L'ÉTRANGER A SEVILLE
Le premier soin de l'étranger à Séville est d'aller visiler la cathédrale, dont la gigantesque Giralda lui indique bientôt l'emplacement, puis viennent le tour de l'Alcazar et des monuments qui existent encore si nombreux et d'une archi-
lecture si variée. Enfin, lorsqu'il n'en peut plus d'enthousiasme; lorsque sa langue s'est desséchée à force d'avoir articulé des interjections admiratives, et seulement lorsqu'il a quelques heures à perdre avant son départ, il consent à s'égarer un moment dans ces longues rues si curieuses à étudier, et à surprendre çà et là quelque trait de mœurs, quelque aperçu de coutumes, quehjues physionomies bizarres ou caractéristi(jues, et il repart bientôt, convaincu qu'il vient de se livrer à do profondes observations.
Il n'en est malheureusement rien : cependant, il existe de bons ouvrages, des éludes très bien faites par des littérateurs et des écrivains andalous qui sont précieux à consulter, et pour peu que l'étranger soit recommandé à quelqu'un de ces intelligents Sévillans au visage si franc et si ouvert, il ne tarde pas à constater (ju'il existe encore, parmi les coutumes et les mœurs en usage, des faits d'une haute curiosité et qui passeraient aisément inaperçus si on n'était pas prévenu auparavant. C'est à l'aide de tous ces renseignements si divers que j'ai pu parvenir à tracer cette étude, car il faudrait, sans ces éléments, vivre à Séville de longues années pour pouvoir les juger par sa propre observation.
L'une des principales fêtes de la capitale de l'Andalousie, fête dont la solennité se fait d'ailleurs sentir avec le môme apparat dans toutes les villes d'Espagne, est la Navidad, ou fôte de Noél.
Alors les arbres ont perdu leurs feuilles, les jardins se sont dépouillés de leur verdure, et. la môme phrase caractéristiciue sort de toutes les bouches : Que fresquita viens de la Alameda. Les tailleurs ont un surcroît de travail, les vitrines des magasins exposent les plus coùtousos fourrures, le marchand de petits pains a soin d'ontrotonir un fou doux pour donner à ses marchandises le meilleur aspect, los maîtres dos puestos de agua, qui sont exposés au grand air, afin de ne pas cesser toute vente, et ne pouvant plus servir au public leurs boissons d'été, telles (|uo la orchata de chvfas et afmendras, eï agraZy
la naranja et le limon, ont recours maintenant aux décoctions de salsepareille et de lait chaud : les établissements de bains sont fermés ; les Valenciens exposent dans leurs magasins des tapis et des esteras destinés à calfeutrer les appartements. Les marchands de parapluies substituent d'énormes engins rouges aux élégantes ombrelles brodées qui sont en usage pendant les beaux jours, les médecins ne sont plus appelés pour soigner les coups de soleil ou tabardillos, et dans toutes les familles on prend les précautions d'usage pour préserver la sanlé des vieillards; les voitures ont revêtu les caparaçons d'hiver avec capotes de cuir et vitres aux portières, les domestiques se voient dans l'obligation d'entretenir constamment le classique ôrasero, et les désœuvrés consacrent leur matinée à tomar el sol, comme pendant la saison caniculaire ils employaient la soirée à tomar ei fresco ; puis viennent les tertulias ou réunions de famille, car on est en hiver, et en même temps les églises commencent à se préparer pour la célébration de ces fêtes qui rappellent la naissance de l'Enfant Dieu.
C'est en même temps qu'a lieu cette foire si curieuse qui est établie sur le paseo de las Delicias, depuis le pont jusqu'à la Torre de Oro. Toutes les contrées de l'Andalousie envoient à profusion leurs produits si vantés, et qui pour nous, Français, sont si souvent un sujet d'étonnement. Ce sont les contîtures, dulces, de Malaga, et ces belles pommes de lerre allongées qui sont récoltées dans cette province; les cannes à sucre des campagnes du Terroz; dans de larges paniers sont entassées ces savoureuses sardines qui slimulent si bien la soif; les pommes de terre rondes viennent de San Lucar, es belles châtaignes de Galaroso, les melons de Valence, es raisins secs d'Almuneca, les noix d'Ante(|uera, les pommes de Ronda ; quant aux raisins, ils viennent de partout et forment de véritables piles de caisses ou des monceaux de grappes à l'aspect le plus réjouissant. Deux tiles de tenues et de baraques s'étendent à perte de vue : do tous côtés, zam-
bombas et panderetas sont ornées de grelots, de rubans et de couleurs. Ici, c'est le turron, de Gijon, fait avec des pâtes d'amandes et autres gâteaux, mais ce qui est presque totalement perdu, ce sont les costumes particuliers et spéciaux à chaque contrée, et qui ont été remplacés depuis quelque temps par les pardessus et les chapeaux; enfin tout le monde est prêt pour la fête qui va s'ouvrir, et chacun se promet de s'y amuser.
Ceux qui n'ont pas encore fait leurs provisions pour le repas légendaire de la Noche Buena s'empressent de réparer cet oubli et courent les marchés à cette intention : tous les enfants se croient dispensés d'aller aux écoles ou aux collèges et se répandent sur le bord du Guadalquivir, dont les boutiques brillantes attirent leur attention. Autrefois, il n'y a pas encore beaucoup d'années, on faisait, dans certaines familles, une reproduction en miniature de la naissance du Sauveur, à l'aide de figurines en terre cuite, habillées de costumes consacrés par l'usage. Partout on apprête le repas de minuit, soupe d'amandes, morue au jambon et patates douces cuites dans le lait.
Enfin la nuit désirée arrive, nuit obscure, mais toute brillante d'étoiles, partout règne la plus extraordinaire animation, dans toutes les familles s'allument les plus vives lumières, le piano est ouvert et la guitare prête, car le bal doit suivre le repas; bientôt le choc des assiettes et des verres se fait entendre et une odeur de cuisine se répand dans la maison.
Je ferai grâce au lecteur des mets nombreux qui sont servis aux convives, ainsi que des copias qui sont chantées après le dîner! Voici les cloches de la gigantesque Giralda qui sonnent à toute volée, annonçant la misa del gallo, la messe du coq : tous s'enveloppent de larges manteaux, roulent des foulards de soie autour du cou, enfoncent leurs chapeaux sur les oreilles, et on arrive bientôt dans l'église, dont les nefs prodigieuses sont remplies d'une foule recueillie, pendant que les chants résonnent et se mêlent aux graves accents des
orgues iinmeiises. Ceci me remet en mémoire une naïve cancion populaire qui peut être comparée à nos noéls gascons, que nous avons tous répétés étant enfants :
Esta noche nace el niiio Es mentira que no nace Que esta es una cereinonia Que todos îos aiios se hace,
Le jour de Pàciues est si bien uni à Séville avec celui de la Noche Buena, qu'il est impossible de parler de Tun sans s'occuper de l'autre. Pâques se disUngue principalement des autres jours de fête de Tannée, par la coutume prise par de nombreuses familles d'aller passer cette journée à la campagne : elles abandonnent leurs foyers pour prendre des voitures qui les emportent avec rapidité, ou bien des barques qui sillonnent les eaux du Guadalquivir.
La campagne, toujours verte, est encore brillante de la fraîclie rosée du matin, le ciel est pur et d'un bleu d'outremer, et seulement du coté des montagnes on peut remarquer quelques légères vapeurs. Tout cela donne à ce cadre enchanteur la plus douce poésie, et un vent léger, qui fait à peine frémir les cimes élancées des pins, le murmure des eaux (jui caressent amoureusement les rives du fleuve, contribuent à rendre cotte journée agréable et enchanteresse.
Tous ces plaisirs réunis se joignent pour faire naître et développer cette gaieté si franche et si joyeuse que l'on appelle bromas de l'Andalousie, et pour lesquelles les habitants de cette riche provhice ont acquis dans toute l'étendue de l'Espagne la réputation la plus méritée. De tous côtés on chante, on rit, on danse, on danse surtout avec cette grâce et ce charme qui n'appartient qu'aux habitants de ce beau pays : de temps en temps, le virtuose de la bande entonne une de ces
copias ravissantes, évideimnent inspirées par la poésie des Arabes, et que Ton compte par milliers :
Es verdad que te quisi,
Que siempre te estoy quisiendo.
Y el amor que te tuvi
Siempre te le estoy tuviendo.
Xo llores, paloma mia^
Si hoy 710 he volado a tu nido.
Bien sabes que te he querido
Mas que el sol à Andalucia.
Et cela au milieu des é<*Iats de rire, des applaudissements et des cris de joie. Dans (;es plaines immenses, les heures s'écoulent avec rapidité, jusqu'à ce ([u'enfin le moment soit venu de prendre quelque nourriture : on étale sur l'herbe, verte comme l'émeraudo, les poissons frits, le jambon délicieux et le picante salchichon, le tout arrosé do ces vins exquis, qui font dire le refrain populaire :
Xo habra quien cambie en Espana
Y sea en buen hova altivez
Una copa de Jerez
Por un barrit de Champana,
Mais le jour baisse, le ciel s'illumine des plus riches couleurs, et les compagnies joyeuses regagnent Séville qui s'éclaire dans le lointain, heureuses d'une journée si bien employée.