‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 21 sur 39 · LE JARDIN DE LINDARAJA A L'ALHAMBRA · texte numérisé non relu

LE JARDIN DE LINDARAJA A L'ALHAMBRA

Avant de parler de ce palais féerique que l'on appelle l'Alhambra, je prie le lecteur de vouloir bien me suivre au fond de cette demeure enchanteresse, et dans une de ses parties les plus perdues et les plus reculées. Ce lieu frais et charmant s'appelle le jardin de Lindaraja, et quoique bien des siècles se soient déjà écoulés depuis que la blanche sultane ne foule plus de ses petits pieds le marbre poli du vestibule ou le sable fin des' allées, il a cependant gardé tout son charme.

A l'Alhambra de Grenade, l'eau circule partout, fontaines ou cascades, recueillie au centre des patios dans de grands réservoirs; elle coule encore dans les massifs d'orangers, de cyprès, de cerisiers, d'acacias, dans les grandes allées de peupliers qui entourent le palais. Un bras du Darro avait été détourné par les Arabes et amené de plus de deux lieues sur la colline de l'Alhambra.

On a encore, au généralife, un exemple de Part merveilleux

des Mores pour faire jaillir les eaux. Un canal, revêtu de marbre, occupe toute la longueur de Tenelos et roule ses eaux rapides sous une suite d'arcades de feuillages formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès sont plantés sur chaque bord : un de ces cyprès, d'une monstrueuse grosseur, remonte à Boabdil, et s'appelle le Cyprès de la Sultane. La perspective est terminée par une galerie, portique à jets d'eau, à colonnes de marbre, comme le patio des myrtes de l'Alhambra. Au milieu des bassins s'épanouit en immense corbeille, comme une explosion de fleurs, comme le bouquet d'un feu d'artifice végétal, un gigantesque laurierrose d'un éclat et d'une beauté incomparables.

Les Arabes avaient un tel amour pour les jardins et les jets d'eau, que ceci me remet en mémoire la description que nous offre Ibn Al-Makkari, dans sa précieuse chronique, d'un singulier artifice employé par Al-Mansour Ibn Dhi-n-nun, roi de Tolède, pour s'assurer un abri contre la grande chaleur du jour au milieu des étés les plus dévorants. A côté de son palais, placé dans un magnifique jardin, il avait créé un lac artificiel au centre duquel se trouvait un pavillon revêtu de glaces, et orné d'or et d'argent. Son architecte fut assez habile pour imprimer à l'éau du lac un mouvement ascensionnel et l'élever jusqu'à la toiture de l'édifice, d'où elle retombait ensuite en une large nappe entourant le kiosque de toutes parts. Le sultan se tenait au milieu et, sans être mouillé, jouissait de la plus délicieuse fraîcheur, pendant que les rayons du soleil, traversant cette nappe -transparente, produisaient des effets éblouissants.

Mais je me suis sensiblement écarté du jardin de Lindarraja qui fait éclater, au milieu de ces murailles découpées à jour, les gammes si riches de sa verdure.

On arrive tout d'abord, par une longue galerie, à une petite pièce ravissante que l'on appelait autrefois le Tocador de la Reina ou Peinqdor de Lindaraja, et qui lui servait d'oratoire. Par ces fenêtres, aux ornements si légers qu'ils parais*

sent avoir été ciselés par les péris, on a la vue la plus merveilleuse qu'il soit donné à des yeux humains de contempler. Au-dessous est un ravin immense, dont les grands arbres paraissent baigner dans une sorte de vapeur violette; le manteau de velours vert de la vega s'étend à perte de vue, souligné par les montagnes qui prennent, sous les rayons du soleil, des tons éclatants variant à chaque minute.

De là, on descend dans le jardin de Lindaraja, où s'épanouit la végétation la plus touffue de citronniers, d'orangers, d'acacias, de myrthes et do grenadiers, dont les fruits entr'ouverts picjuent cette verdure des tons brillants des rubis. Des deux côtés du jardin règne une ravissante galerie, et au centre une jolie fontaine arabe fait couler sans cesse le cristal de ses eaux.

Ce bassin, dont le style est demi-arabe, demi-renaissance, est terminé par une vasque circulaire, portant une longue inscription, en partie effacée, et qui se termine ainsi :

« — Je possède en beauté le plus illustre degré. Ma forme cause l'admiration des érudits. — Jamais on n'a vu une chose plus belle que moi en Orient et en Occident ».

A côté s'ouvrent les Bains de la Sultane, qui méritent bien aussi (juehiucs lignes do description. Les soubassements sont garnis d'azulejos magnifiques, et le pavé est revêtu de marbre blanc. Dans la partie supérieure de la chambre du repos on voit une tribune soutenue par quatre colonnes mores(|ues d'une très grande Mégance, et destinée à contenir les musiciens qui jouaient des atabalas, afiafiles, dulçaynas, pendant que la blanche Lindaraja étendait son beau corps sur des coussins brochés d'or et de soie. De rares ouvertures pratiquées dans le dôme laissaient échapper des jeux d'ombre et de lumière propres à récréer les yeux des baigneurs. Dans la alcoubah se trouve une niche ornée d'une curieuse inscription arabe, que je reproduis ici :

c — Quoi de plus admirable, dans le présent et le passé, que le lion lorsqu'il se repose en un lieu de délices. — Quel

est le lion qui a un lieu de repos semblable à celui dont jouit mon seigneur, entouré de ses serviteurs. — Belle et redoutée est Sa Haulesse, et sa valeur est accompagnée de libéralité et de splendeur. — Il court ici des eaux de la plus grande fraîcheur, et celles-ci sont remplacées par d'autres de la plus réconfortante tiédeur. — Quelles choses admirables réjouissent l'heureux qui habite celte demeure de générosité. — Qui, ainsi que notre sultan Abdul-Ha<*hacli, est toujours triomphateur et conquérant? ».

En face se trouve un autre pilier avec une petite coupole octogonale, recouverte d'azulejos du plus ravissant effet, et où se voit encore la canalisation par lariuelle arrivait Peau chaude qui était destinée à alimenter le bain.

Mais quelle était cette sultane pour laquelle son seigneur avait construit ces joyaux, et voyons s'il ne serait pas possible de découvrir quelque chose sur sa vie.

La Hermosa Lindaraja, aussi connue sous le nom de Zelindaraja, ou plus simplement de Daraja, était du sang illustre des Abencerages et fille de Mahamete, l'alcayde de Malaga. Les chansons populaires racontent ses amours avec le valeureux more Gazul, dont les exploits sont devenus une sorte de légende.

Mais si nous voulons voir la belle Lindaraja et toutes les dames de Grenade dans leurs plus brillants atours, pous devons nous transporter un instant sur cette place de Bibarambla, qui forme un grand parallélogramme entouré de maisons peintes des plus vives couleurs. Mais, hélas ! que sont devenus les ravissants palais du temps des Arabes? Elle était autrefois beaucoup plus grande, et elle s'allongeait jus(|u'à la calte de Salatnanca, à l'entrée de Incfuelle s'élevait cette célMjre porte des Oreilles, aussi appelée des Mains et des Couteaux, Manos y CuchUlof^. On lui avait npplicjué ces singuliers vocables, parce (ju'on était dans l'habitude d'y exposer les membres coupés par la justice aux malfaiteurs, ainsi (jue les armes dont ils avaient tait un si mauvais usage.

Cette coutume était d'ailleurls commune à beaucoup de villes du Midi de la France et, à Bayoniie notamment, pendant toute Téten due du XVe et du XVI^' siècles, on clouait aux murailles de l'Hôtel de Ville les lances, (^pées, poignards ou arbalètes des assassins punis par la rigueur des lois.

Mais c'était pendant les jours de grande fête ([u'il fallait voir surtout la place de Bibarambla, ses délicats miradors revêtus de velours et de drap d'or et d'argent, et où les dames venaient s'asseoir pour encourager les agiles cavaliers.

Si l'on veut avoir (juebjues détails précieux sur la splendeur d'une fêle arabe au temps de la puissance et de la splendeur de Grenade, que l'on me permetle de traduire quelques pages d'un livre curieux et de la plus grande rareté.

Les éternelles factions des Zégris et des Abencerages se disputaient, à Grenade, les cœurs des dames et l'amitié du roi. Aussi les Zégris, tfui devaient combattre, à armes courtoises, leurs adversaires dans un tournoi, formèrent-ils un complot, afin de les vaincre sournoisement en ensanglantant le champ de bataille.

Pendant ce temps, le brave Muza formait son quadrille d'Abencerages, dans les rangs desquels devait prendre place Mali(|ue Alabes. Ils portaient les couleurs de cette illustre famille, c'est-à-dire di-ap de damas bleu doublé de toile d'argent lin, avec panaches bleus, blancs et jaunes ; les pennons de leurs lances, blancs et bleus, brodés d'or; leurs écus portaient des hommes sauvages pour armoiries ; seul, Malique avait sur son bouclier une bande violette, surmontée d'une couronne d'or, avec sa devise : De vii scingre. Muza avait la même devise que le jour où il combattit le grandmaître, et qui était : un cœur seri*é dans la main d'une jeune iille, des goultos de sang coulaient entre les doigts, et la devise disait : Por la gloria, tengo mi peina; pour la gloire, j'ai ma peine. Les Abencerages devaient monter des juments blanches comme le lait, les queues et les crinières tressées de rubans bleus brodés d'or fin.

Enfin, le jour de la grande fête arriva; le roi avait fait venir vingt-quatre des meilleurs taureaux de la sierra de Ronda, et la place de Bibarambla avait été magnifiquement ornée. Le roi, accompagné de ses chevaliers, occupait le balcon du palais royal, qui existait alors sur cette place; la reine, avec un grand nombre de dames, se plaça à d'autres miradores. La foule était si grande qu'il n'y avait point place pour tout le monde; les Abencerages coururent les taureaux avec la plus grande dextérité et obtenaient tous les vœux des dames, car il y en avait peu qui ne leur fussent favorables.

A une heure et demie, on avait déjà couru- douze taureaux, et le roi fit sonner clarines et dulzainas, ce qui était le signal de la réunion de tous les chevaliers dans le mirador royal, où une exquise collation leur fut offerte.

En môme temps la reine en faisait autant pour les dames de sa compagnie. Elle était vêtue d'un capuchon de brocart avec de riches pierreries, d'or et d'émaux ; elle portait une belle coiffure et, au milieu du front, une rose d'un travail merveilleux, ayant en son centre une superbe escarboucle. La belle Daraja était vêtue de bleu, avec le capuchon ou marlote de damas piqué, doublé de toile d'argent; sur sa coiffure étaient placées deux plumes, blanche et bleue, qui, on le sait, étaient les couleurs des Abencerages. Galiana de Almeria portait un vêtement de damas bleu, Fatima était vêtue de violet fourré de toile de brocart blanc, enfin Cobayda, Sarracina, Alborayda, Jarifa et toutes les autres dames qui accompagnaient la reine, portaient des ajustements d'une richesse inouïe. Cependant le balcon des dames des Abencerages se faisait surtout remarquer, car là se trouvait la plus belle de toutes, la noble Lindaraja, fille de Mehemed, la bien-aimée du brave, chevalier Gazul.

Enfin commença la course des lances et le sang ne tarda pas à couler, car au lieu de se servir d'armes courtoises, les Zégris lancèrent des javelots aux fers acérés. Le roi s'empressa de faire cesser le combat, et hvs dames se i^etirèrent

avec chagrin et versant des torrents de larmes. Sur cette affaire, qui faillit perdre la ville, on fit le romance morisco qui est parvenue jusqu'à nous :

Afuera, afuera, afiiera, Aparta, apartU, aparta, Que entra el valeroso Muza, Cuadrilleros de unas canas, .

Treinta lleve en su cuadrilla Abencerrajes de fama.

Conformes en las libreas De azul y tela de plata De lis to nés et de ci f ras Travesadas las adargas :

Yesne de color de lisne, Con las colas encintadas, Atraviesan citai el viento La plaza de Vivarambla Deja?ido en cada balcon Mil damas amarteladas, Los caballeros Zegries Tambien entran en la plaza :

Sîts libreas eran verdes,

Y las médias encarnadas, Al son de los anafiles Traban el jiiego de carias El cual anda miiy revuelto, Parece iina gran batalla No hay amigo para amigo :

Las canas se vuelven lanzas Mal herido fue Alabez

Y un Zegri miierte quedaba El Rey chico reconoce

La ciiidad alborotada ; Con un bas ton en ki mano

Va diciendo ; aparta^ aparta Muza reconoce al Rey, Por el Zacatin se escapa, Con el toda su cuadvilla No paran hasta el Alhambra A Bivatan bien Zégries Toinaron por su posada ; Granada quedo revue Ita Por esta question trabada.

Les amours de Liiidaraja avec le chevalier more Gazul ne rempèclit»reiit pourtant pas d*épouser le prince Nasr, frère de Yousouf, l'un des rois de Grenade.

On sait que ce fut sur la place de Bibarainbla (ju'cut lieu le fameux auto-da-fé de manuscrits arabes dont le cardinal de Ximenés chargea si légèrement sa conscience. On dit qu'un million 25,000 volumes furent ainsi consumés : 30 seulement furent sauvés du désastre et envovés à la bibliotliè(|ue

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