J M. 1)K r. II AT L AU H m AN n
trouvait un moyen de se rehausser en se rapprochant de la cour, contrairement à l'esprit de sa province; plus Breton de race qu'il ne l'était lui-même (il affectait de se croire une origine normande) et moins Breton de sentiment qu'il ne le prétendait dans l'occasion, accouru, sous l'influence de ces idées anciennes et nouvelles, des forêts d'Amérique à l'armée de Condé, gentilhomme dans l'Ame, émigré pendant huit ans, M. de Chateaubriand avait reçu de celte origine et de cette éducation des idées dont il n'aurait pu se dépouiller sans une versatilité qui fut toujours étrangère à sa nature. Mais, d'un autre côté, il était né songeur et mécontent; sa sauvagerie naturelle et acquise le jetait directement dans la vieille opposition bretonne. Il avait paru dans /(^9 airrosses du roi comme un louveteau mal a})privoisé ; il tirait l'épée avec les gentilshommes tapageurs de sa province contre les gens des. communes qui repoussaient l'impôt du louage. 1789 ne le trouva que mieux disposé à s'associer, par dépit contre la cour, aux préludes de la nuit du 4 août. D'ailleurs, le tourbillon du siècle l'avait entraîné, il avait perdu ses croyances. Quelques années plus tard, écrivant VEssai sur les révolutions, il philosophait dans le
ET SKS MKMOIK KS. 213
sens du (Ji'-soidie géiiéi'ul ; eiilin, suii séjour prolongé en Angleterre avait produit en lui l'effet de ces opérations qui modifient la nature des plantes. Une organisation aussi intelligente et des convictions aussi incertaines n'avaient pu rester indifîérentes au spectacle de la vie publique que la Grande-Bretagne déployait alors. Le témoignage qu'il rend lui-même de l'impression que l'Angleterre lui avait faite est précieux à recueillir; voici sous quels traits il se peint à l'époque de l'émigration : « Je nourrissais » toujours au fond du cœur les regrets et les souve- 0 nirs de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps » dans ce pays que j'en avais pris les habitudes (il » ne les a jamais complètement perdues)... j'étais » Anglais de manières, de goût, et jusqu'à un cer- » tain point de pensées ; car si, comme on le prétend, » lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans » son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que » huit années derésidence dans la Grande-Bretagne, » précédées d'un voyage en Amérique , qu'une >) longue habitude de parler, d'écrire et même de >) penser en anglais, avaient nécessairement influé » sur le tour et l'expression de mes idées. » (T. III, p. 371.)
^li M. DE CHATEAlBRlANn
Sans doute si, même après avoir reru celte forte couche anglaise, il s'était associé d'une manière durable à la fortune du grand homme qui relevait la France, il aurait probablement modifié les idées politiques qu'il avait rapportées de l'exil. Le meurtre (lu duc d'Enghien, en détruisant les liens passagers qui l'avaient rapproché de Napoléon et en lui donnant une attitude décidément royaliste, le réengagea aussi de bonne heure sous les drapeaux de la liberté constitutionnelle; et c'est ainsi que, parti d'un autre point de l'horizon, il se trouva, au retoiu' des Bourbons, dans le même système politique que les plus illustres ou les mieux doués dans le camp protestant et philosophique : madame de Staël, Benjamin Constant, M. Guizot. Sous ce rapport, il n'était pas sans analogie avec M. Royer-Collard, qui n'avait pas émigré, qui n'était devenu Anglais que de loin, mais qui avait servi en France la cause des princes exilés, et qui se trouvait conduit à proclamer la forme constitutionnelle comme la condition essenlielle du gouvernement de la monarchie.
3Iais )!. de Chateaubriand n'avait rien dans le caractère d'assez communicatif, nous allions dire d'assez commode, pour (fu'on s'entendît aisément
ET SES MÉ.MOIKES. ^2lb
avec lui sur une marche politique à suivre. La vérité est qu'il resta pendant les onze premiei's mois de la monarchie restaurée à bouder contre les ingrats qui n'avaient pas l'air de conn)rendre que la brochure aujourd'hui si violemment attaquée eût rendu la France aux Bourbons. Après son séjour à Gand et son ministère de l'exil, qui faisaient de plus en plus de lui un héraut d'armes à dalmatique fleurdelisée, le conflit s'engagea entre ses afliés sans le savoir et lui. Ce conflit n'eut qu'une trêve, cefle de l'époque où, par mécontentement personnel, réagissant contre son principe, M. de Chateaubriand commit, de son propre aveu, une faute politique qui est devenue fatale à la France. A l'exception de ce rapprochement, qui manquait de franchise comme toutes les coalitions, M. de Chateaubriand et les hommes du système anglais, les doctrinaires, puisqu'il faut les appeler par leur nom, ont été pendant trente ans des adversaires acharnés, et se sont fait une guerre qui, sous beaucoup de rapports, rappelait celle des frères ennemis.
Si je n'étais habitué, par une expérience déjà longue, à ne voir apporter dans les jugements poliliques qu'une passion superficielle, je ne pourrais
m'étonner assez de trouver généralement placés dans l'opinion à deux extrémités opposées les deux liommes qui ont travaillé avec le plus de talent, de conviction et de persévérance, à naturaliser en France le système constitutionnel des Anglais : je veux dire M. de Chateaubriand et M. Guizot. A les bien étudier, cependant, il semble qu'ils n'aient fait, pendant toutes les années communes de leur carrière politique, qu'une course à fond de train pour arriver Fun avant l'autre au but qu'ils s'étaient proposé. M. Guizot, quoique le plus jeune, entre le premier aux affaires; il n'y a pas, au fond, d'anachronisme dans l'aversion qui le signale à vingt-cinq ans comme l'homme important du ministère de l'abbé de Montesquiou et qui lui reproche son voyage de Gand : les deux rivaux s'y rencontrèrent et y échangèrent, sous l'influence conciliante de la mauvaise fortune (quelques rapports assez froids. Au retour de l'émigration des cent-jours, ils s'isolèrent de nouveau pour comprendre, chacun à sa manière, l'acclimatation de leur idée favorite. Mais en face du gentilhomme et du catholique se trouvait le plébéien et le protestant : l'un voulait greffer sur la révolution et l'empire, l'autre sur la restaura-
tion. Le premier, louche comme il devait l'être des malheurs de ses coreligionnaires dans le Midi, ne voyait dans le parti royaliste qu'une rancune surannée et sans intelligence : il aurait voulu émanciper les Bourbons de la tutelle de leurs amis; le second aurait trouvé monstrueux que la restauration ne s'accomplit pas au profit des victimes de Témigration et de la Vendée : il ne voyait avec raison de sécurité pour les Bourbons qu'au sein de leur propre parti; mais il aurait voulu, comme ces jardiniers hardis qui transportent des arbres tout venus, planter d'un coup de baguette les idées nouvelles au milieu des vertus royalistes : il considérait ses propres études en Angleterre comme un capital amassé au profit de tous les émigrés, et il le partageait généreusement entre eux, à la condition qu'ils crussent à sa parole.
La différence ne consistait pas seulement dans le choix du terrain : elle portait aussi sur les moyens à employer. M. Guizot et ses amis, en adoptant la révolution, étaient conduits d'une manière irrésistible à épouser les traditions administratives de l'empire ; d'ailleurs ils avaient la responsabilité du pouvoir, et dans cette position, comme on est plus
518 M. DE CHATEAUBUIAM)
embarrasse, on est aussi plus timide. De ce côté, ce n'était donc qu'avec une lenteur infinie qu'on prétendait infuser Télixir constitutionnel dans les veines de la nation. Sous cette inlluence prudenmient administrée, la France devait peu à peu déi)ouiiler ses préjugés de despotisme, et surgir enfin à la plénitude de la lilterié; mais ce système de sevrage, avec un succès tiès-inccrtain et des intentions suspectes dans un grand nombre, avait encore Tinconvénient de fermer aux royalistes la porte des affaires, et M. de Chateaubriand, repousse tout le premier, ne l'entendait pas ainsi. C'est alors que s'emparant avec la force d'un géant et le prestige d'un magicien de l'arme anglaise que M. Guizot gardait pour une meilleure occasion, et que les alliés des doctrinaires ne touchaient que du bout du doigt, il la tourna contre ses adversaires politiqueset enrôla Uuil bien que mal tous les royalistes, jusque-là désorientés, sous une bannière cpi'ils commencèrent à trouver bien belle et bien naturelle, puisqu'il plaisait ainsi au médecin des cas désespérés
de la monarchie .
Dans ces brusques revirements, il n'était pas étonnant qu'on s'inquiétât peu des mœurs politiques de
KT SES MÉ.MOir.KS. ■21'J
la nation, puisque de part et d'autre il était convenu ((u'clle n'en avait pas, ft qu'il s'agissait de lui en faii'e. M. de Chateaubriand, de son côté, li'ouvant la transformation peut-être encore plus difficile, n'en mettait ({ue plus d'ardeur à presser l'inoculation de ses idées; et comme on aurait eu quelque droit de lui dire qu'après tout les principes exposés par lui avec tant d'autorité et de séduction appartenaient plus naturellement à ceux qu'il combattait, et qu'entre eux et lui il n'y avait qu'une question d'opportunité, tandis([u'il n'avait pas, pour ainsi dire, un soldat derrière lui ({ui ne fût prêt à tirer sur son général; alors, pour couvrir l'embarras de sa position, il entrait en plein dans l'inique fiction des nionirs aniilaises. Sous prétexte d'opposition systématique, il traitai! ses antagonistes avec toute la haïUeur de mauvaise loi d'un Junius. Il s'est expliqué à cet égard en termes trop clairs pour que nous hésitions à les rappoilcr ici : *' L'idée que j'avais du gouvernement replv'- » sentatif me conduisit à entrer dans rop})Osition • » l'opposition systématique me semble la seule propre « à ce gouvernement : l'opposition surnommée de ^) conscience est impuissante. La conscience peut ^' arbitrer un fait moral; olle ne juge point d'un lait
intellectuel. Force est de se ranger sous un chef appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. A''en est-il pas ainsi alors que tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans l'urne? L'opposition dite de consdence consiste à flotter entre les partis, à ronger son fi'eiii,à voter même, selon l'occurrence, pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant : opposition d'imbécililés mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu qu'une opposition systématique... » (T. YII, p. -40:2.) Tels étaient les sophismes dont on se berçait en 1810 et plus tard, })Our faire du pouvoir à tout prix et ti'aiter ses adversaires à outrance.
Iliacos inlra niuros peccatur, et extra.
Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand avait réussi au delà di3 l'espérance commune et par la seule force de son talent. Le parti royaliste, promptement formé à son école, était entré à pleines voiles dans la carrière constitutionnelle : il n'avait pas tardé à produire ce cpi'on attendait le moins de lui, des hommes d'affaires. A leur tète se montrait
M. de Yillrle, tout à fait supérieur en matières de finances. On sY'tonnait de voii' ainsi ce bataillon de recrues monter à Tassant du pouvoir, et revendiquer par des services incontestables le droit pour la vieille France de conduire la nouvelle. Une catastropbe qui révélait les haines implacables de la Jaclion révolutionnaire, l'assassinat de M. le duc de Berry, renversa le dernier obstacle. On a reproché à M. de Chateaubriand d'avoir profité de cet événement; ce reproche est une véritable folie. Après une telle lumière jetée sur l'état des bas-fonds de la société, le succès des royalistes était inévitable; M. de Chateaubriand n'y mit qu'une phrase de trop : c'est souvent un malheur que de savoir faire de belles phrases.
Depuis cette crise, qui ne fit pourtant pas entrer immédiatement au ministère le rédacteur en cliefdu Conservateur, jusqu'à Finsulte L;ratuil<' par laquelle M. de Yillèle hii signifia son expulsion, la {)art toujours croissante que M. de Chateaubriand prit à \\ direction des affaires améliora de jour en jour la position de la royauté et de la France. Quoi qu'on dise, il avait une grande et juste idée du rôle de notre pays. Par l'expédition d'Espagne, dont il a
m M. DE CHATEAUBRIAND
raison d'cMro fier, il donna à la restauration ce qu'elle n'avait pas, une armée, et nous fit, pour la première fois depuis huit ans, respecter au dehors. Cependant il ne pouvait se faire illusion sur les périls de sa position : on excitait habilement contre lui les préventions et la jalousie d'un homme qui, malgré son mérite, n'avait pas le droit de devenir son rival. Di'jà d'autres ont livré à la presse le secret de ces tristes intrigues : l'Europe, inquiète de la renais- ,sance française si rapidement opérée par M. de Chateaul)riand, poussait au Renversement de cet homme d'Etat. 11 semble reprocher, en deux endroits de ses Mémoires, à Louis XYIII d'avoir traité l'empereur Alexandre avec une hauteur toute bourbonienne ; Louis XYllI allait le chasser de son conseil, en grande partie poiu* calmer des mécontentements qu'avaient soulevés {\o^ proci'dés du même genre. Le ministre y piéiait d'ailleurs })ar >es allures, dont on ne pouvait expliquer rélrangeté. Il avait des besoins do solitude f{u'on se hâtait d'interpréter comme des conspirations contre ses collègues : il n'avait pu prendre sur lui d'être naturel avec les princes, et ceux-ci lui en voulaient de l'embarras qu'il leiu' causait par son silence gourmé. Toutes c«^s misères
étaient activement exploitées par l'envie, puissante dans tons les rangs de la nation liançaise.
Les procédés de Louis XYIII et de M. de Villèle firent du ministre }\n Oiriolan : il voua à la vengeance les imprudeut> (pii ravaientLlessé, et il trouva dans la li])ert(' ik la pn-ssi' et dans son talent une ai'nie d'une [Miissance Irnihlc. M. de Villélc, malgré ra])pui (pie lui prêtaient les hommes d'affaires de presque loules les opinions, devait tomber sons ses coups, et il n'y résista j>as. On comprend que M. de (Chateaubriand n'ait pus piojité de sa dépouille, et on doit lui rendre an moins la justice qu'il ne chercha pas à le l'aire. Iji se tronvant dans ses attaques sur le même terrain qne l'opposition libérale, il ne lui avait aucunement sacrifié ses convictions monarrliiques : après avoir vu reconstituer un ministère lie sa propre couleui", il s'éloigna pour ne pas entraver sa marche, et à Home, où l'on a conservé le })lus honoral)le souvenir de son ambassade, il ne s'attaclia qu'à l'aire aimer la France et à propager au dehors le prestige rajeuni de la monarchie des Bourbons.
(Cependant, l'arrangement conçu sous ses auspices n'avait eu qu'un succès éphémère; les qualités
•■m M. DE CHATEAURRIAND
aimables et loyales de M. de Maitignac ne suffisaient pas à la difficulté de la tâche; d'un côté, les royalistes, troublés par l'opposition furieuse de leur ancien chef, avaient renoncé à leur goût d'emprunt pour le système anglais; de l'autre, le parti hostile aux Bourbons, qui avait pris des forces sous l'élan donné par un talent aussi vigoureux, ne dissimulait pas ses espérances. Le nouveau roi Charles X donnait les mains au mécontentement royaliste qui caressait ses idées; les libéraux cherchaient de misérables chicanes à M. de Martignac : le moment approchait où devait sonner Tlieure fatale de la monarchie.
Ce moment fut signalé par une double et terrible faute : puisque, en présence de la mauvaise foi des adversaires, on voulait donner un nouvel élan àropinion royaliste, ce qui peut aujourd'hui très-légitimement se soutenir, il n'y avait (|u'un parti salutaire à prendre, c'était de tenter une réconciliation entre M. de Chateaubriand et .M. de Yillèle, et de les replacer à la tète des affaires. M. de Chateaubriand se serait-il prêté à cette combinaison? 11 a l'air de le croire; mais le fait e.'^t qu'on n'y pensa même pas. De son côté il eut le tort fort grave à nos yeux
ET SES MEMOIRES. -2-2ry
de laisser l'opposition de gauclie ineltre ce qiron appelle vulgairement un grappin sur lui, et de donner sa démission d'une ambassade dont la politique se mouvait en dehors des tracasseries de. Tintérieur. Il trouvait lui-même très-mauvais que des gens qui n'avaient jamais été ses amis disposassent cavalièrement de sa personne et lui dictassent sa conduite : il convient d'ailleurs qu'il y avait au moins de la précipitation à jeter, comme il le lit, sa démission à la face du roi, sur la seule présomption des projets anticonstitutionnels d'un ministre, son ancien ami, et qu'il avait fait appeler lui-même à l'ambassade de Londres. Il n'avait lait aucun pacte avec l'opposition ennemie des Bourbons ; pourquoi se laissa-t-il aller à agir comme s'il lui eût vendu son œuvre?
Les conséquences de cette résolution, dans laquelle l'amour-propre tint malheureusement une grande place, étaient pourtant faciles à pressentir; parla il semblait se résoudre à faire cause commune avec l'opposition qui poussait la monarchie l'épée dans les reins, et il ne fallait pas une grande perspicacité pour s'apercevoir qu'il serait trop tard pour qu'il distinguât ses convictions-royalistes du mouvement insurrectionnel, si le jour arrivait où l'exis-