‹ Souvenirs d'enfance et de jeunesseChapitre 10 sur 36 · Louis XVIII · texte numérisé non relu

Louis XVIII

OU ses douleurs. Je suis maintenant à Montboissior, sur les confins de la Beauce el du Perche. Le château de cette terre appartenant à madame la comtesse de Colbert, a été vendu et démoli pendant la révolution. Il ne reste plus que deux pavillons séparés qui composaient autrefois le logement du concierge. Le parc, qu'on a voulu ananger à l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité' liancaise. Des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles d'où s'élèvent quelques pins, lui donnent un air sérieux : il plaît comme une ruine. Hier au soir, je me promenais seul, le ciel ressemblait à un ciel d'automne; un vent froid souillait par intervalles; pa*»venu à la lisière d'un taillis, je m'arrêtai pour regarder le soleil. Il s'empourprait dans des nuages au-dessus de la tour dWUuye, d'où Gabriclle, habitante de celle tour, avait vu comme moi le soleil se caucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu moimême quand ces mémoires seront publiés.

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant ce son magique fit reparaître à rnes yeux les champs paternels; je revis ces champs

OÙ j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alOrs, j'étais triste comme aujourd'hui, mais quelle différence de tristesse ! Cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience. La tristesse que j'éprouve maintenant vient du désenchantement du cœur, quand tout est connu et jugé.

Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg ne m'entretenait que de l'avenir et me promettait une félicité que je croyais bientôt atteindre. Le même chant dans le parc de Montboissier ne me rappelait que le passé et des jours perdus à la poursuite de cette félicité fugitive. Naître, désirer, mourir, c'est donc tout? Désormais je n'ai plus rien à apprendre, rien à découvrir dans le voyage! J'ai mai'chi'' plus vite qu'un autre, et j'ai d('jà fait deux ou trois fois le lourde la vie. Le temps fuit et m'entraîne, je n'ai pas même la certitude de pouvoir achever ces mémoires. Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les finirai-je? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit le peu de jours qui me restent, hatons-nous de peindre ma jeunesse tandis que j'y touche encore. Le navigateur qui

quitte pour jamais un rivage eiiclianté écrit son journal à la me de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître.

On a vu à la fin du livre précédent mon retour au château de Combourg et comment je fus accueilli par mon père, ma mère et ma sœur Lucile. On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres sœurs s'étaient mariées et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles familles aux environs de Fougères ; quant à mon frère, dont l'ambition commençait à se développer, il était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il acheta bientôt une charge de maître des requêtes, que M. de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, comme la V('rilable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa mademoiselle de Rosambo. A cette époque il s'attacha au corps diplomatique et suivit M. le comte de la Luzerne à Londres. Il était sur le point d'obtenir l'am bassade de Vienne quand la révolution éclata. Il sollicita ensuite celle de Constantinople, mais il eut pour concurrent Mirabeau, à qui cette ambassade fut promise pour prix de sa réunion au parti de la cour. Mon frère avait donc à peu près abandonné Combourg au moment où je revenais l'habiter.

Cantonna dans sa seigneurie, mon père ne la quillait presque plus, pas même pendant le temps des états; ma mère allait tous les ans passer deux mois à Saint-Malo pour faire ses pàques; elle attendait ce moment comme celui de sa délivrance, car elle détestait Comboiirc'; un mois avant le vovaoe tant désirt'', on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on faisait ses préparatifs, on laissai! reposer les chevaux. La veille du di'part on se couchait à sept heures du soir pour se lever à deux heures du matin. Enfin, ma mère, à sa grande sat'sfactiûn, se mettait en route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze lieues.

Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argenlière, devait passer dans cplui de Remiremont. En attendant ce changement, dont s'occupait l'amliition de mon frère, elle restait ensevelie à Combourg. Pour moi, je déclarai, après mon équipée de Brest, ma volonté ferme d'embrasser l'état ecclésiastique : ma mère lut ravie. Le fait est que je ne cherchais qu'à gagner du temps, car je ne savais pas ce que je voulais. On me fit conduire au collège de Dinan pour achever mes études latines. Je savais mieux le latin que m os maîtres. Dinan n'était qu'à cinq lieues de

Combourg, j'y revenais sans cesse sous quelque prétexte. Mon père, qui trouvait économie à me garder auprès de lui, et ma mère, qui désirait vivement que j'entrasse dans les ordres, mais qui se serait foit un scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur mon si'jour à Dinan, et je me trouvai insensiblement lixé à Combourg.

J'aimerais encore à me rappeler les mœurs de mes parents, ne fussent-elles qu'un souvenir toucbant et agréable pour moi seul. Mais je me plairai d'autant plus à en retracer le tableau, qu'il semblera fait d'après ces vignettes que l'on trouve dans les manuscrits du moyen âge. Du temps présent au temps que je vais peindre, on peut croire qu'il y a trois cents ans.

Cbaque membre de ma famille, en s'éloignant, avait laissé dans le cbàteau un vide que rien ne pouvait plus remplir. A mon retour de Brest,, quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et moi, habitaient seuls Timmense édifice ; une cuisinière, une femme de chambre, un valet de chambre, un valet de pied, un cocher, composaient tout le doinestiqur'; un chien de chasse et deux vieilles juments (HaliMit retranchés dans un coin des écuries

abandonnées. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l'on aurait à peine aperçu cin- (juante chevaliers, leurs écuyers, leurs dames, leurs valets, l'équipage de chasse et la meute du roi Dagobert.

Dans tout le cours de l'année, aucun étranger ne se présentait au château, si ce n'est un ou deux gentilshommes, un marquis de Montcouët, un comte de Goyon Beaufort, qui demandaient l'hospitalité en allant plaider au parlement. Ils arrivaient ordinairement l'hiver, à cheval, pistolets aux arçons, couteaux, de chasse au côté, et suivis d'un laquais (''gaiement à cheval, portant en croupe un portemanteau de livrée. Mon père , toujours très-cérémonieux, les recevait tète nue sur le perron au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits racontaient leur guerre de Hanovre , les affaires de leurs familles et l'histoire de leur procès. Le soir on les conduisait dans la tour du nord, à l'appartement de la reine Christine, chambre d'honneur occupée par un lit de sept pieds carrés, à doubles rideaux de gaze verte et de soie cramoisie, soutenus par quatre amours dorés.

Le lendemain matin, lorsque Lucile et moi des-

cendions dans la grande salle cL qu'à travers les fenêtres nous regardions la campagne inondée ou couverte de frimas, nous n'apercevions que deux ou trois voyageurs sur la cliausst'e solitaire de l'étang : c'était nos hôtes chevauchant vers Rennes. Ces étrangers ne connaissaient pas heaucoup la vie, et cependant c'i'lait par eux que noire vue s'étendait à quelques lieues au delà de l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions réduits toute la semaine au tète-à-tète de la famille et le dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes voisins. Ma sfeur et moi, nous attendions ce joui' -là avec impatience. Quand il faisait beau, nous nous rendions à la paroisse avec ma mère, le long du pciit mail, par lui chemin champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'ahomi nable rue de Combourg. Mon père ne paraissait qu'une fois l'an à la paroisse pour iàire ses pàques : le reste de l'année il entendait la messe à la chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions l'encens et les prières en face d'un grand sépulcre de rnarljrc noir attenant à l'autel : tous les honneurs de l'homme ne seront jamais que quelques grains d'encens brûli'S devant un

cercuci'.. Ces diitraclions du dimanche expiraient avec la journi'e ; elles n'étaient pas même régulières. Souvent, pendant la mauvaise saison, des mois entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la porte de notre retraite.

Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus grande dans le château. On éprouvait en y entrant la même sensation c{u en entrant à la chartreuse de Grenoble : lorsque je visitai celle-ci, je traversai un désert dont la solitude allait toujours croissant; je crus qu'elle finissait au monastère; mais on me montra dans les murs du couvent les petits jardins des chartreux, encore plus solitaires que les bois. Enfin, au centre du monument religieux, je trouvai enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, le cimetière des muets cénobites, sanctuaire d'où le silence éternel, comme la divinité du lieu, étendait sa puissance sur les montagnes et sur les forets d'alentour.

Le calme morne du château était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il nous avait dispersés dans tous les coins de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la

petite tour de Test, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et dans une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheininée, et dans l'embrasure d'une lenètrc on voyait toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu'à Tespingole, de^tuis le couteau de chasse jusqu'à r(''pée.

• L'appartement de ma rnère occupait la partie du corps de logis qui se trouvait au-dessus de la grande .salle entre les deux petites tours. 11 était orné de glaces de Venise à facettes, et parqueté.

Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée au bout de la tourelle du grand escalier qui communiquait de la cour intérieure à toutes les parties du château ; au bout de cet escalier le valet de chambre de mon père et le domestique habitaient des caveaux voûtés, et la cuisinière logeait dans la grosse tour de l'ouest, auprès de l'appartement dont on avait fait les cuisines.

3Ion père se levait à f(iiatie heures du matin hiver comme été, et venait dans la cour intérieure appeler son valet de chambre à l'entrée de l'escalier de la tourelle. Le valet de chambie éveillé fai- :jait une tasse de café. Mon père prenait ce café à cinq heures et travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient «•hacune dans leur chambre à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe ni pour me lever ni pour déjeuner, j'étais censé étudier jusqu'à midi. La plupart du temps je ne faisais rien.

A onze heures et demie on sonnait le dîner, que l'on servait à midi. La grande salle servait à la fois de salle à manger et de salon; on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités, du cùté de l'est, et après les repas on revenait se placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grande salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François I" jusqu'à Louis XIY. Parmi ces portraits on distinguait ceux de Condé et de Turenne. Un tableau, représentant Hector tu{' par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.

m^moiTlEs de ma vie.

Après le dîner on restait ensemble jusqu'à deux heures; alors si, l'été, mon père prenait le divertissement de la pèche, visitait ses potagers ou se promenait dans l'étendue du vol du chapon ; si, l'automne ou riiiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle passait quelques heures en prières. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une petite sainte Famille de l'Albane peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle. C'est tout ce qui me reste de Combourg.

Lorsque mon père était parti, et que ma mère était en prières, Lucile s'enfermait dans sa chambre; je regagnais ma cellule ou j'allais courir les champs. A huit heures, la cloche annonçait le souper; après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron; mon père prenait son fusil et tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi nous regardions les bois, le ciel, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on rentiait et l'on se coucliait. Les soirées d'automne et d'iiiver étaient

(l'une autre nature. Après le souper, lorsqu'on était revenu de la table à la cheminée, ma mère se jetait en soupirant sur im vieux lit de jour de siamoise llambée ; on mettait devant elle un guéridon avecune bougie. Je m'asseyais auprès du feu avecLucile, les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. .Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de chambre de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tète demi-chauve était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout debout. Lorsque en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie, qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres. Puis il revenait lentement vers la lumière et sortait peu à peu de l'obscurité comme un spectre avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucilc et moi nous écliangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant d'un ton sévère : « De quoi parliez-vous? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il con-

tinuait sa marche, le reste de la soirée l'oreille n'était plus frappée que du bruit égal et mesuré de .ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.

Un seul inrident variait ces soirées qui figureraient dans un roman du xf siècle : il arrivait que mon père, interrompant sa promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie. Il racontait des tempêtes et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur la côte d'Espagne.

Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu d'abomination et comme d'un pays étranger. Les Bretons trouvaient que la Chine était dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au bout (hi monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, i=!e plaindre en paroles courtes mais amères de sa destinée, lorsque je le voyais à la tin de son l'écit se lever brusquement, s'envelopper dans son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les

mouvements de son cœur, l'amour lilial remplissait mes yeux de larmes ; je repassais dans mon esprit les chagrins de mon père, et il me semblait (jue les souffrances endurées par l'auteur de mes jours n'auraient dû tomber que sur moi.

Dix heures sonnaient enfin à l'horloge du château ; mon père s'arrêtait subitement : le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait avoir suspendu ses pas; il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté <rune grande bougie, entrait un moment, dans la petite tour de l'ouest, puis revenait dans la i^alle, .son flambeau à la main, pour se rendre dans sa chambre à coucher, au fond de la petite tour de l'est. Lucile et moi nous tenions sur son passage, tremblants de respect et de frayeur, nous l'embrassions en lui souliaitant une bonne nuit; il penchait vers nous sa tète vénérable sans nous répondre, continuait sa route, s'enfonçait dans les ombres de la salle, disparaissait dans un corridor et se retii'ait dans la tour dont nous entendions les portes se refermer sur lui. ,

Dans ce moment le talisman était rompu. Ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la

présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles. Si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher, et nous lui reprenions dans un quart d'heure tout ce qu'il nous avait dérobé dans un jour. Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre et je reconduisais ma mère et ma sœiu' à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Tous les contes qui faisaient la tradition du château leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'im certain comte de Combourg, mort il y avait deux cents ans, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré plusieurs fois dans le grand escalier de la tourelle. Deux faits mieux prouvés venaient mêler pour ma mère et pour Lucile la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. II y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se trouvaient seules à Combourg avec mon père. Luc nuit elles étaient occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des détails de

celle mort, elles entendent dislinctement des pas d'homme dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était une heure du matin. Epouvantées, elles éleignentla lumière cl se précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage dans un 'scalier d'robé qui communiquait à la chambre de mon père; quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre, et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du château.

Mes sœurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui avait voulu les surprendre. Il les mit à Taise en leur demandant si elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un collrc qui se trouvait par hasard devant cette porte. Eveillé en sursaut, il avait saisi ses pistolets ; mais le bruit cessant, il avait cru s'être trompé et il s'était rendormi. II est probable qu'on avait voulu l'assassiner. Les soupçons

tombèrent sur un de ses domestiques. Il est certain

qu'un homme à qui le château eût été iucoiuui n'aurait pas pu trouver l'escaher dérobé par où l'on descendait dans la chambre de mon père. Une autre lois, dans une soir(''e du mois de décembre, mon père écrivait auprès du f(Mi dans la grande salle. ()n ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tète et aperçoit un homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer les quartiers d'arbres ctans le foyer; armé de ces tenailles rougies, il se lève : l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.

Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sonu"; elles se mettaient au lit mourantes de peur. Je me retirais alors dans mon donjon au haut de la tourelle du grand escalier. La cuisinière rentrait dans la grosse tour de l'ouest, les domestiques descendaient dans leur souterrain, et huit personnes ainsi dispersées dans les diverses parties d'une forteresse, sans communication entre elles, sans sonnettes, sans aucun moyen de se faire entendre, s'endormaient comme elles pouvaient aux

cris des chouettes et au biiiit du vent. La Icnrtre (le mon donjon s'ouvi-ail sur la cour intérieure. Le jour j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée d'où pendaient des scolopendres et où croissait un prunier sauvage ; quelques martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Quand la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'ouest, j'en étais averti par ses rayons qui éclairaient mon lit à travers les vitraux de la fenêtre; des chouettes voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries des tours, je ne perdais pas un des murmures du vent, et ces murmures étaient étranges. Quelquefois le vent semblait courir à pas légers, quelquefois il laissait échapper des plaintes. Tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis tous ces bruits expiraient pour recommencer encore. A quatre heures du matin la voix du maître du château appelant le valet de chambre, à l'entrée des voûtes

séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la nuit.

Dans mon enfance, ces bruits m'avaient pénétré de terreur : je me cachais sous ma couverture où je suais à grosses gouttes, et je ne m'endormais qu'au jour. J'avais été bercé de toutes les histoires d'apparitions que les nourrices bretonnes se racontent depuis le temps d'Olivier de Clisson et de Bertrand du Guesclin. Cet entêtement de mon père à faire coucher un enfant seul en haut d'une tour pouvait avoir quelque inconv('nient ; mais il eut certainement pour moi un avantage : j'appris peu à peu à vaincre mes terreurs. Cette manière violente de m*; traiter me donna le courage d'un homme sans me faire perdre cette sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu d"' chercher à me convaincre qu'il n'y avait pas de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : « M. le chevalier a peur? » il m'aurait fait coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait : « Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu, vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits tant que vous serez bon chrétien, » j'étais plus rassuré

que par tous les arguments de la philosophie. Mon succès fut si complet qu'à l'âge de seize ans, où j'étais parvenu lorsque je tombai de Brest à Combourg, les vents de la nuit, bien loin de m'épouvanter, ne servaient plus que de jouets à mes caprices, et pour ainsi dire d'ailes à mes songes.

Mon imagination allumée par le feu naissant des passions se jetait sur tous les objets, ne trouvait nulle part assez de nourriture, et aurait dévoré la terre et le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire; tout extraordinaire que pai'aisse cette histoire, elle ne contient pourtant que la pure venté.

Replongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir moi-même dans le passé, de me montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus, malgré les tourments que j'ai endurés.

Je fus à peine revenu de Brest à Combourg qu'il se fit dans mon existence une révolution complète : l'enfant disparut et l'homme se montra avec ses joies qui passent et ses cliagrins qui restent.

D'abord tout devint passion chez moi en attendant les passions véritables. Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais pas osé ouvrir la bouche devant

138 jyrÉiMOinEs de ma vie.

mon père, je parvenais à m'échappei', mes transports ('taient incroyables, je ne pouvais descendre le perron d'un seul trait, je me serais précipité, j'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour laisser se calmer mon agitation. Mais aussitôt que j'avais atteint la cour verte et les bois, que je me sentais en liberté, je me mettais à sauter, à courir, à m'éjouir dans les vents, jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces, haletant et comme enivré. Mon père me menait quelquefois à la chasse : le goût de la chasse me saisit et je le portai à la fureur. Je vois encore le champ de genêts et la place où j'ai tué' mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé en automne de demeurer quatre et cmq heures dans l'eau jusqu'à la ceintiu^e pour attendre au bord d'un, ■ étang des canards sauvages. Même aujourd'hui je ne suis pas de sang-froid quand un chien tombe en arrêt; et quoique je tire bien, le trouble que me cause une compagnie de perdrix ([ui s'enlève autour de moi nuit à la justesse de mon coup. Je manque rarement le but à la remise lorsque la pièce de gibier part isolément. Toutefois, dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fond d'amour pour l'indépendance : franchir les fossés, parcourir

l(.'.s champs, les bois, les marais et les bruyères, me liouver avec un l'usil dans un lieu désert, ayant puissance et solitude, c'était pour moi une grande jouissance. Quelquefois je m'emportais si loin dans mes courses, que ne pouvant plus marcher par excès de lassitude, les gardes étaient obligés de me rapporter sur leurs bras.

Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait [dus : à mesure que j'avaneais dans la vie il se formait en moi un désir de bonheui- qui- je ne pouvais ni régler ni comprendre : mon esprit et mon cœui" s'achevaient de former comme deux temples vides sans autels et sans sacrifices, où l'on ne savait encore quel Dieu serait adoré. Je croissais auprès de ma sœur, et notre amitié était toute notre vie.

Lucile comptait déjà dix -sept ans; elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse, son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel, ou promenait autour d'elle, des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et di.' soufl'rant .

Hormis pour nous aimer, nous étions inutiles l'un à l'autre, Lucile et moi; elle ne me pouvait dire

ce que j'éprouvais, jonc lui aurai? pu dire la raison de son ennui, nous ignorions tout également. Ouand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien peu au véritable; elle voyait en moi son protecteur; je voyais en elle une amie; il lui prenait des accès de vapeurs noires que j'avais peine à dissiper. A diK-scpt ans elle déplorait la perte de ses jeunes années, elle se voulait jeter dans un couvent; tout lui é-tait souci, cbagrin, blessure, une expression qu'elle clierchait, une chimère qu'elle s'était faite la tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tète comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son cœur, sa vie ne paraissait plus au dfdiors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa boaul''-, elle ressemblait à un gi'nif funèbre. J'essayais alors de la consoler, et l'instant d'après je tombais moi-même dans des désespoirs inexplicables; on raconte l'bistoire de deux jumeaux qui étaient malades ensemble, bien portants ensemble, et c|ui, lorsqu'ils étaient Sfqiarés, voyaient intimement ce qui leur arrivait l'un à l'autre ; c'est mon histoire et celle de Lucile, avec cette différence que les deux

jumeaux moururent le même jour, et que j'ai survécu à ma sœur.

La vie que l'on menait à Combourg était bien propre à augmenter l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal plaisir consistait à nous promener ensemble dans les grands bois, pendant l'automne; nous marchions l'un auprès de l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans les arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions sous nos pas. Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant un jour lui parler avec ravissement de la solitude, me dit : (( Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot fut une révélation. Je me sentis naître à une existence nouvelle, il me sembla qu'un vide immense se comblait dans mon sein; je ne sais quel souffle divin passa sur' moi, et je me mis à b(''gayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons. Je composai alors la petite pièce sur la forêt : Forêt silencieuse, que l'on trouve dans mes ouvrages. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose; bien qu'à l'époque où je les composais, l'affectation et le mauvais goût de Dorât eussent envahi le Par-

nasse, M. de Fonlanes, bon jui^cen celle matière, disail qne j'avais reçu les deux instruments^ el (jue j'aurais pu aller aussi loin dans la poésie (pie dans la prose, si je m'étais altaché uniquement à la ])iemière; on en peut juger par Moïse.

Dans les encliantemenls de l'inspiration, j'invitais Lucile à m'imiter; elle me crut el elle se mit de son côté à écrire, Nous passions les jours à nous consulter mutuellement, à nous communiquer ce que nous avions fait et ce que nous comptions laii'e ; nous entreprenions des ouvrages en commun, et guidés par notre instinct nous traduisions les plus beaux et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie.

Lucile était née avec du génie. Des pensées qui' n'étaient (pie des sentiments sortaient avec difficulté de son àme ; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n'y avait rien au-dessus. L'élévation el la douleur faisaient le caractère dominant de ses écrits. Il est impossible de lire ce qu'elle a laissé et surtout ses lettres, sans être bouleversé jusqu'au fond du cœur. Lucile vint à Paris avec moi et ma sœur de Farcy en 1789. Elle fut admirée par tout ce qui. la connut, depuis M. de Malesherbes jusqu'à Cham- Ibrl. Après mon émigration, elle se retira en lire-

tagnc, fut jetée dans les cachots, épousa en 170."3, pour se soustraire aux persécutions révolutionnaires, le comte de Caud, vieillard qui la laissa veuve après un an de mariage; elle vit aussi mourir ma mère et ma sœur Julie qu'elle adorait. A ma rentr(''(' en France en 1800, elle me rejoignit à Paris. Je ne trouvai rien de changé en elle, si ce n'est que sa mélancolie avait augmenté et qu'elle croyait, comme Rousseau, qu'on s'était ligué pour la persécuter.

Toujours attendant et d(''sirant la mort, elle l'ut enlevée subitement par cette mort qu'elle avait tant appelée. Voici quelques-unes de ses dernières lettres ; je ne les relis jamais sans me demander pour- (juoi je traîne encore dans ce monde ma misérable vie

Paris (billet sans date).

« Mon ami, je ferme pour jamais le livre de ma destinée et je le scelle du sceau de ma raison. Je n'en consulterai plus les pages ; je me jetterai à corps perdu dans tous les événements de mon passage dans ce monde ! Quelle pitié que l'attention que je' me porte ! Je ne fais plus qu'un souhait, c'est que le

MÉMOIllES DE MA VIE.

ciel te rende aussi heureux que tu le mérites, et que tu continues à juger des hommes d'après ton exur et non d'après les lumières de ton esprit. Sans doute qu'une pénétration trop attentive est le plus cruel de tous les dons de la nature. Je ne puis te dire combien je suis touchée de ta parfaite et si aimable bonté envers moi, et combien je t'aime. Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi; je le remercie du précieux, bon et clic présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache : voilà tous mes trésors ; je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage avec cette devise : Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami ; lu seras peut-être étonné de mon changement de langage, depuis hier malin que j'étais. si agitée : depuis t'avoir vu, mon cœur s'est élevé vers Dieu et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place. »

Paris (autre billet sans date).

(( Mon ami, je suis contente de mon courage; je ne lais nulle attention à mon chagrin et à l'espèce de défaillance intf'iieure que j'i-prouvo : je me suis dé-

SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEINESSE. Ii5

laissée. Continue à être toujours aimable envers moi : ce sera humanité ces jours-ci. »

Paris (deniiùie IcUrc sans date).

« Mon fi'ère, ne le fatigue ni de mes lettres ni de ma présence, pense que tu seras bientôt délivré pour toujours de mes importunités ; car ma vie jette sa dernière clarté, comme une lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit et qui voit naître l'aurore où elle va mourir. Souviens-toi, mon frère, des premiers moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés sur le même sein ; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que tu m'as défendue et protégée dès les premiers jours de ta vie; que nos jeux nous réunissaient, que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai pas de notre jeunesse, delà tendresse de nos sentiments, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel que nous avions de nous voir sans cesse; si je te retrace le passé, je l'avoue ingV'nument, mon l'rèie, que c'est pour me faiie revivre dans ton cœur. Lorsque- tu parti: de la France pour

146 MÉMUir. ES DE MA VIE.

la seconde fois, j'enliui dans les lieiiK destines aux seules victimes dévouées à la mort; dans les prisons je n'ai eu d'in(|uiétude que sur ton sort : sans cesse j'interrogeais sur toi les pressentiments de mon cœur; lorsque j'eus recouvn' la liberté, au milieu des maux qui vinrent m' accabler, la seule pensée de notre riMuiiini m'a soutenue. Aujoiu'd'hui que je perds sans retour l'espoir de couler mes jours auprès de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements. Mais quand je me serai soumise à mon sort.,, et quel sort ! Où sont mes amis? mes protecteurs? mes richesses? à qui importe maintenant mon existence ? cette existence délaissée de tous et qui pèse tout entière sur elle-même. Mon Dieu , n'est-ce pas assez pour ma faiblesse que mes maux présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir?

» Pardon , trop cher ami, je me résignerai, je m'endormirai d'un sommeil de mort ; mais pendant le peu de jours que j'ai encore à passer à Paris, laissemoi penser que ma présence t'est douce. Crois que parmi tous les cœurs qui t'aiment, rien n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuis-

SOUVENins U'ENFANCE ET DE JEUNESSE. li?

santé amitié pour toi ; rem})lis ina mémoire do souvenirs agréables qui prolongent loin de toi mon existence; hier au soir tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses : quoi! mon frère, serais-je pour toi un objet d'éloignement et d'ennui? Montre-toi avec franchise, je n'ai point de courage contre tes politesses. Je t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul mol de ce que contient celte lettre. »

Elle n'est plus! Je n'ai pas passé un seul jour sans la pleurer; ma douleur, timide et pudique comme Lucile, a rarement éclaté au dehors, car je ne trouve pri-soniic digm- d'ciilcndif parler de l'amie de ma jt^unesse. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur d'où elle ne sortira que quand je cesserai de vivre, et alors nous serons l'un et l'autre oubliés. Mais tel est mon destin!

J'étais abseiil de Paris lorsque ma sœur rnourul; elle éiail inconnue el inallieun'iise : personne ne suivit ses run('railles; (»n la jela dans un cimetière où il fut impossible de retrouver sa sépulture. Je la

cherchai longtemps avec le fossoyeur; il me montrait des tombes fraîchement remuées sans pouvoir se déterminer pour aucune. Déjà on ne savait plus où reposaient les restes d'un des êtres les plus parfaits que jamais le ciel eût exilé sur cette terre. Je regardais avec un mélange d'horreur et d'envie cet homme du cimetière dont la main était hi dernière main qui eût touché la sainte dépouille de Lucile. La recherche du raccoleur des morts fut inutile : il fallut tout perdre, jusqu'à l'espoir d'être enseveli auprès de ma sœur.

Je me demande aujouid'hui a\ec élonnement comment toutes les facultés de mon âme n'étaient pas remplies à Combourg par cette créature céleste qui, vingt ans après nos promenades et nos études, m'en rappelait si tendrement le souvenir. Auprès de cette femme supérieure, comment désirais-je encore quelque chose?... C'est que j'étais fait pour connaître toutes les misères. C'est que, formé du même sang que Lucile, j'étais né comme elle pour me tourmenter et me détruire; c'est que jeune homme, et jeune homme passionm'', la nature me forçait à chercher hors de moi le complément de mon existence, et que ci ma sœur m'offrait l'^'s pluS]

SOUVEXrP.S D'FNFANT.K F.T [) R .IF.UNESSE, 110

beaux traits d'une femme, je ne la voyais que comme un anse !

Le goût que Lucile m'avait inspiri'' pour la poésie, ou plutôt rinstinct qu'elle m'avait révélé, ne fut que de Diuile jetée sur le feu. Tous mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon talent; mais bientôt revenu à une juste méfiance de moi-même, jeme mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté depuis. Je regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à Lucile d'avoir lait naître en moi ce penchant malheureux; je cessai d'écrire et je me mis à pleurer ma gloire à venir, comme on pleurerait sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait à ma jeunesse. J'étais pour moi-même un vrai mystère : je ne pouvais voir une femme sdns être troublé, je rougissais si elle m'adressait* la parole; ma timidité déjà excessive avec tout le monde était si grande avec une femme, que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec elle. Elle n'était pas plus tôt partie que je tombai dans des adorations.

Ce sentiment avait la délicatesse et l'exaltation de la chevalciie. Los peintures de Virgile et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire, mais l'image de Lucile, sans cesse au fond de mon cœur, couvrait de sa pureté l'image des autres lemmes et épaississait autour de moi les voiles que la nature cherchait à soulever. Je ne voyais les liMiimes que comme des êtres faibles et chanuants (|ui commandaient à la fois mon respect et ma pi'otection. La tendresse fraternelle me trompai! sur une tendresse moins désintéressée. (}uand on m'aurait livré les plus belles esclaves du sérail, je n'aiu\ais su que leur demander. Le hasard m'éclaira.

Un gentilhomme voisin de la terre de Combourg (''tait venu passer (pi('l([ues jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village, on comut à Time des fenêtres de la grande .salle pour regarder ; j'arrivai le premier, l'étrangère se pré'cipita après moi, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me barra le chemin et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passait autour de moi, mais mon air extraordinaire frappa sans doute cette jeune femme, car elle appuya deux ou trois fois son sein

.HOUVEMRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, l.'l

contre ma poitrine en me demandant d'un air effrayé ce que j'avais.

Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé, d'une manière qui m'était inconnue, devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce que font les autres hommes, si je m'étais attaché à une femme, j'aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de la passion don! j"e portais le germe; mais tout prenait en moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, l'absence de femmes firent qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même. Faute d'objet réel, je me créai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si l'histoire du cœur humain oftre un autre exemple de cette nature.

Je me composai donc une femme des traits divers de toutes les femmes que j'avais vues. Elle avait le génie et l'innocence de ma sœur, la tendresse de ma mère; la taille, les cheveux et le sourire de la charmante étrangère qui m'avait pressi' sur son sein ; je lui donnais les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François 1", d'Henri lY et de

ir.-2 MfiMOIRF.S DK MA V I K.

Louis XIV, qui ornaient le salon, m'avaient fourni d'autres traits et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les églises.

Cette jeime fdle enchantée me suivait partout invisible, je m'entretenais avec elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie. Tantôt c'était une nymphe coquette, tantôt une Vénus passionnée. Elle était sévère comme Diane ou attrayante comme Hébé. Souvent elle devenait une ft'-e qui me soumettait la nature. Je retouchais sans cesse mon tableau; j'enlevais un attrait à ma beauté ])our le remplacer par un autre; puis, quand j'avais fuit un chef-d'œuvre, j'éparpillais de nouveau toutes ces grâces; ma femme unique se transformait en une multitude de femmes dans lesquelles j'adorais séparément les charmes que j'avais adorés réunis.

Pygmalion fut moins amoureux de sa statue. Mon embarras était de plaire à mon idole; je ne me Irouvais rien de ce qu'il ine fallait pour être aimé, alors je me donnais à moi-même tout ce qui me manquait; je montais à cheval comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars maniait les armes avec moins de force et de grâce. J'étais la Ilire, Xaintrailles, Bavard. Mais quand je

venais à me relrouver un pauvre petit gentilhomme obscur, sans grâce, sans beauté, sans talent, qui n'attirerait jamais les regards de personne, qui pas serait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait jamais, je tombais dans une sorte de désespoir et je n'osais plus lever les yeux sur l'image séduisante attachée à mes pas. Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles toutes les facuhés de mon àme arrivèrent au plus haut point d'exaltation; je parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là mes livres. Mon goût pour la solitude redoubla; j'avais tous les symptômes d'une passion violente : je maigrissais, je ne dormais plus, j'étais distrait, trisie, ardent, farouche; je fuyais jusqu'à ma sœur, à laquelle je ne révélais pas ma folie, car j'avais honte de moi-même et j'étais sérieusement jaloux de l'être que j'avais créé. Dans la crainte de le perdre, je voulais qu'il ne fùl connu que de moi. Mes jours s'écoulaient (Vune manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de déHces.

11 y avait au nord du château une lande semée de grosses pierres, j'allais m'asseoii" sur une de ces pierres au soleil couchant. Tout ce qui servait à embellir cette pompe, la cime dorée (\o^ bois, les nuages

151 MK.MOIUKS DE MA VIK.

couleur de rose, l'étoile du soir, me ramenaient à mes songes, j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée Taslre du jour dans les régions où il portait la lumière, je lui donnais ma Ijeauté à conduire pour la présenter avec lui aux hommages de l'univers. Le vent du soir, qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes; une alouette de bruyère, qui venait si^ percher sur une pierre à mes côtés, suffisaient pour m'arracher à ma rêverie ; je me trouvais seul alors et je reprenais le chemin du village, le cœur serré et le visace abattu. Les jours d'orage en été, je montais en haut de la grosse tour de l'ouest, je voyais les nuages venir lentement des hauteurs de Bécherel, envahir les coteaux, la prairie, l'étang. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait ht luie et faisait paraître des flammes sur les girouettes d'airain, oxcitaient mon enthousiasme. Comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais l'orage, j'espérais qu'il m'apporterait Armide.

Le ciel était-il serein? je traversais le grand bois

SOfVKMUS IVKN'KANCK KT I)K (KrNESSK. lôô

au l)Oiit (liiqiifl on trouvait de? prairie? arrosées par un ruisseau et divisées par des haies plantées de saules; j'avais établi un siépfe, comme un nid, dans un de ces saules. Là, complètement isolé, entre la terre et le ciel, je passais des heures délicieuses avec les fauvettes. .Ma nymphe était à mes côtés; j'associais également son image à la beauté de ces nuits de printemps, toutes remplies de la clarté des étoiles, du chant du rossignol, du rnurrnure des brises et du parfum des fleurs.

D'autres fois je m'enfonçais dans les bois, je suivais un chemin abandonné, un ruisseau sans nom un petit oiseau qui voletait avec sa compagne de buisson en buisson. Le rouge-gorge qui chantait le ?oir sur un toit de chaume m'attendrissait; la lumière lointaine qui brillait dans une ferme écartée me faisait faire mille projets de retraite et de bonheur; je supposais que ce que je cherchais habitait vers les distantes collines, dans le hameau dont j'apercevais le clocher champêtre, j'écoutais tous le? bruits qui sortent des lieux infréquentés, et prêtais l'oreille à chaque arbre ; je voulais chanter ces plaisirs, mais les paroles expiraient sur mes lèvres.

Plus la saison était triste, plus j'étais heureux.: j'ai

toujours aimé l'automne. La pluie, les vents, les frimas, en rendant les communications moins faciles, isolent les habitants des campagnes. On se sent à l'abri des hommes. Je voyais avec un plaisir toujours nouveau s'approcher la saison des tempêtes, les corneilles se rassembler dans la prairie de l'étang en innombrables bataillons, et venir se percher à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes des grands bois.

Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour d'une forêt et que j'entendais tomber les feuilles, j'étais alors dans la disposition la plus naturelle à mon cœur. Si, en regagnant le château, je rencontrais quelque laboureur à l'orée d'un champ, je m'arrêtais pour contempler cet homme né parmi les gerbes où il devait être moissonné, et qui, pour ainsi dire, retournant la terre de son tombeau avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne. Le sillon qu'il venait de creuser était le monument destiné à lui survivre; j'ai vu les pyramides du désert et ces sillons abandonnés sous mes bruyères ; les uns comme les autres n'attestent que les travaux et la rapidité des jours de l'homme.

Mais une de mes grandes joies en automne était de m'embarquer sur l'étang et d'aller seul dans le bateau me placer au milieu des joncs où se rassemblaient les hirondelles prèles à partir. Je les voyais se jouer dans l'eau au coucher du soleil, poursuivre les insectes en poussant de petits cris, s'élancer toutes ensemble dans les airs comme pour éprouver leur force, puis se rabattre à la surface du lac et venir enfin se percher sur les roseaux que leurs })ieds légers courbaient à peine et qu'elles remplissaient de leur ramage confus. Pendant ce temps, des poules d'eau, des plongeons, des sarcelles nageaient autour de mon bateau; on eût dit que ces roseaux étaient le rendez-vous d'une caravane emplumée qui faisait les pnîparatifs de son df'part. J'écoutais le gazouillement de l'hirondelle comme Tavernier enfant aurait prêté l'oreille au n^cit d'un vieux voyageur. J'enviais le sort de ces oiseaux, qui ni ne sèment ni ne labourent et qui, l)ien ditTérents des hommes sur la teri-e, ti'aversent les plaines du ciel sans y laisser de tristes marques de leur passage.

La nuit descendait, les roseaux s'agitaient, le lac battait ses bords, les grandes voix de l'automne

158 MfiMOIRF.S I) F. MA V I F..

sortaient des marais et des l)ois. .l'écliouais mon bateau au rivage, je retournais au château; dix heures sonnaient, trop tard pour mon impatience ; à peine retiré dans ma chambre, ouvrant ma fenêtre et fixant mes regards sur les, nuages qui volaient au-dessus de la petite cour, les facultés de mon àme s'exaltaient jusqu'au df'lire : je montais avec ma magicienne sur les nuages ; l'oulé dans ses cheveux, dans ses voiles, j'allais au gré des tempêtes agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes ou tourbillonner sur les mers, nageant, plongeant dans les espaces, descendant du trône aux portes de l'abîme. Les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours ; au milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la penst'e du danger à celle (lu plaisir; les souffles de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté. Le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie était un mélanae ineffable de mvstère

et de passion. Je la plaçais sur un aulrl, et je Tadolais; l'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore mon amour. Marchait-elle? je me prosternais pour être foulé sous ses pas ou })our en baiser la trace; je me troublais à son sourire, je tremblais au doux son de sa voix; je frissonnais de désir si je touchais ce qu'elle avait touché; l'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang; un seul de ses regards m'eût l'ait voler au bout de la terre. Quel désert ne m'eût suffi avec elle? A ses côtés l'antre des lions se fût changé en palais, et des milliers de siècles eussent été trop courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé. A cette fureur de l'amour se joignait une idolâtrie morale; car, par un autre jeu de mon imagination, cette Phryné aux lèvres de laquelle j'aurais voulu rester suspendu une éternité tout entière, cette bayadère si'duisante qui m'attirait mollement sur ses genoux et m'enlaçait dans ses bras, était aussi j)our moi la gloire et surtout l'honneur. La vertu loiqu'elle accomplit les plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la pensée la plus rare, donnent à peine une idée de cette autre sorte de bonheur : je retrouvais à la fois

dans ma créaliou jiiervcilleu.se lous les enchante inents des sens, toutes les jouissances de Tàme. Accablé et comme submergé par ces doubles délices, je ne savais plus quelle était ma véritable existence ; j'étais homme et n'étais plus homme : je devenais le nuage, le vent, le bruit! J'étais un pur esprit, un être aérien chantant la souveraine félicité, je me dépouillais de ma nature pour me confondre avec la nUe de mes désirs, pour me transformer en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, l'amour et l'ob jet de l'amour.

Tout à coup, frappé de ma folie, des cris involontaires s'échappaient de mon sein. Je me précipitais sur ma couche, je l'arrosais de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient en secret pour un néant. Bientôt je ne pouvais plus rester dans ma tour, je descendais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un meurtrier, et j'allais chercher dans les grands bois le repos qui me fuyait. Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes folles poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un

sorvKNins d'enfaxce et de .ietnesse. 1o1

chêne ; je regardais la lune à travers la cime dépouillée des bois, ou les corbeaux que je faisais s'envoler d'un arbre pour se poser sur un autre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit. L'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, les cloches du village ne s'étaient fait entendre.

Dans la plupart des hameaux de la Bretagne, c'est ordinairement à la pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie, composée de trois notes ré'pétées sans fm, forme un petit air monotone, mélancolique et champêtre ; rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que d'être rendue aux misères de la vie par la cloche qui annonçait la mort. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane inconnue et déposé pour jamais dans un cimetière non moins ignoré. Qu'était-il venu faire sur la terre?... moi-même, que ferais-je dans ce monde, puisque enfin je devais passer à l'éternité? Ne valait-il pas mieux partir au matin et arriver de bonne heure, que d'achever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Cette pensée me faisait monter le rouge au visage; un profond désir de la tombe me saisissait. Dans les

passions qui ont agile ma jeunesse, j'ai souvent souliai[(' (le ne pas survivre à l'instant du bonheur. Si j'étais aimé, je craignais qu'on ne m'abandonnât, l'idée de l'inconstance humaine venait empoisonner ma joie : plus je sentais mon cœur inépuisable, plus je me persuadais que le cœur qui s'était donné à moi serait bient(jt tari. Comment ne pas se fatiguer de la redite de mes tendresses, de la perpétuité de mon cullc'.' il m'eût donc sembb' heureux de m'en aller en pleine illusion; il y a dans le succès de l'amour un degiN' de rélicitt- (jui me faisait désirer la mort.

Me voici parvenu à un moment de ma vie où il faut de la force poui- conresser ma faiblesse, .le dirai tout. L'ivresse dont je n'ai tracé qu'une failtle peinture altéra enfin ma raison; l'envie de mouiir devint chez moi le sentiment dominant. De plus en plus attaclK' à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui n'existait pas, j'étais comme les hommes mutilés qui rêvent avec désespoir un bonheur insaisissable et qui se créent des passions dont les délices ressemblent aux tortures de l'enfer. J'avais de plus le pressentiment des tribulations de mes futures destinées. Ingénieux à me tourmenter, je m'étais

placé entre deux désespoirs; quelquefois je ne me croyais qu'un (Mre nul, incapable de s'élever audessus de la classe commune; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités supérieures qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct m'avertissait qu'en avançant dans le monde je ne trouverais rien de ce que je cherchais : tout nourrissait l'amertume de mes dégoûts. Lucile était malheureuse, manière ne me consolait pas; je manquais de tout, môme de vêtements. Mon père me faisait trembler; son himieur et sa mélancolie augmentaient avec l'âge, la vieillesse roidissait son ame comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gronder. Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais sur le perron, on m'aurait plutôt tui' que de me faire rentrer au château; ce n'était pourtant que différer mon supplice, car j'étais obligé de paraître au souper; je m'asseyais tout trend)lant sur le coin de ma chaise à table, avec mes habits déchirés, mon visage battu par la pluie et les vents, ma chevelure en désordre. Sous les regards farouches de mon père, je n'osais manger, la sueur couvrait mon front, et ce que je sentais approchait du désespoir. Enfin j'oubliai ma leligion et j'es-

sayai une chose affreuse. Je possédais pour tout bien un petit fusil dont la détente usée parlait souvent au repos. Je chargeai le fusil de trois balles et je me rendis dans un coin du bois. J'armai le fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche et je me dis : Si le coup part, c'est que le destin veut que je meure; si le coup ne part pas, c'est que l'instant de ma mort n'est pas encore arrivé. Je frappai trois fois avec violence la crosse contre terre, je réitérai deux fois cette épreuve en tenant toujours le bout du lusil dans ma bouche, et le coup ne partit pas.

Que ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'admirer ces folies, que ceux qui s'attacheraient à moi par mes songes, que ceux-là se souviennent qu'ils n'entendent que la voix d'un mort, et qu'au moment où ils lisent ceci j'ai cessé d'être.

De cette énergie qui animait ma jeunesse, de ces pensées qui s'emparaient de mon esprit, de ces sentiments qui sortaient de mon cœur, rien n'est demeuré. La trace de mes pas s'est effacée de la terre et il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant, qui m'a jugé.

SOUVEMRS DEMANCE ET DE JEUNESSE. 165

Une maladie extraordinaire, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par lesquels s'annonçaient les premières inspirations de la muse et les premières atteintes des passions; ces passions vagues et encore sans objets ressemblaient à ces sortes de tempêtes de mer qui viennent de tous les points de l'horizon . Malheureux pilote, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents indéterminés. Ma poitrine se gonfla, une fièvre violente et irrégulière me saisit, on envoya chercher à Bazouches, village éloigné de Combourg de cinq à six lieues, un très-bon médecin nommé Cheftel, dont le lils a joué un rôle dans Tafilure du marquis de la Rouerie. 11 m'examina attentivement, ordonna des remèdes et déclara à mes parents qu'il était surtout nécessaire de me faire soitii' de Combourg aussitôt que je serais guéri.

Je fus six semaines entre la vie et la mort; Lucile me garda et les soins de cette sœur, chérie me sauvèrent. Ma mère vint un jour s'asseoir au bord de mon lit, elle me dit qu'il était temps de songer à prendre un parti; que mon frère pouvait m' obtenir un béné- Oce, mais qu'avant d'entrer au séminaire ilfiallaitbien me consulter, car, ajouta-t-elle, si je détire que vous

embrassiez Télat ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde, que prêtre scandaleux et sacrilège. Après ce qu'on vient de lire, on juge si la proposition de ma pieuse mère tombait h propos. Dans les inènements de ma vie, j'ai toujours été prompt à me déterminer : un mouvement de conscience el (l'iKiiiiK'ur me pousse, je sais ce que je dois foire quand il s'agit d'une résoliUioii d'honnête homme. Tandis ({ue ma mère m'avait parlé, j'étais descendu dans mon cœur, je ne me dissimulais pas que ma religion s'était affaiblie; si je me considérais comme abbé, je me paraissais ridicule; comment phure à une femme avec un petit collet? Quel moyen d'ac({uérir de la -gloire pour se faire aimer, autrement qu'en uniforme, ou en étant libre et célèbre? Si je me regardais comme évèque, j'étais frappé de la grandeur de mes devoirs; la majesté du sacerdoce m'imposait el je reculais avec un saint respect devant Taulel. Ferais-je comme évèque des efforts pour acqui'-rir des vertus, ou me contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui m'ont traité d'hypocrite et d'ambitieux m'ont bien peu connu. 11 ne m'a manqué pour réussir dans

SOUVKNins DENFANC.E ET DE JEUNESSE. 167

le monde qu'une passion et un vice, l'ambition et rhypocrisie. La première n'a jamais été chez moi que de Tamour-propre piqué; j'aurais voulu quelquefois être ministre ou roi pour désoler mes ennemis, mais viniit-qualre heures après j'aurais jeté monporleleuillc ou ma couronne par la fenêtre. Je renonçai donc à l'élal eccb'siaslique.

C'i'taitdéjà la seconde fois que je variais dans mes projets : je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais pas être prêtre; restait la carrière militaire. Je l'aimais, mais comment supporter la perle de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne? Je m'avisai d'une chose (ouïe nouvelle, je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service. Par nn de ces contrastes qu'on remarque chez tous les honnnes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. 11 gronda ma mère de mon changement de résolution, mais il se d<''cida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo, où l'on pi'éparail en ce moment un vaisseau. Six mois s'écoulèrent, le vaisseau ne mit point à la voile. Je me retrouvai seul dans ma ville natale : il n'y restait plus personne de

ma famille; les amis de mon cnlaiice n'y étaient plus; la maison où j'étais né était devenue une auberge; je n'avais que dix-sept ans, et déjà tout un monde était passé pour moi, déjà j'étais étranger dans les lieux où j'avais reçu le jour; en me voyant on se demandait qui j'étais; telle est la vie! Désormais sans compagnons, je cheminais solitaire sur les grèves où j'avais bâti mes châteaux de sable. Je marchais des heures entières le long des vagues, regardant fuir quelque vaisseau. Que l'honnue change vile de chimères! Je contemplais encore la mer pendant les tempêtes là où je m'exposais avec Gesril à la fureur des flots, mais c'était à présent pour me livrer à des pensées funestes que j'avais rapportées des bois de Combourg; mes jeux étaient des passions, terribles jeux! Un cap qui s'avance dans la mer et qu'on nomme Lavarde était le terme de mes courses. Assis sur la pointe de ce cap, je m'y abandonnais aux pensées les plus amères. Je me souvenais que dans mon enfance les mêmes rochers servaient à me caclier les jours de tète : j'y venais pleurer tandis que mes petits camarades nageaient dans la joie. Parvenu à l'àgc d'homme, je ne me sentai: ni plu:, heureux ni plu:- aimé; dan:- quel-l

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ques jours j'allais quitter ma patrie pour languir sous un ciel étranger; ces réflexions me navraient à mort. Accablé d'une existence si courte et pourtant si pesante, j'étais tenté de me laisser tomber dans les flots.

Tout à coup je reçois une lettre de ma mère qui me rappelle à Combourg; j'obéis, j arrive, je soupe avec ma famille; mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile parait consternée. A dix lieures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne savait pas ce qu'on voulait faire de moi, mais elle m'apprit que je devais partir le lendemain. En elTet, le lendemain à huit heures du matin, on m'envoie chercher : mon père m'attendait dans son cabinet : c( Monsieur le chevalier, me dit-il, j'ai décide de » votre sort : il faut renoncer à vos folies. Votre » frère a obtenu pour vous un brevet de lieutenant » au régiment de Navarre infanterie. Vous allez » partir à l'instant pour Rennes et de là pour Gami> brai, où votre régiment est maintenant en gar- » nison; voilà cent louis, ménagez-les; je suis vieux D et malade, je n'ai pas longtemps à vivie. Condui- » sez-vous en homme de bien, ne déshonorez ni ï votre nom ni ma mémoire. >>

Mon père m'embrassa; je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien; c'était pour moi le dernier embrassemenl paternel. Le comte de Chateaubriand, si redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main maigre et décharnée, que j'arrosai de mes larmes. Il commençait à être attaqué d'une paralysie qui, quatre mois après, le conduisit au tombeau. Son bras gauche avait un mouvement convulsif tel qu'il était obligé de le contenir avec sa main droite ; ce fut en retenant ainsi son bras, et après m'avoir donné sa vieille épée, que, sans me laisser le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabiiolel ([ui m'attendait dans la cour verte ; il m'y fit monter devant lui; le postillon parfit, tandis que je .saluais encore de la main ma mère et ma sœur qui pleuraient sur le perron. Lucile était la plus à plaindre ; elle demeurait seule; elle perdait le premier et le dernier compagnon de sa vie.

Je passai sur la chaussée de l'étang, je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau (hi moulin, la prairie; je mis la tète à la portière, je jetai un dernier regard sur le château; alors comme Adam,

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après son péché, je m'avanrai sur la terre inconnue, et le monde cl-sert s'ouvi'it devant moi.

Depuis ci'ttc ('poque je n'ai revu Combourg que trois fois, l'ne l'ois, après la mort de mon père, nous nous y trouvâmes tous en deuil, pour nous dire adieu et partager notre héritage. Une autre ibis j'accompagnai ma mère à Combourg; elle voulait meubler le château parce qu'elle y attendait mon l'rère, qui devait y mener sa femme : mon frère ne vint point en Bretagne, et bientôt après il monta sur l'échafaud avec sa jeune femme, pour laquelle ma mère avait vainement préparé le lit nuptial. Enfin, j(^ passai une troisième fois ta Combourg en allant m'embarquer pour l'Amérique : le château était abandonné, je fus obligé de descendre chez le réaisseur. Lorsque, errant dans le grand bois, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert, la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal : je regagnai avec peine le village et je partis au milieu de la nuit.

Après quinze ans d'absence, avant de quitter de nouveau la France pour passer en terre sainte, j'allai embrasser le reste de ma famille à Fougères. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le pèlerinage

de ces champs paternels où la meilleure et la plus grande partie de mon existence semble attachée. C'est au bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte du mal que j'ai porté le reste de ma vie, de cette vague tristesse qui a fait a la fois mon tourment et ma félicité ; c'est là que j'ai cherché un cœur qui pût entendre le mien ; c'est là que j'ai vu se réunir, puis se disperser, ma famille. Mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée, autre chimère que le temps et la révolution ont dissipée.

Des six enfants que nous étions, nous ne restons plus que trois. Mon frère, Julie et Lucile ne sont plus; ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été arrachées de son tombeau et jetées aux vents.

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom après moi, peut-être un jour un voyageur, guidé par ces mémoires, voudra-t-il visiter les lieux que j'ai peints; mais il cherchera vainement le grand bois : le berceau de mes songes a disparu comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon semble pleurer les

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chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et l^ protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j'ai vu, comme lui, tomber la famille qui embellissait mes jours et me prêtait un abri. HeureusemenI ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme résiste moins aux orages que les monuments élevés pai' ses mains.

ET

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