L HOMME RELIGIEUX
En abuidant la piu lie lu plus dilïicile de ina lâche, .j<' eommence par éeartei', ou du moins par allénuei' un leproche qui n\a pas plus manqué au dernier ouvra^ie de M. de Chaleaubriand qu'à ses prodiicli(»ij> li's plus (•('iL'biTs. (In x' r;i|i|)r||c ((iir, ]i)\< (!■• I appai'ilion du (îf'iiic du rltrislidiiisiiii', ce livre, <|ni devail seconder d'iim.' maiiièii.' si cllicace le lélablissemenl des aulels, avail renconln'' dans le rlei-^Vdes juges exlrèmement sévères : il en lui de même ))Oni" les Marli/rs. Les procédés de Tauleui' el la liberli' de Ions et de lableanx qu'il conservail daii> l'ap])récialion des véril''s de la relitiioii el dan:; la peinlure de sesbeauléb, cau^aienl du liouble et de rinquiéiude ; on n'avait jamais leneontié un apologiste de celle sorte, elquelquei-un., par de.- couoi-
déralions rigides, étaient prêts ù le rejeter parmi les adversaires. Il fallut la grandeur du succès, la profondeur de l'impression, l'évidence des avantages que la religion en retirait, pour faire taire les scrupules. Que xM. de Chateaubriand les réveille encore une lois ou qu'ils soient excités par d'autres circonstances, toujours est-il que la piété des Français revient avec peine des habitudes ({u'elle a prises sous l'inllucnce, ouverte et lalenlc, du jansénisme. Cette inlluence de cent cinquante ans a été si forte, elle a trouvé un aliment si docile dans la tournure logique de notre caractère national, qu'on peut voir à chaque instant les honmies qui se croient les mieux revenus à la doctrine romaine tomber dans des exagérations que le bon sens du reste de rÉgUsc catholique a toujours soigneusement rejetées. On poursuit ce qu'on appelle le paganisme avec le même zèle que les sectaires du xvii' siècle déployaient conire la corruption de notre nature déchue ; on condamne al)solument les choses à cause de l'abus qu'on peut en faire, et on se laisse aller ainsi, sans s'en douter, sur la pente de ceux qui, dans les premiers temps de l'Eglise, mutilaient le corps afin de lui ôter les occasions de pécher.
ET SES MÉMOIKES. -273
Parce que, dans le domaine des ails et du goût, l'esprit humain a conservé Tempreinle et gardé l'héritage des temps où l'on avait fait de l'imitation embellie de la nature un enchantement universel, ce que l'aspect extérieur de la société moderne a conservé ou repris de cette physionomie antique devient l'objet d'anathèmes extravagants; on prête au spectacle de certaines choses et à l'elTet de certaines habitudes une importance et une elTicacilé qu'elles n'ont pas. Rome, avec la splendeur de ses souvenirs et la richesse attrayante de ses musées, mériterait, à ce compte, d'être traitée comme le faisaient les protestants quand ils ne voyaient dans les beautés dont elle brille que des ornements de la prostituée de Babylone.
Quand bien même on retrancherait des Mémoires d'outre-tombe quelques pages et surtout ({uelques citations qui n'auraient jamais th\ y trouver place, l'ouvrage n'en continuerait pas moins d'inquiéter et d'irriter les successeurs de ceux (pii traitaient de profanation une grande partie des beautés du Génie du christianisme et des Martyrs. On donnerait volontiers aux Mémoires d'outre-tombe le titre d'une des pièces de Shakespeare, Comedy of errors. Du
276 M. DE CHATEAUBr.lAM)
moment qu'un peintre, j'allais dire, pour me servir d'une expression i'avorite de David, un imagier eonnnc M. de Chateaubriand, avait entrej)i'is de ! aiouli'r sa vie, il lui aurait été impossii)le d'e-nrpèrlier une \ariété inlinie de i'ormes et de couleurs de se }troduire sous sa plume. On n'est pas impunément lin altiste, et celui qui joui! des l)eauli'> de Tail pour elles-méiui's trouve une source d'in- . struetion plus solide qu\)n ne ]>ense là où la plii})art j Ai'> hommes diraient volontiers, comme le marqui.> de Ximenès au rossiunol : Tchiiras-Ui, viUiine bête! Laissons donc de c(jté ceux qui, par un redouhlemcnl de M'vé'rili', lenouvelleni, à l'occnsion des Mémoirrs, une (jnciellc dejjiiis lonittemps décidi'-e
par reXpi'rii'Uce, le lioùl et le lioji SCUS. tle (Jlle de> eriliipies plus si-riiMix, (\*'<^ âmes plus lé^ilimeiiicnl in({uiètes reprochent à M. de Chateaubriand, ci; ] iTesl pas seulement d'avoir prodiiiué Ic'S ornements |)i'oranes, c'est d";i\nii' souvent ou subordonm'' ou méconnu les vérités religieuses; c'est d'avoir parlois proléré' (\o^ paroles qui laissent un doute sur la fermeté de t>Li loi; c'est de s'ètie ari'èté, en quelque sorte, à moitié du chemin qu'il avait lui-même tracé; c'est d'a\uir louim. par ion exemple, deô
loi h ES MEMO 1 KEN. -277
iiiotit's (l'iK'sitalioii cl de liédeiii' à ceux que si
parole avail eiilliousiasinés ; c'est, eulin, d'avoif
(Halé le speelacli^ d'iuie àiiie où le clirisliaiiisnie ne
sonltlc avoir laissi' (prime iiii[»n'ssi(»ii Mipeiiicielle,
cl (ravdic ;iiiisj aiilniisé à croire que, pom lui, hi
nliuioii )i'(''l;iil (pi'ini vèleinciil exh-rienr, i\rr jiai
le>- ani^oi.ssc.s ilenoli'c ualuie, cnd)ellipar riuiai^iiia-
lion, el sous lequel la réalilé se cache avec sa déscs-
péranle sécheresse. Pour savoir si ces conclusious
soul Ibudées, il l'aul se l'ciuii'e conqile cl {\t'^ leiiq>s
où iM. de Clial''aul)iiajid l'-lail ui', cl de ri-diicalion
(pfil avail l'ccue, cl des circonslances (pii, ajirès
TaNoir l'iuiiii' sous les lois de la nditiion, I.' laissèrenl
iH'.iiiiiioiiis, .-"i cerlaiiis (',^ai'ds, dans At'< lindies in-
d(''cis.
M. de Clialcauhriaud a\ail d(''jà publit' à Ltuidrcs
VEssai sur les révohilions, cl dans rcxulii''i'an(;e de
sa verve cl de ses souvciùi's, il avail eiilassi'' r('noriiie
iii.uinxiil {\*'<- Xdirlic:; il t'-liiil doue di'jà aiileur cl
pliilosoplie ; les iinprcssioiis d'iuie i''diic;ili(ni clni'-
lii'iuic s'élaieul eu parlie nlililcrées dans s(»u àine;
le contact d un siècle où la loi ccniblail prèle à
s'éteindre, ses lectures et la voix des passions qui
l'avaicnl loiigtemp;. ravag''; en .ccicl, avant do laire
■278 M. DE CHATEAUBRIAND f
explosion au dehors, tout avait contribué à le lancer dans le torrent du xviii' siècle; passant en Amérique avec des missionnaires, loin d'être touché de ce dévouement dont nous voyons aujourd'hui les fruits, il avait cherché, c'est lui-même qui le raconte j (t. II, p. 113), à détourner de la voie droite un Aiiulais récemment converti au catholicisme, lors-
qu drcrul à Londres, de sa sœur, madame de Farcy, une lettre à laquelle nous devons les ouvrages cpi'il l\ composés pour la dél'ense et la gloire de la religion. Cette sœui-, un peu plus âgée que lui, et qui, par conséquent, n'avait pas été comme Lucile au niveau de son enfance, n'en avait conservé que plus d'empire sur son esprit. Il l'avait trouvée à Paris^ dans tout l'éclat de la beauté et des grâces, enivrée du monde dans lequel, en sortant d'un sombre manoir de Bretagne, elle avait pris place, avec cette assurance qui fait souvent des femmes de sa province des perfections improvisées. Cette sœîuI", qui jouissait de tout parce qu'elle avait autant de cœur que de cliarmes, avait vaincu la première cette sauvagerie bretonne qui faisait pour lui de la société un supplice, et dont il ne put jamais complètement guérir; mai? frappée par la révolution au milieu
même de ces plaisirs, traînée en prison à la suite de sa mère, elle en était sortie avec un trait de la grâce plus profondément enfoncé dans le cœur qu'il n'appartient à la plupart des hommes. Dès ce moment avait commencé pour elle une vie de pénitence et d'expiation qui la conduisit rapidement à une sainle mort. Mais avant de donner sur son lil de douleurs un de ces exemples qui ne s'effacent pas dans la mémoire des chrétiens, elle avait vu ellC' même sa vieille mère expirer sur un grabat, l'âme navrée des erreurs de son fils, et détestant le siècle qui en avait fait un philosophe incroyant. Le 1" juillet 1798, un an seulement avant qu'elle ne mourût elle-même, madame de Farcy adressait de Saint-Servan, à son frère, une lettre qui ne lui parvint, dil-il, que longtemps après, et quand cette sainte avait cessé de vivre. Nous reproduisons le texte de cette lettre, parce qu'elle est comme le nœud d'une existence environnée de tant de gloire :
« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure » des mères ; je t'annonce à regret ce coup funeste. » Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, » nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien » de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre
28U M. OK CHATEAL'P.RIAND
» respecl;il»l(' iiirro, combien rWo^ paraissr-nt (l('j)l(i- -) rablos ;'i loiil co qui pense et l'ail profession non- '> sculoïKMil (II' j)ii'l<', mais (le raison; si lu le savais. Il jK'ul-èln' cf-hi. rontiiluif'iail-il à l'ouvrir les xciix, » à II' t'iiiiT ri'nn]irrr ài'crirr' ; d si Ir rii'j. IoucIk'' de »> nos voMix, pcriiii'lhiil iiolrr n'union, lu Irouvr-rais 0 au iiiilir'u (lr iinii- litui Ir l)( )iilii'iu- qu'on pcul >) renconirer sur la lerii'; lu nous donurrais cr I» l)onlieui\ far il n'en ('>l poiiil pour uous. I;ui(li> >•) que lu nous manques d (jur nous iivons liru >> (rèliT' inquiètes de Ion sorl. « (T. III, p. 'lit'/.) — ■)i Qu:iiul la Irllrr (lr jua S(i3ur me jiarvini au (li'li'i .) (les mers, disail M. de (ihaleanhriand dans la pii'- » l'aci' di' 1.1 prruiirri' T'ililidU du di'H/i' ihi rlnislin- « ))isiin\ ma siein- ellc-nuMui' nCxislail plus; dlr " (''lail morli' aussi {]t's suile^s dr- son cnqirisdniir- " mi^nl. Os deux voix soilics du lomlican, eellc " mori qui M'rv.iii d"inler|in"'le à la inorl, nroni " IVapiM'. .le suis devenu rhri'lieii. .lr- n'ai |»oiul " (■('(]{'', j'en (OinieiLs-. à de iii-andes luuu(''res surnii- <i Inrelles : rua eonviclion esl surlie du cu'in' ; j'.ii » pleiin'' el j'ai cru. ■' Il ajnuhui dans ses ;l/r»/o//v'.v .■ (v Je m'exa!i(''i'ais lua linile; V Essai n'('lail pas nu " li\re inqiie, ni;u< im liMe de dnule el de douleur.
KT SES MEMOir. i:s. -2S1
» A liavt'is li's ténèbres dé cet ouviagc se |!;li^^^e un ') rayon de la lumièi'e cln't'tienne qui brdla sur mon '1 l)ei'ceau. Il ne lallail |ias un Lii'and cU'orl poni' rr- \ » venir du sccjdicisiiir de lEs-'i/ii À la corlilndr du I' (ii'iiii' (Jii chiisliinii.stiH'. » (T. !ll, )>. i27().)
Les siliiations nie semblent bien mai'((M(''es en loni eeci. Madame de Cbalr-aubriand, avec la soUieifinlc d'une ebrétienneCl les craintes d'une personne don! la vie s'(''lail (''coulT'o duns la reiraite, api'ès avoir suivi de loin son lils au nnlicu des orap'S el d(^s dangers, avait vu dans la publication de VEssiii le jxtint l'ulminanl de ses erreurs; elle aiu'ail voulu (pi'il cessât d'écrii'e et qu'il revint se ronliner en iîi'claii'ne. Julio, qui elle-même, dans la IVrvcur de sa pénitence, avait brûlé sos poi'sies (car la rnuse avait visité tout ce dcriucr ban, tout ce reoajn de la nombreuse lamilledes Cbateaid^riand de Cornbourîi», Jnlic ne voyait de salut pour son frère qin- dans un safi'iliri^ semblable, et a})rès s'être condamn(''e elli^mrme à expier une vie mondaine, elle souliailail que la voi\ d'une mère mourante obtint le i-eloui- à Dieu d'un IVèiY' dont les cireurs avaient, ct(' bien plus graves. Elles l'éussircnt l'une et l'autre cpiant au point le pln^ inqtorlaut de leur entreprise : Tcci-i-
vain atteint par Voltaire et enrôlé à la suite de Montesquieu et de Rousseau devint un défenseur de la religion ; l'effet de la voix maternelle fut magique, et quand M. de Chateaubriand n'aurait rendu d'autre service que de tuer le ridicule qu'on était parvenu à attacher au culte le plus beau et le plus sympathique, en restituant ainsi au christianisme sa prééminence intellectuelle, il faudrait toujours s'agenouiller devant la force surnaturelle que Dieu prêta à la voix de deux pauvres femmes.
Mais l'avertissement du Ciel et de la mort avait rendu en même temps à l'auteur de V Essai un service littéraire essentiel ; il avait montré une route fixe au vague de son esprit ; il l'avait mis d'accord avec lui-même. S'il fallait, comme il le dit, peu d'effort pour revenir du scepticisme de VEssai à la certitude du Génie du christianisme, la transition était encore plus facile du manuscrit des Natchez à la glorification de l'Église catholique. Le chaos lumineux des Natchez, si important cà étudier quand on veut remonter à la source du talent de M. de Chateaubriand, brille déjà de toutes les beautés poétiques de la rehgion ; et c'est le sentiment de ces beautés, bien plus que le mérite do la démonstra-
tion, qui fait la puissance du Génie du christianisme . Les Natchez étaient un ouvrage heureusement inconséquent, où l'auteur se montrait chrétien malgré ses propres opinions. En insérant dans le Génie du christianisme deux épisodes où Ton relrouve le vague rêveur et l'alliage impur des Natchez, en faisant même de ces deux épisodes qu'il publia d'abord un moyen d'habituer les lecteurs du xviif siècle à un ouvrage écrit pour glorifier la religion, M. de Chateaubriand introduisit dans cet ouvrage une inconséquence regrettable, je dirai même une contradiction que la publication des Natchez a pu seule exphquer.
A partir du moment où il revint à la religion, M. de Chateaubriand sembla ne plus s'appartenir tout à fait à lui-même. Au retour de l'Amérique, où le sentiment de la grandeur des missions avait pénétré comme malgré lui dans son âme, un cantique familier à son enfance, qu'il entendit tout à coup au milieu des terreurs d'une tempête, l'avait ramené violemment des sécheresses de la philosophie à toutes les émotions d'un cœur chrétien. L'Église exilée et environnée de respects en Angleterre lui montra une puissance morale qu'il avait presque oubliée;
•28i >f. [>K CHATKAUBRIAM)
enliii le cuiip iin'il reçut par la letlie de niadaiiie de Farry acheva de rentraîner. Il a racond' romiiieiit. an sni'iii- de sa jifeinière enfanee, après avoir ('•II' voiii'' à la siniili' Vier;ie. le relinir-nx rpii le relevait de re vieu dans une huiriblc eliafielle consacrée à Xotre-Darne de Nazareili Ini dii >■ (pTil visiteraiî •> peut-être un joui' dans la ['alestine celte Yieriie -> de Nazai'elli à qui il devait la vie par rinterces- » sion des prières du pauvre, toujours puissantes » auprès de Dieu. » (T. I, p. 50.) Ces paroles, que ses oreilles enl'anfines avaient retenues, ne s'effacèrent jamais de sa mémoire, et quand le désir tout littéraire de pouvoir peindre d'apiès nature les lieux où il plaçait la >-rriH' des Marh/rs le poussa vers rOrii'nt, il (ilM'il encore, au fond de Famé, à cet a|)- [irl (]('> jiremicis jours de sa vie. Ceux qui ont ('-ludii'' di' ])\v< les senlinienls de M. de Clialeaubi'iand onl ]tu s";q)i'r(N'Voir qu'il y avait dans >a disposition relijiieuse quelque chose de naturel et de candide (pii contrastait avec les habitudes ordinaires de son caractère et de son esprit. C'est là un des signes les plus ordinaires de la religion. Notre arnour-propre se plaît à attribuer tout ce que nous sonmies à nousmêmes; mais ])Our ))eu que nous nous regardions
ET SES Mf-.MOIRES. 280
passer, nous voyons aisrinrni que la li'adilioii nous domine et que nous dépendons d'influences inconmii's, di' prolr-clioiis uiyslriiruscs qui tiennent les pi'incipaux Jils de notre e\istene(\ Lorsqu'à ces [tn-iiiiers i^ai^es de l;i liiveur dn ciel vinrent se joiiidr.' |esp|-ièi-e> dune luèl'i^ lUOUI"Ulte e| le EepH'd d'iMie , sainte de plus dans le ciel, M. de (-haleaubiiand, en d('')iit de toutes ses laiblesses. lui bien Inic»' d<' demeurer l'I.iomme de la religion.
II n'en devait pas l'ester à la supei-ljcie : c'im'iI l'-lt; en d/'llnitive pour lui un sort di''ploraMe que de i'em))lir l'oriice de |;i cyruliale qui ir'-percuie ]e son ([uV(U lui iuq»rirue, sans ]»oss('dei- en elle-nièrne riiaruionie qu'elle e\li;de. r>;uis (■•■■ vn\r |ias--ir el jiour ainsi dire inqier-sounel. ceux (pii ue soullViuil la religion que comme poi'sii', et (pu la lepoussi'ul. i-ouuiie rèiiie, auraient trop bien Irouv/' leui- c(tnqile. Je un- ligure ([iie beaueoiqi de ^^ns dureiil èlr('' l'-htuni's lorsqu'il- liuvnl, en ISil. la di'dieacc dr la I />• ili' Jtinirc : A lu ÏHi'inoiii' (II' rnhhr Sriiiliii. jiii'lii' lit' Siuiil-Siiljiiii'. et quaud iU lrou\èreul (lau> la pr/'lace de ic li\re tjiie c"i''lait ■• pour oli/'ir rt aux ordres du directeur de sa \ie >< que \1, de Chateaubriand l'avait l'crit. (i'ot par un be-oiu iin-
286 M. Iti: CHATEAUBIIIAND
périeux de sa conscience qu'il a laissé ce témoignage d'où résulte un point capital du jugement qu'on doit porter de lui.
Mais il n'était pas seulement de ceux qui se font trop libéralement pour eux-mêmes des provisions de repentir; il eut aussi, dans ses rapports avec le monde, quelques-unes des faiblesses du respect liu^ main. 11 aurait fait volontiers comme ces femmes du grand monde qui, au commencement de ce siècle, tout en remplissant leurs devoirs religieux, n'osaient se compromettre en prononçant le mot de confessionnal. M. de Chateaubriand aussi s'abstenait de communiquer ces secrets de piété personnelle qui le soutenaient au fond de l'àme. Dans ses écrits, il a toujours une tendance à parler de la religion au passé, tendance qui tient à rembarras qu'il éprouvait dans le monde.
Au reste, pour le comprendre et l'excuser sur ce point, il faut se reporter à l'époque où parut son apologie de la religion. Quand il citait alors des usages familiers au catholicisme, les fêtes, les vœux, les pèlerinages, il parlait à des gens pour lesquels toutes ces vieilleries semblaient reléguées dans un passé à jamais éteint; et comme sa vie s'écoulait au
milieu d'un monde où l'ignorance absolue des faits religieux est une fatuité habituelle, il finissait par croire lui-même que rien n'avait surnagé de tous ces trésors d'une poésie naïve et louchante. Sa nourrice l'avait voué, tout enfanl, à Notre-Dame de Nazareth : c'étaient là les us et coutumes du bon vieux temps; on aurait dit qu'il ignorait à quel point celte pratique était journalière dans les populations catholiques. >> Le vojude la paysanne bre- ^) lomic n'est plus de noti'e siècle, dit-il : c'était f> toutefois une chose touchante qiie l'intervenlion » d'une mère divine placée entre l'enfant et le » ciel, et partageant les sollicitudes de la mère » terrestre. » (T. I, p. 4:2).
Lorsqu'un réveil sérieux succéda au demi-sommeil dans lequel languissait l'Eglise française, M. de Chateaubriand était trop vieux, tiop retiié en luirriôme, trop volontairement ennemi de tout mouvement dont il ne pouvait plus prendre la direction, pour s'associer à ces découvertes du monde religieux dans lesquelles les hommes de notre âge ont fait des expéditions aussi étonnées que les voyages du capitaine Cook au milieu des sauvages de la mer du Sud. Il était toujours touché de la générosité deà
'288 M. m. MiAlLALlUllA.M»
M'iiiiiiiriiis : il ii]jplaii(li>sail à ce qui éUiil buii cl ('•levé; mais le lenaiii sur lequel on s'éUiil placé lui ('lai! rcslé' ii'Oji iiicdinni iicmlanl loulc sa vie jmuu' qu'il ((iiiiiuil l'iilHih' (le ^'\ iiiriirc. J| lais^ail l'aii»', cl luiliaul la (li>)Mi-ili(iii «Ic^ \ irillaixls, il aimait niicuA cidii'c (|nc le iiKiiidc linissail a\cc lui.
I! a\ail iiiau<]n('' (raillcui> à I l'ducaliuii dr .M. de C.lialcaulfiiaHcl iiu cl(''niciil c^M.'iilicl pour elVaccr de ses coiivictious loulc impi-cssiou euulradieloii'c : resj)ril de son lemps Tavait empêché en i^rande parlie de conuallrc ri-]ulise el de Faimer de la \k\>siou (pi'oii a pour elle ((uand on la conuaii. .M. de (ilialcauliriand, (pii lui deux lois enlanlé' à la rdi- ,uiou par sa uière, dil, en pa>saul, (prelle >"(''lyil vi- \ei;ir||l illl ('rcs^i'C à |n|UeS les qiicslions l'cIlliicUSCS
de >uu lemps, cl V (pTclle s'élail jelée à cor[)s ])erdu dans Tallaire de la Cdialolais. » KUiit-ee pour ou coiilre II' tio}» ci'lèhrc procui'eur LjéïK'ral au parlcmeul de JiielaLiiic'.' ,le ne >ai> : mais le mdudc (k'-v^l d'alors nous a|ipnrail loujoms (•(•mme suspect tli^ jansénisme. Ainsi, par exemi)le, dans l'admirable lécit que M. de Chateaubriand fait de ta première commiininn, on li'ouve cette impression de toirour 1| qui nou. poui..iii\ait encore au coninicneancnt du
. LT SES MKMuir.KS. tid
xix* sièclo, quand nous recevions les instructions (Je prêtres vénérables, échappés à la Taux révolulionnaire. Nos enfants à nous se soni approchés do Dti^u avec plus de calme, plus de confiance, et je [lense que ce n'a pas été un malheur. Il suffit, du l'esle, d'étudier les ouvrables historiques de M. de Chateaubriand, pour savoir à ({ucl point l'autorité (II' Fli'urv éîait restée inconlcslahle à ses yeux.
Pour un homme qui s'était iiiiJju de semblables idi'i^s, c'est encore une diose ('tonnante que la ferniet''; avec laquelle il a rendu justice dans ses ouvrages aux ordres religieux, même au plus calomnié de tous. Une des choses certainement qui font peine dans son livre, c'est le mal qu'il se donné pour faire voir combien il avait subi, même après la catastrophe de 1830, la prévention mouloimièrc contre les j(''suiti's, c'est le récit (pi'il l'ait de ses efforts pour combattre la direction religieuse (pi'on donnait à l'éducation de M. le duc de jjordeaux. Passe encore pour Mademoiselle, lorsque, entendant traiter ces irrandes questions, elle s'écriait avec sa gravité d'enfnit : « Ce serait bien iiiq;opulaire! ,, Mais 11. d) C-hateaubrian'i!
Toutefois son bon sens ir(''i:iit ])as toujours do-
21)0 M. DE CilATEAlBRIAND
miné par celte roiilino, et il s'en dégageait souvent avec une fermeté inattendue. M. d(^ Montlosier, dans l'entrain d-,^ sa croisade à rebours, entassait, en lui écrivant, tous les lieux communs de la crédulité' el de la calomnie : « Mon cher ami, vous et moi n'a- » vons cessé depuis longues années de combattre. » C'est de la prépondérance ecclésiastique, se disant .) religieuse, qu'il nous reste à préserver le roi el )) l'État. Dans les anciennes situations, le mal avec » ses racines était au dedans de nous : on pouvail » le circonscrire et s'en rendre maître. Aujourd'hui 7) les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs » racines au dehors. Des doctrines couvertes du .) sang de Louis XVI et de Charles P"" ont consenti à » laisser leur place à des doctrines teintes du sang » d'Henri lY et d'Henri III. Ni vous ni moi ne sup- 1 porterons forcément cet état de choses : c'est j-^ pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous » une approbation qui m'encourage, c'est pour vous » offrir, comme soldat, mon cœur et mes vœux, que » je vous écris. » (T. VIII, p. i5.) Avec une perlidii' aussi bien calculée, l'ancien défenseur du clergé d(^vant la Constituante avait tâché de raviver la plaie de M. de Chateaubriand contre ceux qui l'avaient
FT SES Mr.MOinKS. 2^1
«liasse tlu ministère, alin de mieux l'exeiter à s.' déclarer pour la persécution religieuse. Quand on t'iuchait la corde de sa disgrâce, on élait sûr de faire vibrer une terrible colère, et c'est dans la réponse à -M. de Montlosier que se trouvent en effet ces paroles irritées contre M. de Yillèle que j'ai précédemment rapportées. Lorsqu'il s'explique sur le sujet principal de sa lettre, M. de Chateaubriand n'est pas encore calmé, il a l'air de s'en prendre de son affront à tout le monde; mais le sentiment de la justice et de la raison le retient sur la pente où Ton voudrait rentraîner : « J'ai peur de ne pas m'entendre avec » vous sur des objets graves, et j'en serais désolé- ! y> Je veux la charte, toute la charte, les libertés \m- )> bliques dans toute leur étendue : les voulez-vous? » Je veux la religion comme vous, je hais comme » vous la congrégation et ces associations d'hypoi) crites qui transforment mes domestiques en es- » pions, et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir. )■) Mais je pense que le clerg(3, d(''barrassc de ces » plantes parasites, peut très-bien entrer dans un 7> régime constitutionnel, et devenir même le soutien » de nos institutions nouvelles. Xc voulez-vous pas » trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous
2a^ M. DC CHATEAUBRIAND
.) donne im*^ prouv»; df mon extrême imparlialilé. Lo ^> clergé, qui, j'ose If dire, me doit tant, ne m'aim*^ ■> point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun ser- ■> vice. Mais qu"im})Orle'.' il s'açiil d'être juste cl do )> voir ce qui ron\ii'jit à la i^li^uion et à la monar- . rhie. ' (T.Ylil, p. 18). Kt eneliet, M. de Chateaubriand fut préservé jiar la sincérité de son libéralisme et la fermeté de ses convictions de fout^ participation aux entreprises irréligieu.ses qui [)r'parèrcnt le renversement de la monarchie.
11 ne s'en trouva pas moins charg/> de soutenir auprès de Léon XII les fatales ordonnances de 18i8. De toutes les révi'lations politiques que renferme son livre, il n'y en a pas de plus intéressante que ses conversations avec ce pontife, digne des anciens jours, auquel le mx" siècle doit le raffermisseiTK^'nt de la discipline. M. (;e Chateaubriand s'y montre animé des intentions les plus chrétiennes; maison mêlant ses pn'-jugV's français à la sincihùt-'' de ses protestations, i! ne .s'aperçoit pas de la douleur qu'il répand dans l'àme du successeur de saint Pierre. C'a été la destinée de Pvome, pendant plus de deux biécles, de ne pas trouver en Fi^ance un catholique (pii la comprît, et de maintenir les doctriu'-s qui
font la force et la vie de riv^lLse, sans espoir de trouver plus d'écho parmi les fidèles de la France que dans les pays sulijugués par le protestantisme. Mabillon et les plus illustres bt-nédictins étaient partis de Rome sans avoir baisé les pieds du glorieux confesseur de la foi, Innocent XI, coupal)le, à leurs yeux, de n'avoir pas cédé à Louis XIV. L('on XII voyait devant lui l'auteur du Génie du cJn'i.sliaiusmc, et, dès qu'il s'-agissait des affaires de la religion en France, un abîme les séparait; ils ne parlaient plus la même langue. Au sortir de la conférence où le pap(^ n'avait répondu à ces coups réqjétés que par des paroles d'une commisération paternelle, M. de Chateaubriand écrivait au loyal M. de la Ferronnays (( que le roi pouvait compter entièrement sur la cour de Rome. » Un mois après, le pape expirait, et laissait à son successeur les difficultés terribles (pi'allait susciter la révolution de juillet.
Cependant l'ambassadeur de Charles X eut l'émotion affairée d'un conclave; il fit ou crut faire un jtape, et parmi les griefs qui le rendent si violent contre M. le comte Portalis, il faut compter l'humeur que lui causa la disposition de ce ministre intérimaire à lui laisser voir qu'il ne croyait pas la res-
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ponsabilité de l'ambassadeur si engagée dans la besogne. Ici, et toujours par les mêmes causes, il est encore pénible de trouver M. de Cliateaubriand si éloigné de l'attitude d'un envoyé du roi trèschrétien, s'occupant, avec une gravité qui lait souriie, de lancer l'exclusion de la France au lieu de lui faire une gloire de la parfaite liberté de l'é'lection, achetant fort cher et donnant pour un trésor de mauvais commérages sur le caractère des membres du conclave, et obligé, en fin de compte, de faire sa cour au cardinal Albani, devenu secrétaire d'Etat de Pie VIII, après avoir réussi à l'écarter du trône })ontifical. Il appelait cela encore un succès, et M. Portails n'avait pas l'air d'y croire : aussi ce dernier recevaitil de l'irascible diplomate une dépêche comme il n'y en a pas sans doute une seconde aux Affaires étrangères.
Dans cette disposition d'esprit, M. de Chateaubriand était tout prêt h concevoir des impressions fâcheuses sur les personnes les plus dignes d'éveiller son inti'rèt et même d'exciter son admiration : « Les » conclavistes qui accompagnent nos cardinaux, di- » sait-il au ministre, m'ont paru des hommes raison- » nables : le seul abbé Coudrin, dont vous m'avez
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» parlé, est un de ces esprits eompacles et rétrécis » dans lesquels rien ne peut entrer, un de ces » hommes qui se sont trompés de profession. Vous » n'ignorez pas qu'il esl moine, chef d'ordre, et » qu'il a mémo des bulles d'institution : cela ne » s'accorde guère avec nos lois civiles et nos insti- » tulions politiques. » (T. IX, p. 9.)
Cet abbé Coudrin, moine, chef (l'ordre, et qui j)ortait ses bulles d'institution dans sa poche, était un des hommes qui, par leur dévouement, leurs vertus, leur persévérance, avaient déjà n'tabli les autels avant que M. de Ghateaiibiiand n'eût répandu les fleurs de sa poésie sur ce nouveau triomphe de Jésus-Christ. J'aurais voulu qu'au moment où il traçait du pieux conclaviste un portrait si peu flatté, on lui eût apporté la Vie de M. Coudrin, livre où rmcxpérience du style ne lait que miinix ressortir l:i grandeur des services rendus à la religion par la fondateur de la congrégation de Picpus. Si on lui avait dit en môme temps que les ordonnances de 18^28, dont il présentait naguère l'apologie à Léon XII, avaient contraint, sans que personne, pour ainsi dire, en sût rien ou s'en souciât en France (car on ne pensait qu'aux jésuites) , avaient contraint,
dis-je, cette congrci^alioii de former du jour au lendemain douze collèges de plein exercice, où plus de deux mille jeunes gens recevaient une éducation simple, solide et chrétienne, et répandaient chaque année dans la société une nouvelle tribu de citoyens utiles et ennemis des révolutions, il se serait moin> étonné du peu de condescendance de l'abbé Coudrin pour les idées en laveur, et au lieu de laisser dans ses Mémoires un triste témoignage de son injustice, il eût célébré par quelques belles pages le pieux conclaviste comme un des héros de la religion.
Peu de temps après, il rencontrait, « entre les » bains de Titus et le Colisée, une pension de jeunes » garçons; un maître à chapeau rabattu, à robe traî- » nante et déchirée, ressemblant à un pauvre frèrf f> de la Doctrine chrétienne, les conduisait. Passant » près de lui, ajoute-t-il, je le regarde, je lui trouve )) un faux air de mon neveu Christian de Ghaleau- D briand; mais je n'osais en croire mes yeux. 11 me » regarde à son tour, et sans montrer aucune sur- » prise, il me dit : Mon oncle ! Je me précipite toul » ému et je le serre dans mes bras. D'un geste de la » main il arrête devant lui son troupeau obéissant et 5) silencieux. Christian était à la fois pale et noirci.
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» mine par la fièvre el brûlé par le soleil. Il m'apprit » qu'il était chargé de la préfecture des études au i collège des jésuites, alors en vacance à Tivoli. Il ') avait presque oublié sa langue, il s'énonçait difficile- » ment en français, ne parlant et n'enseignant qu'en ') italien. Je contemplais, les yeux pleins de larmes, » ce fils de mon frère devenu é-tranger, vêtu d'une ') souquenille noire, poudi'cuse, maître d'école à » Home, et couvrant d'un feutre de cénobite son " noble front qui portait si Ijien le ( asque. » (T. IX, p. lio.) M. de Chateaubriand a beau fliire, il faut toujours que des saints de sa famille lui barrent le chemin. (Ju'aurait-il eu à dire contre la résolution de ce jeune homme, devenu jésuite à une époque où Ton poursuivait son ordre avec un redoublement d'injustice? Il l'avait connu dès .sa naissance; ill'avail vu sacrifier tous les avantages de la noblesse et de la fortune pour embrasser la pauvreté et l'opprobre; el ce pauvre prêtre errant sur les ruines de Rome avec une aussi chétive apparence lui rappelait le sang de son frère qui s'était mêlé- sui' Técliafaud à celui du défenseur de Louis XVI. a .le le regarde comme » un saint, dit-il, je l'invoquerais volontiers. Je suis D persuadé que ses bonnes oeuvres, unies à celles
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» de ma mère cl de ma sœur Jidie, m'obtiendront » grâce auprès du souverain juge. » (P. i 18.) Voilà le vrai langage de M. de Chateaubriand, voilà celui qui sort de son Ame, et non toutes ces passes de bel esprit dont il a la faiblesse de faire parade devant le siècle.
J'ai d('jà montré, à la grande surprise de quelques-uns, je n'en doute pas, ce caractère hautain et qu'anime parfois toute la rébellion de l'orgueil, endo imi comme un enfant dans les bras de la foi : j(^ ferai voir maintenant la froideur de son dédain employée à repousser les attaques et à déjouer les petites manœuvres, les flatteries intéressées de ces amis philosophes qui ne semblaient lui faire la cour que pour l'amener tout doucement à l'apostasie. Ce n'est pas qu'il ne fût quelquefois rudement averti. Car comment comprendre ces prédilections pour des hommes qui faisaient profession de haïr le christianisme d'où venait toute sa gloire ? Un vieux chevalier de Saint-Louis qui lui était inconnu, c'est luimême qui le raconte, lui écrivait du fond de sa tourelle, à propos de son amitié pour Béranger ; « Ré- » jouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui » a souffleté votre Dieu et votre roi ! » « Très-bien,.
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» mon brave gentilhomme, ajoutait-il en s'elToroant » de sourire, vous êtes poëte aussi ! » (T. X, p. 56.) Oui, vraiment poëte, pour vous principalement, qui ne séparez pas la vérité de la poésie; vous laissez votre ami rouler à vos pieds ses écailles de couleuvre, et vous consignez dans votre testament littéraire la sentence poétique du vieux chevalier de Saint- Louis, comme le cri de votre propre conscience.
Que le lecteur avance avec nous dan> le livre, et qu'il ne s'offusque plus de cette compagnie mauvaise ({ui entoure trop souvent le fauteuil du vieil atldète. La vivacité croissante de ses antipathies politiques l'a conduit à se faire d'Armand Carrel un personnage idéal; il voit ce caractère doué d'élévation et de talent s'endurcir rapidement sous le souffle de l'esprit de faction; mais il a juré de l'aimer de toute l'aversion qu'il a pour d'autres, et sous sa plume le duelliste malheureux devient une sorte de P lyeucte républicain. Mais c'est en vain qu'il se fourvoie dans cette alliance ; la sollicitude d'un cœur chrétien s'élève en faveur de cette pauvre âme égarée, il recueille quelques signes de spiritualisme' échappés de sa plume et les offre comme un holo-
causte digne de la miséricorde de Dieu, i^ Les ï'\\v[- » railles eurent lieu le mardi 20. Le père et le frère j) de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les trou- 5 vai renfermés dans une petite chambre avec trois » ou quatre des plus intimes compagnons de ^ l'homme dont nous déplorions la perte. Ilsm'em- )' brassèrent, et le père de M. Carrel me dit : ^( Ar- » mand aurait été chrétien comme son père, sa V mère, ses fi'ères et ses sœui's; l'aluiiilli^. n'avait y> plus que quelques heures à parcourir pour arri- » ver au mèmi^ point du cadran. » Je regretterai » éternellement de n'avoir pu voir Carrel sur son » lit de mort : je n'aurais pas désespéré au moment )) suprême de faire parcourii- à VaiguiUe l'espace » au delà duquel elle se fût arrêtée sur l'heure du » chrétien. >-> (T. X, p. 38G.)
Dans sa complaisance parfois excessive pour les fantaisies du siècle, il s'était pris d'admiration pour Lclla. On ne se rappelle guère aujourd'hui qu'il a été de mode de faire les grands bras et de lever les yeux, au ciel en signe d'hommage à propos de ce roman. M. de Chateaubriand, qui ne lisait plus depuis longtemps, (Hait toujours prenable par les qualités du style; il ouvrait un livre, en voyait
ET st;s MÉMOir, ns. soi
qiK'hjues phrases, et portail une sentence presque toujours sans appel : c'est ainsi qu'on se souvient (Ir lui avoir entenilu prophétiser la grande deslinT-c lillf'iairc du P. Lacordaire. Sur le bruit qu'on laisai! de J.i'liii, il en elïleura quelques chapitres, et connue (i. Sand est un maître dans l'art d'écrire, il parut approuver sans beaucoup de réflexion Feni:oueni('nt d'un certain publir. (Ida mit l'écrivain en goût de se l'aire délivrer pai' Taut^'ur des Martyi.s des huiles /rinstitufioji, comme en avait déjà cehii de /(/ Jjdnlndtic. l ne entrevu»" lu! ménngée par d"('N(ell('ntes personnes que G. Sand laissait travailler à son salul ; mais Alcine n'y eut point de charmes à son service, et nous devons à cette tentative avortée un des plus beaux jugements qui soi' tombé' de la plume de M. de Chaleaidjriand : « Le » genre humain refuse des applaudissements una- >) nimes à ce qui blesse la morale, oreiller sur lequel j> doi-t 1(! laible et le juste; on n'associe guère à tous » les souv(Miirs di' sa vie des livres qui ont causé' >) notre première rougeur, et dont on n'a point » apjuis les pages par cœur en descendant du b^'riiceau;des livres qu'on n'a lus qu'à la di-robée, j) qui n'ont point été no? compagnons avoués et
» chéris, qui ne se sont mêlés ni à la candeur ilc » nos sentiments ni à Tintégrité do notre innocence. )) La Providence a renfermé dans d'étroites limites » les succès qui n'ont pas leur source dans le bien, » et elle a donné la gloire universelle pour encoura- » gement à la vertu. » (T. X, p. 40:^.)
Voici venir ensuite avec un air fort doux, saut" un affreux pli dans le front, avec une élocution élégante et châtiée, et cette empreinte sacerdotale qui ne s'efface pas, mais qu'on traîne après soi comme un remords quand elle n'est plus le signe d'une auguste consécration, voici venir l'homme pour lequel on a le plus prié dans l'Église de France. M. de Chateaubriand, sans se soucier de l'intention qui l'amène el de l'effort qu'on tente sur l'intégrité de ses sentiments, laisse se dérouler les arguments de la jjhilosophie interprétative des dogmes du christianisme, et quand l'artisan de la révolte est retourné à son officine, le vieux soldat de la religion laisse tomber ces paroles pleines de regrets et d'inquiétudes : « Quelle puissance de vie ! dit-il après avoir dépeint » rintlucncedont M. de Lamennais aurait joui s'il » fût resté fidèle; l'intelligence, la religion, la li- » berté, représentées dans un prêtre! Mais, ajoute-
» t-il, Dieu ne l'a pas voulu; la lumière a tout à » coup manqué à celui qui était la lumière ; le guide, » en se dérobant, a laissé le troupeau dans la nuit. ') A mon compatriote, dont la cari'ière est inter- » rompue, restera toujours la supériorité privée et » la prééminence des dons naturels. Dans Tordre f> dit< temps il doit me survivre : jf Tajourne à mon » lit de mort pour agiter nos grands contestes à ces » i)0rtes que l'on ne repasse plus; j'aimerais à voir » son génie répandre sur moi l'absolution que sa » main avait autrefois le droit de faire descendre » sur ma tète. Nous aAOUS été bercés en naissant par » les mêmes flots; qu'il soit permis à mon ardente » loi et à mon admiration sincère d'espérer que je » rencontrerai encore mon ami réconcilié sur le y> mêmerivage des choses éternelles. » (T.X,p. iSS.) M. de Lamennais n'a point répondu à l'ajournement; il était loin de ce lit où une main moins illustre, mais plus digne, faisait descendre la rosée céleste sur le front illuminé du chrétien mourant.
Dan> les derniers mois de la vie de Tilluslre écrivain, une famille arriva de Marseille pour voir à Paris M. de Cbateaubriand. C'étaient des gens simples et pieuxqui s'étaient enivrés de scsouvrages,
el qui, juyeaiiL de lui d'apit'S ce qu'il avait ccrit, s'imaginaient qu'il devait jouir d'une éternelle jeunesse. M. de Chateaubriand ne recevait plus; à force de sollicitations, ils obtinrent la permission du se placer dans un ani^lc noir, tandis que l'objet de leuf admiration passerait pour sortir. A l'heure dite, ils virent, porté sur les ]ji"as de ses domestiques, un vieillard impotent, dont la belle tète déjà presijuc éteinte se penchait douloureusement sur la poitrine : un spectacle aussi triste fit fondre en larmes ces inconnus. Ce n'était plus le temps où, avec une ponctualité qui en avait l\dl l'iiorloge de ses voisins, on le voyait passer leste, pimpant, reehei'ché dans sa mise, une badine à la main, heureux de ne parler à personne et de l'aire tous les jours invariablement la même chose; alors il avait ces rêveries douces qu'il dépeint comme l'état le plus heureux de son humeur. Un homme fait pour ces jouissances innocentes, quelles que fussent d'ailleurs sa susceptibilité et ses faiblesses, n'avait besoin ni du monde, ni des honneurs, ni du bruit. Mais quand, parmi les di'monstrations dont il était l'objet, il rencontrait des témoignages rassurants pour sa conscience, il avait alors la joie du bon ouvrier qui reçoit son sa-
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liiiîf'. <( Le jilaisir le plus vif que j'aie éprouvé, dil- 5) il ou racouluut rctrcl que produisit le Génie du d christidiiisiue, c'csi de m'ètre senti honoré en » Franco et cliezlV'li'anLjei' des marques d'un inlérè/ » sérieux. Il m'est arrivi'' quelquefois, tandis que je » me rt'])Osais dans une auberge de village, de voir » enlicr un j)èie et une mère avec leur fils : ils m'a- V menai(îut, me disaient-ils, leur enfant pour me » r.'mercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait y> alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma » vaniti'' que d'obscurs et honnêtes gens me témoi- » gnassent leui- satisfaction sur un grand chemin, » dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui h mi' touchait, du moins j'ose le croire, c'était » d'avoir produit un peu de bien, consolé quelques ;) affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une » mère r('sp(''rance d'élever un fils chrétien, c'est-à- » (lire un lils soumis, respectueux, attaché à ses p parent^^. Aurais-je goûté cette joie pure si j'eusse » éciit uu livre dout les mcours et la rrligion auraient » eu à gé-mii? » (T. lY, p. 30.) Ces succès, si dignes d'envie, s'étaient prolongés pour lui jusque dans la vieillesse : « Partout où je vais, dit-il encore, parmi j les chrétiens, les curés m'arrivcnl; ensuite les
» mères m'amènent leurs entants; ceux-ci me ré- » citent mon chapitre sur h j^remière communion. » Puis se présentent des personnes malheureuses » qui me disent le bien que j'ai eu le bonheur di' » leur l'aire. Mon passaLie dans une ville catholique » est annoncé comme celui d'un missionnaire ou » d'un médecin. Je suis touché de cette double ré- » putation : c'est le seul souvenir agréable de moi » que je conserve : je me déplais dans tout le reste » de ma personne et de ma renommée. » (T. VK p. 4ia.)
Il n'avait donc pas besoin qu'on lui indiquât ni ses véritables amis ni ses titres solides auprès de Dieu. « Dieu de grandeur et de miséricorde ! s'écriait- )) il, vous ne nous avez point jelé-s sur la terre » pour des chagrins peu dignes et pour un rnisé- » rable bonheur ! Notre désenchantement inévitable « nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. » Quelles qu'aient été nos erreurs, si nous avons con- )) servf'' une âme sé'i'ieuse et pensé à vous au miUeu » de nos faiblesses, nous serons transportés, quand » votre jjonté nous délivrera, dans cette région où » les attachements sont éternels. » (T. lY, p. 11. ) Grâce à ses combats rendus pour Jésus-Christ, il se
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senlail avec bonlieui' ciiyluhc dans la prière universelle des chrétiens. Après une appréciation du Génie du christianisme faite au i)oint de vue de l'âge mur, il ajoute : c Si l'intluence de mon travail ne se bornait pas au changement que depuis quarante » années il a produit parmi les générations vivantes; ■' s'il servait encore à ranimer chez les tard venus » une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; » si le léger symptôme de vie que l'on croit aper- )) cevoir s'y soutenait dans les générations à venir, ■' je m'en irais plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chi-étien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti; mes » fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma » charité avait crié pour toi : Ouvrez-vous les portes » éternelles! Elevamini portœ œtcrnales! » (T. IV. p. 69.)
Parmi les personnages dont la destinée nous touche et dont le nom seul nous émeut, je trouve deux classes bien distinctes : les uns ont vaincu la nature, et le secours de la i^ràce les a élevés audessus de l'atmosphère où s'agite le commun des hommes : la palme dans les mains, la couronne au front, ils nous montrent avec un sourire ce que
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l'homme peut contre lui-même; et quand on lit le:ir histoire, i'àme transportée sent se renouveler ce< voyages à travers les sphères célestes où Béatric ravissait son ami : on aime les saints, on les invoque, on les prie. D'autres athlètes n'ont eu ni la même force ni le même bonheur ; leurs pas se sont arrêtés clans les obstacles ; on les a vus à terre, puis debout, puis retombant encore. Images de la destinée de la plupart des hommes qui sont plus faibles que méchants, si la marque d'une noble origine les a distingués, s'ils ont paru à certains moments tout prêts de toucher le but, s'ils ont montré à d'autres cette carrière qu'ils ne devaient eux-mêmes parcourir qu'à demi, on se sent pris pour eux d'un intérêt profond, on les aime aussi, mais d'un amour plein d'angoisse ; on prie pour eux.
Parmi les personnages qui ne se montrent pas à nous environnés de l'auréole céleste, quoiqu'ils aient été marqu('s pendant leur vie d'un sceau divin, il n'en est aucun à (pii notre cœur s'attache plus qu'à Jeanne d'Arc, la libératrice de la France. Les marques de la faiblesse humaine qui ont empêché que son martyre ne se transformât en un culte public la recommandent, si j'ose ainsi parler, plus étroit'^-
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ment à notre cœur; c'est ce qu'éprouvait, vingt ans après sa mort, l'un des jnges qui, après s'èiie •courbé sous la tyrannie des Anglais, s'étaient refusé néanmoins à prononcer une sentence inique, et dont lintégrilé nous a conservé si miraculeusement les réponses de riiéroïne. Ce juge, appelé maître Guillaume Manchon, racontait à d'autres juges, ceux du procès de réhabilitation, les derniers momer.ts de la vierge de Domremy, auxquels il avait assisté : «. Et dit le déposant (c'est le lexte du document ori- » ginal) c{uc jamais ne plonra tant pour chose qui luy ' advint, et que par ung- mois après ne s'en povoit » bonnement appaiser. Pour quoy d'vme partie de » l'argent qu'il avoit eu du procez, il acheta un » petit Messel, qu'il a encores, afiin qu'il eût cause » de pi'ier pour elle. » Je ne me prévaux pas du soin que j'ai pris de recueillir les vraies paroles (p;e, du fond de la tombe, M. de Chateaubriand oppose à des juges (pii n-pondronl aussi de leur <rntencL' devant le triijunal <le la conscicr.c * pulilique : ma reconnaissance et mon al!ectiun m'y conviaient; mais après avoir étudié déplus })rès ce tableau d'une vie glorieuse et agit 'f, le scMlimenl d'admiraticn ( t de pitié qu'es:pi-ini:'.:t si n;iï\('ii:(Mil le docle'ir d;i
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xv" siècle est aussi celui que j'éprouve. En voyant l'injustice des hommes, je me console parla pcnsrc de la justice de Dieu. Là où tout se pèse avec une impartialité véritable, la hauteur des vcrius, la grandeur des services sont d'ini })oids qui me rassure. M'emparant, pour l'ennoblir, d'un mot devenu célèbre, je suis tenté; di.^ dire : k Dieu y regardera à » deux lois avant de condamner un homme îc' que i) M. de Chateaubriand ! >)