient rien moins que rassurants pour moy. Le maire (i), qui estoit assez mon amy pour qu'on eiU pu luy confier le secret de mon asyle, estoit venu m'y voir et m'apporter un passeport en mexhortant à m'en servir sur-le-champ, pour me garantir du danger pressant dont j'estois menacé. Le glaive, sans qu'il s'en doutât, estoit déjà suspendu sur sa propre tète. Je luy conseilloy mesme de se mettre en sûreté. Le conseil estoit bon, mais il n'en profita pas et fut guillotiné peu de jours après. J'aurois infailliblement subi le mesme sort, si j'avois fait usage d'un passeport très suspect par la seule raison qu'il m'avoit esté délivré par une municipalité très suspecte elle-mesme.

Il n'en falloit pas moins songer sérieusement à quitter le domicile où j'estois et où je pouvois estre découvert dun moment à l'autre. Une tailleuse à Lyon avoit chez elle un entlroit propre à me cacher; elie y avoit dé à donné asyle à plusieurs personnes. Elle estoit cousine de la femme du concierge dont j'ay

(1) Nicolas Lenel d'Ivoiry, appelé aussi Nicolas Divoiry, chirurgien, maire de Vaise, fut condamné à mort par la commission révolutionnaire et fusille le 15 frimaire an 11(5 décembre I7y3).

déjà parlé. Je la fis prier de venir: j'estois malheureux, c'estoit un titre recommandable auprès d'elle. Elle se rendit donc à mon invitation et balança d'abord à me recevoir chez elle, dans la seule crainte qne je n"y fusse pas assez en silreté. Vaincue enfin par mes instances, elle me quitta en me disant qu'elle reviendroit me chercher le lendemain au soir, en supposant que dicy-là je n'eusse pas changé d'avis.

Ma femme, qui avoit esté à Lyon la veille, y avoit estée forcée à tant de courses qu'elle n'avoit pu revenir le mesme jour. En la voyant entrer chez moy, pale et défigurée, je ne pus qu'imaginer quelque nouveau malheur et, en effet : « Je n'en puis plus >, me dit-elle en se jetant sur un lit. — « Qu'y a-t-il encore? » luy demandoy-je. — « Ton fils vient d'estre arnUé î L'imprudence de deux femmes et un peu la sienne en sont la cause. Elles avoient tout arrangé pour le faire envoler ce soir, sur les neuf heures, elles ne dévoient renvoyer chercher qu'à la nuit, elles ont pensé pouvoir, sans inconvénient, le faire sortir à midy, elles ont envoyé un laquais pour l'en prévenir et le conduire chez elles. Ton fils, mis en miis»'adin, a esté arrêté, à dix pas de l'endroit où il estoit caché et conduit, avec son conducteur, dans la prisun du collège, d'où il ne sortira que pour estre fusillé. Je ne vois aucun moyen de le sauver. >

J'appris aussi de ma femme qu'elle avoit esté au moment de se voir forcée de passer la nuit sur un banc de la place de Bellecour, que la crainte d'estre compromises luy avoit fait refuser un gfte par toutes

les personnes de sa connoissance chez lesquelles elle s'estoit présent(?e et que ce n'avoit esté qu'en tremi)lant qu'une dame de Hellecour, attendrie par la déchirante position où elle la voyoit, avoit bien voulu luy donner asyle pour une nuit. 11 est bon d'observer que mon beau-père habitoit toujours sa petite campagne près de Vaise où elle se tenoit avec luy.

Il sulfit d'avoir une âme sensible pour se faire une idée de nostre affreuse situation, celle surtout de ma malheureuse femme, tremblant pour les jours de son mary et de son fils et sans aucun moyen de les soustraire au fer de leurs bourreaux, un père infirme, réduit ainsi qu'elle à la dernière misère, éloignée de ses foyers, étrangère à tout le monde, perdue dans une ville, malheureuse et proscrite, et sans espoir de secours, pas mesme des consolations de l'amitié (sentiment que kl terreur paralisoit chez tous ceux qui Tavoient éprouvé autrefois), quel déchirant tableau!

Il falloit enfin prendre un party pour ce qui me concernoit. La chose estoit instante.

La tailleuse revint, ainsi que nous en avions convenu, mais elle ne me laissa pas ignorer que le trajet que nous avions à faire pour nous rendre chez elle n'estoit pas sans danger, qu'on avoit arrêté beaucoup de monde dans les rues et aux portes de la ville, qu'elle seroit désolée qu'un pareil accident marrivàt et que cette démarche exigeoit de ma part les plus sérieuses réflexions. D'un autre côté, il estoit plus que probable que je ne tarderois pas à estre découvert si je restois plus longtemps dans l'endroit où j'estois. Ma

femme n'osoit donner aucun conseil; tremblante, désespérée, elle n'apercevoit que dangers de tous côtés.

Une nuit obscure, une pluye abondante favorisoient la course que j'avois à faire Je m'aiïubloy d'une mauvoise redingote et d'un mauvois chapeau, je mis un pain sous le bras, et partis avec ma tailleuse, laissant ma femme dans un état difficile à rendre; elle me fit suivre jusqu'aux portes pour s'assurer si je n y avoi& pas esté arrêté.

La pluye ne discontinua pas, je ne Irouvoy presque personne dans les rues; le patriote en sentinelle à la porte, caché dans sa guérite, me laissa passer libre> ment et j'arrivoy sans accident chez ma bonne tailleuse, aussi satisfaite que moy de me voir, pour le moment, en sûreté.

Je ne pourroy jamais assez reconnoistre les attentions de cette estimable femme, attentions soutenues jusqu'au moment où je pus parvenir à m'évader de Lyon.

Elle avoit deux niepces avec elle; toutes à l'envi s'empressèrent à me procurer les commodités dont le petit local dans lequel j'estois pouvoit estre susceptible. Une d'elles veilla alternativement toutes les nuits, pendant les huit jours que j'y demeuroy, pour éviter toute surprise, en supposant une visite domici- Haire de nuit, et pour que je pusse avoir le temps de me jeter dans la cache qui estoit à côté de mon ht. Cette cache pouvoit me contenir à peine, un homme plus gros que moy n'auroit pu y entrer. Elle estoit dans l'épaisseur du mur, j'en laissois la porte ouverte

et, au moindre bruit, je m'y introduisois au moyen d'une corde que je saisissois; cette corde placée en dedans me soutenoit et me donnoit la facilité de m'y élancer; je fermois la porte sur moy et j'attendois pour en sortir qu'on vint m'avertir que je pouvois le faire sans danger.

Ma tailleuse logeoit au quatrième; la chambre d'entrée, où elle se tenoit avec ses niepces, donnoit dans la mienne, et comme son état l'obligeoit à recevoir beaucoup de monde, j'estois, pendant le jour, dans des alertes continuelles. Un jacobin, qui logeoit dans la maison, venoit la voir quelquefois, sans qu'elle osât luy laisser apercevoir que ses visites la fatiguoient. II suftit de dire que c'estoit un jacobin sans-culotte pour se faire une idée des propos «lu'il tenoit et dont, de ma chambre, je ne perdois pas un mot. Ma femme, qui estoit venue me voir, se trouva avec luy chez ma tailleuse. Les jacobins ont bientost fait connoisssance ; c'estoit la première fois que j'avois entendu tutoyer ma femme par un étranger; dans toute autre circonstance que celle où j'estois, j'ose assurer qu'il ne l'auroit pas fait impunément.

J'estois à merveille chez ma tailleuse, mais je n'y estois pas en sûreté; il estoit impossible, malgré les précautions qu'elle prenoit, que je n'y fusse tôt ou tard découvert, d'autant que ses principes estoient connus et qu'elle étoit fortement suspectée. Je crus qu'il estoit prudent donc de chercher une nouvelle demeure.

Ma femme avoit esté voir plusieurs endroits qui luy

avoient esté indiqués, je donnoy la préférence à celuy qui me parut le plus propre à remplir mes vues. Mais il falloit s'y rendre, ce qui n'estoit pas sans inconvénients, à raison des arrestations multipliées qui se faisoient dans les rues. J'eus encore le bonheur d'y échapper.

Je fus accompagné, dans le trajet, par un jeune homme sûr qui connoissoit le local et suivi, à quelque distance, par ma femme et la tailleuse, qui ne furent rassurées sur mon compte que quand elles m'eurent vu entrer dans mon nouveau gîte.

Ma femme avoit esté prévenir de mon arrivée. Je devois y trouver trois compagnons d'infortune. Un des trois, chanoine de Lyon, luy avoit mesme témoigné de l'humeur, sur l'incommodité dont leur seroit un quatrième, et, en etfet, la place estoit bien petite pour nous contenir tous les quatre. Ce malheureux prêtre, qui d'ailleurs n'avoit rien contre luy que son estât, préféra retourner chez lui où, peu de jours après, il fut arrêté et conduit à la guillotine.

Arrivé au quatrième de la nouvelle maison que j "ailois habiter, je fus introduit dans une chambre où, pour tous meubles, estoient quatre chaises, deux armoires, quatre mauvais grabats et deux métiers propres à dévider la soye.

Quatre ouvrières sur Tâge me reçurent avec lair de l'intérest et de la crainte, en me recommandant surtout de marcher tout doucement et de parler bas.

Le jeune homme qui m'avoit servi de guide sortit, et, après qu'on eût fermé la porte sur luy, je vis, sur

un signal convenu que fit celle des quatre filles que je jugeoy la maîtresse des autres, s'ouvrir une petite trappe au plancher d'en haut. On sortit une échelle par laquelle descendirent les deux malheureux dont je venois partager l'asyle.

Je ne les connaissois ny l'un ny l'autre; d'ailleurs leur costume, leur longue barbe les défiguroient entièrement. Lun estoit un ne'gociant de Lyon, âge' de cinquante ans, qui m'a, dans plus d'une occasion, fourni la preuve qu'on ne mouroit pas de peur. L'autre estoit un homme de trente-cinq ans, soy-disant prêtre, rôle qu'il soutint si bien que j'en ay esté la dupe tout le temps que jay resté avec luy, n'ayant appris qu'en Suisse son état, au reste, singulièrement instruit et parfaitement aimable. Avantageusement connu des princes,, il avoit déjà émigré et estoit revenu à L^'on pour le siège, ignoré de sa famille qui habitoit une ville tenant le premier rang dans celles du second ordre, et dans laquelle, sous l'ancien régime, il exerçoit une des principales charges; il n'en pouvoit tirer aucun secours. Réduit aux charités des bonnes âmes, il vivoit de celles que luy apportoient ou luy envoyoient quelques dévotes en se recommandant à ses prières. Il en eût mesme confessé plusieurs, s'il ne s'estoit pas retranché sur ce qu'il n'estoit pas approuvé dans le diocèse. Disant régulièrement son office tous les jours, observant avec le plus grand scrupule tous les jeûnes ordonnés par rÉglise, je défie que tout autre à ma place n'y eût pas esté pris. Je dois adjouter que je ne luy ay jamais vu faire le plus léger abus du

manteau dont il ne s'estoit couvert que parce qu'il servoit à sa sûreté et à ses moyens de subsistance; d'ailleurs plein de résignation et de courage et dans les meilleurs principes. Tels estoient les deux hommes dont je devois partager le triste sort pendant deux mois et demy.

L'abbé — c'est ainsi que je nommeroy le dernier — me fut de la plus grande ressource contre l'ennuy par le charme de sa conversation et la gayeté de son caractère qui ne labandonnoit pas, mesme dans les circonstances les plus critiques. Il n'en fut pas de mesme du négociant. Ses frayeurs, son tressaillement au moindre bruit nous amusèrent quelquefois, quelquefois aussi nous furent incommodes. L'abbé avoit beau le prêcher, on ne guérit pas de la peur. On verra au reste que plus d'une fois elle fut fondée.

Mes hôtesses m'ayant proposé de prendre connoissance de mon nouveau gite, j'y montoy. Six pieds de largeur sur dix de longueur formoient tout l'espace que nous avions à parcourir; sa plus grande élévation sous un toit incliné alloit à trois pieds. Nous ne pouvions conséquemment y marcher qu'à quatre pattes, encore en usant de beaucoup de précautions pour ne pas nous heurter à chaque instant aux poutres qui traversoient et qui faisoient partie de la charpente.

Tous les meubles consistoient en deux matelas, deux couvertes et deux pots de chambre, ces deux derniers d'autant plus essentiels que nous estions presque constamment forcés de rester vingt-quatre heures dans cet humble réduit sans pouvoir en bouger. Il nous

arriva mesme une fois d'estre obligés d'y rester quarante-huit heures au moins, sans quil fût possible de s'occuper de nous, ny nous rendre le plus léger service.

Dans le fond de ce réduit estoient nos petites provisions, quelques pièces d'artillerie qu'on y avoit envoyées en dépôt et plusieurs calices, ornements d'église €t livres de piété, le tout sous la direction de l'abbé et sous sa surveillance.

Il me restoit à savoir par quels moyens on pourroit pourvoir à ma subsistance. Ma tailleuse s'en estoit chargée^ mais il n'estoit pas sans danger de me la faire parvenir. Il eût esté plus simple de faire faire nostre petit ordinaire par nos hôtesses, mais il y avoit un trop grand inconvénient à cela, elles estoient connues dans le quartier pour gagner à peine de quoy s'entretenir, payer le loyer de leur chambre et manger du pain et des pommes de terre. Les provisions plus recherchées qu'on leur auroit vu faire pouvoient faire naistre des soupçons, et nous estions d'autant plus intéressés à tout sacrifier pour les écarter que les locataires de la maison que nous habitions, et jusqu'au propriétaire qui occupoit le second, estoient pour le moins patriotes, dans une continuelle surveillance, et n"auroient pas manqué de nous dénoncer pour peu qu'ils se fussent doutés que nous habitions sous le mesme toit qu'eux.

L'abbé, ainsi que je l'ay dit, recevoit ses provisions de quelques personnes qui les faisoient déposer dans un endroit indiqué où l'une de nos hôtesses les alloit

d82 SOUVEMIIS D'EDME DE LA CHAPELLE

chercher et les luy portoit couvertes de son tablier. La femme du négociant se servoit des mesmes moyens pour lui faire porter à manger. Je les fis indiquer le lendemain à ma tailleuse et à ma femme, avec recommandation à l'une et à l'autre de ne pas venir me voir que je ne le leur aie mandé et surtout de n'indiquer à personne ma nouvelle demeure.

Nous montâmes à onze heures dans nostre humble iraletas. Le matelas sur lequel couchoit le négociant estant plus large que celuy sur lequel couchoit l'abbé, je partageoy sa couche.

L'état de dévideuse qu'avoient nos hôtesses les obligeoit à chaque instant à recevoir les ouvriers, tous gens dévoués aux principes régnants, qui venoient leur porter de l'ouvrage ou retirer celuy qu'elles avoient préparé. Il eiU donc esté de la dernière imprudence de sortir de nostre cache pendant le jour et, si nous nous le permîmes quelquefois, ce ne fut jamais sans la crainte que cette petite licence ne piU nous compromettre. Ce n'est pas que la porte de nostre cliambre ne fiU bien fermée, mais nous estions obliges de remonter nostre échelle, pour ne pas la laisser en évidence, et cette cérémonie ne pou voit se faire assez promptemont pour que ceux qui estoient à la porte ne s'impatientassent, ce qui pouvoit leur faire naistre quelques soupçons. Nous en avons mesme entendus de mauvaise humeur sur ce qu'on les avoit fait attendre, faire mesme des questions embarrassantes sur ce qui avoit pu en estre la cause, ce qui nous détermina, sur la fin, à ne plus descendre que le soir à l'heure où

In porte de la rue estoit fermée. Nous devions d'ailleurs ce ménagement à nos pauvres hôtesses qui, quoyque bien résignées à tout, ne mouroient pas moins de peur.

Nous passions donc nos vingt et quatre heures sur nos matelas, adossés à la muraille, le plus souvent couchés. Si quelquefois, pour changer d'attitude, nous nous mettions sur nostre séant, nous estions obligés de nous replier sur nous-mesmes pour ne pas nous heurter la tiHe au toit, ce qui par distraction m'est arrivé plus d'une fois.

C'est dans cet état de gène que nous passions les journées, nous n'avions pas mesme la ressource de la lecture. Il nous eût fallu une lumière, mais, comme le plancher sur lequel nous estions n'estoit pas également bien joint partout, elle auroit pu nous trahir.

Nous ne perdions pas un mot de tout ce qui se disoit au-dessous de nous et l'on ne se fait pas l'idée des propos que se plaisoient à tenir la plupart des scélérats qui venoient porter de l'ouvrage. Nos pauvres hôtesses estoient obligées de les écouter et de se taire. Nous avons entendu ces ouvriers leur dire qu'ils les croyoient de bonnes patriotes, mais que, s'il en estoit autrement ou qu'elles se permissent jamais de cacher chez elles quelque aristocrate, elles seroient les premières poignardées. Quelques-uns d'entre eux sarrétoient des heures entières pour raconter toutes les horreurs dont ils avoient esté les témoins et souvent les acteurs. « C'est nostre tour aujourd'hui, ajoutoientils, et nous avons si bien pris les mesures qu'il ne s'en

sauvera pas un de ces nobles, de ces calotins et de tous ces gredins de royalistes. » Nos hôtesses voulurent, deux ou trois fois, hasarder quelques mots en faveur de la religion, on ne leur fit grâce de leur observation que par le peu de lumières qu'on voulut bien leur supposer, en leur enjoignant toutefois de prendre garde à elles et de marcher droit, parce que, fortement soupçonnées d'estre bigotes, elles seroient observe'es.

Pendant ces conversations, qui duroient une partie de la journée, nous estions obligés de retenir pour ainsi dire nostre haleine, le moindre mouvement nous auroit perdus. Nous ne pouvions ny tousser, ny cracher, ny [nous] moucher: on n*a pas l'idée de ce que nous avons souffert quelquefois par cette privation forcée. Il est vrayque, dès qu'il y avoit un moment d'intervalle, on avoit soin de nous avertir par trois coups au plancher ; alors nous ouvrions nostre trappe pour respirer un peu l'air et pour satisfaire aux besoins que nous pouvions avoir. Dès que nous entendions frapper à la porte, nous refermions aussitost notre trappe et reprenions l'attitude g«5nante à laquelle nous lorroit nostre position.

Un événement imprévu nous tint une fois plus de quarante-huit heures dans cette incroyable situation. Celle de nos hôtesses qui e.stoit la maîtresse des autres avoit un neveu et une niepce à la campagne, à quelques lieues de Lyon; ils estoient aussi bons patriotes qu'elle estoit bonne royaliste. Comme ils vivoient éloignés les uns des autres, ils n'en e.stoient

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pas moins bons amis; elle en recevoit mesme de temps en temps quelques petits secours. Ils vinrent un jour voir leur tante et en passèrent deux avec elle. Ils ne désemparèrent pas, se tinrent constamment au dessous de nous et, sans un intervalle de sommeil dont une de nos hôtesses profita avec pre'caution, nous eussions esté pendant ces quarante-huit heures privés de tout secours.

Nous ne descendions guère de nostre espèce de cage que sur les huit heures du soir. C'estoit l'heure de nostre repas que nous avions forcément borné au souper. Nous nous promenions un moment avec précaution, pour dégourdir nos jambes et puis, auprès d'un petit feu qu'on nous tenoit prêt, nous nous mettions à table. Nous y portions constamment un bon appétit et mesme parfois de la gayeté. Elle fut un jour troublée par un accident dont nous finîmes par rire mais qui n'en fut pas moins, dans le premier moment, très inquiétant pour nous. Un mary et une femme, au dessous de nous, avoient pris querelle ensemble, des voyes de fait s'en estoient suivies; la femme, bien battue, imagina de crier à tue-tête : au feu! pour obtenir du secours. La peur grossit les objets, nous crûmes déjà la maison embrasée; il n'y avoit alors aucun moyen de salut pour nous. Une de nos hôtesses descendit sur-le-champ et ne tarda pas à venir nous tranquilliser en nous faisant part de ce qui avoit donné lieu à l'épouvante que nous avions eue.

Ce qui adjoutoit encore à Thorreur de nostre position, c'est que la maison où nous estions, située à

côté de la place des Terreaux, estoit tellement à portée des lieux où se faisoient les exécutions, que nous ne perdions pas un des coups de canon et de fusil par lesquels on faisoit périr des milliers de victimes. Les cris des cannibales^ tout, jusqu'au cliquetis des haches des bourreaux, parvenoit jusqu'à nous. Jentends par les haches des bourreaux les sabres des dragons du régiment de Lorraine (1) avec lesquels ces infâmessatellites achevèrent ceux que l'artillerie avoit épargnés. L'exécution achevée, il venoit toujours quelqu'un en raconter avec une joye barbare tous les détails à nos hôtesses, ne les épargnant pas mesme sur les cris et les grimaces de ceux qu'on venoit d'égorger, et n'oubliant jamais d'adjouter qu'il ne s'en sauveroit pas un, par l'exactitude avec laquelle se faisoient les visites domiciliaires, les commissaires ayant mesme adjouté à leurs précautions ordinaires celle de se faire suivre, dans ces visites, par un charpentier et un maçon, pour enfoncer les murs et les planchers derrière lesquels on pourroit soupçonner quelqu'un de caché.

Ces détails, auxquels j'en pourrois adjouter beaucoup d'autres, suffiront pour donner une idée de nostre déchirante position pendant près de trois mois. Aucune consolation, aucun adoucissement à nos peines; chaque jour y ajoutoit.

Menacé à tous les instants d'une visite domiciliaire, je ne supportois pas fidée du moment où je serois-

(i) Voir plus haut, p. 108.

surpris et du triomphe barlmre de ceux qui me découvriroient. J'aurois dû ne pas autant le craindre, ayant avec moy des moyens pour m'y soustraire,, mais ces moyens ne s'accordoient pas avec mes principes, aj'ant toujours pensé que Celuy dont je tenois la vie estoit le seul qui pût en disposer. Mais, comme en mesme temps je n"estois pas moins persuadé qu'il m'estoit permis de la défendre, j'y estois bien déterminé, prévenu d'ailleurs qu'une fois découvert il n'}-^ avoit aucune grâce à espérer pour moy.

Les visites domiciliaires se répétaient tous les jours, sous différents prétextes, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre. Nous entendions tous les soirs [sonner] la cloche des sections pour ordonner une illumination dans la crainte que l'obscurité ne favorisât l'évasion de quelques victimes; nous apprenions lesarrestations qui se faisoient journellement, dont plusieurs dans les environs de la maison que nous habitions. L'un avoit esté pris caché sous des fagots, l'autre dans une armoire, un autre sous des toits ou dans des réduits pratiqués dans l'épaisseur des murs. Nous n'avions échappé nous-mesmes à la sévérité des recherches que sur la réputation de patriotisme du propriétairt; de la maison qui, d'après ses principes, ne pouvoit estre soupçonné de donner retraite à des^ royalistes Ce| tendant nostre tour ne tarda pas à arriver. Une recherche de livres de piété, d'ornements d'église, d'" reliques et de vases sacrés fut le prétexte d'une visil • i:énérale.

Réveille . un jour, à six heures du matin, nous

fûmes avertis que la maison estoit investie et qu'une sentinelle avoit este' placée à la porte d'entrée de ■chaque étage, avec l'ordre de ne permettre à personne ■de sortir de chez soy.

Nous nous plaçâmes sans perdre un instant sur nostre trappe pour la rendre plus solide et plus diffi- ■cile à soulever et ne tardâmes pas à entendre, audessous de nous, les patriotes armes qui entroient dans la chambre à la suite des commissaires. Un de ces derniers, s'adressant à nos hôtesses, leur demanda si elles n'avoient personne de caché chez elles. Sur leurs réponses négatives, il leur adjouta qu'ils alloient faire une visite exacte et qu'elles eussent à dire la vérité, parce que, si Ton découvroit quelqu'un, elles seroient les premières victimes. Il leur demanda ensuite si elles ne receloient pas quelques livres de piété ou quelques reliques, elles répondirent qu'elles ne sçavoient seulement pas lire, t Cependant, ajouta-t-il, vous passez pour des bigotes. «

Ils commencèrent leur visite par l'inspection des lits et des armoires, ils regardèrent dans l'intérieur de la cheminée, ils montèrent ensuite dans un petit grenier •qui n'estoit séparé de nostre réduit que par une simple cloison de planches, ils mirent sens dessus dessous quelques tas de charbons et quelques fagots qu'ils y trouvèrent. Un coup de pied à la cloison qui ne tenoit à rien — ils l'eussent aisément enfoncée, — ils nous avoient sous la main. Quelle journée pour eux! trois victimes de plus!

Ils frappèrent plusieurs fois en passant sur cette

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cloison, mais sans dessein. S'ils eussent eu le plus léger soupçon, ils auroient poussé leurs recherchesplus loin et nous estions perdus.

Ce qui se passoit à côté de nous estoit, au reste, moins inquiétant que ce qui se passoit au-dessous de nous. Les « carmagnols » s'estoient partagés pour faiie leur revue, un de ceux qui estoient restés en bas s'advisa de porter les yeux sur le plancher et de faire la remarque que, dans l'endroit où estoit la trappe, les planches n'estoient pas exactement jointes. Le frottement, en montant et descendant, avoit mesme un peu décoloré cette partie^ ce qui l'engagea à y fiapper avec son fusil et à chercher à soulever la trappe. Jamais nostre position ne fut plus critique. Heureusement que quelques découvertes de peu d'importance, faites dans une armoire, détournèrent son attention, et qu'oubliant la trappe il sortit avec ses dignes camarades, après un demy-quart d'heure de recherches qui ne les menèrent à rien. On jugera aisément combien nous dûmes nous trouver soulagés; nous ouvrîmes nostre trappe, sans cependant quitter nostre gîte.

Dès que nous fûmes advertis que les commissaires s'estoient retirés et dès que la porte fut fermée, nous commençâmes alors à respirer, sans cependant descendre de nostre gîte, parce qu'il n'estoit pas sans exemple de voir des visites se renouveler dans la mesme journée.

J'avois régulièrement des nouvelles de ma femme qui estoit dans des transes continuelles par la crainte

que je ne fusse de'couvert. Elle sestoit logée à Bellecour, avec son père, pour estre plus à portée de soigner mes intérêts et ceux de mon fils. On n'a pas l'idée de toutes les peines qu'elle se donna, de toutes ses démarches, de toutes les personnes qu'elle fit agir pour tirer ce malheureux enfant de la situation désespérée où il estoit. Le hasard seul l'avoit jusqu'alors garanti du supplice et avoit fait qu'il n'avoit pas esté des premières victimes, mais il paroissoit impossible qu'il y échappât. La Providence veilloit heureusement sur luy. On fit connoistre à sa mère un homme qui, au moyen d'une somme d'argent, promit de délivrer mon fils. Cet homme estoit capitaine d'une compagnie de canonniers envoyée de Valenciennes au siège de Lyon. Mon fils s'estoit heureusement donné sous un autre nom que le sien et s'estoit dit natif de Valenciennes, ce qui servit les projets du capitaine qui fut à la prison le réclamer. On refusa de le lui livrer avant qu'il n'eût esté interrogé par deux jacobins qui furent nommés à cet effet. Le capitaine, instruit de tout, eut soin -de faire passer sa leçon à mon fils qui soutint assez bien cette épreuve, puisque, d'après ses réponses, les jacobins, paroissant convaincus qu'il estoit ce qu'il disoit estre, ordonnèrent qu'il seroit élargi et remis à la disposition de son capitaine qui le prit chez luy et le tint caché jusqu'au moment de son départ.

Son fils en sûreté, ma femme imagina que le même moyen pourroit peut-estre estre employé pour moy. Mes hôtesses, qu'il falloit consulter, acquiescèrent à sa demande et convinrent de la recevoir, mise en femme

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du commun, le lendemain au soir sur les sept heures, aux conditions qu'elle ne se retireroit que le lendemain matin et qu'elle viendrait seule.

Elle fut exacte au rendez-vous. Dès qu'elle fut arrivée et que la porte fut fermée, nous descendîmes et soupâmes ensemble.

Après avoir agité Ta (Taire qui Tavoit amenée et balancé les inconvénients et les dangers du party qu'elle me proposoit, nous convinmes qu'il y en avoit infiniment davantage à rester où j'estois. Il fut donc décidé qu'elle sonderoit le capitaine et tâcheroit d'obtenir de luy qu'il voulût bien me faire partager le sort de mon fils.

Ce point arrêté, nous regagnâmes nostre gîte. Ma femme se jeta sur le lit d'une des hôtesses et n"eut rien de plus pressé, le lendemain, que de se rendre chez le capitaine qui, à l'ayde de quelques présents, ne trouva pas plus d'inconvénient à se charger de moy que de mon fils. Elle me le manda et qu'elle estoit restée dépositaire de mes engagements qu'elle avoit fait faire, qu'il estoit convenu que je ne sortirois d'où j'estois que le soir de la veille de nostre départ, que le capitaine s'estoit engagé à me faire partir avant le" jour avec l'avant-garde et, qu'une fois rendus à nostre destination, il me délivreroit un congé qui me tiendroit lieu de passeport, au moyen duquel je pourrois me rendre en sûreté partout où je voudrois.

Elle ne tarda pas à m'envoyer mon équipement complet de canonnier, jusqu'à un sac garni de chemises et autres effets convenables à un pauvre soldat.

Elle m'adjouta qu'elle me feroit pre'venir, quelques heures auparavant, pour que je me tinsse prêt à sortir avec la personne qui seroit envoyée pour me chercher et me conduire aux casernes de Serin où estoit rassemblée la compagnie.

Quelques jours se passèrent encore sans que j 'entendisse parler de rien. Ma femme m'avoit envoyé mon engagement avec recommandation de ne pas m'en dessaisir. Je le fis cependant entre les mains du mesme jeune homme qui m'avoit servi de guide pour me conduire dans la maison où j'estois et qui vint me le demander, pour un quart d'heure, de la part de mon capitaine, occupé alors à la maison commune à faire signer et viser les passeports des canonniers de sa compagnie. Le mien ne pouvoit pas estre visé qu'il ne produisît mon engagement et le jugement qui m'avoit absous. Je ne vis d'abord aucun inconvénient à luy remettre l'un et l'autre sous la promesse qu'il me les rapporteroit sous une demy-heure. Il n'osa pas revenir, le capitaine s'estant refusé à les luy rendre. J'en fus instruit par ma femme qui vint me voir le lendemain matin.

Elle ne me ménagea pas les reproches, mais le mal estoit fait. Elle ne me dissimula pas les craintes où elle estoit que le capitaine, à la disposition duquel j'estois par la remise de ces pièces, ne s'en servît pour ordonner de mon sort d'une manière opposée à ce qui avoit esté convenu. Ce qui ajoutoit à ses craintes, c'est qu'elle avoit passé chez luy et qu'elle n'avoit jamais pu obtenir qu'il luy rendît ces pièces, sous le prétexte

qu'elles luy estoient ne'cessaires et qu'elles estoient sa sauvegarde, en supposant qu'on eût vent des conditions de mon engagement, conditions au reste qu'il assura toujours estre dans l'intention de remplir.

Le départ de la compagnie fut fixé au surlendemain. Ma femme me le manda et de me tenir prêt pour les huit heures du soir le lendemain, que quelqu'un de sûr viendroit me chercher et me conduiroit aux casernes.

Je m'hahilloy, je pris mon sac et. la personne arrivée, j'embrassoy mes compagnons d'infortune et, après avoir reçu mille bénédictions de mes hôtesses toutes en larmes, je partis. Mais avant, et par une espèce de pressentiment, j'eus la précaution de recommander qu'une d'elles se tint, vers les cinq heures du matin, le lendemain, sur la porte de la rue ou veillât à ce qu'elle restât entr'ouverte pour que, en supposant quelque accident que je ne pouvois prévoir et obligé de regaigner mon gîte, je pusse le faire sans obstacle et surtout avant qu'il fût jour, pour que personne ne pût me voir rentrer. Cette précaution ne fut pas inutile.

Je parvins à la caserne sans accident; j'y trouvoy deux personnes de ma connaissance, engagées aux mesmes conditions que moy et qui avoient le mesme intérest à n'estre pas connues. Le reste estoit un assemblage d'ivrognes et de gens du plus mauvais ton. Je me trouvoy indispensablement obligé de souper avec eux et de boire à la mesme tasse, n'ayant assurément ny soif ny faim. Je laisse à juger combien

je devois estre emprunté en pareille compagnie, révolté surtout par les propos que j'entendois et dont plusieurs m'estoient adressés. Le signe d'approbation m'estoit impossible, le signe contraire eût esté trop dangereux. Je suis encore à concevoir comment, à Tair d'embarras que je devois avoir, les plus enragés dentre eux ne jugèrent pas que j'estois coupable. Ce qu'il y a de vray, c'est que jamais souper, jamais nuit ne m'ont paru plus longs. Je jugeoy par ce que je voyois tout ce que j'allois avoir à souffrir dans le nouveau genre de vie auquel ma position me forçoit; je n'en supportois pas l'idée.

Le capitaine arriva sur la minuit^ à moitié ivre et de fort mauvaise humeur. Nous ne nous connoissions pas encore, je le tiroy à l'écart et me nommoy; je luy rappeloy l'engagement qu'il avoit pris de me faire sortir de la ville avant le] jour. « Mon intention estoit, me dit-il, de le remplir^ mais des ordres que je viens de recevoir m'en ôtent la possibilité. Les députés de la Convention veulent inspecter ma compagnie demain matin, à neuf heures, sur la place de Bellecour; ils en ont l'état et je ne puis pas me dispenser de leur présenter tous ceux qui sont sur cet état. » — « Mais, luy dis-je, me mettre en évidence sur la place de Bellecour ou me faire conduire à la guillotine est absolument la mesme chose. t> — « J'en conviens, me dit-il, et j'en suis bien fâché, mais je ne puis pas faire autrement; je ne veux pas me compromettre. »

C'est tout ce que je pus tirer de luy et, sans vouloir m'écouter plus longtemps, après avoir placé quelques

papiers sur la cheminée, il se jeta sur un matelas. Les canonniers suivirent son exemple, s'e'tendirent sur la table, sur des chaises et par terre,, et s"endormirent profonde'ment.

Livre's à nos cruelles réflexions, les deux personnes que j'avois reconnues et moy continuâmes à nous promener de long en large.

J'estois bien décidé à m'évader avant le point du jour, mais je voulois tout tenter avant pour avoir mon engagement et mon jugement. Je sçus par un de ceux avec lesquels je promenois, que dans le nombre des papiers que le capitaine avoit mis sur la cheminée estoit un rouleau qui contenoit les engagements. Tout le monde dormoit, j'en profitoy pour m'emparer du mien, ce que je parvins à faire aisément. Il me restoit à avoir mon jugement, mais le capitaine avoit les passeports dans sa poche et à chaque passeport estoit joint le jugement ou le certificat de civisme à l'appuy duquel il avoit esté délivré.

Je voulus d'abord attendre que le capitaine fût réveillé pour le luy redemander, mais, voyant, sur les quatre heures, qu'il continuoit à dormir et l'heure approchant où il estoit essentiel que je me retirasse, je pris sur moy de l'éveiller. Il ne se décida pas sans peine à quitter son matelas et. d'assez mauvoise humeur, me balbutia que ce que je demandois estoit impossible. Il estoit encore endormi et^ tirant les passeports de sa poche, demanda que quelqu'un luy aydàt à les compter. Je m'offris et m'en chargeoy seul.

Nanti du rouleau qui les contenoit. je me proposoy

bien d"en extraire, le plus adroitement que je le pourrois, mon jugement dès que je Tapercevrois, ce qui me fut aisé en le laissant glisser entre mes jambes.

Le nombre des passeports s'estant trouvé conforme à l'état qu'en avoit donné le capitaine, il remit le paquet dans sa poche. De mon côté, ayant laissé tomber mon mouchoir, je me baissoy pour le ramasser et on se doute bien que je n'oublioy pas mon jugement que je mis dans ma poche avec mon mouchoir, sans que personne pût s'en apercevoir.

11 me restoit à faire retraite^ mais je voulois auparavant un consentement tacite du capitaine. J'avois à le ménager par rapport à mon fils. Je le voyois fort préoccupé, je fus à luy. « Capitaine, luy dis-je, vous me paroissez inquiet. » — « Oui. me dit-il, tout cecy tournera mal. »

Il avoit l'air de craindre pour luy et, en effet, sa conduite, vue de près par les Commissaires, pouvoit furieusement le compromettre. Jecherchoy à le rassurer et le ramenoy à ce qui m'estoit personnel. Je luy proposoy de me coucher sur son état comme ayant déserté, qu'il n'estoit pas écrit que je dusse estre attaché à sa ceinture, qu'ainsi mon évasion ne pouvoit avoir aucun inconvénient pour \\iy. Pour me le rendre plus favorable, je luyparloy des marques de mareconnoissance sur les soins que j'espérois qu'il voudroit bien continuer à mon fils, c Je vous le promets, me dit il, d'ailleurs nous veillerons sur luy ensemble. »

Il insistoit toujours pour que je demeurasse auprès de luy. « Vous estes trop honneste homme, luy dis-je

en luy serrant la main, pour vouloir me conduire au supplice, » et, sans attendre sa response, je pris mon sac que j'avois laissé dans l'embrasure d'une fenestre et, sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir,, je sortis et regaignoy mon gîte assez à temps pour que le jour ne me surprit pas dans la rue.

Je trouvo}^ une de mes hôtesses à la porte, ainsi que nous en avions convenu, et me retrouvoy très heureux dans mon réduit, en comparant cette position à celle à laquelle je venois d'échapper. Il me restoit une inquiétude, celle où devoit estre ma femme, si surtout elle avoit été prévenue de la revue, comme en efTet elle l'avoit esté le soir mesme. Aussi, ne se faiton pas l'idée de la cruelle nuit qu'elle passa, elle ne doutoit pas que mon fils et moy ne passassions cette revue et elle ne voyoit pas que nous pussions échapper à l'exactitude avec laquelle on devoit naturellement croire qu'elle devoit se faire.

Dans l'incertitude où j'estois si elle estoit ou non prévenue, je prioy mon hôtesse de se rendre chez elle et la chargeoy en mesme temps de luy remettre l'engagement et le jugement dont elle avoit vu avec tant de peine que je m'estois séparé. La vue de cette fille et ce qu'elle luy dit de moy la rendirent à la vie. Il luy restoit encore des craintes sur son fils dont la position n'estoit guère moins inquiétante. Présent à la revue, il y fut reconnu. Un peu d'effronterie le tira d'affaire. Sept de ses camarades, reconnus ainsi que luy, mais moins fermes dans leurs réponses^ furent arrêtés et ont probablement fini par estre fusillés.

J'appris tous ces détails, après la revue, et que mon fils, sur le chemin de Grenoble, y avoit suivi le sort de sa compagnie.

Nous estions alors au mois de décembre 1793. Je fus jusqu'au mois de may de l'année suivante sans avoir de mon fils que des nouvelles très vagues. Je sçavois que plusieurs jeunes gens de Lyon, engagés ainsy que luy dans différents corps de volontaires, y avoient esté ramenés et exécutés. Je devois naturellement trembler à chaque instant qu'il ne subît le même sort. Dans la crainte de le compromettre et ne sçachant positivement où le prendre, je n'avois pas cherché à luy donner de mes nouvelles: j'avois seulement écrit à Turin à messieurs les comtes de Vintimille (i) et de Durfort (2) pour le leur recommander, si, par hasard, il se sauvoit par le Piémont et se réclamoit d'eux. J'appris, le 25 may, en arrivant à Rastadt, qu'il s'estoit échappé par Briançon et estait arrivé à Bâle, en Suisse, après avoir traversé le Piémont et reçu à Turin les secours que sa position exigeoit. En traversant les neiges, un de ses pieds s'étoit gelé. Un Toulonois fugitif, qui l'avoit rencontré dans sa route et qui l'avoit suivi et servi une partie de sa route^ me fit tous ces détails. Mon fils m'écrivoit par luy quatre

(i) Probablement Charles-Emmanuel-Madelûn. comte de Vintimille du Luc, (1741 f i814;, colonel propriétaire du régiment d'inlanterie de son nom, 1788, maréchal de camp. Chevalier d'honneur de la comtesse d'Artois, il l'accompagna à Turin où elle se réfugia. 11 était beau-frère du marquis Henri de Lostanges de Sainte-Ah-ère, sénéchal du Quercy, voisin de la Chapelle, en Bergeracois.

(2) Voir la note, p. 29.

mots et me mandoit que, n'estant pas encore par sa blessure en e'tat de venir me joindre, il alloit trouver un frère que j'avois à Lausanne, auprès duquel il achèveroit de se rétablir. Sa blessure le retint trois semaines à Lausanne, après lequel temps il se rendit auprès de moy, à l'armée de Mgr le prince de Condé. Je ne l'avois pas vu depuis le jour de la sortie [de Lyon]. Il suffit destre père pour juger le plaisir que je dus ressentir en l'embrassant.

Jusqu'au départ de mon fils, ma femme avoit partagé ses soins et ses sollicitudes entre luy et moy. Dès qu'il fut parti, elles se portèrent toutes sur moy.

A force de démarches, elle parvint enfin à découvrir les différents moyens dont s'estoient servi plusieurs personnes pour se sauver et, le plus grand nombre, avec un succès complet. Ces moyens estoient plus ou moins chers^, en raison des risques que pourroit courir celuy mesme qui les procuroit; ma femme, en m'en faisant part, m'adjoutoit toujours que j'eusse à choisir celuy qui me paroistroit le moins dangereux, sans m'arrêter au prix, qu'elle ne se permettroit que de me mettre sous les yeux les inconvénients des uns ou des autres, pour que j'eusse à me déterminer pour celuy où j'en verrois le moins, mais que bien sûrement elle ne détermineroitpas mon choix. Je l'aurois cependant fort désiré, je l'en prioy mesme plusieurs fois inutilement. Voyant enfin que je ne pou vois rien obtenir d'elle sur cet article, et les dangers d'un plus long séjour à Lyon devenant tous les jours plus pressants, je luy mandoy que je n'avois pas une assez

grande confiance dans mes lumières pour me permettre de choisir, mais que puisqu'elle tenoit à ce que je me de'cidasse moy-mesme, je me déterminois pour celuy des partis qu'elle m'ofîroit dont l'exe'cution seroitlaplus prompte, qu'ainsi^ sans m'arrêter au plus ou moins de danger des uns ou des autres, je donnois la préfe'rence à celuy qui me feroit partir le lendemain sur celuy qui ne me feroit partir que le surlendemain.

Elle avoit déjà convenu avec un homme, qui avoit esté conduire quelques personnes en Suisse, qu'il m'en rapporteroit un passeport. Cet homme devoit arriver le lendemain et repartir deux jours après. Elle m'avoit mesme arrêté une place dans sa voiture pour ce second voyage, en supposant que je voulusse en profiter.

Cet homme arriva mais ne porta pas de passeport et n'en exigea pas moins le prix exorbitant de la place arrêtée. En supposant mesme que je ne pusse pas partir avec luy, la position où je me trouvois ne me permettoit aucune réclamation. Elle me réduisoit à subir la loy de tous ceux qui avoient quelque intérest à me la faire.

Ma femme intrigua pour me trouver un passeport. Un Suisse qu'on luy fit connoistre m'en céda un. Il fallut faire changer quelque chose au signalement, un habile écrivain dont elle estoit sûre s'en chargea et le fit assez adroitement pour qu'il ne fut guère possible de s'apercevoir de la supercherie. Au reste, j'appris depuis que ce passeport estoit faux et avoit esté fabri-

que par celui mesme qui me l'avoit cédé; mais nous l'ignorions alors heureusement et, plein de confiance dans ce passeport, mon départ fut irrévocablement arrêté. Ma femme me le manda en m"adjoutant qu'elle m'envoyeroit prendre, au moment du départ, par quelqu'un qui me conduiroit jusquà la voiture dans laquelle je devois partir.

Par cet arrangement, je serois parti sans voir personne, pas mesme ma femme. M. Perroni, que je n'avois pas vu depuis mon arrestation et qui luymesme estoit resté deux mois dans les prisons dont il estoit sorti contre toute espérance, changea ces dispositions et proposa que je fusse conduit chez luy sur le soir, pour y attendre l'heure de mon départ avec ma femme et mes amis. Je ne désirois rien tant, mais je n'aurois pas osé en faire la proposition, d'autant que je ne pouvois pas me dissimuler qu'il n'y eût quelque danger à me recevoir. Heureusement M. Perroni ne s'arrêta pas à cette idée.

Je pris congé de mes bonnes hôtesses sur les huit heures du soir; elles m'embrassèrent toutes, les larmes aux yeux, en me comblant toujours de bénédictions. Le négociant, qui estoit en tiers dans le gîte que j'allois quitter, en estoit sorti quelques jours avant; j'y laissois encore le soy-disant abbé qui^ à l'ayde d'un passeport ancien qu'il avoit, auroit pu me suivre. Je ne pus jamais l'y déterminer. Effrayé des dangers auxquels j'allois m'exposer, il n'osa pas s'y livrer. « D'ailleurs, m'adjoutoit-il, rien ne me dit encore que je doive sortir du lieu où je suis; j'ay toujours esté bien ins-

pire, j'attendroy l'inspiration ». Il me souhaita un bon voyage en me priant de luy en faire savoir l'issue.

Je fus conduit chez M. Perroni à Pheure convenue; ma femme m'y avoit devance'. Le plaisir de nous revoir tous nous fit oublier, un moment, de combien de regrets il alloit estre suivi par un départ dont il estoit impossible de calculer la durée.

Il fallut cependant s'en occuper et des préparatifs ; ces soins ne nous tinrent pas longtemps. Je ne pouvois porter avec moy que le strict nécessaire^ pour ne faire naistre aucun soupçon sur la route. Il me restoit encore bien des hasards à courir; ma femme, qui n'en estoit pas la moins occupée, désira me faire accompagner en Suisse par une fille qui en estoit originaire et qui se trouvoit dans ce moment au service de Mme Perroni, qui voulut bien s'en priver pour le temps du voyage et du retour. Cette fille servit à donner des nouvelles de mon arrivée et à me sauver sept louis, seul numéraire dont j'osoy me faire suivre, pour pourvoir à mes premiers besoins en Suisse, qu'elle mit sur elle et qu'elle eut l'adresse de soustraire aux recherches exactes qui en furent faites.

Le maître de la voiture, dans laquelle je devois partir, vint me voir chez M. Perroni pour me prévenir du lieu et de l'heure où je devois me trouver sur son passage. Il estoit convenu avec ma femme que, dans le premier voyage qu'il feroit en Suisse, il m'y porteroit mes effets et l'or qu'on pourroit lui remettre. Il estoit payé d'avance. Une fois rendu en Suisse, je n'en entendis plus parler.

L'heure du départ arrivée, je nvarrachoy des bras de ma femme que je layssoy désolée et la quittoy un peu avant le jour.

Les portes de la ville estoient soigneusement gardées. Ce premier obstacle à franchir n'estoit pas le moins inquiétant. Ma femme me fit suivre de loin par quelqu'un qui, dès que je serois sorti, devoit venir la rassurer sur mon compte.

Je fus effectivement arrêté aux portes et conduit au corps de garde où heureusement je ne fus pas reconnu. On me demanda qui jestois, je médis Suisse et présentoy mon passeport. Il estoit censé m'avoir esté délivré par le bailliage d'Yverdun, en Suisse, a Encore des baillages chez toy! » me dit-on. — * Oui, respondis-je, mais ce ne sera pas long et ma nation, qui ne cesse d'admirer la sagesse de vos décrets, ne tardera pas à suivre vostre exemple. » — « Bravo! et bon voyage ! » me respondireiit-ils en me remettant mon passeport. Ils estoient, au reste, à moitié endormis et à moitié ivres.

Une fois sorti de Lyon, je me rendis au lieu indiqué, dans une auberge, à deux cents pas au delà des portes, où la voiture devoit me prendre en passant. Elle devoit y estre arrivée à sept heures, elle ne vint

qu'à dix.

Je lattendis dans une chambre où entroit et sortoit à chaque instant beaucoup de monde et où je ne fus pas toujours fort à mon aise; heureusement je n"y fus pas reconnu. Il est incroyable tous les propos que j'y entendis. On y parla beaucoup de nostre sortie et de

M. de Précy, on me fit mesme Ihonneur de parler de moy; j'entendis assurer des faits tous plus éloignés de la vérité les uns que les autres. Le plus plaisant de tous pour moy fut d'entendre quelqu'un dire que les habitants de Vaise me faisoient chercher partout et qu'ils estoient furieux qu'un jugement du tribunal m'eût fait élargir. A quoy un autre, qui me parut estre un perruquier, respondit que les habitants de Vaise estoient dans l'erreur et estoient abusés sur mon compte, que ce prétendu jugement n'avoit jamais pu me regarder, puisque rien n'estoit plus vray que j'avois esté tué le jour de la sortie et que luy-mesme, qui m'avoit vu mille fois, m'avoit distingué parmy les morts, et qu'il n'avoit cessé de le dire. Je laisse à juger combien je devois estre à mon aise et combien il devoit me tarder que la voiture arrivât pour me tirer de cet état de presse.

Elle parut enfin. Je ne me le fis pas dire deux fois pour y aller prendre ma place. J'y trouvoy un négociant de Lyon, ami de la Constitution, et trois femmes dont deux avoient esté religieuses.

iS'ous fûmes coucher à Meximieux (i). Le danger d'estre vu par beaucoup de monde me fit désirer de souper dans ma chambre. Je ne pus jamais l'obtenir de l'hôte de l'auberge; il fallut prendre patience et m'exposer aux regards de trente personnes avec lesquelles je devois souper.

D'après le système de l'égalité, maîtres et valets,

(1) Meximieux, chef-lieu de C9,nton (Ain).

cochers et leur suite furent admis à la mesme table et confondus ensemble. Je me placoy le moins en vue que je pus et dans un des coins de la table, ayant ma Suissesse à côté de moy.

Pendant le souper je crus m'apercevoir que deux personnes des dernières arrivées, placées au milieu de la table, m'examinoient attentivement. Je ne portois jamais les yeux sur eux que je ne les trouvasse fixés sur moy et. tout en me regardant, ils se parloient à Toreille. J'en fis faire la remarque à ma Suissesse qui parut partager mon inquiétude quoyque cherchant à me tranquilliser.

Cette attention qu'ils mirent à me regarder ne cessa pas pendant tout le souper et, si elle n'estoit pas dangereuse pour moy, elle estoit au moins offensante, sans que cependant il me fût permis d'avoir l'air de m'en offenser.

Sur la fin du souper, ces deux messieurs se levèrent et lun d'eux, avant de sortir, fut parler à l'oreille à quelqu'un vis-à-vis de luy en me désignant du doigt. Je ne mis point en doute qu"ils ne fussent envoyés à ma poursuite et que je ne tarderois pas à estre arrêté. Cette crainte me fit d'abord naistre le projet de me sauver, mais où pouvoir me réfugier? La nuit estant très obscure et toutes les routes qui conduisoient à Meximieux, où je ne connoissois personne, m'estant entièrement étrangères, abandonnant ce projet, je me décidoy à suivre ma route et à m'abandonner à ce qu'il plairoit à la Providence d'ordonner de mon sort.

Je me levoy de table pour me rendre dans ma

chambre. Comme je passois dans la cuisine de l'auberge, j"y vis entrer le maire de Meximieux, suivi de quatre personnes armées. Il venoit faire une espèce de visite domiciliaire et prendre le nom des étrangers. Comme je n'avois pas esté prévenu de cette formalité, je ne mis pas en doute que cette visite ne fût le résultat de mes observations pendant le souper. Je ne fus heureusement pas longtemps dans l'erreur, je me rendis dans ma chambre où je ne révoy qu'arrestations.

Nous partîmes le lendemain avant [le] jour, suivis de deux nouvelles voitures. Dès qu'il fut jour je descendis pour marcher et dégourdir un peu mes jambes. J'estois à peine descendu de voiture que j'aperçus deux personnes qui, ainsy que moy, marchoient à côté de la leur et, plus rapprochées de moy, je les reconnus pour les mesmes qui m'avoient tant fatigué la veille pendant le souper.

Porté à voir tout en noir, je m'imaginoy d'abord qu'elles me suivoient pour me faire arrêter au premier poste. Cette idée ne m'empêcha pas de ralentir mon pas pour me rapprocher d'eux. J'entamoy la conversation avec eux par des lieux communs. Bientôt nous vinmes à parler de ce qui se passoit à Lyon et enfin, par une suite de la conversation, j'appris que ces messieurs, qui m'avoient tant effrayé, l'avoient esté beaucoup eux-mesmes par moy qu'ils avoient jugé, à mon costume, mon bonnet rouge et mes moustaches, estre un émissaire jacobin envoyé pour les suivre et les faire arrêter dans leur fuite. Cette découverte, dont

nous rimes beaucoup, ne laissa pas que de rétablir un peu ma tranquillité.

Nous rencontrâmes quelques fugitifs de Lyon qu'on y ramenoit liés et garrotés; nous courions la mesme chance. Cette réflexion ne nous quittoit pas.

Arrivés à Nantua (1), nous y fûmes fouillés sans aucuns ménagements. On y fit des difficultés de viser mon passeport, sur ce qu'il ne l'avoit pas esté par la commission temporaire de Lyon, précaution que je n'avois pas prise ou que, du moins, ma femme n'avoit pas prise, parce qu'elle avoit ignoré qu'elle fût nécessaire^ et j'estois le seul des voyageurs qui, sous ce rapport, ne fût pas en règle. Je fis valoir ma qualité d'étranger et conséquemment mon ignorance des usages et des formalités. On ne voulut pas écouter mes raisons et je n'en vis pas moins le moment où je serois forcé de retourner à Lyon.

Cette discussion se passoit dans fauberge où tous les voyageurs estoient rassemblés. On fit une liasse des passeports pour les donner tous ensemble à la signature. Tous, excepté le mien, avoient esté vérifiés et jugés bons; je glissoy à tout hasard le mien dans la liasse qui fut emportée dans une chambre voisine par ceux qui dévoient signer. Ce moyen me réussit. La liasse rapportée, mon passeport se trouva visé ainsi que tous les autres. Gomme ils estoient censés avoir esté tous examinés, il est probable qu'ils furent visés sans nouvelle vérification.

(1) Nantua, chef-lieu d'arrondissement (Ain).

Je ne me tiroy pas moins heureusement de la visite du lendemain à Moyran (1) mais je le dus cette fois à Ihumanité de celuy qui la faisoit. Ainsi que je l'ay déjà dit, mon passeport estoit censé' avoir esté fait et m'avoir été livré à Yverdun, en Suisse, où je paroissois retourner après une absence de trois semaines. Ce passeport estoit visé de Moyran où je devois avoir passé en me rendant d' Yverdun à Lyon. Celui qui me l'avoit cédé et fabriqué, au fait de la carte du pays, l'avoit visé luy-mesme du nom de celuy qui les visoit à Meyran. Dans la bonne foy où j'estois sur la bonté de mon passeport, je le remis avec confiance à celuy qui me le demanda et qui se trouva estre le mesme que celuy qui estoit censé l'avoir visé. Sa signature^ qu'il reconnut n'estre pas de sa main, lui fit examiner avec attention mon passeport. Il fut un quart d'heure sans me rien dire; j'ai jugé depuis qu'il estoit combattu entre les devoirs de sa place et quelques principes d'humanité qui luy restoient. J'estois sur les charbons ardents. Il me rendit enfin mon passeport en m'ajoutant : « Ce passeport est faux; je devrois vous faire arrêter. » Après ce peu de paroles, il me quitta. Nous arrivâmes enfin à Genève, sans éprouver aucune autre difficulté que quelques visites sur nous et dans la voiture.

De Genève, pour nous rendre en Suisse^ il nous restoit encore trois bureaux à passer: celuy surtout de Versoix (2) nous fatiguoit par l'exactitude avec laquelle

(1) Moirans, commune (Jura).

(2) Versoix. canton do Genève (Suisse).

on nous avoit prévenu qu'on y fouilloit et observoit les voyageurs. Nous avions un moyen de nous en garantir, celuy de nous embarquer sur le lac. Nous nous déterminâmes pour ce dernier et fîmes partir nostre voiture pour nous aller attendre à Goppet, en Suisse, où nous devions débarquer.

Ce projet arrêté, nous envoyâmes chercher un patron de barque pour convenir du prix et de l'heure de nostre départ. Le temps estoit très mauvais et le vent entièrement contraire; le patron nous conseilla de venir nous loger dans une auberge sur le bord du lac. qu'il tiendroit ses rameurs prêts et, qu'au moment où le vent changeroit, il nous feroit partir.

Nous suivâmes ses conseils et pûmes nous établir dans cette nouvelle auberge, d'où nous ne pûmes partir que le lendemain matin sur les quatre heures. Nous nous embarquâmes avec douze bons rameurs. Le gros temps tenoit le lac fort agité et nous secouait horriblement; mais un plus pressant danger nous occupoit, celuy d'éviter les postes françois du lac, dont nous nous tenions éloignés le plus possible, ce qui nous força à faire le double de chemin. Aux mouvements que nous vismes nous jugeâmes n'avoir esté aperçus qu'en passant devant Versoix, mais nous estions trop éloignés alors pour, qu'en supposant que les patriotes eussent voulu envoyer après nous, ils eussent pu nous atteindre.

Nous débarquâmes enfin heureusement à Coppet (1),

(1) Coppet. canton de Vaud (Suisse).

après quatre heures de traversée, et nous rendismes, le mesme jour, à Lausanne où j'appris, le surlendemain de mon arrivée, par deux Lyonnois qui avoient passé à Genève après naoy, qu'un quart d'heure après que j'en avois esté parti, sur des ordres donnés et mon signalement envoyé, on estoit venu pour m'arréter. Échappé à mille dangers, que d'actions de grâce n'ay-je pas à rendre à la Providence!

J'arrivoy à Lausanne le 18 janvier au soir, avec le projet d'y faire quelque séjour avant de me rendre à l'armée de Mgr le prince de Condé, pour me tenir à portée des nouvelles de ma famille que j'avois laissée à Lyon et pour en recevoir quelques secours, si cela estoit possible. Toute ma fortune consistoit en sept louis, trois chemises et ce que j'avois sur le corps.

J'appris, quelques jours après mon arrivée, que ma femme et mon beau-père estoient partis de Lyon au moment d'y estre arrêtés Tun et l'autre, qu'ils avoient dû se rendre à Paris, que l'intérest de leur sûreté exigeoit que je ne me donnasse aucuns mouvements pour sçavoir ce qu'ils pouvoient estre devenus, que tous leurs biens ayant esté confisqués, je ne devois en attendre aucun secours, qu'ils avoient laissé six cents livres en assignats pour m'en faire toucher le produit. Ils se réduisirent à huit louis d'or qu'on eut encore bien de la peine à me faire parvenir.

Jamais je ne me pénétroy plus de la cruauté de mon sort qu'à la réception de ces nouvelles. Toute correspondance m'estoit interdite avec ma malheureuse femme; le tableau déchirant de sa position estoit sans cesse présent à mon imagination, chaque jour, chaque instant ajoutoit à mes craintes. 0 mon Dieu! quelle épreuve !

Le lendemain de mon arrivée à Lausanne, je fus faire

une visite à M. le baron de Buren (Ij, grand bailly de cette ville, pour obtenir de luy Tagrément d'y faire quelque séjour. Il se trouva estre un ancien of licier du régiment d'Erlach avec lequel j'avois eu des liaisons autrefois. Il me reconnut, m "accueillit et m'autorisa à rester à Lausanne aussi longtemps que mes affaires l'exigeroient. Il me tesmoigna mesme assez de confiance pour s'en rapporter à moy sur ceux des Lyonnois fugitifs qui, par leurs principes et leur conduite^ méritoient une plus particulière protection du gouvernement.

Dès que jeus obtenu une autorisation pour faire quelque séjour à Lausanne, je m'occupoy à chercher un logement. Le grand nombre d'émigrés qu'il y avoit alors rendoient [les logements] fort rares; un chirurgien dentiste de Lyon, appelé à Berne à raison de son talent, me céda le sien.

Dans les premiers moments je ne voulus former aucune espèce de liaison; je sortoispeu^ j'estois mesme quelquefois des semaines entières sans aller ailleurs qu'à mon auberge sur le midy. J'y mangeois avec des Lyonnois, dont plusieurs venoient me voir tous les jours et constamment passer la soirée avee moy. J'avois encore la ressource de la lecture; un libraire très bien assorti me fournissoit des livres et tous les journaux.

En comparant ce genre de vie à celuy que j'avois

(1) Le baron de Buren, capitaine au régiment d'Erlach-Suisse, avec rang de major, puis au régiment d'Ernest-Suisse, chevalier de Saint-Louis, servait en 1784, ne servait plus en 1789.

mené à Lyon, pendant quatre mois, j'aurois dû me trouver très heureux et je l'eusse este' en effet, si je n'eusse calculé que le moment; mais que de cruelles réflexions n'avois-je pas à faire sur mon sort à venir et celuy de ma tamille ! Je n'en recevois aucunes nouvelles; l'espoir mesme d'en avoir de longtemps m'estoit interdit.

Je trouvoy enfin le moyen de faire parvenir une lettre à ma femme par l'entremise de Mme Perroni. Je luy envoyoi une adresse à Lausanne sous un nom supposé. Après quelque temps, j'en reçus une response qui ne pouvoit qu'adjouter à mes peines par le tableau de sa position et de celle de son père. Elle estoit réduite au fruit de son travail ; heureuse encore si elle pouvoit échapper, sous l'humble toit qu'elle habitoit, à la surveillance dont elle estoit environnée. Elle terminoit par me prier de l'abandonner aux soins de la Providence et surtout de ne plus luy écrire, que tout entière aux soins qu'elle devoit à son père, elle alloit s'en occuper uniquement et chercher à vivre avec luy, ignorée de l'univers entier, jusqu'à des temps plus heureux, que son plus grand tourment seroit de ne pouvoir avoir de mes nouvelles ny m'estre d'aucun secours.

J'avois un frère (4), capitaine au régiment du Maine,

(1) Jacques-Étienne-Xavier de la Chapelle, chevalier de la Chapelle de Béarnès (voir Introduction). Le 13 février 1800, il reçut des autorités de Neufchàtel un passeport pour la France, dans lequel il est qualifié sujet de l'État de Neufchàtel. Le 28 février suivant, il fît renouveler, pour lui et ses frères, les lettres de bourgeoisie accordées par la ville de Landeron, en Suisse, le 41 avril 1722. à Jean de la Chapelle, seigneur de Bearnès, gouverneur de Pontarlier et de Joux. leur aïeul, et à sa postérité.

émigré depuis longtemps. Il y avoit un an que je n'avois eu de ses nouvelles, je savois qu'il avoit joint Tarmée de Condé, j'escrivis à un aide de camp du prince pour sçavoir de luy où estoit mon frère et pour luy demander qu'il m'obtint un passeport de Son Altesse. Il m'envoj^a le passeport et me répondit que mon frère devoit estre à Bàle, ayant quitté l'armée, à raison de santé, dans le mois d'octobre.

J'escrivis à Bâle, mon frère me respondit sur-lechamp et suivit sa lettre de près. Il y avoit cinq ans que nous ne nous estions vus. Sa santé estoit un peu meilleure, il avoit trouvé à se faire soigner au moyen de quelque argent qu'il avoit pu emporter avec luy en émigrant. Il lui restoit quarante louis qu'il me força de partager. J'estois à la fin de mes espèces et j'estois à la veille de manquer de tout. Je dois cependant convenir qu'il y avoit un peu de ma faute, plusieurs Lyonnais, qui avoient sauvé quelques choses du naufrage, estant venus chez moy m'en offrir; je n'en aurois accepté qu'à la dernière extrémité, j'y touchois quand mon frère arriva.

Il y avoit quelques jours que j'avois esté invité à une après-midy chez M. le baron de Buren. Quelque party que j'eusse pris de rester ignoré et de ne former aucune liaison, je ne crus pas pouvoir me refuser à l'invitation du grand bailly qui d'ailleurs me combloit de bontés. Je me rendis donc à son après-midy. Ces assemblées ne diffèrent de celles de nos villes de province qu'en ce que l'on ne peut s'y rendre sans y avoir esté invité.

Avant de commencer les parties, on servit du café et du thé à la crème, du chocolat et des biscuits et, sur la fin, des pyramides de gâteaux, de sucreries et de confitures sèches. Mme la « bailli ve » me fit faire un whist avec trois dames de Lausanne. Moins occupé de mon jeu que de ma position, je leur en parus plus pénétré que les autres émigrés qu'elles avoient esté à portée de voir. L'une d'elles, Mme de Sérely, en fit surtout la remarque. Estre malheureux estoit un titre suffisant pour l'intéresser; j'en portois l'accent sur ma figure.

La partie achevée, elle chercha à lier conversation avec moy. Elle débuta par me parler du siège de Lyon, où tout le monde sçavoit que je m'estois trouvé, et me conduisit, avec tout le ménagement possible, à m'ouvrir à elle sur la position où je me trouvois et témoigna surtout le plus vif intérest à ce que je luy dis de celle de ma femme et de mon fils.

Sans me faire renoncer au projet que j'avois de ne former aucune liaison, elle me fit cependant promettre, avant de la quitter, d'aller chez elle où je trouverois, m'assura-t-elle, une société peu nombreuse et qui ne pouvoit que m'estre agréable, et elle m'adjouta que, par les relations qu'elle avoit, elle pourroit peut-estre m'estre utile, qu'elle en avoit le plus grand désir. Elle n'a cessé de m'en donner des preuves. C'est à elle à qui j'ay dû des moyens d'avoir des nouvelles de ma femme; ce sera peut-estre aux soins de son amitié que je devroy la consolation de la revoir auprès de moy.

Mme de Sérely a cinquante ans. D'une taille haute

et d'un extérieur imposant, l'accent de la bonté règne sur toute sa physionomie. Elle ne connoit pas un malheureux qu'elle ne souffre et ne cherche à venir à son secours et toujours avec les précautions qui ne puissent blesser sa délicatesse. Il est impossible d'avoir plus d'esprit et plus de connaissance; rien ne luy est étranger. Personne n'écrit mieux qu'elle et personne ne parle avec plus de facilité. Telle est la femme avec laquelle ma bonne étoile me fit faire connoissance.

Je fus la voir le surlendemain du jour que j'avois fait sa partie. Son accueil fut tel que je devois l'espérer. Elle me témoigna le mesme intérest et voulut bien entrer dans quelques détails sur ma position et s'occuper à chercher des moyens de la rendre moins pénible.

La conversation me conduisit à luy parler des lettres de bourgeoisie suisse qu'avoit obtenues, en 1720, pour luy et sa postérité, et pour services rendus aux Suisses, mon grand-père, gouverneur alors pour le roy de Pontarlier et du château de Joux. « C'est peut-être, me dit Mme de Sérely, le meilleur titre que vous puissiez avoir dans ce moment; mais, m'adjoutat-elle, avez-vous quelque chose avec vous qui puisse justifier ces titres? » — « Rien absolument et je n'ay rien à espérer de ce côté-là. si Ton ne veut pas m'en croire sur parole. Peut-estre aussi trouveroys-je dans les Archives, à Neufchâtel, de quoy justifier ce que j'avance; si j'y connoissois quelqu'un, je luy écrirois avec prière de les faire fouiller. » — « La chose est trop importante, m'adjouta Mme de Sérely^ pour devoir

estre négligée et, au lieu d'écrire à Neufchâtel (1), je vous conseille d'y aller vous-mesmes. Ce sera un moyen de plus d'intéresser; je vous feroy avoir d'ailleurs des lettres de recommandation. »

Mon party fut bientost pris, je me déterminoy à faire moy-mesme ce voyage. J'avois un intérest bien pressant, celui de ma femme et de mes enfants; en justifiant mes droits et en les faisant établir, je pouvois obtenir pour eux des passeports suisses. Cette idée n'avoit pas échappé à Mme de Sérely. Muni de plusieurs lettres qu'elle me remit, je partis deux jours après, seul et à pied, malgré une pluye à verse qu'il fit toute la journée.

Je fus coucher, le premier jour, à Yverdun (2) où j'eus toutes les peines du monde à trouver un gîte dans un mauvois cabaret, ma manière de voyager m'ayant fermé la porte de trois ou quatre auberges dans lesquelles je m'estois présenté. Mon premier soin, en arrivant au cabaret, fut de demander un lit; on me dit qu'on verroit, mais qu'en attendant je pouvois boire. Et, en effet, on me porta une chope de vin que voulut bien m'ayder à vuider une espèce de Monsieur qui, après estre venu se placer à mes côtés, chercha à lier conversation avec moy. Je le rebutoy d'autant moins que je crus m'apercevoir qu'il estoit un habitué de ce cabaret et que, par sa protection, je pourrois obtenir un lit et, en effet, sansluy, j'aurois couru grand

(1) Neufchâtel, capitale de la principauté de ce nom, qui faisait partie de la Confédération suisse et devint, en 180o, l'apanage du maréchal Berthier.

(2) Yverdun, canton de Vaud.

risque de ne pas mesme obtenir une botte de paille.

Après l'avoir intéressé à la fatigue que javois essuyée dans la journée et toujours trinquant avec luy, je le pressentis sur le désir que j'aurois qu'il m'obtint de l'hôte un lit, sïl estoit possible, dans un petit réduit seul. Une seconde chope de vin que je fis porter le détermina à faire cette demande, à laquelle l'hôte n'accéda pas sans peine, par l'attente où il estoit de plusieurs voyageurs qui arrivèrent, en effet, peu de moments après.

L'un d'eux, qui avoit l'air d'un marchand, demanda la petite chambre qui venoit de m'estre promise. Sur ce qu'on luy dit qu'elle estoit arrêtée, il demanda par qui et, venant sur-le-champ à moy, il me dit qu'il espéroit que je voudrois bien partager mon lit avec luy. Je lui répondis que je ne couchois jamais avec personne et que jamais je ne déplaçois personne, que j'espérois qu'il voudroit bien en user de mesme à mon égard. Il me quitta en balbutiant quelques mots que je n'entendis pas et fut rejoindre, à l'autre bout de la salle, ses camarades avec lesquels il se mit à boire.

Peu de moments après, on me porta des œufs que je mangeoy, et [je] ne tardoy pas à monter dans mon petit réduit qui estoit précisément au dessus de la salle commune où l'on buvoit et mangeoit. Il ne falloit pas moins que le besoin de sommeil dont j'estois accablé pour m'endormir au bruit qui se faisoit; mais je ne tardoy pas à estre réveillé par celuy des coups redoublés à la porte de ma chambre qu'on menaçoit denfoncer, si je n'ouvrois pas, malgré les représenta-

tions de l'hôte et de quelques autres te'moins qui me parurent désapprouver la conduite de ceux qui vouloient forcer ma chambre.

Fort de cette protection, je crus qu'il valoit mieux me montrer à ces ivrognes que de laisser forcer ma porte, déjà très ébranlée.

Je couchois tout habillé, je fus bientost par terre et, armé d'un pistolet que j'avois à ma ceinture, j'ouvris brusquement la porte, après y avoir donné deux coups assez forts. Le plus obstiné fut le premier à gaigner l'escalier. L'hôte me fit quelques excuses et m'assura que je pouvais estre tranquille, que le bruit qui s'estoit fait estoit la suite de la fumée du vin, qu'il connoissoit ces marchands pour de braves gens et qu'il respondoit qu'ils n'avoient eu aucune mauvoise intention.

Dans toute autre circonstance, je ne me serois peutestre pas contenté de cette excuse, mais, seul et sans aucune relation dans l'endroit, à qui avoir recours? Je pris donc le seul parti sage, celuy de refermer ma porte et de me remettre sur mon lit où je dormis tranquillement jusqu'à quatre heures.

M. le baron de Buren m'avoit donné une lettre pour un de ses neveux, habitant un château à quatre lieues d'Yverdun, sur le chemin de cette dernière ville à Neuchâtel. J'y arrivoy sur les neuf heures au moment du déjeuner. Je le trouvoy entouré de sa famille et de deux émigrés auxquels il donnoit l'hospitalité.

J'en reçus l'accueil le plus honneste et l'invitation la plus pressante de m'y reposer au moins la journée; j'y restoy à dîner, sur l'assurance qu'on me donna que

j'aurois le temps de me rendre à Neuchâtel avant la nuit, d'après l'ordre qu'on voulut bien donner de devancer d'une heure celle du dîner. J'avois connu en France, avant la Révolution, la vie de château; l'image que j'avois sous les yeux ne put que me rappeler des souvenirs bien chers.

J'arrivoy le mesme soir à Neuchâtel où^ quoyque très fatigué, je voulus, pour ne pas perdre de temps, remettre partie de mes lettres. Toutes, excepté une, se trouvèrent inutiles par l'absence des personnes auxquelles elles estoient adressées. Cette dernière estoit pour le ministre luthérien de Neuchâtel, homme qu'on m'avoit assuré jouir de la plus haute considération et très porté à rendre service (1). Il est peu d'hommes qui n'ayent un mauvois quart d'heure, j'eus probablement le malheur de rencontrer le sien. Je me fis conduire chez luy, il n'estoit pas encore rentré; je l'attendis une heure. En arrivant, je luy remis ma lettre qu'il parcourut à peine, sans m'ofTrir de m'asseoir, et [il] finit par me dire que tout cela estoit très bien, mais que j'estois catholique, que je m'estois armé contre ma patrie, que je paroissois estre encore dans le mesme dessein, qu'il ne me cachoit pas que c'estoit une mauvoise recommandation pour estre écouté favorablement, que, quant à luy, il n'y pouvoit rien. En me disant ces derniers mots, il me salua.

(1) Il y avait à Neuchâtel, en 1794, trois pasteurs calvinistes : David Dardel, Jacques Ferdinand Pallot, et Henri David de Chaillet. Le premier, en fonction depuis 1778, les autres depuis 1788 et 1789.

G'estoit assez me faire connoistre le désir qu'il avoit que je ne prolongeasse pas ma visite; je ne la trouvois déjà moy-mesme que trop longue. Je le quittoy, sans me permettre le moindre propos, et me retiroy à mon auberge où je m'informoy du nom de ceux qui composoient le conseil de Neuchâtel.

Ces renseignements pris, je me rendis le lendemain matin chez celuy qui le présidoit. Son accueil ne ressembla pas du tout à celuy du ministre protestant. Je trouvoy un vieillard, presque octogénaire, dont l'abord inspiroit la confiance et le respect (1).

Après lui avoir fait part du sujet de ma visite, je me nommoy. 11 avoit connu mon grand-père, ce qui ne fit qu'adjouter à l'intérêt qu'il voulut bien prendre à Taffaire qui m'avoit conduit chez luy. Il ne me dissimula pas que, n'ayant aucuns titres avec moy, cela pourroit éprouver de grandes difficultés. Il voulut bien guider les démarches que j'avois à faire; il me nomma les personnes du Conseil qu'il faudroit que je fusse voir dans Taprès-midy, en me laissant entendre qu'il les préviendroit de ma visite et les disposeroit à m'écouter favorablement. J'en eus la conviction par l'accueil honneste et plein d'intérest que je reçus de tous ces messieurs, qui voulurent bien nommer deux d'entre eux pour fouiller dans les archives et qui y trouvèrent heureusement le titre que je venois réclamer.

(1) Le conseil d'État de Neuchâtel était présidé trimestriellement par quatre présidents. Le président en fonctions, en décembre, janvier et février 1794, était Samuel de Marval, (1707 f 1797), âgé de quatre-vingt-sept ans en 1794. Il était président trimestriel depuis 1768.

Cette pièce importante ne suffisoit pas, il falloit, en outre, que je prouvasse que j'estois le petit-fils de celu}^ à qui les lettres de bourgeoisie suisse avoient esté accordées, ce qui m'estoit impossible dans le moment, n ayant aucuns papiers avec moy, ny aucun moyen de correspondre avec ma famille pour les faire venir, en supposant qu'ils existassent encore. Ces messieurs virent mon embarras et rendirent justice à ma bonne foy, mais soumis à des formes, il falloit les remplir, et c'eût esté aller contre que de faire droit à ma demande sans un plus mûr examen. Ils arrêtèrent d'assembler extraordinairement le Conseil le lendemain et me dirent de m'y rendre sur les dix heures, avec un mémoire, en forme de requeste, qui devoit estre adressé à Messieurs du Conseil.

Je préparoy mon mémoire dans la soirée, je demandoy simplement d'estre admis aux preuves quand je pourrois les faire, mais, en attendant, qu'il plût -au Conseil de vouloir bien protéger les jours menacés de ma femme et de mes enfants, en m' accordant pour eux un passeport suisse, dans lequel il seroit stipulé le droit qu'ils y avoient comme sujets des Treize Cantons.

Je me rendis^ le lendemain, à l'heure indiquée, à la chambre du Conseil qui estoit déjà assemblé.

Resté dans une salle attenante à celle du Conseil, un huissier vint m'y prendre au bout d'un quart d'heure et mintroduisit dans une grande salle où estoient tous ces Messieurs. Placé debout et découvert devant le président, il me dit de lire mon mémoire et dit à l'huissier de me reconduire dans la salle à côté. Un moment

après, deux de ces Messieurs vinrent me dire que, comme la se'ance pouvoit estre un peu longue, ils me conseillaient de me retirer, que, dès qu'elle seroit finie, on m'en feroit sçavoir le résultat chez moy. Comme je n'avois aucune autre affaire à Neuchâtel, je préféroy rester où j'estois.

Une demy-heure après, un des présidents du Conseil, M. de Pury (1), vint me joindre et me dire que ma cause estoit vivement débattue, mais qu'il ne me cachoit pas qu'il y auroit des difficultés à vaincre avant que je pusse obtenir ce que je demandois, que cependant il y avoit de la disposition à me rendre service, tout autant qu'on pourrait le faire sans aller contre les usages.

Enfin, au bout de deux heures, ces Messieurs terminèrent la séance par m'accorder l'objet principal pour moy et celuy auquel je tenois le plus, un passeport suisse pour ma femme et mes enfants, revêtu de toutes les formes prescrites par la loy, dans lequel ils les réclamoient comme sujets des Treize Cantons. C'estoit, en quelque façon, reconnoistre mes droits (2).

(1) David, baron de Pury. (1733 f 1820), conseiller d'État en 1763, président trimestriel depuis 1788.

(2) Il existe, dans les « Manuels du conseil d'État de Neufchâtel », trois arrêts, dont deux du 2 avril 1794, accordant un passeport à la femme et aux enfants de Jean-Edme-Xavier de la Chapelle de Béarnès, et un autre, du 12 avril 1796, reconnaisnaissant que Jacques-Etienne et Jean-Edme-Xavier, petit-fîls de Jean de la Cliapelle, gouverneur de Pontarlier et du fort de Joux, sont naturalisés sujets neufchàtelois. (Lettre de l'archiviste de l'État de Neufchâtel du 6 février 1912.)

De retour chez moy, M. le président de Pury me fit rhonneur de venir me voir, il n'avoit pas peu influé dans le succès de mon affaire et, depuis, il n'a cessé de me donner les marques du plus vif intérest. Il me dit qu'on alloit s'occuper, dans l'après-midy, des passeports, qu'ils seroient envoyés à M. Barthélémy (i), résident de France, pour qu'il y apposât sa signature, et qu'il vouloit bien se charger luy-mesme de me les adressera Lausanne. Il m'adjoutaque le Conseil, pour ne pas trop s'écarter des formes, avoit arrêté que je ne pourrois entrer en jouissance des droits de bourgeoisie que je réclamois, en vertu des lettres accordées à mon grand-père, que quand j'aurois prouvé ma filiation, ce que je fis, quelques mois après^. par le moyen d'un certificat de quelques gentilshommes de ma province, revêtu de la signature de S. A. S. Mgr le prince de Condé.

Cette affaire terminée à ma plus grande satisfaction, je revins à Lausanne par un temps affreux. Je vis, en passant, M. le baron de Buren, je déjeunoy chez luy et vins coucher dans un château, à trois lieues de Lausanne, où je fus fort engagé à passer quelques jours.

Je trouvoy Mme de Sérely et mon frère forts impatients de sçavoir l'issue de mon voyage. Ils se chargèrent, l'un et l'autre, de la suite de cette affaire, de

(1) François Barthélémy, fl747 7 1830), ministre plénipotentiaire en Suisse en 4792, membre du Directoire, sénateur sous le Consulat, comte de l'Empire, marquis de Barthélémy et pair de France sous la Restauration.

EN SUISSE — EN ALLEMAGNE (I79i) 227

recevoir les passeports, de les faire parvenir et je me disposoj' à partir pour l'arme'e de Condé.

Depuis longtemps je ne recevois plus aucunes nouvelles de France, j'estois dans des inquiétudes mortelles sur le sort de ma malheureuse femme, de son père et des ses enfants, je n"ouvrois pas les papiers publics, je ne parcourois pas les fatales listes sans frissonner.

Mme de Sérely me procura le moyen de leur faire parvenir une lettre dont voulut se charger un négociant de Lausanne qui alloit à Paris. Cette lettre écrite sur de la gaze fut mise dans la doublure de son habit et fut rendue fidèlement (1). Dans la réponse, que m'envoya mon frère, ma femme me renouveloit la prière de suspendre toute correspondance avec elle, si je ne voulois pas la compromettre, surtout de ne jamais luy écrire par la poste et de n'indiquer sa demeure à personne qu'autant que je me serois assuré de sa prudence et de sa discrétion. Du reste elle me disoit que sa situation estoit toujours la mesme.

J'avois d'abord pensé que mon frère viendroit avec moy à l'armée de Condé. Sa santé ne le luy ayant pas permis, je le laissoy à Lausanne d'où je partis seul, à pied et mon sac sur le dos, le 14 avril 1794.

Je vins dîner à Moudon (2) et coucher à Payerne (3),

(1) Ce procédé de correspondance devait être assez fréquent. Mlle des Escherolles raconte, de son côté : « Une femme suisse me remit un billet de mon père, écrit sur de la gaze d'Italie, caché dans la doublure de sa robe... » (Une famille noble sous la Terreur, p. 315.)

(2) Moudon. aliai Milden, ville da canton de Vaud.

(3) Payerne, alias Péterlingen. (Id.)

le 45 dîner à Morat (1) et coucher à Berne (2). Je vis, en passant à Morat, le champ de bataille et les ossements amoncelés et conservés dans une petite enceinte des soldats qui périrent dans la bataille que gaigna sur les Suisses Charles le Téméraire (3;.

Le soir mesme de mon arrivée à Berne^ je fus voir Mme Gaudon, fille de Mme Sérely, pour qui j'avais des lettres. Il n'est pas d'honnestetés que je reçus d'elle et de sa famille pendant le séjour que je fis à Berne J'avois le projet de n'y passer que deux jours, j'y fus retenu jusqu'au 22. Je profitoy du séjour que j'y fis pour aller voir Mme la comtesse d'Erlach dans son château de Kizen (4), distant de Berne de cinq lieues. M. son fils et elle me procurèrent la connoissance de M. de Marval (5), résident du roy de Prusse à Neuchâtel, qui voulut bien écrire aux Neuchâtelois une lettre obUgeante pour moi.

Pendant mon séjour à Lausanne, j'avois esté prévenu de la possibilité de quelques mouvements dans le Jura; je reçus à Berne des lettres qui me confirmèrent dans cette idée. Ces mouvements estoient fomentés par des émigrés royalistes retirés en Suisse.

(1) Morat, ville du canton de Fribourg.

(2) Berne, capitale de la Suisse.

(3) Lapsus de la Cliapelle; lire : que gaignèrent les Suisses sur Cliailes-le-Trniéraire.

(4) Kiesen sur l'Aar, ville du canton de Berne.

(5) Louis de Marval, (1745 f 1803), châtelain de Landeron, conseiller d'État de Neufchàtel, 1775; chanoine de Magdeboarg, 1788; cliambellan du roi de Prusse et ministre plénipotentiaire auprès de la Confédération suisse, de 1792 à 1795. (Lettre de l'archiviste de Neufchàtel du 6 février 1912.)

Dans une conversation que j'eus avec M. le comte d'Erlach (i), je vis avec plaisir qu'on trouveroit chez beaucoup de Suisses des dispositions favorables à l'exécution des projets sur le Jura

Par l'entremise de M. le comte d'Erlach, je vis M. de Tillier (2), cy-devant officier aux gardes-suisses, commandant du contingent de Baie, qui me promit de faciliter toute espèce de passage, avec les précautions nécessitées par les circonstances, et de faire tout ce qui dépendroit de luy pour la réussite du projet en question, se chargeant en outre, conjointement avec M. d'Erlach de Kizen, de la levée des troupes, de l'achapt des armes et de la poudre et n'insistant que sur le traitement du soldat qu'il falloit assurer.

M. le conseiller D... se chargeoit de protéger le passage des armes et de la poudre dans des caisses de bagage ainsi que celuy des hommes non armés. On s'estoit assuré du régiment de Yatteville, cy-devant Ernest. M. de TiUier se chargeoit du passage des émigrés pour arriver dans le Porrentruy, où ils seroient protégés par les Autrichiens, et d'où ils se rendroient dans le Jura pour y seconder et appuyer les mouvements qui s'y préparoient.

J'appris aussi que Milord Yarmouth avoit proposé à

(1) Probablement Charles-Louis, comte d'Erlach. (1726 f 1798), colonel du régiment suisse de son nom au service de la France jusqu'à la Révolution. — Rentré en Suisse, il commanda les troupes bernoises, lors de l'invasion de la Suisse par Brune et Schauembourg en 1798, et fut battu.

(2) Emmanuel-Samuel de Tillier, premier lieutenant avec rang de capitaine au régiment des gardes-suisses en 1789. — Chevalier du mérite militaire, maréchal de camp en 1816.

M. le conseiller D... de faire solder par l'Angleterre tous les Suisses qui voudroient servir cette cause et qu'il y avoit, à ce sujet, un mémoire envoyé en Angleterre dont on attendait la réponse.

Je pris note de ces divers renseignements pour les communiquer à Mgr le prince de Condé, et partis de Berne le 22 [au] matin. Je fus dîner à Kilsberg (1) et coucher à Moriental (2), le 23 dîner à Leindbour (3) et coucher à Bade. Je vis, entre Moriental et Leindbour, un château fort sur la montaigne appelé Ilaarbourg (4), destiné à renfermer les prisonniers d'État. Je visitoy à Bade les bains chauds.

Le 24, je fus dîner à Kaiserstoul (5), ville frontière, où on trouve un pont couvert sur le Rhin, et coucher à Schafousen (6), où se trouve aussi un superbe pont couvert sur le mesme fleuve. Demy-heure avant d'arriver à Schafousen, je m'arrêtoy pour admirer la superbe cascade du Rhin.

Le 25, je fus dîner à Esselngen (7j, village où un sergent de l'Empereur me demanda mes passeports.

Près de ce village, je vis Ohodville (8j, forteresse

(1) Kirclibcrg, canton de Bt^nc.

(2) Mûrgentlial, sur l'Aar, canton d'Argovic, sur la frontière du canton de Berne.

(3) Lanzburg, canton d'Aigovie.

(4) Aarburg, canton d'A.rgovie.

(5) Kaiserstulh, sur le Rhin, canton d'Argovie.

(6) Schafl'ouse, capitale du canton du même nom, sur le Rliin.

(7) Probablement Hilzigen, enclave appartenant à l'Autriche, dans le grand-duché de Bade.

(8) Hoentwiel, enclave appartenant au Wurtemberg, dans le grand-duchc de Bade. Cotte forteresse célèbre fut rasée en 1800 par le général français Yandammc.

appartenant au duc de Wurtemberg, laquelle, par sa situation et ses fortifications, passe dans le pays pour estre imprenable. Elle est placée sur le sommet d'une montagne et n'est domine'e d'aucun côté; elle n'est pas très éloignée du lac de Constance.

Je fus coucher le mesme jour à Enghein (1) en Suabe.

Je passoy le Danube sur un pont à Dothlinghen (2), je fus dîner à Eltinghen (3; et coucher à Balinghin (4).

Le 27, j'arrivoy de bonne heure à Ilottembourg (5). Je fus présenté, le lendemain, à Mgr le prince de Condé qui me fit l'honneur de m'entretenir une heure dans son cabinet et de m'admettre à sa table. Il voulut bien aussi me permettre de rester au quartier général, jusqu'à ce que l'armée fît un mouvement.

J'eus d'abord toutes les peines à me loger; ce ne fut qu'au bout de huit jours que je trouvoy une petite pension où, pour vingt sols par jour, je fus logé et nourri : la soupe et le bouilli le matin, un plat de pommes de terre le soir. Le vin que je pouvois boire n'y estoit pas compris.

J'eus, au reste, fort à me louer des attentions de mon hôte et de mon hôtesse. Leurs larmes^ quand je les quittoy, et les ofTres de service quïls me firent, me furent une preuve non équivoque de leurs regrets.

(i) Engcn, grand-duché de Bade.

(2) Tultlingen, ville du Wurtemberg, sur le Danube.

(3) Ettlingen, grand-duché de Bade.

(4) Bahlingen, ville du Wurtemberg.

(5) Rottemburg, sur le Neckar, capitale du comté de Hohemberg, enclave appartenant à l'Autriche, dans le Wurtemberg.

Pendant mon séjour à Rottembourg j'eus occasion de voir plusieurs émigre's de ma province. Engagé par eux à aller les visiter dans leurs cantonnements, je m'y disposois quand nous reçûmes l'ordre de départ pour aller prendre des cantonnements sur les bords du Rhin.

Je partis de Rottenbourg, le 18 may, pour aller joindre la cinquième compagnie de chasseurs nobles à laquelle j'estois attaché. Elle estoit cantonnée au village d'Orbe (4), à cinq lieues de Rottenbourg; n'ayant pas trouvé à m'y loger à mon arrivée, j'acceptoy un lit que m'offrait M. Dupuch (2), officier d'Enghien, dont la compagnie estoit cantonnée à une lieue de là.

Nous partîmes le lendemain pour Bade avec M. le chevalier de Ségur(3j. Bade est à trois lieues de Rastadt (4j où devoit estre le quartier général de l'armée.

(1) Horb, ville du Wurtemberg.

(2) Jacques Morand du Puch, appelé le chevalier du Pucli, capitaine au régiment d'Enghien-Infanterie en 1780, abandonne en 1791 ; rniigré, chasseur noble à la compa^rnie n" 10, clievalier de Saint-Louis, reçu par le prince de Condé le 25 août 1795. — Il «''tait né à Razat d'Eymet, en P» rigord, en 1755.

Les deux frères aînés adoptèrent les idées nouvelles : Pierre Morand du Puch, (1739 f 1819), colonel d'artillerie en 1792, général de brigade en 1793, général de division la même année, retraité en 1794; autre Pierre Morand du Puch, (1742 f 1822), major au régiment de Conti, 1789; colonel, 1792; général de brigade, 1793; chevalier de l'Empire, 1808; officier de la Légion d'honneur, confirmé en 1816.

(3) Probablement Pierre-Henri de Ségur-Montazeau qui était, en 1797, chasseur noble à l'armée de Condé et chevalier de Saint-Louis, le même sans doute que Pierre-Henri- Athanase de Ségur (Montazeau), né en 1762, capitaine au régiment d'Orléans- Inianterie, de 1786 à 1791, date à laquelle, il disparaît du régiment.

(4) Bastadt, grand-duclié de Bade.

Nous en estions à vingt lieues, nous fîmes ce trajet à pied et dans deux jours. Nous traversâmes un pays très boisé, coupé par quelques plaines fertiles et bien cultivées. Nous nous arrêtâmes à Négold (1), gros bourg du duché de Wurtemberg, à l'auberge du « Soleil » . C'est un des rendez-vous de chasse du duc de Wurtemberg. 11 est impossible d'estre mieux et plus proprement servi que nous le fûmes. Nous fûmes coucher dans un hameau où nous ne trouvâmes que du pain très mauvois et de la paille pour nous coucher. Nous fûmes loger au « Cerf », à Bade^ où un bon lit répara nos forces.

Depuis cette époque, et il y a six mois, je ne m'estois pas déshabillé et je n'avois connu d'autre lit qu'un peu de paille souvent très malpropre et remplie de vermine.

Bade estoit rempli d'émigrés alsaciens. J'y vis les bains chauds; l'eau sort fumante du rocher; dans le premier moment, il est impossible d'en supporter la chaleur. L'auberge du « Saumon » est la plus chère et la meilleure; on y est servi, on y est logé comme dans nos hôtels en France. 11 y avoit un grand bal tous les dimanches et une « banque de pharaon » établie, dont quelques émigrés et les officiers autrichiens faisoient les frais. Elle estoit le plus souvent alimentée par quelques émigrés cantonnés dans les environs, qui venoient y porter le fruit de leurs économies et, le plus souvent, d'un jeûne de plusieurs jours. J'en ay vu se

(1) Sur la rivière de ce nom.

23i SOUVENIRS D'EDME DE LA CHAPELLE

réduire, pour toute nourriture, à leur pain de munition et sacrifier leur paye à leur passion pour le jeu. Ce re'gime destructeur en a fait pe'rir plusieurs.

Je restoy à Bade jusqu'au 27 mai que j'en partis pour Rastadt.

En arrivant sur la place, je trouvoy un homme qui m'y cherchoit. Il estoit porteur dune lettre de mon fils, j'en crus à peine mes yeux. Il l'avoit laissé à Bâle, en Suisse, d'où il devoit aller joindre son oncle à Lausanne. 11 me mandoit qu'il viendroit me joindre dès qu'une blessure qu'il avoit à la jambe le luy permettroit. II s'estoit sauvé par Briançon et avoit gagné Turin où on luy avoit procuré les moyens de se faire transporter à Bâle.

Le soir du mesme jour je me rendis à Osterdorft, petit et mauvais village, à une lieue de Rastadt; ma compagnie y estoit cantonnée. J'y arrivoy percé jusqu'aux os, ayant essuyé un orage affreux et n'ayant pu trouver un asyle pour me mettre à couvert.

M. de Barthélémy (i;, mon ancien camarade dans le régiment du Maine, voulut bien partager son petit et dégoûtant réduit avec moy. Ses soins et ses attentions ne se sont jamais démenties pendant tout le temps que j'ay passé avec luy. S'oubliant pour moy, il n'a esté occupé qu'à me rendre moins pénible,, moins incommode, le nouveau genre de vie auquel me réduisoit la

(1) Philippe de Barthélemy-la-Barthe, sous-lieutenant au régiment du Maine en 1784, où la Chapelle servait comme capitaine; capitaine au même régiment en 1790. chevalier de Saint-Louis en émigration, servait en 1825.

position où j'estois. Si j'ay joui de quelques douceurs, de quelques commodités, je luy en dois l'hommage.

Je le trouvoy à la teste d'un petit ordinaire dont il vouloit bien prendre toute la peine et les soins. Il estoit composé de trois personnes^ j'y fus agrège'. La soupe^. le bouilli et quelques viandes fricassées en faisoient le fondement. Mon goût fut consulté, je proposoy quelques changements qui furent adoptés. Des légumes de toute espèce, des jardinières, du riz au lait, du millet, des gâteaux de pommes de terre, des choux et du petit salé^ des gigots à l'ail remplacèrent souvent un maigre et mauvois bouilli et une soupe à l'oignon suppléait alors à une soupe de viande.

M. [de] Barthélémy estoit nostre pourvoyeur, nostre économe et nostre cuisinier. Son désir de s'instruire s'estoit porté sur tout, il excelloit dans la cuisine et la faisoit avec une propreté qui avoit surtout un grand mérite à mes yeux. Je ne supportois pas l'idée de manger des ragoûts apprêtés par des Allemands ou Allemandes, peuple dont la malpropreté est au-dessous de toute idée. Ils se mouchent constamment dans leurs doigts qu'ils ne lavent jamais et, sans aucune précaution^ prennent tout avec leur main, et ce qu'ils mangent et ce qu'ils apprêtent, remuent et fatiguent mesme la salade.

Nous avions fait, un jour, une espèce de bouillie un peu soignée et dans laquelle, par extraordinaire, nous avions mis un peu de sucre et de fleur d'orange ; nostre hôtesse eut envie d'en goûter, nous ne nous y opposâmes pas, mais nous n'eûmes pas donné nostre signe

d'approbation qu'elle eut la main dedans; elle trouvait cela tout naturel. On soupçonnera aisément que le reste de cette bouillie ne fatigua pas nostre estomac.

La malpropreté des Allemands se fait encore mieux sentir dans la manière dont ils élèvent et soignent leurs enfants. Ils croissent et grandissent au milieu de la pourriture comme une asperge dans le fumier; on ne les lave jamais, à peine les essuye-t-on, le plus souvent avec les mains. S'ils ont besoin de [se] moucher, c'est encore la main du père et de la mère qui fait l'office de mouchoir dont à peine ils connoissent l'usage. Ils sont^ en général, pleins de poux et de vermine. Un de leurs délassements est de se les chercher réciproquement, ils les prennent et les tuent par douzaines; j'ay souvent esté témoin de cet exercice quils renouvellent plusieurs fois le jour. S'ils se peignent, ce qui arrive rarement, c'est avec si peu de précaution pour ceux qui sont forcés à y estre présents, qu'écrivant un jour sur la table, mon hôtesse se peignant à côté de moy, les poux tombèrent sur mon papier sans qu'elle m'en fit la plus légère excuse. Us couchent tous, hommes et femmes, nuds et sans chemises. Le seul acte de propreté que je leur ay connu, est de se cracher dans les mains en se levant et de les essuyer a un mauvois linge, attaché à la porte de la chambre, qu'ils changent tous les trois mois.

La malpropreté de mes hôtes avec lesquels j'estois forcé de vivre, au milieu desquels je passois les jours et les nuits, estoit mon supplice de tous les in.stants.

Je ne siipportois pas l'idée de manger des mets apprêtés par leurs mains.

Par les soins de M. de Barthélémy, je ne fus heureusement pas mis à cette rude épreuve. Nostre cuisine estoit propre et bonne ; nous ne foisions qu'un repas : la soupe, un plat de viande et un plat de légumes le composoient. Le tout estoit assez copieux pour que ceux qui avoient l'usage de souper pussent réserver quelque chose pour le soir. C'est ce à quoy ne manquoit pas mon fils, quand il nous eût [rejjoint. Cette manière de vivre nous revenoit, le pain et le vin compris^ à trente-deux kreutzers par jour ou vingt-quatre sols de France.

Au bout d'un mois, nous supprimâmes le vin et, quelque temps après, nos fonds baissant sensiblement, nous nous réduisîmes à vivre de nostre paj^e qui se montoit à quinze kreutzers ou dix sols et neuf deniers. Les pommes de terre, excellentes dans le pays et à assez bon compte, furent d'une très grande ressource pour nous.

Nous avions, à Osterdorft, un service très pénible à faire sur le Rhin; tous les quatre jours nous y montions la garde en face des Patriotes qui, à quelques injures près, nous laissèrent tranquilles. Ils tirèrent à nos sentinelles quelques coups de fusil qui ne blessèrent personne.

Cette garde estoit d'autant plus fatigante que, dans les plus grandes chaleurs de l'été, nous la montions à midy, pour nous rendre, le sac sur le dos, à une lieue de distance où, en plein air, nous passions les vingt-

quatre heures, mangés par les cousins qui par milliers dévorent sur les bords du Rhin.

Xous quittâmes, le 12 aoust, nos cantonnements pour aller camper à trois lieues d'Osterdorft (1). Nous partîmes à sept heures du matin, par une pluye à verse qui heureusement ne dura que deux heures. L'assiette de nostre camp se trouvant sur un terrain de sable, nous pûmes facilement tendre nos tentes l'aprèsmidy.

M. de Rarthélémy et moy en avions acheté une dix-huit francs, pour camper seuls et plus commodément. Mon fils, qui m'estoit arrivé à Osterdorft, campoit avec les deux Messieurs de Jouffroy (2j dans la tente qui devoit nous estre commune, une seule tente devant contenir six chasseurs nobles.

Le quartier général du prince de Gondé fut établi à Steinbach, celuy de U. de Colloredo, général de l'Empereur et commandant en chef de l'armée, fut établi à Schwarzach et nostre camp dans une plaine à un quart de lieue de Stollhofen (3).

Par les soins de M. de Barthélémy nous fûmes commodément, proprement et chaudement, sous nostre tente; il la revêtit d'une couverture de paille pour nous garantir du mauvois temps. Dans les plus grandes

(i) OtterndorfF, sur le Rhin, grand-duché de Bade.

(2) Un des deux devait être Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy d'Abbans, (1751 f 1832), inventeur du bateau à vapeur. Il est dit ancien officier et émigré à l'armée de Condé. (Biogr. Michaud.)

(3) Schwartza, abbaye, au sud de Stolhoffen. Stolhoffen, au sud de Port-Louis, entre Baden et le Rhin.

averses l'eau ne nous pénétra jamais. 11 avoit établi sa cuisine au pied d'un arbre,, à côté de nostre tente. Quelques branches entrelacées, couvertes de mousse, soutenues par quatre pieux, nous servoient de table. Quand il pleuvoit nous mangions dans nostre tente, sur nos genoux.

L'abondance régnoit dans nostre camp. Deux bouchers alsaciens s'y estoient établis et y vendoient la meilleure viande; tous les matins on nous portoit du pain frais et de toutes les formes pour satisfaire tous les goûts; le lait, le beurre, la crème, les meilleurs fruits de la saison, les légumes de toute espèce estoient également portés tous les jours par les paysans et [les] propriétaires des environs, qui y venoient pour la plupart avec de petites charrettes. On avoit creusé des puits, à la tête du camp, qui nous fournissoient de l'eau excellente.

Nous allions nous chauffer, pendant le jour, dans des baraques qu'avoient très ingénieusement creusées sous terre MM. les chasseurs nobles. Elles estoient soutenues par une petite charpente, revêtues et couvertes de gazon. On avoit fabriqué dans chacune une cheminée faite, ainsi que le revêtement, de mottes de gazon. On y faisoit la cuisine, on y mangeoit et on s'y tenoit pendant le mauvois temps. Ces baraques estoient placées derrière les tentes, à la teste d'un bois^ aux dépens duquel elles avoient esté construites et aux dépens duquel on se chauffoit. Ce bois appartenoit aux moines de Schwarzach qui se plaignirent du dégât. Peut-être fut-ce une des raisons qui détermi-

nèrent à nous envoyer dans des cantonnements, joint à ce que l'ennemy, estant sans force dans cette partie, et n'ayant conséquemment à craindre aucune entreprise de sa part, nous y estions absolument inutiles.

Quelques jours avant de quitter nos cantonnements, un de mes anciens camarades, ayde-major dans Mirabeau, qui alloit réclamer à Hamm (1) auprès de Mgr le comte d'Artois contre une injustice qui luy avoit esté faite, me proposa d'y aller avec luy. La pénurie d'espèces où je me trouvois ne me le permettant pas, je le chargeoy d'une lettre pour remettre à Mgr le comte d'Artois qui voulut bien me respondre que ses nominations estoient faites, mais qu'il faisoit prendre une note avantageuse de mes services et de ceux de mon fils, et qu'à la première occasion, il s'occuperoit de nous.

Peu de jours après, je reçus de Londres [une lettre] de M. le comte d'Hervilly, qui avait commandé la garde du roy à cheval et qui venoit d'obtenir le commandement d'un corps françois à la solde angloise (2). Il m'olîroit de m'y placer d'après l'ancienneté de mes services et la supériorité de mon grade et d'y placer également mon fils convenablement. Je n'avois rien à espérer à l'armée de Mgr le prince de Gondé, j'y estois arrivé trop tard pour concourir aux places auxquelles j'aurois eu des droits, si une ordonnance récente, dont je n'attaque pas le principe, quoyque peut-estre un

(1) Hamm, en W'estphalie.

(2) Le rùgirnent de Royal-Louis, appelé depuis généralement <t régiment d'Hervilly ».

peu sévère pour moy, ne m'en eût éloigné. Réduit, ainsi que mon fils, à la modique somme de onze sols, trois deniers, par jour, pour nourriture et entretien, il nous eût esté bien difficile de nous tirer d'affaire. Je ne balançoy [pas] de ne pas accepter.

Je ne pus estre combattu que par le plus grand éloignement où cela alloit me mettre de ma femme; je venois d'avoir de ses nouvelles, elle me mandoit qu'elle se portoit bien et d'estre tranquille sur son sort, en attendant le moment où nous pourrions nous réunir.

Je ne devois pas laisser échapper le moyen d'existence que me procuroit la Providence et celuy, non moins intéressant, d'assurer un état à mon fils.

Le corps de M. le comte d'Hervilly estoit cantonné près de Southampton (1), en Angleterre; le dépôt de ses recrues, en Allemagne, estoit à Kaiserswerth (2), à deux lieues au-dessus de Dusseldorf, où il me mandoit de me rendre quand cela me conviendroit.

Je disposoy tout pour mon départ, un de mes camarades voulut bien m'avancer l'argent nécessaire pour le voyage. Je fus prendre congé de Mgr le prince de Gondé, chez lequel j'eus l'honneur de dîner et qui voulut bien approuver mon acceptation, ainsi que Mgr le duc de Bourbon qui me fit l'honneur de s'entretenir avec moy, trois quarts d'heure, dans la matinée.

En sortant de chez le prince, je rencontroy M. le

(1) Le régiment d'Hervilly était cantonné à Lindhurst, près de Southampton.

(2) Kaiserwertli, ville de Prusse.

baron de La Rochefoucauld (1) qui voulut bien me communiquer une lettre qu'il venoit de recevoir de M. de Saint-Cren (2), ayde-major du corps de M. le comte d'Hervilly, avec lequel il estoit en relation et qui avoit le détail du dépôt de Kaiserswerth. Il luy mandoit qu'il venoit d'écrire à M. d'Hervilly pour qu'il obtint du ministère anglois un autre lieu de dépôt, que Kaiserswerth ne pouvoit contenir que très peu de recrues qui n'y estoient même pas bien vues par la régence, qu'il écrivoit aussi à tous les officiers du corps de M. d'Hervilly, qui avoient ordre de joindre à Kaiserswerth, d'attendre de nouveaux ordres pour se déplacer.

J'estois muni de mes passeports et certificats^ mais, d'après même le conseil de M. le baron de La Rochefoucauld, je ne balançoy pas à attendre et j'écrivis à M. de Saint-Cren.

Peu de jours après, nous quittâmes le camp et fûmes prendre des cantonnements sur le bord du Rhin. Nous en reçûmes l'ordre le 7 octobre, pour partir le lendemain; nous nous mimes en marche à neuf heures du matin, la pluie sur le corps; nous arri-

(1) Probablement Jean, baron de la Rochefoucauld-Bayers, (1747 f 1834), colonel d'infanterie en 1784, maréchal de camp en émigration, lieutenant général en 1814, chevalier des ordres du roi en 1826. grand-croix de Saint-Louis, baron pair en 1818.

(2) N.-M. Feugeret de Saint-Crend. ancien lieutenant-colonel au régiment de Royal-Picardie, chevalier de Saint-Louis. Capitaine-adjudant major au régiment d'Hervilly, il fut tué, le 16 juillet 1793, à l'attaque des lignes de Sainte-Barbe à Quiberon. — Un de ses frères fut évêque de Quimper, de 1805 à

vâmes à deux heures à Oetinghen, à une lieue de Rastadt, village désigné pour le cantonnement de la compagnie où j'estois.

Nous regrettâmes nostre camp. La manière dont nous fûmes logés à Oetinghen ne put qu'ad jouter à nos regrets.

Mon fils fut loger avec M. [de] Barthélémy chez lequel se faisoit l'ordinaire; M. d'Hardeval (1), second officier de la compagnie et mon ancien camarade dans le régiment du Maine, me logea avec luy.

Ouoyque logés chez un habitant aisé^ nous n'y retrouvâmes pas moins toute l'incommodité et toute la malpropreté des logements d'Osterdorft. Une grange, un petit réduit tenant lieu de cuisine et une chambre à poêle formoient tous les appartements de la maison où Ton nous envoya.

La famille estoit composée du mary, de la femme et de six enfants, dont deux à la mamelle. La chambre à poêle servoit de chambre à coucher, de salon à manger, de salon de compagnie, de cabinet de toilette et môme de garde-robe pour les enfants, ce qui la rendoit infecte. Ce ne fut pas sans peine qu'on put nous y ménager un espace pour placer deux bottes de paille qui dévoient nous tenir lieu de lit. Je n'en connaissois plus d'autres depuis six mois; je m'y estois fait mais, ce à quoy je ne pus jamais me faire, ce fut à la mauvoise odeur de cette chambre, à la malpropreté

(1) Charles-Nicolas Le Pescheur d'Hardeval, capitaine de chasseurs au régiment da Maine, en 1790, émigré, aurait été tué, le d3 avril 1796, au combat d'Oberkambach.

2ii SOUVENIRS D'EDME DE LA CHAPELLE

de cette famille, à l'incommodité absolue de ce local et aux cris continuels des enfants qui ne m'ont jamais permis une heure suivie de repos.

Je dois, au reste, rendre justice à mes hôtes qu'ils avoient d'ailleurs pour moy toutes les attentions dont ils étoient capables. Ils m'ont souvent exprimé leurs regrets de ne pouvoir mieux me loger et jamais ils ne prenoient leur repas sans m'offrir de le partager. Ils se levoient constamment avant [le] jour et, dès ce moment, plus de moyens de dormir, toute la famille déjeunoit à la pointe du jour; de grandes jattes de café au lait composoient ce déjeuner, trois jours de la semaine; les quatre autres jours, ils mangepient une soupe au lait et un plat de pommes de terre, à dîner la soupe, un plat de bouilli et du petit salé, deux fois la semaine de la viande de boucherie. Le souper estoit à peu le mesme que le dîner. Assurément cet ordinaire m'aurait fort convenu s'il eût esté apprêté par M. [de] Barthélémy; mais, on ne se fait pas l'idée du peu de précautions, de la malpropreté avec laquelle cette cuisine estoit faite; la manière dont elle estoit mangée peut seule luy estre comparée. Aussi, quelque pressantes qu'ont esté souvent les invitations, on soupçonnera aisément que je n'aye jamais succombé à la tentation.

Dans la lettre que m'avoit escrite M. d'Hervilly, il m'autorisoit à mander à tous les officiers de la garde du roy, que je sçaurois avoir émigré, qu'il leur réservoit à tous des places dans le corps qu'il commandoit. Peu de jours après cette première lettre, un chas-

seur noble à cheval, qui avoit servi dans la garde du roy et qui avoit écrit à M. d'Hervilly, en reçut une de luy, dans laquelle il luy offroit une place de sergent dans son corps et le renvoyoit à moi pour les instructions que je ne tarderois pas à recevoir. Je ne les ay pas reçues, et, quelque temps après, peu de jours avant nostre de'part du camp, six officiers de l'arme'e de Condé reçurent des lettres de M. d'Hervilly pour leur faire part de leurs nominations, en leur désignant leurs grades par la copie de leurs brevets. Ces lettres estoient datées de Londres, du 21 aoust. Il ne fut en aucune manière fait mention de moy, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter. J'appris seulement que M. d'Hervilly avoit envoyé à Mgr le prince de Condé la liste des officiers de son armée qu'il prenoit dans son corps et que je me trouvois sur cette liste, mais sans spécifier les grades.

J'avois écrit plusieurs fois à M. d'Hervilly, je luy avois fait part de mes vues sur les moyens de recrutement, soit en Suisse, soit en Allemagne, je le pressois de me donner des ordres et de nous mettre en activité, je n'en reçus point de response. Je ne sçavois à quoy attribuer ce silence, quand, après un mois de séjour à Oetinghen, on me remit une lettre de luy datée de Londres, du 21 aoust, dans laquelle il me faisoit part de ma nomination à une place de capitaine dans son corps, pour y prendre rang d'après l'ancienneté de mes services et la supériorité de mon grade. Je lus cet article devant plusieurs personnes qui estoient présentes et, comme cette lettre retardée renfermait des instruc-

lions un peu longues, je remis à un autre moment à en achever la lecture. Je la repliois quand je m'aperçus que cette lettre en contenoit une autre, je la lus aussitôt à voix basse. Cette seconde détruisoit l'espoir de la première, elle estoit daté du 20 septembre, un mois après la première. M. d'Hervilly m'y disoit qu'il estoit bien fâché de ne pouvoir me donner une compagnie, mais qu'elles ne pouvoient estre accordées qu'aux officiers supérieurs titulaires, que, par mon rang et mon ancienneté, je me trouverois des premiers lieutenants. Ce fut un coup de foudre pour moy: je vis très bien que, n'ayant personne qui parlât pour moy, j'avois esté sacrifié. J'aurois donné tout au monde pour qu'il n'eût jamais esté question de cette place. C'est,, de tous les revers que j'ay éprouvés, celuy auquel j'ay esté le plus sensible. Je respondis à M. d'Hervilly et, sans accepter ni refuser, j'établis mes droits et réclamoy sa justice.

J'avoue que je me trouvois humilié de l'offre d'une lieutenance, d'après les preuves que je n'avois cessé de donner de mon zèle et de mes principes, d'après mon âge de cinquante-deux ans et l'ancienneté de mes services, sçachant d'ailleurs que plusieurs de mes cadets avoient esté nommés à des compagnies. Une autre raison puissante me faisoit tenir à la compagnie, l'article du traitement qui estoit de deux tiers en sus [de] celuy de lieutenant. L'usage que j'avois le projet d'en faire doit me justifier; j'avois un frère qui souffroit, ma femme pouvoit émigrer, je me trouvoi.^ trop heureux de pouvoir, par mes économies,

EN SUISSE — Ex\ ALLEMAGNE (1794) 247

venir à leur secours et les mettre au-dessus du besoin. J'avois caressé cette idée, j'en avois joui d'avance, j'estois aussi malheureux d'estre obligé d'y renoncer que j'avois esté heureux de la concevoir.

Le 5 décembre, je n'ay encore reçu aucunes nouvelles de M. d'Hervilly, ny pas un des officiers de cette armée compris dans sa nomination qui sçache, pas plus que moy, à quoy il devoit attribuer ce silence.

Nous venons, ce 5 décembre 1794, de recevoir l'ordre de nous tenir prêts à partir et de prendre pour six jours de pain. On soupçonne le projet d'un passage du Rhin.

Nos ordres de départ m'avoient forcé de discontinuer mon Journal que j'avois remis, cachepté, entre les mains d'une personne sûre qui avoit bien voulu se charger de le faire parvenir à ma femme, quand les circonstances le permettroient, en supposant qu'il m'arrivât quelque accident. Je le reprends à Daxlanden (1).

Je reçus le 7 décembre, veille de nostre départ d'Oetinghen, une lettre de Londres, de M. d'Hervilly. Il me mandoit combien il tenoit à ce qu'elle me parvint, par le désir quïl avoit que je connusse ses regrets sur ce qu'il avoit esté trompé dans sa nomination à mon égard, mais qu'il ne tarderoit pas à rectifier son erreur. Je reçus, en effet, quelques jours après, une seconde lettre de luy par laquelle il me

(1) Daxlanden, dans le grand-duché de Bade, à une lieue de Carlsruhe.

mandoit qu'il venoit de me nommer au commandement d'une compagnie. Il avoit la bonté d'adjouter qu'il espéroit que je voudrois bien l'accepter.

Cette dernière lettre fixa mes résolutions, je renonçoy à d'autres propositions qui m'estoient faites et je respondis à M. d'Hervilly pour remercier et accepter.

A l'ordre qui nous avoit esté donné de nous tenir prêts à partir il avoit esté adjouté que, comme la marche pouvoit estre forcée et pénible, on prévenoit ceux qui ne se croiroient pas assez forts pour la soutenir d'aller s'inscrire et qu'ils dévoient le faire avec d'autant moins de scrupule qu'ils n'en seroient pas moins employés militairement dans la partie où ils estoient. Tous n'en demandèrent pas moins à marcher, mais, comme l'ordre portoit de ne prendre que cent six hommes par compagnie, dont la force estoit de deux cents, on nomma les premiers à marcher. Mon fils et moy fûmes du nombre.

L'ordre de partir à six heures du matin nous arriva le 8, une heure auparavant.

Nous nous mîmes en route avec nos seules armes et nos munitions de guerre et de bouche. Aucuns chariots d'équipage ne nous suivoient; d'après l'ordre, nous les avions laissés dans nostre cantonnement, ce qui prouvoit assez que l'expédition ne devoit pas estre longue.

En arrivant à Milberg (4) où l'on fit halte, je deman-

(1) Mûlberg, aux environs et au nord-ouest de Garlsruhe.

doy à prendre les devants. L'ordre de départ avoit esté si prompt que je n'avois pas eu le temps d'écrire un mot à mon frère, ce que je fis à Karlsruhe (1) chez M. de Caillevet (2), mon compatriote, qui y estoit établi depuis quelque temps.

Je nommois à mon frère la personne (3) entre les mains de laquelle j'avois déposé quelques papiers, qu'elle luy remettroit dès qu'il les réclameroit, qu'ils estoient étiquetés, et que je comptois sur luy pour les rendre à leur destination, que d'ailleurs il n'y en avoit aucun qui dût estre secret pour luy.

Je luy recommandois, en cas d'accident, ma femme et mes enfants.

Cette lettre écrite, et après avoir mangé un morceau, je me rendis à Durlach (4) où j'arrivoy deux heures après ma compagnie. Nous devions en repartir dans la nuit pour, par une marche forcée, nous porter sur Mannheim.

Mgr le prince de Condé devoit commander la principale attaque dirigée sur les ouvrages des patriotes; les gentilhommes sous ses ordres dévoient former la tête de l'attaque. Le projet estoit superbe,, la réussite paroissoit infaillible.

Ce projet n'eut aucune suite et dans la mesme nuit

(1) Carlsruhe, margravat de Bade.

(2) M. de Caillevet pouvait être un Courssou de Cailhevet, mais plus probablement B. de Bans de Cailhevet, capitaine au régiment de Vermandois-Infanterie, chevalier de Saint-Louis. Ces deux familles étaient d'ailleurs du Bergeracois.

(3) M. Alary, commissaire des guerres de l'armée de Condé.

(4) Durlach, à 8 kilomètres de Carlsruhe.

nous eûmes contre-ordre. Nous repartîmes le lendemain, de Durlach, pour aller prendre des cantonnements sur les bords du Rhin.

Les Souvenirs de La Chapelle, si vivants jusqu'au 1" août 1794, perdent beaucoup de leur intérêt dans les dernières pages.

A cette date, il voyait s'évanouir l'espoir d'être employé à l'armée de Condé avec un grade en rapport avec ses services. Il était dans la misère, réduit à la maigre solde de chasseur noble. Découragé, absorbé par les graves préoccupations d'ordre matériel qui suivirent cette déception, il négligea son Journal, quil abandonna complètement lorsqu'il eut reçu, le 7 décembre suivant, sa nomination à une compagnie du régiment d'Hervilly. On ne peut que le regretter.

Les derniers mois de la vie et la fin tragique de La Chapelle sont racontés dans l'Introduction. — Le lecteur voudra bien s'y reporter.

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