La comtesse d'Hautefeuille
A MADAME P.ÉCAMIER 333
Paris, G août ISiO.
.l'ai vu liier M. Ampère; il est bien tri.-te, il a des craintes pour son prix ', et il est inquiet de sa sœur. J'ai écrit à quelques académiciens. Je sais do temps en temps de vos nouvelles. Vous avez d'abord été bien, puis le mieux ne s'est j)as soutenu. Ne vous découragez pas; l'expérience faite, vous reviendrez et nous vous soignerons mieux que vos nouveaux amis des eaux. Vous aurez beaucouj) de choses à me dire, moi je n'aurai rien à vous l'épéter que mon ennuyeuse chanson : que je meurs d'ennui loin de vous et que je ne sais que devenir. Hier j'ai fait une longue course au canal Saint-Marlin ; c'est un bout de Paris qui me plaisait, parce que je croyais qu'il avait quelque ressemblance avec les pays d'eaux que vous habitez. J'étais tout charmé d'un haut pont sous lequel passe le canal, et de l'hôpital Saint-Louis, tout noir, ressemblant à un
1. Le prix Gobcrt, qui lui fut donné par rAcidéinie des inscriptions.
o3i LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
couvent avec des toits pointus à la Henri IV. Je me réfugie dans les combles du temps passé comme une cliauve-souris. Voilà des plaisirs qui ne vous tourmenteront pas.
Je fais toujours copier les Mémoires, corrigeant par-ci par-là quelques mots dans ces vieilleries. On ne vient pas me chercher, et je n'envie pas toutes les cjfarades politiques qui se remuent dans les gazettes et qui ne remuent que cela. Votre nièce doit arriver ces jours-ci, elle est peut-être arrivée. M. David a la bonté de venir me parler de vous; je lui en sais un gré infini. Ballanche rêvasse chez les d'Hautefeuille.
Êtes-vous charmée de la musique en plein air? Le pianoteur et la princesse d'Italie continuent-ils toujours à vous plaire? Voilà ce que c'est que de radoter, j'en suis à ces pauvretés. A quoi sert d'élever son esprit au-dessus d'un haut-de-chausse? Je ne demande plus de lettres, vous n'écririez pas. Vous m'avez soumis. Je ne suis qu'un pauvre esclave résicné.
Paris, 8 août I)<I0.
Je VOUS ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un extrême plaisir. La nouvelle que M. David nous avait donnée avait inquiété tous vos amis. Vous allez continuer les eaux. Vous faites bien, prenez courage ; n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais revenez 'et ne voyagez plus. .levons espère dans les premiers jours de septembre. Vous écrivez comme un charme, je vous lis très-couramment. Moi, je vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va. Mes sentiments demeurent : ils ne sont pas diminués comme mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe*. Je me suis un peu promené dans ces grands bois, où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années. Je ne les y ai pas retrouvées.
i. Hyacinthe Pilorge, son secrétaire.
33e> LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
Hier, M. Ampère a eu un bon commencement de succès. Nous espérons réussite complète pour vendredi prochain. Je suis toujours à la paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur Boulogne; il a été pris avec tous ses amis.
Mais où avez-vous pris que je me plaignais de voire silence? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux qui vous aiment. On ne peut se séparer de vous. .Mille choses à Astolphe ' .
Moulins, diniaiiclic !'='■ août 18il.
Je voulais vous écrire moi-même ; mais mes douleurs accoutumées et l'agitation de la voiture me l'ont si fort trembler la main queje ne pourrais pas barbouiller un seul mot. Voilà où en est votre pauvre ami. Les autres voyagent et se consolent de
' Le marquis de Custines.
l'absence avec leurs jeunes jours et le soleil : ils vont vers la Grèce. Quand je passai à Athènes, il y a tantôt mille ans, je n'étais pas obligé d'aller aux eaux de Néris. Mais enfin je reviendrai vite. Encore une quinzaine, dont j'espère passer la moitié à dormir, si Dieu le permet. Vous me trouverez tout aussi malade probablement que je le suis, mais vous aimant toujours. — La France m'a paru abominable! Je ne veux plus voyager et je veux m'ennuyer désormais à domicile. Vous sentez bien que je ne sais rien, quoique, selon la coutume, je croie tout changé, bien qu'il n'y ait que trente-six heures que j'ai** quitté Paris.
Si vous êtes auprès de madame de Boigne, offrezlui un million d'hommages. Bien des choses à mon vieil ami et à votre jeune neveu.
Néris, vendredi 6 août ISjl.
Voilà ce que c'est que d'aimer une personne trop longtemps. On arrive à ne pouvoir plus lui écrire
;];38 LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAîSD
tout ce que Ton a dans le cœur pour elle et à être obligé d'emprunter la main du voisin. On rougit de ces fadeurs dictées, comme on rougirait en relisant toutes les déclarations de sa jeunesse. Que voulez-vous ? on se ressemble aux deux extrémités de la vie. Il vous faut donc souffrir ma seconde enfance : il me suffit que dans ma première vous m'eussiez accordé un peu plus que de la pitié.
Vous voulez des détails: je n'y entends rien, mais enfmvousle voulez. Fontainebleau me charme toujours; je remercie le ciel de ce que nos anciens rois aimaient la chasse, cela fait du moins qu'ils ont aimé la solitude et les arbres, sans compter le reste. A Montargis, les chiens m'ont empêché de dormir. Vous savez comment s'est formée la belle histoire, depuis le chien de Pyrrhus jusqu'à celui d'Hermangarde. Des hirondelles bâtissaient leur nid à ma fenêtre, à Pouilly. A Nevers on célébrait encore les trois vieilles passées. DeMoulins je vous ai écrit. A Néris, où je suis arrivé malade et gelé, j'ai trouvé madame la duchesse de Narbonne, que je n'avais pas vue depuis Prague. J'ai entrevu ce matin une dame fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas
revivre *. tout ce qu'il y a de distingue dans le monde dit cela. Je me défends du reste de toute connaissance, quoique je commence à être assiégé.
Je ne sais plus par où rn'échapper pour aller vous retrouver. Je peux ne point passer par Bourges, car je suis las dos rois qui fuient. Je ne puis pas retourner par Moulins, où le juste-milieu me prépare une ovation : j'ai été prévenu de ce malheur par d'invariables royalistes. Je pourrais peut-être me sauver en passant chez mon ami Hyde de Neuville, si toutefois il existe un chemin pour arriver à Sancerre, seigneurie de votre grand ami le comte Roy. J'oubliais de vous parler de madame la comtesse des Roys, qui avait la bonté de m'attendre auprès de Moulins dans son grand château bâti par les ducs de Bourbon : j'aurais vu av oc grand plaisir la spirituelle fille du noble général', si, hormis vous, j'avais du plaisir à voir quelque chose. « Ma tante, si nous n'allions rien voir. » — J'ai rencontré le comte Lanjuinais, espèce de Kalmouk républicain qui ressemble à son père; il se disputait avec un vieil officier de