L'HOMME POLITIQUE
Je n'ai pas besoin de dire pourquoi je commence par l'examen des opinions politiques de M. de Chateaubriand : c'est sur le terrain des affaires que l'illustre écrivain a rencontré les adversaires les plus sérieux : c'est à propos de ses luttes de parti qu'il a récriminé avec le plus d'amertume. S'ileûtété plus indulgent et plus réservé à l'égard de ceux dont il ne suivait pas le drapeau, s'il eût plus ménagé ses propres amis, on ne se serait pas avisé d'entreprendre l'autopsie de son caractère, et contre des insinuations qui vont jusqu'à l'outrage il eût trouvé des défenseurs plus fermes parmi les hommes de sa couleur. Sachons donc au vrai ce que M. de Chateaubriand a été en politique, et d'abord écartons une fois pour toutes ce jugement général qu'à propos de lui on a voulu porter contre l'intervention
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des poètes dans les affaires. L'auteur de la Monarchie selon la charte pourrait d'abord répondre : Je ne suis point un poëfe et je n'ai jamais prétendu l'être. Il se laissait dire par ses arnis qu'il avait les deux instruments, et ses amis avaient raison : M. de Chateaubriand a écrit des vers plus sincèrement beaux qu'aucun de ses contemporains; mais Bossuet aussi a écrit de beaux vers, et il ne mérite pas pour cela la qualification de poète, suitunt quand on en fait un reproche. Le poëte, à proprement parler, est celui qui s'exprime plus naturellement en vers qu'en prose ; ce privilège implique des conséquences restrictives pour celui qui le possède : il est nécessairement l'esclave d'une certaine émotion superficielle qui ne laisse pas à l'esprit le calme et la réflexion. Lorsque Cuvier répondait au discours de réception de M. de Lamartine à l'Académie française, il s'efforçait de définir l'inspiration poétique, et l'on s'apercevait à quel })oint il lui était difficile de se placei' dans cette hypothèse ; le poëte, à son tour, ne se serait pas logé plus aisément dans l'hypothèse du génie scientifique de Cuvier. M. de Lamartine n'a pas réussi à transporter la poésie dans la politique, parce qu'il y a toujours entre les objets et lui un prisme cha-
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toyant qui les dissimule et les déforme; cela est encore plus vrai de M. Victor Hugo, qui ne voit et ne peut voir dans la politique qu'une réclame pour sa poésie, et une paire d'échasses pour son orgueil. Vous êtes séduit un moment par l'éloquence de M. de Lamartine; il a un beau îieste, une belle figure, un bel organe : les phrases tombent admirablement moulées de sa bouche ; mais si vous cherchez un enchaînement d'idées, vous y perdez votre peine. C'est pour lui surtout que Molière a fait, deux siècles à l'avance, le vers devenu proverbe :
On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.
M. de Lamartine ne le sait pas lui-même; il s'enivre de ses phrases. Il n'est devenu une puissance politique qu'à mesure qu'on cessait de s'entendre. Après nous avoir poussés dans l'abîme, il lui restera le renom d'avoir été le barde de la nouvelle Babel.
Qu'on jette, au contraire, un regard rétrospectif sur la participation de M. de Chateaubriand aux ^ affaires de la France, il ne sera pas difficile de re connaître un jour, une époque donnée où il a ex primé dans la prose la plus claire, la plus logique, la
plus substantielle, l'opinion soit d'un grand parti, soit de plusieurs partis coalisés, et cela dans un temps où le but que l'on poursuivait était évident, où tous les liommes d'une certaine valeur travaillaient à naturaliser en France le gouvernement représentatif. Il ne s'est pas contenté de prendre la plume : il a été ambassadeur, ministre ; il a précédé de vingt-cinq" ans M. de Lamartine dans le ministère des relations extérieures. Pour justifier les hésitations de sa politique active, M. de Lamartine peut alléguer la violence des circonstances au milieu desquelles il a dû l'exercer. M. de Chateaubriand, au contraire, a administré pendant une trêve de sécurité et de calme, et si l'on trouve qu'il vante un peu trop les résultats de sa politique, on ne peut nier que ces résultats n'aient donné à la restauration ses meilleures et ses plus honorables années. Il a donc (ait de toutes les façons de la politique en prose, et c'est cette prose non poétique que nous avons à apprécier.
M. de Chateaubriand tenait par toutes ses racines au parti royaliste : issu d'une famille illustre, mais d'une branche tombée dans l'oubli ; né d'un père qui, possédé de la passion de réhabiliter sa maison,