‹ Souvenirs d'Edme de la Chapelle de BéarnèsChapitre 8 sur 15 · LY(JN I · texte numérisé non relu

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toujours suivis de leurs satellites, nous laissèrent sous la garde des sentinelles, pour aller s'occuper de nouvelles captures. Quatre heures s'estoient déjà écoulées depuis nostre arrestation, sans qu'on eût eu l'air de s'occuper de nous; nous les avions employées à préparer nos responses. Fatigués enfin de nostre position, sur laquelle nous n'estions pas trop rassurés, je me hasardoy à demander à un commandant de la garde nationale s'il sçavoit ce qu'on voulait faire de nous. — « Quand vostre tour sera venu, me respondit-il, on vous conduira devant le tribunal, pour respondre aux. dllTérentes questions qui vous seront faites. » — « Nous ne craignons pas cette épreuve, luy dis -je, mais, comme nous avons beaucoup d'alfaires, nous voudrions bien n'estre pas tenus icy longtemps et vous nous obligeriez de nous faire passer des premiers. » 11 eut égard à ma prière et nous fûmes appelés un moment après, traduits devant l'auguste tribunal que présidoit un nommé Noël, officier municipal, attaché à la troupe des comédiens de Lyon. Entourés d'un auditoire nombreux, placés entre deux malheureux accusés et convaincus de vol, nous entendîmes prononcer la sentence qui les condamnoit aux fers. Nostre tour d'estre interrogés vint ensuite.

— « Que faites-vous à Lyon? » me demanda le sieur Noël.

— « J'y suis marchand de tabac. >

— « Parlez plus haut, citoyen. >

— « Citoyen, je suis enrhumé. «

— « Où est vostre magasin? »

or, SOUVENIRS D'EDMK DE LA CHAPELLE

— « A tel endroit, luy dis-je: au reste (en luy remettant mes papiers», voilà mes titres qui vous justifieront ce que j'avance. »

Après les avoir parcourus, il s'adressa à M. Imhert : je prévins sa response en disant qu'il étoit mon associé et que, travaillant l'un et l'autre dans l'inténH de la mesme manufacture, il avoit esté envoyé auprès de moy ])Our estahlir de concert un dépAt ,:.Tnéral à Lyon. Satisfait de mes respoDses et dos preuves (jue je luy foiirnissois, il nous lit mettre en libert»'.

M. Imbert passa encore queUjues jours avec nous; sa ,1,'ayeté contrastoit parfaitement avec le « triste » qui ré^^noit le plus souvent dans notre petite société et à quoy ne contribuoient pas peu les idées noires dont M. IVrroni et moy estions absorbés. Nous lisions les journaux, nous nous tenions au courant des événements et nous ne pouvions les voir que tels qu'ils estoient, avec cette différence cependant entre nous, qu'il ne se persuadoit pas que les choses arrivassent jamais au point où nous les avons vues et que son âme s'ouvroit toujours à l'espérance, tandis que la mienne y estoit fermée depuis lon.i?temps.

Je sortois peu, je ne me montrois dans aucuns lieux pul)lics, je n'estois connu (jue sous mes rapports de commerce auxquels l'intérest de ma sûreté me lit donner quelque suite. Jestablis un entrepôt et un magasin de tabac à Lyon, chez quelqu'un qui espéra trouver son intérest à seconder mes vues, (^ette opération me mit en liaison avec trois négociants qui commerçoient en gros sur cette marchandise. Je voyois

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quelques personnes chez eux; la conversation ruuloit toujours sur les affaires du moment; j'apercevuis quelques erreurs mais, au fond, d'excellents principes. Une plus grande connoissance de l'esprit public qui régnoit à Lyon ne fit que me confirmer dans cette idée et que cette ville, pour peu quelle fut secondée, pourrait devenir le centre d une contre-révolution.

Le peuple est à Lyon ce (ju'il est partout, aux ordres de celuy qui finfluence, se portant également au bien et au mal, toujours d'après celuy qui le dirige. La classe des gens qui, par leur estât et leur fortune, jouent un rôle dans la société, marquent dans les assemblées et, par les principes bons ou mauvois qu'ils professent, fixent l'idée qu'on doit avoir de Topiniuii pul)lique, estait composée à Lyon de quinze mille personnes environ. Cette classe y formoit trois partis : celuy des royalistes, celuy des Jacobins et celuy des modérés. On les divisoit ainsy : six mille royalistes bien prononcés, trois mille Jacobins, et six mille modérés qui, forcés de se prononcer, n'auroient pas hésité à se joindre aux premiers. Le bon party y estoit donc dominant, mais moins audacieux, moins entreprenant que l'autre qui, d'ailleurs, y avoit réuni toutes les autorités, il y gémissoit sous un joug de fer. Un club, composé de tout ce qu'il y avoit de plus scélérat, secondé d'une municipalité perverse, lançoit tous les jours des arrêts de proscription. Tel fut l'état de Lyon jusqu'au moment où les royalistes, trop faibles encore pour en afticher les principes, se couvrant du manteau

républicain et fatigués des vexations qu'ils éprouvoient, travaillèrent à s'en affranchir.

Je vis donc à la tournure que prenoient les affaires de Lyon, je vis à la manière dont les têtes se montoient et par la disposition des esprits, qu'il ne tarderoit pas à y avoir une explosion dont le party royaliste, s'il sçavoit saisir le moment, pourroit tirer le plus grand advantage. Cette raison seule, pour laquelle je serois venu exprès à Lyon, devoit naturellement m'y retenir. Aussi n'en partis-je pas et fus-je le témoin de tous les événements qui amenèrent les Lyonnois à prendre les armes, démarche dont la résistance à l'oppression fut le prétexte, mais qui, sagement conduite, pouvoit avoir les suites les plus heureuses pour le party du roy qui s'y grossissoit tous- les jours. Et, si le cry de « Vive la République! » fut dans les bouches, celuy de « Vive le royl » fut dans les cœurs du plus grand nombre et ne fut contenu que par la crainte de mal servir sa cause si on le prononçoit trop fort.

La journée du 29 may, provoquée par la municipalité et ses adhérents, ayant tourné contre ses auteurs, les affaires changèrent de face à Lyon, et dès lors on commença à y respirer.

On m'avoit mandé de Versailles que plusieurs femmes, par la seule raison de l'absence de leurs marys, y avoient esté arrêtées et que plusieurs autres y estoient fortement menacées. Je ne balançoy pas de proposer à ma famille d'abandonner un séjour où sa sûreté me paroissoit compromise. En adoptant ce projet, mon beau-père avoit celuy de se retirer dans ses

foyers. C'eût peut-estre esté le party le plus sage, mais il n'estoit pas encore sans inconvénient et la crainte des désagréments qu'il auroit pu y éprouver me fit tout mettre en usage pour l'en détourner. Je luy présentoy la ville de Lyon comme l'asyle le plus sûr. M. et Mme Perroni, par le désir qu'ils avoient de la réunion de nos deux familles, me secondèrent puissamment. Ma femme ne formoit pas d'autres vœux et il suffisoit qu'elle le dit à son père pour qu'il n'y mit plus dobstacle.

Ma famille une fois décidée à se rendre à Lyon, des craintes sur les suites de ce voyage me tourmentèrent. Un pressentiment secret m'avertissoit qu'il seroit peutestre suivi pour nous de bien des peines. C'est au point que je fus souvent tenté d'écrire pour changer la détermination de ma famille, mais il n'estoit plus temps; les préparatifs estoient faits. M. et Mme Perroni avoient loué une maison de campagne près du faubourg de Vaise, vaste, agréable et commode, et assez spacieuse pour y loger nos deux familles. Elle se trouva prête à l'arrivée de mon-beau père et de ma fenmie. Nous y passâmes le mois de juillet; la dépense se faisoit en commun. Quelques amis venoient nous y voir, nous menions une vie douce et tranquille, nous étions heureux, mais de combien de peines ces moments de bonheur ne furent-ils pas suivis!

Je reviens à ce qui se passoit à Lyon et me borneroy à rappeler les différentes époques qui ont préparé et amené les événements affreux qui ont fait de la seconde ville de l'empire un monceau de ruines.

L'Assemblée législative (i; s'estant, au mois de septembre 1792, déclarée insuffisante pour sauver l'empire, se remplaça par ce monstre national sous le nom de Convention. Dès lors, la chute de la monarchie dut estre prévue et, en eftet, le 22 septembre, la royauté fut anéantie et à un gouvernement de quatorze siècles on substitua une anarchie raisonnée. sous le nom de République.

M. Vitet (2), maire de Lyon, fut nommé député à cette Convention et, pour signaler, d'une manière digne de luy, les derniers jours de son administration dans cette ville, cet homme atroce projeta et exécuta l'assassinat de sept officiers du régiment de Royall^ologne cavalerie, prisonniers à Pierre-Scize, et fut luy-mesme un des bourreaux actifs de cette affreuse tragédie (3;. Couvert d'opprobre et du sang de ces infortunés, il partit peu de jours après pour aller siéger au milieu de ses dignes collègues.

Un des premiers décrets de la Convention fut le renouvellement des autorités constituées. Il estoit essentiel à ses vues que cette représentation s'entourât de gens dont les principes fussent d'accord avec les siens. Aussi, furent-elles composées, en grande partie,, de ce qu'il y avoit de plus scélérat. Un abbé Laussel (4)

(1) Assemblée législative, du 10 octobre 1791 au 21 septembre 1792. Convention, du 22 septembre 1792 au 26 octobre 1795. — Dans sa première séance, la Convention abolit la monarcliie.

(i) Louis Vitet. (1736 f 1809j, médecin, maire de Lyon, conventionnel, député aux Cinq-Cents.

(3) Le 9 septembre 179i>.

(4) Prêtre constitutionnel. Arrêté, convaincu de malversations, traduit au tribunal révolutionnaire de Paris, acquitté, se fixa à Paris pour jouir du huit do ses rapines.

fut nommé procureur de la commune à Lyon; un Sautemouche (1), un Noël, un Emery (2), un Quarteron, un Roullot furent nommés officiers municipaux. Dès lors, on ne dut que trop présager le règne de sang qui alloit s'en suivre. Chalier (3j, scélérat consommé, fut

(1) Sautemouche, officier municipal, était propriétaire de la maison habitée par le comte de Virieii. Il s'était fait une spécialité de la dt'lation. Armé d'un grand sabre, • l'instrument de la loi », disait-il, il se rendait chez les malheureux suspects dont il extorquait l'argent. Sa femme, vraie mégère, était pire «jue lui. Sautrmouche eut la tête cassée d'un coup de pistolet, le 27 juin 1793, son cadavre futjclé à la Saône. Les Sauteiiiouches étaient lésion à Lvon. (Marquis Costa hk Reaiuecari», le Rnman d'un rmiijrr. — Souvenirs du comte de Virieu, p. 3:22. — I'oktallier. Tablenu (jénéral des victimes de la Révolution en Lyonnais, etc., 1911.)

(2) Probablement Kmery Riard de Beauvernois, guillotiné à Lyon le 22 juillet 1793.

(3) Marie-Joseph Chalier, (1747 y 1793), Piémontais. so fit d'aliord dominicain. Son exaltation nialadivf, aux débuts de la Révolution, le faisait considérer comme un déséquilibré. « On voyait Chalier, le dos courbé, les bras en croix, courir les couvents de femmes pour les exhorter à la vertu... « Ah! mes « chères filles, disait le bon apôtre, avez-vous quelques peines? « Ne me déguisez rien, Chalier est votre père spirituel... votre « piété me touche, votre modestie m'enivre. » Et Chalier baisait, avec d'extraordinaires aspirations, tour à tour la terre et un jzrand crucifix qu'il serrait sur sou cœur... » (Balleydier, His toire du peuple de Lyon, pendant la Révùlution, chap. m, p. 36.) Il ne tarda pas à devenir le chef du parti montagnard à Lyon, prêchant le meurtre et le pillage. Condamné à mort, par le tribunal criminel de Lyon, il fut guillotiné le 16 juillet 1793 et mourut avec un grand courage. — .lean Ripet. exécuteur des hautes œuvres, et Jean Bernard, son adjoint, furent guillotinés à leur tour, le 16 avril 1794, en vertu d'un juj^^ement de la commission révolutionnaire, comme complices de l'assa.^sinat commis sur les personnes du « vertueux Chalier » et du citoyen Riau (Riard). (G. Lenotre, la Guillotine, p. 91.) — Emery Riard de Beauvernois, convaincu d'avoir menacé plusieurs personnes, fait massacrer traîtreusement un détachement de sectionnaires du bataillon du Change et d'avoir achevé lui-même des blessés, fut guillotiné le -12 juillet 1793.

nommé président du tribunal crimineL Cet homme, ou plutost ce monstre, estoit doué de tous les talents propres à seconder les opérations de la Convention et des autorités constituées. Les motions les plus sanguinaires, les placards les plus incendiaires furent son ouvrage. Ennemyjuré des honnestes gens et des grandes fortunes, il conçut, médita et fut au moment d'exécuter le projet de les détruire et de s'emparer de leurs propriétés ou, du moins, de les confisquer au profit de la nation.

Le mois de janvier se passa à tout préparer dans le club central où les seuls initiés estoient admis. Ils avoient arrêté de placer la guillotine sur le pont Morand, la nuit du o au 6 février, et densanglanter les eaux du Rhône. Un jeune homme honneste, qui avoit eu le secret de s'introduire au club central, déconcerta heureusement leurs sanguinaires projets, puisqu'ils ne tendoient à rien moins qu'à faire périr, dans la nuit, quatre mille des principaux habitants de Lyon dont on trouva les noms sur la liste de proscription. Ce jeune homme vint sur-le-champ faire part du complot à M. Nivières-Chol (1), alors à la tète de la commune et désigné comme une des premières victimes. Le mal estoit pressant, l'heure fatale approchoit, M. Nivières ne balança pas. Sous le prétexte dune visite domicihaire de nuit, il fit battre la générale dans tous les quartiers et, en forçant par cette mesure tous les habitants à s'armer, il déjoua, pour

(1) Antoine Nivière-Chol, maire de Lyon, en 1793.

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cette fois, les projets des conjurés. Les jeunes gens se portèrent au club et le dévastèrent; on en emprisonna quelques-uns; le lendemain, ils payèrent le dégât et sortirent. Nivières-Ghol fut forcé de donner sa démission, il fut remplacé par un nommé Bertrand (1), homme nul et sans moyens, mais lassocié de Chalier et dévoué entièrement à ses volontés.

Sous le prétexte que les armées manquoient de tout, la municipalité faisoit, à chaque instant, annoncer au son de la caisse qu'on eût à luy porter en habits, en linge et en assignats, tout ce qu'elle demandoit, sous peine d'être regardé comme suspect et [d']estre emprisonné. Les Lyonnois, en s'y conformant, commencèrent cependant à ouvrir les yeux. Bazire (2), Rovère (3 1 et Legendre (A), commissaires de la Convention, arri-

(1) Antoine-Marie Bertrand, (1752 f 1796), négociant, maire de Lyon, compromis dans la conspiration dite du camp de Grenolle, fat jugé par une commission militaire et fusillé à Paris le 18 vendémiaire an V.

(2) Claude Bazire. (I76i 7 1794), député à la Législative, prit une part importante aux journées des 20 juillet, 10 août 1792. Conventionnel, régicidu. Accusé d'avoir faJsilié un décret relatif à la Compagnie des Indes, il fut condamné à mort avec Danton et exécuté le 5 avril 1794.

(3) Joseph-Stanislas-François-Xavier Rovère, (1740 f 1798), fils d'un aubergiste, prit le titre de marquis de Fonvielle, sous lequel il fut capitaine des gardes-suisses du légat du pape à Avignon. Conventionnel, régicide, il attaqua Robespierre le 0 thermidor et fut arrêté, comme l'un des chefs de l'insurrection royaliste, le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). Membre du Conseil des Anciens, proscrit à la suite de la journée du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). déporté à Sinnamari, y mourut en 1798.

(4) Louis Legendre, (1755 7 1797), boucher à Paris, rue des Boucheries-Saint-Germain, un des principaux meneurs aux journées des 14 juillet, 3 et 6 octobre 1789, 20 juin et 10 août

vèrenl à Lyon le 23 jan\ner, pour y rétablir Tordre. Ces trois régicides parurent d'abord improuver la conduite de la municipalité.

Le bataillon des Marseillais, venant de Paris, arriva à la mesme époque. La municipalité, pour se l'attacher, fut au milieu d'une cavalcade nombreuse au devant de luy, jusqu'aux portes de Vaise. Les Marseillois ne donnèrent pas dans le piège et blâmèrent hautement la conduite de la municipalité et ses actes arbitraires et tyran niques. L'abbé Laussel, pour s'en venger, fit placarder une ordonnance où ils estoient traités de brigands et qui leur enjoignoit de quitter sur-le-champ la ville. Ils n'en tinrent aucun compte.

Le 26 du me.sme mois, six cents Lyonnois s'assemblèrent aux Augustins où ils firent un mémoire en forme de grief qu'ils présentèrent aux députe's, pour leur demander le changement de la municipalité. Il fut ordonné. p<jur toute réponse, à l'assemblée de se dissoudre. Les Lyonnois, forts des Marseillois qui eux-mesmes estoient aigris par les placards de l'abbé Laussel. n'en tinrent pas moins leur séance. Le lendemain, les représentants, voyant l'orage qui se formoit, n'imaginèrent rien de mieux pour le dissiper que de donner gain de cause aux Marseillois, en obli-

179Î. défendit Danton, prit une part active au 9 thermidor, poarsoivit avec acharnement ses anciens amis terroristes, dt^fendit la Con'' ti aux journées du li inaJ (l** avril

lT9.'i * ' prai: . mai 1795 et 13 ve re (5 octobre

1T mé au Conseil des Anciens, il ne joua plus aucun

r<:. .. jrul le 13 décembr- «"'^" Si l'on en croit Mercier, Le^endre ne savait pas lire.

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géant l'abbé Laussel de se rétracter dans un placard, et de les faire partir. Le lendemain de leur départ, la force armée eut ordre d'aller dissoudre rassemblée des Augustins, ce qui fut exécuté. Bazire, Legendre et llovère, après un mois de séjour à Lyon et après y avoir exercé toutes sortes de vexations et concerté avec la nmnicipalité les moyens de perdre cette malheureuse ville, retournèrent à Paris.

La Convention décréta (f), pour les frais de la ^erre, un impôt énorme, pris sur les riches propriétaires, payable à vue d'un mandat impératif, et que tout citoyen qui ne s'y conformeroit pas et qui, requis de marcher aux frontières, ne s'y rendroit pas, seroit emprisonné. La municipalité avoit déjà anticipé sur le décret, mais le décret rendu, elle ne mit plus de bornes à sa cupidité. Les mandats impératifs couroient les rues, les arrestations arbitraires se multiplioient, quand enfin les Lyonnois, fati)?ués de tant de vexations et poussés à bout, songèrent à prendre un parti pour s'affranchir de ces actes tyranniques.

Une assemblée d'honnestes gens se forma à la Croisette; tous les soirs on y délibcroit sur les moyens de détruire l'anarchie. Plusieurs sections de la ville s'affilièrent à celle-là, mais leurs séances se réduisoient à quelques députations et n'amenoient rien de décisif. Un décret de la Convention vint à leur secours, les sections en tirèrent party. Ce décret disoit que, dans chaque section, il seroit formé un comité de surveil-

(1) 20 mai 1793. Emprunt dun milliard, imposable sur les riches seulement.

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lance pour les étrangers et que ce seroit ce comité qui délivreroit les certificats de résidence.

Les sections s'assemblèrent, le dimanche de la Pentecoste, pour procéder, par la voye du scrutin, à la nomination de ces commissaires surveillants. La section du Port-du-Temple, avant de passer à tout autre objet, se déclara permanente et le fit signifier par des commissaires aux autres sections. Les deux tiers adoptèrent sur-le-champ les principes de celle du Port-du- Temple; d'autres remirent à quelques jours à se prononcer; quelques-unes, influencées par la municipalité et mal composées, firent bande à part.

Le maire Bertrand, justement alarmé de la mesure que venoient de prendre les sections, fit signifier à leurs présidents qu'il falloit qu'à sept heures du soir le scrutin fut fermé pour estre porté à la municipalité et les sections dissoutes. Les sections n'en tinrent aucun compte et restèrent assemblées. Bertrand, indigné, voulut employer la force armée, les sections en appelèrent au département qui cassa l'arrêté de la municipalité, en vertu d'un article d'une lettre du ministère de l'intérieur sur les assemblées de sections, qui les autorisoit à se rendre permanentes.

La municipalité furieuse rendit, par un autre arrêté, le département responsable des suites de son arrêté, cependant elle intriguoit sourdement et, par toutes sortes de moyens, cherchoit à grossir le nombre de ses partisans. Les sections bien prononcées se préparoient à la résistance; les visites domiciliaires ne se succédoient pas moins d'un jour à l'autre, les arrestations

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arbitraires frappoient à chaque instant les citoyens, les députations des difïérentes sections estoient insultées et arrêtées, etc.

Il estoit impossible qu'un tel ordre de choses n'amenât pas une explosion, elle ne tarda pas.

Le 29 may, la municipalité^ forte de tous les brigands qu'elle soudoyait et dont elle s'estoit entourée, forte dune nombreuse artillerie dont elle avoit fait garnir la place des Terreaux et toutes les avenues de la maison commune, se crut en état d'écraser l'autorité qui s'élevoit à côté de la sienne. Elle avoit mandé le bataillon du Mont-Blanc auquel elle avoit fait distribuer beaucoup de vin, au moment de son arrivée, pour mieux se l'attacher et le disposer à égorger les paisibles habitants de Lyon. Ils avoient aussi requis les habitants des campagnes; ils obéirent à la réquisition, mais arrivèrent trop tard.

Ces différents mouvements dévoient naturellement porter l'alarme dans les sections, aussi se préparèrentelles de leur côté à repousser la force par la force. On battit la générale, on courut aux armes, le rendez-vous fut à Bellecour et à l'Arsenal dont les Lyonnois s'emparèrent sur-le-champ. Les régicides Gauthier (1) et Nioche (2), commissaires de la Convention dans le

(1) Antoine-François Gauthier des Orcières, (lTo2 | 1838), avocat, conventionnel, régicide, adhéra au coup d'Etat du 18 Brumaire, conseiller à la Cour de Paris jpendant les Ccnt- Jours, exilé comme régicide en 1815.

(2) Pierre-Claude iXioche, (1731 f 1828), avocat, conventionnel, régicide, député au Conseil des Anciens, rallié à l'Empire, régisseur de l'école d'Alfort, exilé en 1813 comme régicide.

Mont-Blanc, s'estoient rendus à Lyon pour seconder les projets sanguinaires de la municipalité. La bonne contenance des Lyonnois et l'incertitude du succès les portèrent à chercher les moyens de conciliation. Les Lyonnais, sur leurs gardes et fatigués des propositions insidieuses qui leur estoient faites, furieux d'ailleurs de ce qui venoit d'arriver à un de leurs bataillons sur lequel on venoit de tirer à mitraille et auquel on avoit tué plusieurs hommes d), n'en voulurent écouter aucune et, se divisant en deux colonnes, marchèrent sur rhotel de ville par le quay du Ilhône et celui de la Saône. La défense opiniâtre de la municipalité et de ses adhérents ne fit (ju'adjouter au triomphe des Lyonnois. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, jetèrent dans les cachots Bertrand, maire, Chalier et les plus coupables de leurs comphces, s'assurèrent des représentants Nioche et Gauthier à qui ils firent signer la déposition de la municipalité.

(1) « ... Le.s rangs do.s Jacobins s'entr'ouvrirent pour laisser passer un peloton de dragons (du 9% ancien it-girnent des Dragons Lorraine), procédé d'une trompette, portant un guidon blanc... le feu est arrêté dans les bataillons de l*ort-dn-Tcinple et de Serin. Badger, Gingenne ol Lenoir, les trois chefs de la colonne sectionnaire. s'avancent au-devant du parlementaire. Tout à coup, les dragons font volte-facf et re[)artent en deux cnjonncs riitre lesquelles la batterie ennemie ouvre le leu. La trahison est odieuse... les sections orjt de nombreux morts et blesses... Gingenne a son cheval tué sous lui, Lenoir a le bras cassé... Lo général de Sablonet a la jambe fracturée par un boulet. » (Bit- TARf» riEs Portes, !' Insurrection de Lijon m i793, p. 39, d'après Marin. Histoire de Lyon, t. 1I,[). 535, note.)

L'otdcier qui commandait ce giiet-apens était le sous-lieutenant François Fournier, depuis général de division, baron de l'Empire, dit le comte Fournier-Sarlovè/e, sous la Restauration.

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Le party des honnestes gens avoit donc pris le dessus à Lyon, mais, trop honnestes gens, sil est permis de s'exprimer ainsi, s'ils sçurent vaincre, ils ne sçurent pas profiter de leur victoire et les demy-mesures qu'ils |)rirent, toujours insuffisantes, toujours pernicieuses, ne servirent qu'à leur creuser un abyme plus profond que celuy d'où ils s'estoient tirés. Cette victoire avuit coûté trois cents hommes aux Lyonnois.

La force armée des campagnes, arrivée, peu dheures après, sur la réquisition de la municipalité, la voyant abattue, se range [du côtéi du party victorieux et demande à aller aux prisons venger, sur ceux qui les avoient appelés et qui estoient détenus, les victimes de cette malheureuse journée. Pourquoy n'en sçut-on pas profiter? Pourquoy les avoir arrêtés? C'est peut-estre la plus grande faute qu'ayent pu commettre les Lyonnois; ils punissoient les coupables, ils lioient a leur cause tout le département, ils s'assuroient une communication avec les départements voisins dont plusieurs estoient bien disposés; en un mot, ils triploient leurs forces et leurs moyens de défense, s'ils avoient sçu profiter des dispositions où estoient alors les habitants des campagnes qui, bientost après, tournèrent leurs armes contre cette mesme ville qu'ils s'estoient offerts à venger.

Les sections envoyèrent des députés à Paris pour justifier de leur conduite: ils furent mal accueillis et faillirent estre victimes de leur démarche, mais pourquoy ces députés, dès qu'elles délibéroient de ne plus reconnoistre la Convention? Et pouvoient-elles mieux

prouver leur intention qu'en s'armant contre ses décrets et en recueillant dans leur sein les députe's de trente-quatre départements qui furent envoyés pour offrir des secours?

Le 12 juin, on proclama solennellement, sur la place de Bellecour, la résistance à l'oppression; deux jours avant, Robert Lindet (i), député de la Convention, avoit esté arrêté puis remis en liberté. Pourquoy ne pas l'avoir gardé comme otage, ainsi que Pointe (2j, Albitte (3;, Javogue (A), Ricard (5j et Robespierre

(i) Robert Lindet, (1743 f 1825), conventionnel, régicide, membre du Comité de Salut public, puis ministre des finances en l'an VIL Vécut depuis dans la retraite.

(2) Noël Pointe, (1755 •{■ 1825), ouvrier arqnebusier à Saint- Étienne, conventionnel, régicide. L'Empire le nomma percepteur à Monestier (^Dordognej. Révoqué à la première Restauration, adhéra aux Cent-Jours, exilé comme régicide en 4815, resta caché à Monestier; arrêté le 31 décembre 1817, condamné à la déportation du 21 avril 1818, gracié un mois après, il mourut a Sainte-Foy-la-Grande en 1825.

(3) Antoine-Louis Albitte, (1750 f 1812), conventionnel, régicide, chargé d'importantes missions dans divers départements où il se signala par ses violences. Il se rallia à l'Empire et mourut en 1812, pendant la campagne de Russie, attaché à l'administration de l'armée.

(4) Claude Javogucs, (...1759 f 1796), huissier à Montbrison, conventionnel, régicide. Envoyé en mission en 1793 à Feurs, ciief-lieu du département de Rhône-et-Loire. Ses exploits sont comparables à ceux de Couthon et Saint-Just à Lyon, Lebon à Arras, Brutus Magnier à Rennes, Carrier à Nantes, etc. Parmi les sinistres gredins qui illustrèrent la Révolution, Javogues mérite une place de choix par ses bestiales infamies. La ville de Feurs, exaspérée, dénonça à la Convention les crimes de ce fou furieux. Le Comité de Salut public, estimant, sans doute, qu'il avait rempli sa mi.ssion « révolutionnairement », se contenta de le rappeler. Impliqué dans la conspiration du camp de Grenelle, il fut fusillé le 18 fructidor an V.

(5) Jean-François Ricard, (...1760 f 1820. .), conventionnel, régicide.

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jeune (4), tous également députés de la Convention et qui passèrent successivement à Lyon quelques jours avant l'ouverture du siège? Pourquoy la caisse, les munitions de guerre et de bouche dont la ville de Lyon estoit abondamment pourvue, les canons de gros calibre, enfin tout ce qui pouvoit servir à la défense d'une ville, avoient-ils esté envoyés à Dubois de Crancé (2) sur la première réquisition? A Dubois de Grancé qui devoit sen servir pour opérer la ruine de Lyon. Les sections avoient cependant arrêté de ne pas s'en dessaisir, avoient également arrêté de ne pas laisser sortir de la ville les chevaux d'un régiment de dragons qui y estoit en garnison (3j. Les autorités constituées ne tinrent aucun compte des arrêtés des sections et tout fut envoyé à Dubois de Crancé. Pourquoy les sections se tenoient-elles assemblées, puisqu'elles

(1) Augiistin-Bon-Joseph Robespierre. (4764 f 1794), conventionnel, guillotiné avec son frère Maximiiien, le 10 thermidor an II.

(2) Edmond-Louis Dubois de Crancé, (1747 f 1814), d'abord mousquetaire de la garde, abandonna. Les biographies le qualifient lieutenant des maréchaux de France en 1789; les annuaires ne le mentionnent pas. Député du tiers-état, pour le bailliage de Vitry-Ie-François, aux États généraux, il adopta avec ardeur les idées révolutionnaires. Maréchal do camp en 179i. conventionnel, régicide, membre du conseil des Cinq- Cents, ministre de la guerre le 1" vendémiaire an Vlll, il refusa son concours à Bonaparte le 18 brumaire an VIII et se retira de la vie politique.

Sa famille avait obtenu, en 1740, des lettres de réhabilitation de noblesse qui furent révoquées en 1763, à la suite d'une enquête prouvant la fausseté des titres présentés. Cette déchéance dut blesser profondément l'orgueil de Dubois de Crancé et explique peut-être son orientation politique.

(3) Le 9^ dragous.

n'avoient aucune influence sur les grands intérêts de leur ville? Ou pourquoy plutost ne firent-elles pas un exemple terrible de ces scélérats investis de leur confiance et qui la trahissoient ouvertement ?

La perte de la liberté fut la seule peine des plus coupables de ceux qui composoient la municipalité, ou [de] leurs adhérents. On ne leur ôta pas mesme le moyen de correspondre avec leurs agents et leurs complices; et ces monstres altérés du sang de leurs concitoyens, ces monstres qui avoient conçu le projet abominable de faire tomber quatre mille tètes, qui avoient esté au moment de l'exécuter, ces monstres conservèrent la leur!

Les Lyunnois bornèrent leur vengeance au supplice du sanguinaire Chalier (i) et à celui d'un de ses adhérents. Ce peuple, dont Chalier avoit esté l'idole, applaudit à son supplice comme il avoit applaudi à ses motions incendiaires.

Les sections, toujours permanentes, mais toujours influencées par ces hommes dont l'éloquence astucieuse entraîne les suffrages, estoient toujours écartées du but pour lequel elles s'estoient levées en masse. Cependant cette masse estoit bonne. .l'ay eu lieu de

(1) Chalier fut guillotiné le 16 juillet 1793. (Voir la note, p. 101.) — Son adhérent était, sans doute, Emery Riard do Beauvernais. (Ibid.) — Quant à François Fournier qui commandait le peloton de dragons, le 29 mai, il fut arrêté et passa en jugement le 16 juillet, jour de l'exécution de Clialier. — 11 aurait été acquitté, mais on doit croire plutôt que le tribunal se déclara incompétent, par le motif que Fournier appartenait à l'armée active. Il fut maintenu en di tention et s'échappa. (François Fournier aux hommes de bien, plaquette imprimée, 1796, p. à.)

m'en apercevoir plusieurs fois, je me borneroy à en citer un exemple.

J'estois un jour à l'assemble'e d'une des sections, on y agitoit les moyens de défense en cas d'attaque. L'esprit de conciliation n'y estoit pas à l'ordre du jour, chacun tcnoit à son plan, les têtes s'échaulfoient, un négociant de Lyon, nommé Mounier (1), qui a péri ainsi que son fils après le siège, fatigué de voir qu'on ne vouloit pas s'entendre, se leva pour sortir et dit tout haut, et à plusieurs reprises, avant de s'en aller ; t II n'est qu'un seul moyen de terminer tous ces débats. Pourquoy tant de grimaces? Changeons de couleurs et demandons un roy! » Ces paroles, bien entendues de toute l'assemblée, y produisirent des sensations différentes que j'observoy très bien. Je vis sur la figure de quelques personnes l'accent d'une rage contrainte, sur celle du plus grand nombre celuy de la surprise et d'une tacite mais timide approbation.

M. Mounier ad|0uta, en sortant, que si tout le monde pensoit comme luy, on ne remettrait pas au lendemain à se prononcer. Ces paroles l'ont conduit sur Téchafaud.

Cependant les Lyonnois. menacés de toutes parts et au moment d'estre attaqués, songèrent enfin sérieusement à prendre des mesures pour se défendre. Avant tout, il leur falloit un chef; leur choix tomba sur M. de Précy (2)^ ancien colonel des chasseurs des Vosges

(1) Horace-Marie Mounier, courtier en marchandises, fusillé à Lyon, au mois de février 1794. Il est qualifié dans la procùdure « fusilier caserne, agitateur, contre-révolutionnaire ».

(-2) Voir note, p. 49.

et depuis lieutenant -colonel dans la garde du roy.

M. de Précy, appelé par les Lyonnois pour de'fendre leur ville, fut combattu d'abord par la difficulté de l'entreprise qu'il ne se dissimula pas. Cédant enfin aux pressantes sollicitations qui luy furent faites, il accepta, comptant d'ailleurs sur des secours étrangers, sur ceux de plusieurs départements qui avoient envoyé des députés à cet effet et sur la ferme résolution où luy parurent les Lyonnais de vaincre ou de s'ensevelir sous les ruines de leur ville.

M. de Précy s'occupa d'abord d'organiser sa force armée. Moins de 3 000 hommes se casernèrent, il comptoit et devoit au moins compter sur 6000. En tout, la force armée à Lyon fut de 9 000 hommes, [dont] 3 000 seulement sur lesquels on pût compter; et ce sont ces trois mille, dont les trois quarts et demy ont péri, qui ont défendu la ville.

M. de Précy, pour former son état-major, chercha à s'entourer de tout ce qu'il y avoit d'anciens militaires à Lyon. 11 s'en présenta peu et il fut obligé de confier des postes importants à plusieurs personnes, dont l'expérience ne respondoit ny au zèle ny au courage, et à plusieurs autres qui trahirent sa confiance.

L'intérest qu'avoient les Lyonnais à défendre leur ville, ceux surtout qui estoient à la tète des corps administratifs, fit juger à M. de Précy qu'il pouvoit s'en rapporter à eux sur les objets de première nécessité, tels que la partie des subsistances. Il fut trompé ?ur cet article ainsi que sur beaucoup d'autres; on ne luy fit connoistre le mal que quand il fut sans remède.

LYON Tl 792-1 793) 115

M. de Précy eut à se défendre contre une armée nombreuse qui l'attaquait de tous côtés et contre une faction intérieure, non moins dangereuse. Il eût pu l'écraser; les chefs estoient en prison, leur sort estoit dans ses mains; un mot de sa part, c'en estoit fait d'eux, il ne voulut pas le prononcer. « S'ils sont coupables, comme je n'en doute pas, m'a-t-il dit souvent, qu'on les juge! Mais je n'ordonneroy jamais un assassinat. » Et, soit par crainte, soit pour avoir trop voulu s'assujettir aux formes, les Lyonnois ne purent jamais parvenir à composer un tribunal compétent pour juger les coupables, et ces mesmes coupables sont devenus les bourreaux de ceux qui n'avoient pas voulu estre les leurs.

Il fut question, dans les premiers moments, d'envoyer 1800 hommes à Màcon. Cette démarche avoit deux buts, également utiles, celuy de nous assurer des grains et [celuy] de maîtriser l'opinion publique que l'on travailloit à nous rendre contraire dans cette partie. M. de Précy me proposa d'estre l'un des commandants de ce détachement, pour en diriger les opérations. Je luy respondis que j'estois prêt à partir; cependant, d'après quelques réflexions que nous fîmes, relatives à la circonstance où nous nous trouvions, nous conclûmes qu'il valoit mieux, dans ce premier moment, que je ne fusse pas mis en évidence, dans la crainte que le parti lyonnois, le moins bien prononcé et le plus nombreux, ne vît avec inquiétude le choix qu'avoit fait M. de Précy d'un ancien officier de la garde du roy, pour le placer [comme] un des chefs de

sa force armée. Il fut donc résolu que je me bornerois à défendre la partie de Vaise, dans laquelle il nommeroit, en outre, un commandant en titre, assujetti cependant à ne rien faire sans l'avoir concerté avec moy. Il fit choix, pour ce commandement, de M. le baron de Fontette (1), gendre de M. de Sablonnay (2) qui avoit esté tué à la journée du 29 may. Les sections s'intéressèrent pour luy auprès M. de Précy. M. de Fontette se contenta des honneurs, dont je n'estois pas curieux, et me laissa les charges ; il les a payées un peu cher, ayant esté guillotiné à l*aris où il s'estoit retiré après le siège.

Le détachement qui devoit se rendre à Mâcon ou, pour mieux dire, marcher sur Màcon, reçut contreordre et ne partit pas.

M. de Précy eut d'abord le projet de former en ré.i,àments sa force armée, en se réservant le choix des officiers supérieurs. Le nombre des casernes ne répondant pas à son attente, il se borna à former des compagnies de grenadiers et de chasseurs. Mon fils servit, le premier mois, dans une de ces dernières; M. de Précy, satisfait de sa conduite, le fit ensuite son ayde de camp.

Dès que M. de Précy eut pris une connoissance

(1) Jean-Melchior Collenet de Fontet, capitaine au régiment de Royal-Liégeois, puis colonel du 101* régiment d'infanterie, guillotiné à Paris le 16 décembre 1793.

(2) Christophe Cortasse de Sablonet,(1736 f 1793), lieutenantcolonel, commandait le bataillon de garnison de Guyenne, lorsqu'il fut nommé maréchal de camp en 1788. 11 eut pour successeur, à la tête de ce bataillon, Edme de la Chapelle. M. de Sablonet mourut des blessures qu'il reçut au guet-apens du 29 mai 1793.

LYON (il92-il93) 117

exacte îles forces dont il pouvoit disposer, il les trouva si insuffisantes qu'il augura mal de la tache qu'il avoit à remplir. J'en eus la preuve un matin que j'avois esté le voir. Je le trouvoy occupé à passer la revue des casernes à Saint-Pierre; il la suspendit un moment et, me tirant à l'écart, il me dit que plus il voyoit les moyens de défense, plus il en voyoit la presque nullité. « A peine trois mille hommes, m'adjouta-t-il, pour défendre cette ville immense, ouverte de tous côtés! Cependant, il faut faire bonne contenance, peut-estre nous arrivera-t-il des secours. Je ne vois pas que nous puissions nous sauver sans cela ; ma responsabilité est terrible. » Je luy respondis que je liois mon sort au sien, que je prenois l'engagement de ne pas l'abandonner et de périr avec luy. Il me serra la main, en me disant qu'il avoit bien compté sur moy.

Les Lyonnois n'avoient jamais pu se bien persuader que le projet de Dubois de Crancé fût de les attaquer. Dans leurs sections ils se croyoient invincibles; chaque jour cependant ils s'assemblèrent pour s'occuper de leurs moyens de défense, sans en exécuter aucuns Aussi les ennemis parurent-ils avant qu'on eût mesme songé à faire une redoute, mais alors l'énergie des Lyonnois parut dans tout son jour. L'exemple de leur chef qui se trouvoit toujours à leur tète, dès qu'il y avoit un coup de fusil, n'y contribua pas peu. Les redoutes se construisirent sous le canon de l'ennemy et, dans peu de jours, la ville de Lyon se trouva dans un état de défense respectable.

Le poste de Vaise que j'avois à défendre, ouvert de tous côtés, n'estoit susceptible de défense qu'autant que j'aurois pu me maintenir sur les hauteurs de la Duchère (i) qui le commandoient. J'avois même proposé à M. de Précy de porter sur ces hauteurs une partie de mes forces, avec quelques pièces de canon, et de m'y retrancher. Cette mesure exigeoit plus de troupes qu'il ne pouvoit m'en fournir, d'autant qu'il falloit à ce poste, trop important pour que les ennemys ne cherchassent pas à s'en emparer, des troupes choisies pour le défendre. M. de Précy me respondit que Linsuffisance de ses moyens le forçoit à se borner à défendre Lenceinte de la ville, qu'il me laissoit seulement le maistre de placer quelques soldats sur les hauteurs de la Duchère, dans la seule vue de retarder les progrès de l'ennemy dans cette partie et d'observer les mouvements, que, dès que j'y serois attaqu<'« en force, il faudroit me replier dans mes ouvrages si je n'estois pas à temps d'y porter du secours. Je me bornoy donc à envoyer à la Duchère cent cinquante grenadiers et chasseurs, j'y établis une cantine pour leur faciliter les moyens d'y vivre et pour leur ôter tout prétexte de descendre dans le faubourg. Ce poste qui couvroit mes ouvrages, pouvant à chaque instant estre attaqué, il estoit important que ceux qui y estoient placés pour le défendre ne s'en absentassent pas.

J'avois destiné le commandement de la Duchère à

(1) La Duchère, château dans la banlieue de Lyon, appartenait, en 1793, et appartient encore à la famille de Rivérieulx de Varax.

M. d'Arsac (4 ), jeune officier, sur les talents et le courage duquel je pouvois compter par les preuves qu'il en avoit données. Il tomba malade, je fus donc obligé de le confier à un autre, qui n'avoit que du courage sans aucune capacité; mais je n'avois pas à choisir.

Les ennemys avoient établi leur camp dans cette partie, sur les hauteurs de Limoney (2), poste de la dernière importance, à la distance de la ville d'une grande lieue, et qui les rendoit maîtres de toute la rive droite de la Saône. Ils envoyoient journellement des partis, le plus souvent à la pointe du jour, qui s'avançoient jusques sous nos batteries; nous leur tuâmes et leur fîmes quelques hommes prisonniers, ce qui ne fit probablement que hâter l'exécution du projet qu'ils avoient de venir en force s'emparer de la Duchère.

Je m'y rendis un jour, au bruit de quelques coups de fusil. Les ennemis venoient de faire une petite tentative qui ne leur avoit pas réussi et avoient laissé quelques-uns des leurs sur la place; mais ils avoient pris poste dans une maison sur une éminence qui dominoit la Duchère, ce qui ne me permit pas de douter qu'ils ne songeassent sérieusement à s'en emparer. J'avois trop peu de troupes à mes ordres pour pouvoir fournir à tout. J'avois placé cinquante chasseurs dans une maison située au côté opposé à celle dont

(4) Il y avait un sous-lieutenant du nom d'Ar/ac. au régiment de Languedoc en 1789. Il est aussi appelé d'Abzac. (Bittari» des Portes, l'Insurrection de Lyon, en 1793, 1906, p. 506.

(2) Lire : Limonest.

l'ennemy s'estoit emparé; cette maison estoit séparée de la Duchère par un chemin creux, revêtu de hautes murailles sur lesquelles j'avois établi un pont pour assurer la communication, précaution sans laquelle mes chasseurs eussent infailliblement esté faits prisonniers.

Ce poste dominoit toute la plaine et pouvoit servir de vedette; j'avois recommandé la plus grande surveillance, j'avois moy-mesme indiqué les endroits où dévoient estre placées les sentinelles, j'avois pris toutes les précautions possibles pour que ce poste ne pût estre surpris, cependant il le fut dès le lendemain, ce qui entraîna la prise de la Duchère.

J'estois allé, sur les cinq heures du matin, à une redoute que je faisois construire, quand j'entendis une fusillade assez vive, je pris sur-le-champ cinq cents hommes avec moy et, accompagné de M. de Moracé (1) que M. de Précy avoit placé auprès de moy avec la qualité de mon ayde de camp, je me portoy sur la Duchère qui estoit déjà au pouvoir de l'ennemy. Ma sortie ne servit qu'à protéger la retraite des cent cinquante grenadiers et chasseurs qui y estoient et qui y rentrèrent tous, à l'exception d'un chasseur qui fut tué.

Le poste de la Duchère, nayant d'autre fortification que l'advantage du terrain, qui n'en estoit mesme pas un eu égard à la position de lennemy, attaqué par trois mille hommes et du canon, ne pouvoit offrir

(1) Peut-être faut-il lire Morancé, surnom de terre que portait un membre de la famille de Chaponay?

aucune résistance. A peine Tennemy s'en fut-il emparé, qu'il s'occupa d'établir des batteries qu'il fit jouer sur nous sans relâche et avec d'autant plus de succès qu'outre l'advantage du terrain il avoit des pièces de gros calibre, tandis que les nostres pouvoient à peine les atteindre.

J'avois fortifié Vaise, de manière à ne pas craindre une surprise; je surveillois mes postes et les visitois souvent, les rondes se succédoient sans interruption; en un mot, je prenois toutes les précautions que m'imposoit la position délicate où je me trouvois, mais je ne pouvois me dissimuler qu'avec surtout l'espèce de troupes dont j'estois entouré, il me seroit impossible de résister à une attaque en règle, et je l'avois si bien prévu que j'avois d'avance déterminé mon point de retraite. Je devois me replier sur le fort du Grillon, placé derrière moy, entre la ville et le faubourg et où j'avois trois pièces d'artillerie; je devois m'y renfermer, avec trois compagnies de grenadiers et deux de chasseurs, pour m'y défendre jusqu'à l'extrémité; je devois, en mesme temps, de ce poste, protéger la rentrée dans la ville des troupes que j'avois dans le faubourg. Les choses tournèrent différemment. Je ne fus pas attaqué comme j'avois lieu de le craindre, les ennemis se bornèrent à me tirer, sans presque aucune relâche, des bombes, des boulets et des obus qui me tuèrent quelques hommes et brûlèrent quelques maisons. Ils envoyèrent aussi quelques partis, mais qui ne s'avancèrent jamais assez pour engager une action.

Avant la prise de la Duchère, j'avois fait quelques

sorties qui n'aboutirent qu'à protéger la rentrée de quelques convois de grains (1). Deux fois je rencontroy des partis ennemys, mais trop éloignés pour que je pusse les atteindre et, trahi de tout côtés par des municipalités vendues, il eût esté imprudent àmoy de m'engager trop avant avec le peu de troupes que j'avois. Une seule fois, me trouvant à la pointe du jour, avec trois cents hommes, à une lieue en avant de mes postes, je fus averti par un espion qui m'estoit affidé que soixante hommes de cavalerie rodoientdans les environs et qu'il estoit probable que nous nous rencontrerions. Je n'avois, pour toute cavalerie, que quatre gens d'armes et deux aydes de camp à cheval; j'estois à pied^ je disposoy ma troupe sur deux points d'où elle pouvoit voir arriver l'ennemy sans estre aperçue et j'envoyoi mes hommes à cheval à la découverte, avec ordre de s'approcher à la portée du pistolet et de tâcher d'attirer la cavalerie ennemye du côté où j'estois; elle ne donna pas dans le piège. J'espéroy, un moment, le contraire, sur quelques coups de feu que j'entendis, à la suite desquels je vis arriver mes gens à cheval, dont un blessé, qui me dirent qu'après avoir fait feu sur eux, les ennemys s'estoient retirés au grand trot, sans avoir fait mine de les poursuivre, quoyqu'ils eussent esté les provoquer à la portée du pistolet.

(1) M. Bittard dos Portes mentionne ces rentrées de convois de grains, sous les ordies de la Chapelle, (i Insurrection de Lyon en 1793, p. 235,) mais il identifie la Chapelle avec M. Passerai de la Chapelle, qui servait aussi dans l'armée lyonnaise, en qualité de chef de bataillon.

LYON (4792-1793) i23

La journée du 29 septembre fut celle où les Lyonnois déployèrent le plus toute leur énergie. Attaqués à la fois sur trois points, Saint-Just, le pont Perrache et les Brotteaux, repoussés, dans le premier moment, par la surprise d'une attaque imprévue, ranimés par la présence de leur chef, ils firent payer cher à l'ennemy ses premiers succès qu'il n'avoit dûs qu'à la trahison de deux commandants de postes qui les avoient livrés.

Les avant-postes de la porte Saint-Irénée avoient esté attaqués avant la pointe du jour. Je m'estois transporté, au premier moment, sur une petite éminence d'où il me fut facile de juger, par le progrès du feu de l'ennemy, que les Lyonnois perdoient à chaque instant du terrain; je ne balançoy pas alors à dégarnir mon poste pour aller renforcer celuy de Saint-Irénée, sur lequel, dans cette partie, les ennemys paroissoient diriger toutes leurs attaques. J'avois pris avec moi une excellente compagnie de grenadiers, celle des . Droits de l'homme », je cédoy au désir qu'elle me témoignoit d'aller combattre; j'envoyay chercher, en mesme temps, une nouvelle compagnie de grenadiers et un bataillon des troupes du centre, à la tête duquel je marchoy sur la porte Saint-Irénée. L'ennemy s'estoit emparé de toutes les hauteurs; M. de Précy, non moins soldat que général ce jour-là, tenoit encore, à la gauche, à la teste de quelques braves Lyonnois animés par son exemple et oppo.>oit la plus vigoureuse résistance, ce qui donna le temps à la compagnie des « Droits de l'homme » d'arriver. Elle se jette dans le premier retranchement, l'emporte avec la baïonnette,

rien ne luy résiste. M. de Précy, toujours à la tête, est prié de ne pas autant s'exposer; un grenadier se place devant luy, en luy disant : « Mon général, il y a assez longtemps que vous tenez ma place, je viens la reprendre! >

Sur la droite, les Lyonnois, qui avoient perdu beaucoup de monde, n'opposoient qu'une foible résistance et ne se battoient plus qu'en retraite. L'ennemy estoit au moment de se rendre maître de la porte Saint- Irénée. M. Giraud fl), maréchal de camp, qui commandoit dans cette partie et que je trouvoy entre deux feux, tellement la confusion estoit grande, donnoit ses ordres et n'estoit pas écouté. Je luy proposoy de faire placer sur-le-champ une pièce de quatre en avant de la porte pour en défendre l'entrée, il me dit qu'il ne luy en restoit plus et que toute son artillerie estoit au pouvoir de l'ennemy. Il ne restoit plus aux Lyonnois que la ressource de leur baïonnette et de leur courage. L'exemple de ce qui se passoit à la gauche estoit bien fait pour le ranimer. Aydés du renfort que je leur avois mené, ils foncent sur l'ennemy, le repoussent loin des murs, regaignent une partie du terrain qu'ils avoient perdu et se montrent les dignes émules de leurs camarades qui combattoient à la gauche, sous les yeux de M. de Précy.

Les hauteurs reprises, les ennemys, dont on avoit fait un carnage horrible, fuyant de toutes parts, nous devions espérer une victoire complète, quand, sur un

(1) Etienne-François Giraud des Escherolles, (... 1727 f 1810), maréchal de camp, pour retraite, en 179L

avis que reçut M. de Précy, il fut obligé de se porter ailleurs, avec partie de ses troupes, et de s'arrêter au milieu delà victoire.

Les ennemys estoient entrés par le pont Perrache, M. de Gramontd ) et [de] La Pujade (2) vinrent le dire à M. de Précy, et qu'il n'y avoit pas un moment à perdre. M. de La Pujade, en se jetant au bas de son cheval, m'adjouta : t Voici, mon amy, la dernière journée des honnêtes gens; dans deux heures, il ne nous restera d'autres ressource qu'un pistolet. » C'estoit voir un peu en noir, mais il faut avouer que la circonstance y prêtoit, et c'en estoit fait de Lyon ce jour-là, sans les ressources que trouva M. de Précy dans son entourage et dans celuy de ceux qui combattirent avec luy. Il arrêta sur-le-champ la poursuite de Tennemy devant Saint-Irénée, donna ses ordres pour qu'on se maintint dans les postes qu'on avoit repris et, suivi de quelques gens à cheval et de quelques grenadiers et chasseurs, fut cueillir de nouveaux lauriers.

Le lendemain de cette journée, si glorieuse pour les Lyonnais et si fatale en mesme temps par la perte de leur plus brillante jeunesse, M. de Précy vint à mon poste. Après nous estre entretenus des événements de la veille, je luy fis observer qu'il y avoit une précaution à laquelle peut-estre il navoit pas songé, que nostre position désespérée et cequivenoit d'arriver rendoient

(1) N. Carton de Grammont, adjudant-général, ancien officier; servit aux gardes-vallonnes, puis à l'armée de Condé.

(2) Marc-Antoine Maurel de Sainte-Croix de la Pujade, lieutenant en premier, avec rang de capitaine, au régiment de Grenoble-Artillerie en 1789, adjudant-général.

cependant indispensable, celle d'avoir un point de ralliement où nous nous rendrions tous, à la dernière extrémité; nous pourrions nous faire jour avec nos baïonnettes ou au moins, par le noyau que nous formerions, vendre cher nos derniers moments. M. de Précy goûta mes observations et il fut convenu qu'en supposant une nouvelle attaque et la prise de la ville, on tiendroit prêts des billets cacheptés, pour estre remis à tous les commandants de postes, dans lesquels on leur feroit connoistre le lieu du rendez-vous, pour s'y réunir en masse. Le rendez-vous devoit estre à mon poste.

Cernés de toutes parts par quatre-vingt mille hommes, nous avions encore à contenir une populace immense dans nostre intérieur, déjà mal disposée et qu'une famine dont^ depuis plusieurs jours, elle éprouvoit toutes les horreurs, ne faisait qu'aigrir. Rien n'entroit plus dans la ville, nos vivres estoient consommés^ un peu d'avoine^ qu'on distribuoit journellement, estoit la seule nourriture des habitants. La force armée avoit^ seule, une livre de pain de la plus mauvaise qualité et ne trouvoit plus que de la chair de cheval.

Entourés de traîtres^ l'ennemy n'ignorait rien de nostre désespérante position, il chercha à en profiter en demandant à fraterniser, moyen de séduction dont il estoit aisé de prévoir les dangers, ce qui n'échappa pas à M. de Précy, à qui un trompette fut envoyé pour en faire la proposition. J'estois avec luy, dans ce moment, au poste de la Belle Allemande que commandoit

M. le comte de Vichy (1;, chez lequel il m'avoit assigné un rendez-vous. Nous devions y concerter, avec MM. de Virieu(2) et de Burten (3), les mesures à prendre pour la sortie que nous projetions et que l'extrémité où nous nous trouvions alloit rendre indispensable. M. de Précy fut sourd à la proposition, donna ordre d'y respondre à coups de canon et monta à cheval pour veiller à ce que ses derniers ordres fussent exécutés. 11 n'estoit plus temps. Déjà quelques Lyonnais estoient dans le camp ennemy et plusieurs patriotes dans la ville. MxAI. de Vichy, de Virieu et moy, [nous] nous rendîmes sur les bords de la Saône, où déjà beaucoup de monde estoit assemblé avec le projet de fraterniser. Des bateaux mesme se croisaient au milieu de la rivière, au cri de « Vive la République! » Nous signifiâmes aux ennemys, débarqués sur le côté de Saône où nous estions, de se rembarquer sur-le-champ et de nous renvoyer ceux des nostres passés chez eux. Ce dernier article ne fut exécuté qu'en partie, plusieurs d'entr'eux estant restés chez Lennemy, les uns de gré, les autres de force.

Deux de leurs chefs nous firent proposer de les rece-

(1) Abel-Claude-Marie de Vidiy. chef de brigade à l'armée de Lyon, commandant la cavalerie, condamné par la commission militaire de Lyon et fusillé le 15 octobre 1793.

(2) François-Henri, comte de Virieu. né en 1754. tué le 9 octobre 1793. Ancien colonel du régiment de Limousin-Infanterie, député de la noblesse aux Etats-généraux, en 1789, commandant à la Croix-Rousse. Voir sur lui Souvenirs d'un royaliste, le comte de Virieu, par le marquis Costa ue Beauregard.

(3) Jean-François Burtin de la Rivière, ancien capitaine dans Artois-Infanterie, tué d'un coup de canon le 9 octobre 1793, adjudant-général, commandant à Saint-Clair.

voir sur nostre bord, pour conférer avec nous. Curieux de ce qu'ils pouvoient avoir à nous dire, nous ne trouvâmes aucun inconvénient à y consentir. Nous fûmes les chercher au milieu de la rivière et, les ayant pris dans nostre bateau, nous les menâmes avec nous. Nous nous assîmes sur le pave', au milieu du quai, entourés du peuple qui s'y estoit rassemblé, et là, nous écoutâmes les propositions qu'ils avoient à nous faire et que nous les priâmes de faire à haute et intelligible voix. Ils débutèrent par l'état de détresse dans lequel ils dirent sçavoirque nous étions réduit.^, mais il nous fut aisé de juger qu'eux-mesmes, fatigués de nostre résistance et des pertes journalières qu'ils éprouvoient, ne cherchoient qu'à se rendre le peuple favorable,, sous l'offre trompeuse d'une amnistie, et à luy faire désirer une capitulation. Ils voulurent ensuite nous pressentir sur les maux incalculables dont Lyon estoit menacé, s'il persistoit dans sa rébellion. Nous les interrompîmes en leur disant qu'ils eussent à se tâter euxmesmes pour sçavoir quels estoient les rebelles, qu'au surplus, chargés de la défense de Lyon, nous justifierions, jusqu'à la fin, la confiance dont on nous avoit investis, que nous n'entendrions jamais à aucune capitulation et que nous sauverions Lyon ou que nous péririons sous ses ruines. Le peuple, rangé autour de nous, avoit écouté nostre conversation dans le plus grand silence et avoit mesme paru approuver la fermeté de nos responses. Une plus longue conférence pouvoit n'estre pas sans inconvénients, nous priâmes ces deux chefs républicains de se rembarquer, en les

prévenant que, dans un quart d'heure, nous allions faire recommencer le feu, ce qui fut exécuté.

La fraternisation s'estoit étendue à tous les postes ; il n'avoit pas esté possible à M. de Précy de la prévenir; elle ne contribua pas peu aux événements du lendemain et, dès le mesme soir, nous dûmes y estre préparés.

Je me rendis, sur les cinq heures, au quartier général pour y dîner avec M. de Précy. A peine estionsnous à table qu'on luy annonça un nouveau trompette, envoyé par Dubois de Crancé; il refusa de le voir et de l'entendre et ordonna qu'il fut renvoj^é sur-lechamp. L'instant d'après, arrivèrent trois députés des sections, chargés de prévenir M. de Précy que, vu l'extrémité où la ville estoit réduite, les sections assemblées avoient délibéré d'envoyer aux représentants du peuple trente-deux députés pour traiter avec eux des articles d'une capitulation. M. de Précy leur respondit qu'il ne s'estoit chargé de la défense de la ville que parce qu'il avoit espéré qu'il seroit secondé par les habitants, qui y estoient plus intéressés que luy, qu'il leur avait fait le sacrifice de sa vie, mais non pas de son honneur qui ne luy permettoit, sous aucun rapport, d'entrer en composition avec un ennemy de l'espèce de celuy qui estoit sous les murs, quau surplus, les sections estoient les maîtresses de travailler à obtenir des conditions que bien sûrement on ne leur tiendroit pas, mais que, quant à luy que cela ne pouvoit regarder, il leur signifioit, en sa quahté de chef de la force armée, qu'on ne capituleroit que sous les

bombes et le canon. Les députés, peu satisfaits de cette response^, se retirèrent avec l'air de gens dont le party estoit pris. M. de Précy, à côté de qui j'estois, me dit : « Ces gens-là vont chercher à se sauver en nous sacrifiant, nous ne nous en défendrons pas moins tant que nous pourrons, mais, si nous en venons à ce point que tout soit désespéré, je me rendroy, avec les braves dont je pourroy m'entourer, à vostre poste, et nous tâcherons de sortir en nous faisant jour avec nos sabres et nos baïonnettes ! »

Le projet de M. de Précy estoit de faire suivre la caisse, et d'aller offrir le tout à M. le prince de Condé, en supposant qu'il ne pût pas faire soulever le Jura, comme il en avoit le projet.

Il estoit clair que les sections, trompées et abusées sur leurs vrais intérests, alloient livrer leur ville et se livrer elles-mesmes à leurs bourreaux; il estoit clair, comme je l'ay déjà dit, qu'elles espéroient se sauver en sacrifiant leur chef. Je proposoy donc de préparer tout pour exécuter nostre sortie, le soir du surlendemain. En supposant, comme tout l'annonçoit, qu'elle devint indispensable, nous pouvions, pendant la nuit et d'ailleurs favorisés par d'épais brouillards qui régnoient alors, cacher nostre marche à l'ennemy et nous éloigner assez pour n'avoir plus rien à craindre de luy.

Quelques jours auparavant, j'avois mandé chez moy les chefs des bataillons sous mes ordres; je les avois pressentis sur une sortie, et, en supposant que nous l'effectuassions, j'estois bien aise de sçavoir le nombre

de ceux sur lesquels je pouvois compter. Je m'estois assuré de deux compagnies de grenadiers et d'une de chasseurs et de quelques volontaires des troupes du centre; nous avions la journe'e du lendemain et celle du surlendemain pour tout préparer; nous avions toujours, jusques là, nos mesmes moyens de défense. Les ennemys, encore étonnés de la résistance que nous leur avions opposée le 29 septembre, prenoient des mesures pour renouveler une attaque de vive force, ce qui demandoit du temps et nous laissoit tout celuy nécessaire à l'exécution du projet que nous avions formé .

Mais je n'avois pas prévu que le découragement, d'un côté, et la trahison, de l'autre, nous livreroient à la mercy de Tennemy. M. de Précy me manda le lendemain que les postes de Saint-Just, par où avoient passé les députés pour se rendre à l'armée de Dubois de Crancé, ayant été livrés, et l'ennemy en estant le maître, nous n'avions pas un moment à perdre, qu'ainsi nous ferions nostre sortie dans la nuit de ce mesme jour. Je me rendis sur-le-champ au quartier général, je n'y trouvoy pas M. de Précy.

Je n'avois pas vu ma femme depuis plusieurs jours; je fus luy faire mes adieux et me munis chez elle de tout ce qui pouvoit estre nécessaire à mon départ. Elle sçavoit ce qui estoit indispensable, elle avoit pourvu à tout, l'équipage de mon fils et le mien estoient prêts. Son père et elle nous remirent tout l'or dont ils purent disposer. Le moment de nous arracher de leurs bras fut affreux, mais l'honneur, le devoir

et rintérest de nostre sûreté nous le commandoient impérieusement.

Je retournoy au quartier général où M. de Précy n'avait pas encore paru. Avant d'aller à mon poste, je voulus aller dire adieu à M. et [à] Mme Perroni. A peine estois-je arrivé chez eux, que j'y vis entrer mon malheureux beau-père, se soutenant à peine, suivi de ma femme portant son enfant. Ils venoient d'être forcés d'abandonner l'appartement qu'ils avoient à Bellecour, par la crainte où estoient ceux qui les logeoient qu'ils ne les compromissent, au moment où les patriotes entreroient dans la ville, en supposant qu'ils vinssent à sçavoir qui ils estoient. Ils venoient donc demander l'hospitalité à leurs anciens amis qui, par les mesmes craintes^ se refusèrent à les recevoir. Quel spectacle! quel tableau déchirant pour moy! Ma pauvre femme sans azyle, elle et son père, accoutumés à toutes les douceurs de la vie, repoussés par leurs meilleurs amis, ne trouvant plus mesme un toit pour se mettre à couvert!

Dans la persuasion où j'estois que je ne les reverrois plus, je suis encore à concevoir comment j'eus le courage de me séparer d'eux. Je laisse aux âmes sensibles à se pénétrer de tout ce que ce moment eut d'affreux pour moy.

Je ne pus estre de retour à mon poste que sur les huit heures du soir, mais, n'ayant pas pu rencontrer M. de Précy, je n'avois pu rien sçavoir des moyens que l'on prenoit pour celte sortie précipitée, ny me.sme l'heure où l'on se proposoit de l'effectuer. Je fis préve-

nir les Lyonnois qui estoient à mon poste et sur lesquels je comptois, de se tenir prêts. J'envoyoy un homme sûr et intelligent dans les environs du camp ennemy. Les instructions, qu'il remplit à merveille, furent de luy faire prendre le change sur le point de nostre sortie et de l'engager, par là, à porter partie de ses forces sur le chemin du Bourbonnois que j'avois désigné comme celuy que nous devions suivre. En effet, trois mille hommes furent sur-le-champ envoyés dans cette partie, ce qui diminua d'autant la masse des forces qui pouvoient s'opposer à nostre passage. Je disposoy tout du mieux qu'il me fut possible, jusqu'à l'arrivée de M. de Précy; je prévins les officiers de rétat-major. qui estoient à mon poste, de tenir prêts leurs chevaux^ précaution qui devint inutile, puisqu'aucun de ces messieurs ne nous suivit.

J'attendois M. de Précy sur le minuit, il ne parut que sur les cinq heures du matin avec le gros de sa troupe; le reste estoit arrivé isolément pendant la nuit. Nous rangeâmes notre petite armée, composée de douze cents hommes environ, y compris deux cents hommes de cavalerie, dans le bois de La Claire qui faisoit partie du terrain enfermé dans nos redoutes. Nous y attendîmes jusqu'à sept heures l'arrivée de l'arrière-garde commandée par M. le comte de Virieu; nous craignîmes mesme un moment qu'il n'eût trouvé des difficultés à sortir de la ville avec sa troupe.

Nous estions sous le feu de l'ennemy. nous pouvions estre pulvérisés par les batteries placées sur les hauteurs de la Duchère; heureusement qu'un brouillard

épais nous cachoit à ses yeux et que l'ordre que j'avois envoyé aux différents postes de ne laisser, sous aucun prétexte, sortir personne, fut ponctuellement exécuté.

M. de Précy eut le temps de faire ses dispositions, il organisa sa petite armée et y attacha des officiers pour la commander sous luy. Dans l'intervalle, quelques habitants du faubourg de Vaise, jugeant les dangers de cette sortie, vinrent à plusieurs reprises me prier d'en abandonner le projet pour mon compte, en m'offrant tous les moyens qui dépendroient d'eux pour me soustraire aux recherches. Leurs offres estoient sincères, mais ils offroient plus qu'ils ne pouvoient tenir; la municipalité m'avoit également promis de protéger ma famille. Les malheureux auroient eu besoin de protection eux-mesmes, ils ont presque tous péri par la guillotine.

A sept heures, M. de Virieu arriva, suivi de l'arrièregarde^ du thrésor et de quelques voitures sur lesquelles il y avoit des femmes. Nous nous mismes alors en marche, ayant la cavalerie à nostre tête. Il estoit temps, les brouillards commençoient à se dissiper. L'ennemy nous avoit aperçus et nous envoyoit des obus et des boulets, l'un desquels tua M. de Burten, un de nos meilleurs officiers.

Nous avions à passer, pendant un quart de lieue, sous le feu des batteries de la Duchère; nous eûmes aussi à essuyer, pendant trois quarts d'heure et jusque sur les hauteurs de Sainte-Foix, un feu de rempart, par la nécessité où nous fûmes de passer dans un chemin fermé de murailles, derrière lesquelles s'étaient

embusqués les patriotes, qui nous portoient des coups d'autant plus assurés que, ne les vo^^ant pas. nous ne pouvions les leur rendre.

Il estoit impossible que nous ne perdissions pas beaucoup de monde; le sort des blessés surtout estoit atfreux, il n'y avoit pas de chariots pour les ramasser, nous étions donc obligés de les laisser à la discrétion d'un ennemy dont ils n"avoient à espérer aucun quartier; aussi, tous nous crioient-ils de les achever.

Une seule fois l'ennemy parut vouloir s'opposer de front à nostre passage; après une légère résistance, il fut enfoncé avec perte de plusieurs des siens. Nous fîmes quelques prisonniers que nous attachâmes à une pièce de canon que nous traînions avec nous et qui ne fit que retarder nostre marche, car, peu de moments après, nous fûmes obligés de l'abandonner après l'avoir enclouée.

La terreur s'estoit emparée des patriotes que nous venions de forcer, au point que presque tous, dans leur fuite, avoient abandonné leurs armes. Nous trouvâmes sur le chemin plus de trois cents fusils que nous brisâmes.

Arrivés sur les hauteurs de Sainte -Foy, nous crûmes, un moment, victoire gagnée. M. de Précy ne paroissoit inquiet que du sort de Tarrière-garde; nous n'apprîmes que quelque temps après qu'elle avoit esté coupée et taillée en pièces et que M. le comte de Virieu avoit esté une des premières victimes. Il estoit inévitable qu'elle éprouveroit ce sort-là, si elle tardoit à nous suivre, et, dans le vray, elle auroit

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dû faire corps avec nous au moment de nostre sortie. Nous continuâmes nostre marche pour gaigner les hauteurs de Neuville, c'est alors que, nos chevaux s'estant rebutés, nous fûmes obligés d'abandonner nostre pièce de canon, d'autant que nous n'avions pas un moment à perdre, ayant aperçu un gros de cavalerie et d'infanterie qui avoit passé la Saône et se dirigeoit de manière à ne nous laisser aucun doute sur son intention de venir nous couper. Il estoit instant pour nous de gaigner la hauteur; nous le fîmes au pas de course et un peu en désordre. Il est bon de dire que nous avions perdu alors la moitié d'e nostre monde. La cavalerie hâta le pas alors pour nous charger, ce qui augmenta un peu le désordre dans notre petite troupe: heureusement, elle put se rallier à deux cents pas de là. L'ennemy, la voyant en bataille, s'arrêta de son côté et se borna à nous faire quelques décharges d'une pjièce de canon qu'il traînoit à sa suite. Nostre infanterie seule contenoit l'ennemy; quelque chose que nous eussions pu faire, nous n'avions pu rallier nostre cavalerie qui, au moment où elle pouvoit estre le plus utile à l'infanterie, l'abandonna et se sauva à la débandade. M. dePrécy fut également abandonné de tous les officiers qu'il avoit attachés à l'infanterie et qui n'auroient jamais dû le quitter. M. de Restier, un de ses aydes de camp, et moy, fûmes les seuls qui restâmes avec luy. J'en ay retrouvé deux, depuis, qui n'ont pu me donner que de pitoyables raisons. On sera au reste moins surpris de la conduite de la cavalerie qui avoit si vaillamment combattu au siège de Lyon;

elle avoit presque toute pe'ri. Gelle-cy n'estoit guère composée que de gens non aguerris, beaucoup plus occupés de leur salut que de gloire, et de quelques jeunes gens entraînés par l'exemple de leur chef. C'est sur ceux-ci que doivent tomber les reproches, [sur] ceux particulièrement attachés à la colonne dinfanterie, comme commandants ou aydes de camp.

Nous perdions toujours du monde, nostre mousqueterie ne faisait que peu d'effet, le nombre des ennemys se grossissoit, il estoit impossible que nous tinssions plus longtemps dans la position où nous estions. M. de Précy, perdant l'espoir de rallier la cavalerie, fit sa retraite par la gauche, après avoir placé les chasseurs sous son nom à la droite, pour le protéger. Ce mouvement se fit dans le plus grand ordre, mais non sans nous coûter encore beaucoup de monde, n'estant couverts par rien.

Nous descendismes un ravin profond et vînmes nous placer sur une hauteur à my-côte^ en face du terrain que nous venions de quitter et où les patriotes avoient pris poste. Nous estions inattaquables dans nostre position. Quelques boulets perdus nous arrivèrent qui ne nous firent aucun mal.

Avant de continuer nostre marche, nous essayâmes de faire une nouvelle tentative pour rallier nostre cavalerie que nous apercevions sur une hauteur, à une distance assez considérable, derrière la lisière d'un bois. Les différents signaux que nous fîmes furent en pure perte^ elle ne nous vit pas ou ne voulut pas nous voir et, s'éloignant toujours, nous la perdismes enfin

de vue. M. de Précy donna alors Tordre de continuer la marche, en nous dirigeant sur la plaine où il conservoit encore l'espérance de trouver sa cavalerie.

A la descente d'une côte escarpée, dous aperçûmes une troupe de hussards embusqués sur nostie gauche, nous en tuâmes trois, les autres prirent la fuite et furent répandre l'alarme dans les villages, ce dont nous ne tardâmes pas à estreadvertis par le tocsin que nous entendîmes de toutes parts, ce qui nous pronostiquoit que nous allions avoir toutes les campagnes .sur les bras : l'événement ne Justifia que trop nos craintes.

Arrivés dans la plaine, près des bords de la Saône, M. de Précy, par des marches et contremarches, nous la fit parcourir sur ses bords pendant deux heures. Perdant enfin tout espoir de retrouver nostre cavalerie, nous quittâmes la plaine pourgaigner le côté des montagnes, après avoir traversé le grand chemin de Lyon à Villefranche, à deux lieues de cette dernière ville.

Réduits au nombre de deux cent cinquante, nous marchions depuis douze heures, sans avoir pris un instant de repos. Accablés de lassitude, dévorés par la soif et la faim, nous n'imaginions aucuns moyens de les satisfaire l'un et l'autre, quand nous aperçûmes un village vers lequel, à nostre approche, se réfugioient en grande hâte les paysans qui achevoient leur travail du jour dans la campagne. Nous en arrêtâmes deux que nous chargeâmes d'aller dire aux habitants que nous n'avions le projet de leur faire aucun mal, pourvu quils ne nous provocassent pas en faisant sonner le tocsin, et que, nous recevant en amys, ils

LYON (;i792-1793; 139

voulussent bien nous fournir les vivres qu'ils auroient.

Effraye's à la vue d'une troupe de gens armés dont la peur triploit le nombre à leurs yeux, ils se crurent trop heureux d'en estre quittes à si bon marché; ils nous donnèrent tout le pain qu'ils avoient.

La provision eût esté double elle n'eût pas suffi, mais il fallut nous contenter de ce que nous trouvâmes. Ils nous portèrent en abondance du vin chaud et encore avec toute sa lie, qui ne venoit que d'estre fait. J'en bus en abondance, je n'avois rien pris depuis le matin de la veille, j'avois esté sur pied toute la nuit et toute la journée. J'estois sorti de Lyon à cheval, mais, un quart d'heure après^ quelqu'un à qui je prenois intérest, ayant reçu, à côté de moy, un coup de feu dans la cuisse, je le luy cédoy et laydoy à monter dessus. J'avois sur mon cheval mon manteau et mon équipage. Je le revis sur les hauteurs de Neuville dans le moment où j'estois occupé à rallier l'infanterie, il estoit monté alors par M. de Laurencin; je le perdis de vue l'instant d'après et ne lay plus revu.

A la mesme époque, je perdis aussi de vue mon fils qui ne m'avoit pas quitté jusque là. Les sangles de son cheval s'estoient cassées, je le laissoy occupé à les arranger; j'appris, seulement à mon retour à Lyon, qu'il avoit esté fait prisonnier. On juge aisément dans quelles inquiétudes je dus estre sur son compte.

Après une petite demy -heure de halte dans le village où nous nous estions arrêtés, M. de Précy demanda aux habitants ce qui pouvoit leur estre dû, ils se refusèrent à recevoir le prix de ce qu'ils nous

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