‹ Souvenirs d'enfance et de jeunesseChapitre 17 sur 36 · M. I)K CHATEAlDniAM · texte numérisé non relu

M. I)K CHATEAlDniAM

<ion qu'il donna lors du meurtre du duc d'Enghien, que le sacrifice qu'il fît alors de sa position n'était pas sincère, et que, déjà fatigué de la carrière di~ ploinatique, il ne cherchait qu'un prétexte pour recouvrer sa liberté : on le traite ainsi comme ces gens de lettres qui retournent gaiement, après quelques bombances passagères, à leur cinquième étage et à leur pension bourgeoise. Mais on oublie que dès lors, obéissant plus qu'il ne le croyait lui-même à l'esprit de sa famille, il avait pris dans la société la plus élevée de^ habitudes d'élégance auxquelles un certain état de maison était devenu nécessaire : on ne se souvient pas qu'il n'aurait pas admis un moment la pensée que madame de Chateaubriand eût des privations à supporter. Il est peut-être le seul homme de noire temps qui, éprouvant le besoin de l'aisance, n'ait })as, sous ce rapport, capitulé avec sa propre conscience ; j'ajoute même qu'il se consolait de ses disgrâces par le haut prix qu'il attachait à la gloire de son désintéressement, et on l'aurait profondément étonné si l'on s'était de son vivant permis un doute sur la cpialité morale par laquelle il s'élevait le plus au-dessus des autres.

Enfm personne .n'a peut-être montré plus de

suite rt (le lidélité dans ses adections. Comme les liomnies sur lesquels les attachements passagers no prennent aucun empire, incapable d'engouement, et porti' au dédain beaucoup plus par passion de la solitude que par orgueil, il se donnait très-sérieusement et pour ainsi dire sans retour. On citerait dillicilement un de ses amis dont il ait été séparé autrement que par la mort. Ceux qui veulent à tout prix le travestir aux yeux du public ont été chercher dans les papiers de Chênedollé, auteur de quelques beaux vers qui n'a pu parvenir à être poëte, des li'aces de mécontentement, des plaintes sur la perte de l'aHection de M. de Chateaubriand; mais la question est de savoir s'il en avait été véritablement l'arni. Il se donnait pour tel, comme il arrive aux hommes de second ordre qui veulent se l'attacher à ceux du premier, et M. de Chateaubriand, qui l'estimait personnellement, le laissait faire ; mais avec le temps et la séparation, ces liens factices se relâchèrent, et il n'est pas étonnant que M. de Chateaubriand eût peu à peu oublié cette muse provinciale égarée dans les bureaux de l'université.

Pour ceux même qu'il (Mevait à la hauteur de son amitié, il était exposé à de cruels mécomptes; non

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pas que ceux-ci lui fussent ingrats, il les avait bien choisis ; mais la politique et les tentations de la fortune les entraînaient l'un après l'autre loin du sentier solitaire où l'indépendance maintenait Fauteur des Martijrs. C'est ainsi que M. de Fontanes lui échappa pour se dévouer cà la puissance impériale, et entrahia dans son orbite le spirituel et excellent M. Joubert, qui, devenu conseiller de Funiversité, finissait par trouver que tout allait bien dans cette main mise du despotisme sur les consciences. Plus tard, M. Bertin l'aîné, en se ralliant contre la branche aînée au principe de la révolution, s'éloigna encore de son vieux compagnon de route. M. de Chateaubriand, si amer pour ses rivaux en politique, laisse voir à peine qu'il ait souffert de ces séparations d'avec ses amis : vivants il les excuse, morts il les relève et s'occupe de recommander leur mémoire aux générations nouvelles. Sans lui, sans le soin qu'il prit d'offrir au public un premier choix des Pensées de M. Joubert, il est probable que ce moraliste serait resté à i)eu près inconnu. M. Bertin l'aîné avait un tact littéraire des plus sûrs, et M. de Chateaubriand s'est toujours bien trouvé de ses avis; mais qu'est-ce qui ferait soupçonner ce mérite dans le vieux rédac-

bnivdn Journal des Débats, si son ami n'eût pris le soin dé le proclamer? Quant à ce qu'il dit de M. de Fontanes, qui dans ce genre lui avait rendu encore (le plus grands services, qui, bien qu'allaché à des doctrines si difterenics des siennes, comprit sa supérioi'ilé et travailla à la déua^'er de ses scories sans rien lui faire perdre de sa trempe originale, où trouver un écrivain qui ait exprimé avec un sentiment plus vrai l'heureuse influence qu'un autre avait exercée sur son talent? Ce rapjxtrt si doux, si honorable, si bien équilibré, de Fontanes et de Chateaubriand, rappelle les illustres amitiés des gens de lettres pendant le siècle de Louis XIV, et. laisse clans la boue toutes les relations fausses et tracassières du xviii' siècle.

Il en est de même de l'attachement qu'il professa pour quelques femmes distinguées, et c'est ici surtout que l'équivoque, propagée par ceux auxquels il faut cà tout prix un Chateaubriand coupable, a besoin d'être éclaircie. Je ne choisirai qu'un exemple, parce qu'il s'agit d'une personne inconnue à la génération présente, et à l'occasion de laquelle l'erreur est par conséquent plus facile. Madame de Beaumont a tenu une grande place dans la vie de M. de Cha-

teaiibriand. S'étant lié avec elle à son retour de l'émigration, il la perdit très-peu de temps api'ès; il eut la douleur et en même temps la consolation de la voir mourir presque dans ses bras; il lui rendit les derniers devoirs, lui fit élever un monument à Rome, où elle était morte, et voua dès lors ta sa mémoire un culte d'attachement et de respect. Il a raconté ses rapports d'amitié avec madame de Beaumont; il a laissé voir la préférence exaltée qu'elle lui témoignait : il permet de croire que c'était lui qii'iilo ('lait venue retrouver à Rome, pendant qu'il ('•tait attaclié à la l'gation du cardinal Fesch, et il se pare avec une prédilection marquée de cet attachement aux yeux du monde. Trouvons-nous ici un abus de la royauté littéraire dans l'étalage scandaleux d'une liaison coupable, et, nouveau Louis XIV, le prince des écrivains de noire teni})s a-l-il conçu la folle pensée d'imposer au monde ce que, dans Tancienne cour, on appelait une maîtresse reconnue? Alors il y aurait, j'en conviens, une profanation de toutes les choses saintes qui soulèverait l'àme et qui imprimerait une véritable dégradation sur le caractère de M. de Chateaubriand. Il ne compromettrait pas seulement la femme qui l'aurait aimé, il ferait

de ses amis les plus respectables, de ses proches, do sa sœur, de sa femme, les complices de son désordre. Qu'on lise dans cet esprit le tableau qu'il fait de son séjour d'été à Savigny, auprès de madame de Beaumonl; c'est une des peintures les plus fraîcbes et les plus douces cpic renferme cette galerie si variée : (' Je me rappellerai éternellement quelques >) soirées passées dans co( abri de l'amitié : nous •) nous réunissions, au i^elour dr- la promenade, » auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un '> gazon dans le potager ; madame Joubert, madame y de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur \m '• banc; le fds de madame Joubert se roulait à nos ') pieds sur la pelouse : cet enfanl a déjà disparu; 5) deux chiens de garde el une clialte se jouaient » autour de nous, landis qui' des pigeons roucoulaient ^^ sur le bord du toil. Quel boidieur pourunliomme » nouvellement débarqué de Texil, après avoir passé » huit ans dans un abandon profond, excepté quelii ques jours promptement écoulés! C'était ordinai- » rement dans ces soirées que mes amis me faisaient ;o parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint )) ({u'alors les déserts du nouveau monde. La nuit, » quand 1rs fenêtres de notre salon eliauipiMre élaienl

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j> ouvertes, madame do Beaumoiil remarquait diî verses constellations, en me disant que je me rap- » pellerais un jour ({u'elle m\\vait appi"is à les con- » naître. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son » tombeau à Home, j'ai plusieurs fois, du milieu d" » la campagne, cherché au firmament les étoiles » qu'elle m'avait nommées;.jc les ai aperçues bril- » lant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon y> prolongé de ces astres venait frapper la surface du ;) Tibre. Le lieu où je les ai vues sur les bois de Sa- » vigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité d ' » mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait B laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout » cela brisait mon ca?ur. » (T. IV, p. o<).) C'est dans ce cercle qu'après avoir montré madame Joubert, M. de Chateaubriand introduit sa femme, séparée de lui aussitôt après son mariage par les tempêtes de la révolution, et qui vint se réunii- à lui dans le cours du même été; puis nous voyons apparaître sa dernière sœur, Lucile, devenue la comtesse de Caud, et qui se prit d'un attachement passionné pour madame de Beaurnonl. Cette société formée sous de si doux auspices se rompit bientôt. Lucile, dont le génie avait de l'analogie avec celui de son frère, mais dont

ET SES MÉMOIIIES 253

le caractère singulier loiiniait })('ii à peu à la l'olir', rej)rit le cours d'une vie errante et inquiète; M. de Chateaubriand partit lui-même pour Rome, et madame de Deaumonl, à (jui les médecins avaient conseillé l'air du Midi, ne laiila pas à l'y rejoindre. (Télail une lampe à demi éleinle (pii jelail ses deiiiièies clartés : i»eu de joui's aj»rès son ai'rivée, il l'allul songera la mor(, cl la l'cligion vint consolei' SCS derniers instants.

Songeons ([u'il s'agil d'un homme (|ui a éci'it le Génie du rlirisliani-stne ; qu'un jn'clic intci'vienl au nom de Dieu; ([u'a}»rcs avoir rcrucilH les av(Mi\ de la moiuanlc, il laisse aupi'cs (Telle cet auù qui l'a l'ail appclci' cl (pii sera le li'iiioiu de ses dernières pensi'es. Celle l'eiume (pii e\|iirail, et doni on lui reproche (Tavoii' d(''eril ragonie avec une ei'uelle v(''rilf'', avail vu sou [)ère, M. de- Monluioi'in, el tous ses proches, pih'ii' sur réchal'aud. On lit sur sa tombe, à lionie, les )taroles du proi)bètc : Et itohiit consolai i, qida non su ni. (les terribles émotions avaient en elTet abrégé sa vie; ceux qui se la rappellent encore, ou qui se la lappelaient il va quelques années, la représentent comme .sans beauté, détruite

et d'une clii'.iy.inlc m;dmcui. mai.- aMc une phy-

•loi M. nt CllA] EAl lîKIAND

sionomie très-loiicliaiile el un esprit d'une étonnante supériorité. Telle lut la femme au sort de laquelle tout ce que Rome renfermait de distingiK'' et de respectable prit Tintérèt le plus vif, et dont les funérailles furent, en quelque sorte, un deuil pul)lic. Qu'on lise sans prévention tout ce récit : comment une ànie délicate [)ourra-t-elle consentir à admettre que cello au tombeau de laquelle M. de Chateaubriand a vu prier Léon XII, ait eu à expier autre chose que rexcès d'un pur attachement?. N'oublions pas que madame de Beaumont avait été dans les secrets du Génie du christianisme; qu'à Savipny elle copiait les passages dont l'auteur avait besoin ; souvenons-nous aussi que, tout en convenant de ses faiblesses, M. de Chateaubriand a prononcé ces jîaroles à la face (]o> linimnos : v M'eût-il été » facile d'abus(H' d'une illusion i)assagère, l'idée » d'unr' volupté advenue par les voies chastes de la 1) religion révoltait ma sincérité : être aimé à tra- ■■) vers le Génie du christianisme, aimé pour l'cx^- » trême-onctioUj pour la fête des morts! je n'aurais 1) jamais été ce lionteux Tartuffe. » (T. IV, p. 10.) Mais, dit-on, il a donné la mesure de la sécheresse de son âme, en se complaisant à décrirecomme

un poëte les derniers combats de son amie contre la mort : nous ne croyons pas à l'ostentation de sa douleur. — Ces frivoles reproches méconnaissent la NTaie nature de M. de Chateaubriand : il a tait pour cette mort, qui l'avait si profondément touché, ce qu'il a fait pour tout ce qui le frappait vivement ; il a rendu ses souvenirs avec une lidélitc merveilleuse. Il sentait bien, d'ailleurs, que madame de Beaumont ne vivi-ait que par lui, et l'on voit la consolation qu'il éprouvah ta lui élever, dans ses écrits, une statue immortelle, pour prix de l'affection qu'elle lui avait prodiguée, de cette affection si vraie, si entière, si précieuse à un exilé, qui, quelques années auparavant, mourait de faim dans un grenier de Londres. En vérité, c'est un malheur de bien dire : car, alors, les juges superficiels ou prévenus ne voient que de belles phrases dans la supériorité de votre langage, et c'est pourquoi il en est si souvent, pour M. de Chateaubriand, de ses sentiments comme de ses observations de voyageur. On y croirait plus facilement si Ton avait pour garant de son exactitude la platitude de l'expression. Pour que les gens de bonne foi reconnaissent que le souvenir de madame de Beaumont était resté dans

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VAmr do M. de Clialcaubriand robjol d'un cuile })ii'ux, je n'irai pas clierelier ee qu'il dit d'un cyprès j plant»' par elle, el dont il allait reconnaître la cime sur If IjcMiievard du Mont-l^irnasse. Celte prulonyu- j lion d uni- ii'Miie ronianesqni' m' paraîli'ail |)a6 a>srz si''ri('UM'; je lue sens Jjien plus loui'ln.' du soin (|u"il a [iri> de lappelcr ses relations avecunhoniUH' (pie les rares visiteurs de son Iiifinncric reneontiaicntconstannnent If soir à son loyer. Cet excellent lioniiue, ([ui s'appelait M. Lenioine, t'hait bien, au jiiL;inii'iil de ceux (pii le trouvaient cIk.-z M. de Cliu-^ ^ Icauliriaiid. le moins divertissant et le plus ordinaire (piil IVil p(t>siiil(' di' voir ; on ne s'expliquait jjas co)nuii'iil mi LiiMiic de ci'llc poili'-c s'accommodail d'mh' so(i('l('' aussi lerne, el nous avons Ihcii pu, alor>. connue beaucoup d'auti'cs, expliquer cell(3 pi'élV'r(,'nce par le i^oùt que nn^nlrent trop souvent [<■> liommes sujx'iieurs pour des relations subalternes. .l'avoue (pTeii lisanl dans les Mniioircs ce qu'('lait M. Liiuoine jiour l'anù de madame de Beaunionl, je me suis reprociié la téuKJi'ilé de mon premier jugement. Parlant de ses promenades au cimetière du Sud, M. de Chateaubriand énumère les souvenirs qu'il y rencontre ; ^ Dan..- c:[ c\'û nouveau, j ai dt,^à

ET SES MÉMOIIIES iôT

)) d'iincicns amis : M. Lemoine y repose. Secrétaire » deM. de Montmoiiii, il iiTavail été légué par ma- » dame de BeaiimoiU : il iifap[)orlail presque tous les )> soirs, quand j'étais à Paris, la simple conversation ;• qui me plait tant quand elle s'unit à la bonté du ■> cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigui'' ■' et malade se délasse avec un esprit sain et re- '^ posé. >) (T. X, p. 804.) Qui, connaissant le motif, ne serait pas touché de la petite exagération de cette oraison funèlti-e?

J'ai in.«;isté sur la liaison de .M. de Chateaubriand avec madame dcBeaumont, parce que la fausseté de la position des deux personnages, à une époque où l'ordre moral commençait à peine à se rétablir dans la société, aurait pu tromper les lecteurs qui n'auraient lu que superficiellement les Mômoiref< iV outre-tombe ; en tout cas, ces explicaiidiis ne soni indignes ni de M. de (Ihateauluiand, ni de son amie; mais je rougirais d'i'lendiv l'apologie à des circonstances douloureuses r[ui peuvenl /'loimer après la lecture des Mémoires, où li^ respect et \o chagrin retiennent la plume de l'éciivain e! abrègent ses développemenls. Il sullil de bre ce que M. de Chateaubriand a cité des jet! res de Lucilc

pour rejeter loin de soi toute supposition qui porterait atteinte à l'angélique pureté de cette sœur. Il arrive au sentiment fraternel, comme à toutes les affections légitimes, de prendre dans certaines personnes une tournure romanesque qui fait le malheur de la vie : c'est ce qu'on voit dans les lettres de Lucile, où riiumeur noire qui la dominait empoisonne ses relations avec le compagnon de son enfance. Si M. de Chateaubriand était moins discret, on sentirait mieux à quel point la folie de Lucile était congénitale et invétérée, et le secret fort triste et fort naturel du malheur qui la poursuivait empêcherait la pensée de s'égarer dans des suppositions cent fois plus tristes. La conception de René est étrange et pénible ; mais René avait paru du vivant de madame de Caud, et si cette femme, d'une piété parfaite, y eût reconnu le plus imperceptible reflet de ses sentiments ou de ceux de son frère, elle aurait méprisé ce frère pour lequel son admiration et sa confiance s'expriment en termes si touchants.

Ce que nous avons dit jusqu'ici montre dans M. de Chateaubriand une exquise délicatesse de sentiments, un désintéressement à toute épreuve, une constance

ET I^ES MÉMOIRES. -2r,î)

el une rectitude remarquables dans le commerce de ramitié. A ces vertus j'en joindrais volontiers une quatrième, le travail. On ne réfléchit pas assez souvent que la vertu du travail est un des aspects les plus importants de la probité. C'est le ressori de l'àme, qui, loin de se laisser abattre sous les obstacles, lutte avec une énergie sans cesse renouvelée contre la tendance de noire nature à se relâcher et à faiblir. La paresse à son tour, la paresse signalée comme un péché capital, est cette pusillanimité chronique que les théologiens scolastiques appelaient acediu, et que nous retrouvons désignée sous le même nom dans V En fer du Dante. Il va des acediosi clans toutes les carrières de la vie, et particulièrement parmi les gens de lettres. C'est ce qui produit le charlatanis;.ie et cause ordinairement la décadence des littératures ; l'insolence avec laquelle certains écrivains abusent de leur ronom poiu* jeter au pul)lic des ouvrages à peine ébaurlK's, ou même les produits d'autres plumes engagées à leiir service, est une des formes les plus notables de Vacedia : M. de Chateaubriand n'a jamais rien eu de semblable à se reprocher. Il fait remarquer lui-même que son opiniâtreté à louvrage était extrême : « Dans ma jeunesse, dit-il,

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" j'ai souvent ('■crit douze et ({uinzc heures sans 1) quitter la lahlc oii j'étais assis, raturant et reconi- )^ posant dix l'ui> la môme page. L'âge ne m'a rien )■) fait perdre de eelte faeulté d'application. Aujour- )) d'hui, mes correspondances diplomatiques, qui » n'interrompent point mes compositions lilté- >> raires, sont entièrement de ma main. » (T. III, p. 233.) Ces révélations n'ont rien d'exagéré. M. deChale;ni]iri;ni(l ;iv;iil de- li.iliiliidcs méthodiques qui rontrasiaient avec l'i(|('c ((iTon se fait d'ordinaire des l'iitraîuements de son imagination : rhaque matin il se remettait à l'ouvrage avec la ponctualité et racharnement diiu hon ouvrier; jamais il n'a rien présenté au puldic qu'il neùl travaillé, revu, corrigé avec une persévérance merveilleuse. C'était pn'>(jiir 1111 iiialheur, je fui déjà dit, (ju'iin manuscrit restai liinL;li'iii|)s entre ses rnains; car. à force de chercher le mieux, il elTacait (]r< lieautés réelles, surtout avec cette dis[i(>sition singulière qui l'empêcliait d'avoir conliance dans rien de ce qu'il eût écrit. Ses préfaces, ses avant-propos, ses moindres notes le montrent tout entier. Jamais il n'aurait souffert que personne écrivit une ligne pour lui. Ce respect de soi-même et du puhlic est devenu

ET SP:S mémoires. :>P.i

assez rare pom- qu'on en lasse un des niéiiles essentiels de M. de Chateaubriand.

Une chose encore qu'il faut toujours relever dans les hommes qui, par leur position, leurs talents ou leurs charges, ont pu inlïuer sur le sort de Icnrs semblables, c'est cet éloignemenl de toute oflense, ci^tte compassion des faibles qui lui ont attire tant de bénédictions de la part des désliérités de ce monde. Toutes les fois qu'il parle de lui, soit en bien, soit en mal (et nous verrons qu'il ne s'épargne guère), on est frappé de la justesse des expressions que lui dicte sa conscience. « Et moi aussi, tel que » les puissantes urnes desfleuves, j'ai répandu lepetit » cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, » tantôt de l'autre; capricieux dans mes erreurs, )^ jamais malfaisanl. » (T. II, p. ^70.) C'estlasliicle vérilé. A côté de ces haines presque loujours gV'iiéreuscs qu'il concevait contre ceux dans lesquels il avait cru reconnaître un obstacle au })ien, et qui ne se sont jamais plus vivement prononcées que contre le représentant le plus célèbre, dans notre siècle, de la politique des intérêts, le prince de Talleyrand, il avait ime douceiu" habituelle qui aurait été la plus

charmante des qualités si ell(> n'av;iil été accompa-

gnée d'une assez forte dose d'indifférence; avec une bonté rare il manquait de sensibilité. Mais ici je m'aperçois que j'entre dans les aspects défavorables du caractère, et, avant de m'y engager, j'ai besoin d'opposer à ceux qui ne voient en lui qu'une vanité sans bornes, une soif de bruit que rien n'aurait pu satisfaire, une de ces pbrases-portraits dans lesquelles il se découvre si nettement : « Ce que j'aurais aimé, j> avant tout, eût été une vie glorieuse par un réf> sultat éclatant, et obscure par la destinée. » (T. IV, p. 135.) Et en effet, la lutte de tous les instants lui était antipathique : il ne changeait de place que pour échapper à ce que les événements avaient fait de lui ; c'était, par-dessus tout, un homme d'habitudes régulières; il y trouvait le seul remède à une amertume qu'il portait au fond de l'âme comme un mal héréditaire; et si la Providence, qui le destinait à un rôle si élevé, eût voulu qu'après une grande chose accomplie, tel qu'aurait été le passage au nord-ouest de l'Amérique, que, dans sa jeunesse, il ambitionnait de découvrir, il coulât une vie obscure et fortunée auprès d'une femme d'un caractère calme et doux, dans le fond d'un comté de l'Angleterre, il se serait peut-être ennuyé beaucoup (car l'ennui le poursui-

ET SRS MftMOlP, RS, iC?,

vait partout, même dans le repos), mais à coup sùiil eût joui do loul le bonheur compatible avec sa nature.

J'aborde enfui le secret le plus triste de ce caractère exceptionnel, et en le faisant, j'ai besoin d'écarter le prétexte sous lequel des gens d'un caraclère loul différent ont trouvé moyen de se gâter, en singeant ces abîmes de l'àme don! il a trop parlé, et oîi tout s'aigrit comme dans le fond d'un vase mal préparé. M. do Chateaubriand avait hérité de la roideur paternelle et des souffrances comprimées de sa pieuse mère une maladie morale qui fut nourrie par l'isolement dans lequel on laissa s'écouler les années de sa jeunesse. Sous ce rapport, on remarque une frappante analogie entre lui et sa sœur Lucile, si ce n'est que par la force de son tempérament et l'aclivilé de sa vie il avait do bonne heure échappé aux consé'quonces extrêmes do cette fâcheuse disposition. Que les prodiu'tsdo son imagination se soient imprégnés de celle mélancolie (à prendre ce nom dans sa véritable acception de bile noire), c'est un point qu'on ne saurait mettre en doute : mais il ne s'ensuit pas fpi'il faille être mélancolif{ue pour trouver la pO('sio, cl certes ce n'était pas un mélan-

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colique que le plus yrand poëtc du monde, ce clianiro avenjile, dans lequel s'était reflétée, comme dans M. de Chateaubriand, l'image vraie de toutes choses. Je dirai plus, si sa mélancolie eût été moindre, il se serait montré plus sensible dans ses écrits comme dans sa vie : car riumieur noire pousse à Tégoïsme. Nous nous sommes habitués à le voir, en termes admirables, mais sans masque, peindre les dispositions de son àme : après avoir résumé par quelques mots frappants ses bonnes qualités, il va nous révéler les malheurs de sa nature. « La faute en est à » mon organisalioii, dit-il quelque part : je ne sais i) profiter d'aucune fortune : je ne m'intéresse à i> quoi que cr soit qui intéresse les autres. Hors en » religion, je n'ai nucune croyance. Pasteur ou roi, ^) qu"aurais-je lait de mon sceptre ou de ma hou- >) lelte? Je me serais également fatigué de la gloire » et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité » et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque » avec peine mon ennui avec mes jours, et je vai.'v » partout baillant ma vie. (T. II, p.' 279.) — Je me » reconnais effrontément l'aptitude aux choses po- » silives, sans nie faire la moindre illusion sur l'oh- » stade qui s'oppose en moi à ma ré'ussile complète.

ET SES MEMOinES. 26n

» Cet obstacle ne vient pas de la muse; il naît de h mon indifférence de tout. Avec ce défaut, il est imjd possible d'arriver à rien d'achevé dans la vie pra- » tique. (T. IX, p. 90.) — J'allai faire ma cour au >) roi à Saint-Cloud : il me demanda quand je retour- » nais à Rome. Il était persuadé que j'avais \m hem » cœur et une mauvaise tête. Le fait est que j'étais » précisément l'inverse de ce que Charles X pensait » de moi : j'avais une tête très-froide en soi, bonne » tête, et le cœur cahin-caha pour les trois quarts et » demi du genre humain. » (T. IX, p. 126.)

C'est cette disposition malheureuse qui le guidait dans ses rapports avec les femmes, et qui le portait à tourmenter les personnes qui prenaient à lui un intérêt passionné; il avait trouvé les premières et les plus douces consolations auprès de sa mère ; il avait eu dans sa sœur Lucile une confidente exaU(''e ; plus tard madame de Beaumont lui subordonna toutes ses pensées, et c'est ainsi qu'il rontracla l'habitude de corriger l'ennui par la domination. Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont il s'était lait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps, « Depuis que j'ai iicidii celle pcr-

2C0 M. DE GHATEArP.RIAND

» sonne si généreus(3 >■>, dit-il en parlant de madame la duchesse de Duras, autre amie d'un dévouement sans bornes pour lui, « cette personne d'une âme si » noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose » de la force de la pensée de madame de Staël à la » grâce du talent de madame de la Fayette, je n'ai » cessé, en Ui'pleurant, de me reprocher les inéga- » lités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœur.^ » qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre ca- » ractère! Songeons que nous pouvons, avec un atla- » chement profond, n'en pas moins empoisonner des >) jours que nous rachèterions au prix de tout notre » sang. Ow''^iid nos amis sont descendus dans la » tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos » torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs » sont-ils un rcinède aux peines que nous leur avons » faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire » pendant leur vie que toutes nos larmes après » leur mort. » (T. VI, p. 39.5.) Il avait, en effet, des tristesses qui dégénéraient en morne silence et dont il avait le tort de se servir comme d'un moven de conserver son empire. Cependant, en se rappelant une lîuite qu'il attribue à sa taciturnité, il entre plus avant dans son propre caractère, et ja-

mais miroir, selon nous, n'aura mieux reflété la réalité des objets : « En aucun temps il ne m'a été » possible de surmonter cette espèce de retenue » et de solitude intérieure qui m'empêche de causer D de ce qui me touche. Personne ne saurait affir- » mer, sans mentir, que j'aie raconté ce que la plu- » part des gens racontent dans un moment de peine, » de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession )) de quelque gravité ne sort point ou ne sort que » rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les » passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes » travaux, de mes idées, de mes attachements, de » mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui » profond que l'on cause aux autres en leur parlant A» de soi. Sincère et véridique, je manque d'ouver- » turc de cœur : mon Ame tend incessamment à se j» fermer: je ne dis point une chose entière, et je » n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces » Mémoires. Si j'essaye de commencer un récit, sou- » dain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout » de quatre paroles, le son de ma voix me de- » vient jinsupportable et je me tais. Comme je ne » crois à rien, excepté en religion, je me défie de ■» tout : la malveillance et le dénigrement sont les

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» deux cai-adères de l'espiil français; la jiioqueiie )•) et la calomnie, le résultat certain d'une confi- .!> denoe.

» Mais qii'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être ;) devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ;) ne sais quoi de l;intaisie qui n'a aucun rapport » avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur >) moi, en croyant me faire mieux connaître et en » m'embellissant des illusions de leur attachement. » Toutes les médiocritésd'antichambre, de bureaux, » de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, » et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière )) usjielle, je n'ai rien de rentiiousiastc et du sentii> mental : ma perception distincte et rapide tra- » verse vite le fait et l'homme, et les dépouille de » toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser » les vérités applicables, mon imagination ravale les » plus hauts événements, me déjoue moi-même; le » côté petit et -ridicule des objets m'apparaît tout » d'abord; de grands génies et de grandes choses, » il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, ad- » miratif pour les suffisances qui se proclament ini) telligences supérieures, mon mépris caché rit et » place sur tous ces visages enfumés d'encens des

» masques de Callot. En politique, la chaleur de mes » opinions n'a jamais excédé la longueur de mon » discours ou (h ma brochure. Dans Texistence inî térieure eL théorique, je suis l'homme de tous les » soniies; dans l'existence extérieure et "pratique, » l'homme des réalités. Avenluieux et ordonn(', » passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être » à la fois plus chimérique el plus jiosililque moi, » de plus ardent et de plus gla(('; androgvne bi- •) zarre, pétri des songes diveis do ma mère et de » mon péie.

» Les portraits qu'on a laits de moi, hors de toute > ressemblance, sont principalement dus à In réti- - cence de mes paroles. La foulo esl trop légère, ^ trop inattentive pour se donner lo temps, lors- » qu'elle n'est pas aveilic, de voii' les individus tels » qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de re- » dresser quelques-uns de co< laux jugements dans y> mes préfaces, on ne nf.i pas ciu. En dernier ré- )-> sultal, tout m'f'lan! i''gal, je n'insistais pas; un » comme vo^is ro^uhez m'a toujours débarrassé de )) l'ennui de persuadi'r personne ou de chercher à j> établir ime vérité : je rentre d;ms mon for intéf> rieur, comme un lièvre dans son gite; là, je me

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» mets à contempler la feuille qui remue ou le brin » d'herbe qui s'incline.

» Je ne me fais pas une vertu de ma cii'conspection » invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas » une ftuisseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas » en harmonie avec des natures plus heureuses, plus » aimables, plus faciles, plus naïves, plus abon^ » dantes, plus communicatives que la mienne. » (T. III, p. lr>I et suiv.)

Ecce homo : voilà l'homme! Est-ce le chrétien? Oui, car il a appris à se connaître; non, car il n'a pas fait l'effort suffisant pour triompher de son mauvais penchant. Quelquefois il est implacable comme un païen : « M, deVillèle, que j'aimais sincèrement, » cordialement, a non-seulement manqué aux de- » voirs de l'amitié, aux marques publiques d'atta- » chement que je lui ai données, aux sacrifices que » j'avais faits pour lui, mais encore aux plus simples » procédés. Le roi n'avait plus besoin de mes ser- » vices ; rien de plus naturel que de in'éloigner de » ses conseils; mais la manière est tout pour un j) galant homme, et comme je n'avais pas volé la y> montre du roi sur sa cheminée, je ne devais pas >) être chassé comme je l'ai été... J'ai été ami sin-

D cère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis j) malheureusement né : les blessures que Ton me » fait ne se ferment jamais. » (T. VIII, p. 47.) Voilà ce qu'il disait dans une lettre à M. de Montlosier; et plus tard, en s'adressant au roi Charles X : « Les » ministres sont mes ennemis : je suis le leur; je > leur pardonne comme chrétien : mais je ne leur » pardonnerai jamais comme homme. » (T, VII, p. 77.) Les préjugés du monde le dominent; l'orgueil est le plus fort : s'il ne se complaît pas dans son endurcissement, il ne se croit pas du moins la force d'en sortir ; « Il serait mieux d'être plus humble, » plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement » je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection » évangélique; si un homme me donnait un souf- » flet, je ne tendrais pas l'autre joue. >) (T. VIII, p. 99.) Après voir recueilli ces tristes paroles, on ne s'étonne plus que ceux qui renient l'Évangile réclament comme un des leurs l'auteur du Génie du christianisme. On dirait de ces esprits de l'abîme qui, dans les compositions du moyen âge, attendent les âmes au passage, et se flattent d'avance, à la vue de certaines taches, de pouvoir emporter leur proie : mais de l'autre côté est l'ange qui dispute à Satan

îli M. DE CHATEAUBUFAND ET SES MÉMOIRES.

sa conquête; et la sentence du juge ne se fonde pas toujoui'S sur les griefs de l'accusateur. Il nous reste une (''nignie pénible : nous ne pouvons la résoudi-e qu'en étudiant dans M. de Chateaubriand rhoinrm^ religieux.

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