‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 39 sur 39 · CORDOUE AU TEMPS DES ARABES · texte numérisé non relu

CORDOUE AU TEMPS DES ARABES

Je ne veux pas m'occuper ici de ce qu'a pu être Cordoue sous la domination romaine : la Corduba de Silius Italicus et de Martial n'attirera pas davantage mon attention. La splendeur de cette ville à l'époque des rois Goths sera, pour celte fois, laissée de côté, et je n'étudierai dans cette rapide esquisse que la capitale des puissants khalifes d'Occident, dont la force, le courage et la sagesse firent trembler le monde.

Il était dix heures du matin environ lorsque je débarquai à la gare de Cordoue, venant de Séville. Toute la végétation de la vallée est magnifique, car les chemins sont bordés d'aloès, d'orangers couverts de fruits, et de ces beaux palmiers qui me rappellent les riches plaines de l'Andalousie.

Au sortir de la gare on trouve une promenade assez vaste, plantée d'arbres et arrosée par de jolies fontaines ; la ville paraît à quelques centaines de pas comme un amas de murailles blanches, mais aussitôt qu'on y a pénétré on y trouve, plus encore qu'à Séville peut-être, le caractère et la physionomie moresque la plus prononcée.

J'eus la présomption de vouloir aller seul et sans guide de la gare du chemin de fer à la Fonda Suiza, qui est sans contredit le meilleur hôtel de Cordoue; mais je fus bien vite obligé de demander mon chemin, car je m'égarais sans cesse dans ces rues étroites dont j'aurai bientôt l'occasion de parler. Ce qui, dans cette étude, m'attire tout particulièrement, c'est la Cordoue des Arabes, la capitale des puissants khalifes d'Occident, qui serait d'ailleurs à peine reconnaissable si quelques beaux restes qui subsistent encore ne nous donnaient à penser que les clironiqueurs musulmans ([ui nous en ont laissé des descriptions n'ont pas exagéré la vérité.

Ce fut sous les successeurs d'Abd-er-Rhaman que Cordoue parvint à l'apogée de sa puissance. Depuis le commencement

du IX® siècle jusqu'à la fin du Xle, elle fut une ville des plus brillantes et des plus peuplées du monde entier; rivale de Damas et de Bagdad, les deux villes les plus florissantes de rOrient, elle vit sa population s'élever à près d'un million d'habitants; elle renfermait, assure-t-on, deux cent mille maisons, trois cents mosquées, cinquante hospices, quatrevingts écoles et neuf cents bains publics. Le nombre des faubourgs s'élevait à vingt-deux, et chacun de ces faubourgs avait ses mosquées, ses bains et autres établissements publics. Les détails que donnent les écrivains arabes sur lo luxe et la splendeur de la cour des khalifes sont tellement merveilleux qu'on pourrait croire leurs récits exagérés s'ils n'étaient pas unanimes à ce sujet : l'or, l'argent, l'ivoire, les perles, les pierres fines et les marbres les plus précieux, les bois les plus rares étaient employés avec une profusion inouïe dans la construction et dans l'ameublement des palais ou des habitations des particuliers.

Il serait fastidieux de citer tous les chroniqueurs qui ont fait l'éloge et la description de Cordoue, soit en vers, soit en prose. Les habitants étaient renommés pour leur courtoisie et leurs manières polies, leur intelligence supérieure, leur amour du luxe, et le faste déployé dans leurs habitations, leurs vêtements et leurs montures.

Un géographe arabe a fait une étude toute particulière de Cordoue et de ses splendeurs. Ibn-Saïd dit que Cordoue, joint aux villes de Medinah-Azzarah et Azzahirah, couvrait un espace de dix milles de longueur. Un autre assure que la capitale des Omnyades était divisée en cinq districts spéciaux parfaitement séparés les uns des autres par de belles murailles fortifiées de tours. Au centre de la ville se trouvait la Kassabach ou citadelle. Les portes étaient au nombre de soixante. Le palais royal avait été élevé sur les ruines romaines et ses appartements décorés avec un luxe qui réjouissait les yeux. Les eaux de la sierra furent conduites dans le palais qu'elles égayaient et rafraîchissaient par leur abondance,

coulant dans des fontaines de marbre grec; plus loin, un jet d'eau s'élançait à une hauteur prodigieuse au centre d'une cour.

Le palais décrit par Ibn-Bashkuval est le même que celui qui est appelé palais de don Roderic. Et cependant, lorsque les Arabes s'emparèrent de l'Andalousie et s'établirent à Cordoue, ils renversèrent cet édifice, et sur son emplacement ils en construisirent un autre mille fois plus beau et mieux décoré. La porte du palais fut revêtue de plaques d'argent admirablement ciselées; il y en avait encore beaucoup d'autres qui portaient ces noms poétiques si chers aux Arabes. Je ne parlerai ici que pour mémoire des autres palais royaux qui entouraient la capitale, et des milliers de villages qui s'étendaient dans les campagnes environnantes et sur les bords du Guadalquivir, aujourd'hui déserts.

Maintenant, que l'on se figure la civilisation qui régnait dans cette ville immense, civilisation prodigieuse pour l'époque. Il y avait une rue spéciale où avait été placé le marché des pierres fines et précieuses dont on faisait un si grand usage pour l'ornementalion des maisons ou des vêtements. On trouvait des rubis, fort petits à la vérité, près du château de Montemayor, dans la province de Malaga ; des marcassites dorées, qui n'avaient pas d'égales au monde, dans les montagnes d'Ubéda ; de belles perles étaient pêchées près de Barcelonne; les pierres d'aimant se récoltaient aux environs de Lisbonne; une pierre que l'on appelait à cette époque pierre juive et qui servait de médecine, se trouvait â Hisna-1-Bonah, et le territoire de Lorca contenait des mines de lapis-lazuli.

Les montagnes de Cordoue même abondaient en marbres précieux. Ceux en couleurs so trouvaient dans les Alpujarras. Dans le voisinage de la Vega de Grenade on trouvait des marbres bleus, rouges et jaunes, de la plus belle qualité. I.a province d'Almeria était fameuse par ses agates et ses jaspes, et tout cela était envoyé pour alimenter les marchés de Cordoue.

Les manufactures n'étaient pas moins riches et moins remarquables, et elles avaient atteint, en Andalousie, le plus haut degré de perfection. On remarquait principalement les fabriques de tissus d'or et d'argent d'Almeria, de Malaga et de Murcie, qui avaient une telle réputation dans le monde entier, qu'elles étaient aussi recherchées par les chrétiens que par les musulmans. Teutalia, ville indépendante de Murcie, fabriquait des tapisseries magnifiques ; Grenade et Baza produisaient les fameuses étoffes appelées Al-Mulàbbad, qui étaient estampées et teintes des plus riches couleurs ; Murcie était célèbre par ses fabriques de cottes de mailles, cuirasses et armures damasquinées d'or, des selles et harnais de chevaux richement ornés, toutes sortes d'instruments d'acier, tels que couteaux, ciseaux et autres objets tranchants, damasquinés d'argent et d'or. C'était aussi à Murcie que se trouvaient les fabriques de poteries et de verres, mais bien d'autres villes d'Andalousie produisaient des mosaïciues et surtout ces azulejos qui sont restés en si grand nombre, et dont les vives et fraîches couleurs sont encore présentes, même après tant de siècles, afin de nous donner une idée du génie décoratif de ce peuple.

Tous ces objets abondaient dans Cordoue et contribuaient à faire de cette capitale la plus riche et la plus commerçante du monde.

Ce fut alors que Cordoue arriva à l'apogée de sa prospérité; elle mérita d'être appelée l'Athènes de l'Occident et devint, suivant l'expression du célèbre médecin Razis, « la nourrice des sciences, le berceau des capitaines >. D'autres auteurs arabes l'appellent encore « la mère des cités, le trône du sultan, le minaret de piété et de dévotion, le refuge de la tradition, le séjour de la magnificence et de l'élégance ». Un poète dit que Cordoue est à l'Andalousie ce que la tête est au corps. Un autre compare cette province à un lion dont la capitale des khalifes d'Occident serait le cœur.

Cordoue était, au moyen âge, la ville du monde où il y avait

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le plus de livres. Le khalife Hisham avait réuni une bibliothèque qui contenait plus de six cent mille volumes et dont le catalogue ne comprenait pas moins de quarante-quatre tomes. Elle avait la prééminence pour les lettres et pour les sciences. Séville, sa voisine, passait pour l'emporter sous le rapport de la musique. Un auteur arabe raconte à ce sujet une intéressante anecdote :

t J'étais une fois, dit-il, dans le palais du khalife Al-Mansur Ya-Kub, lorsqu'une dispute s'éleva entre un faquir et un caïd au sujet des mérites divers des deux villes. Celui-ci venait de faire l'éloge de Séville. — C'est très-bien, reprit le faquir, mais je n'ai qu'une chose à vous dire : c'est que lorsqu'un homme instruit, habitant Séville, vient à mourir, et que ses héritiers veulent tirer parti de sa bibliothèque, ils l'envoient toujours à Cordoue pour la faire vendre. Lorsqu'au contraire un musicien meurt à Cordoue et que ses instruments sont à vendre, la coutume est de les envover à Séville ».

On ne peut s'imaginer à quel point avait été poussé à Cordoue l'amour des livres et des sciences. Pas de grand seigneur ou d'homme riche qui ne fît tous les frais de l'existence de plusieurs hommes de lettres et, indépendamment de la fameuse bibliothèque du sultan Al-Hakem, il s'y trouvait encore un très grand nombre de collections de livres. Tout homme qui se trouvait au pouvoir se considérait comme obligé d'en réunir le plus grand nombre possible. Le bazar dans lequel ils étaient vendus était plus particulièrement fréquenté. Sur cette passion pour les livres, Ahadhrami raconte la curieuse anecdote suivante : « Je résidais à Cordoue depuis quelque temps et je me rendais tous les jours au marché des livres, dans l'espoir de trouver enfin un certain ouvrage que j'étais très désireux de me procurer. Un temps assez long se passa, lorsqu'un jour je finis par trouver Tobjet de ma recherche : c'était une magnifique copie, très élégamment écrite et enrichie de très beaux commentaires. Mais je m'aperçus que le prix qu'on en demandait en était beaucoup

plus élevé que la valeur réelle et, mis aux enchères, il fui immédiatement acquis. Je priai le crieur de m'indiquer la personne qui Pavait poussé si haut, et il me fit voir un homme qu'à ses vêtements on pouvait supposer être un homme de 4rès haut rang. Je fus à lui et lui dis : —^ Mon Dieu, docteur, je regrette de ne pas avoir su que vous désiriez cet ouvrage, car nos enchères successives sont arrivées à le faire monter beaucoup plus haut que sa valeur réelle. — Je ne sais pas, me répondit-il, je ne sais pas le moins du monde ce que peut contenir ce livre, mais je tiens à compléter la bibliothèque que j*ai formée, et cet ouvrage me paraissant beau, bien écrit et en belle condition, c'est pour cela que ie l'ai acheté >.

La poésie surtout était tenue en grand honneur, et des femmes même y acquirent une certaine réputation. Toutes les branches des sciences étaient également cultivées, la musique fut l'objet de longues études, et je me souviens d'avoir, à VExposition Historico-Europea, vu des manuscrits contenant des traités complets. Séville avait presque le monopole de la fabrication des instruments, et parmi ceux-ci j'en puis citer un grand nombre qu'on ne connaît plus que par leurs noms. On trouve : le khiyal, le kerbeth, le oût (luth), le rotteh (rebec), le rabab, le kanun (saquebutte), le nunis, le kamierah (cithare^ le ghinar (guitare), le zalenu, le shakarah (psalterion), le murah : ces deux derniers instruments comprenaient deux flûtes, mais avec cette différence que l'un était très criard, et l'autre avait, au contraire, des sons très doux et très harmonieux. Il y avait encore le bok, sorte de clarinette, puis venait le dufoxx tambour, le dabdabah et le hanaki des Berbers.

C'était aussi à Cordoue que se fabriquaient ces peaux et ces anciennes tentures de cuir doré, peint et gaufré, dont la réputation fut tellement grande qu'ils prirent le nom de cordouans. Les cuirs pour les tentures s'appelaient^ruadfanerî ou guadamaciles , L'orfèvrerie en était très réputée, et les bijoutiers d'une habileté sans égale pour travailler le filigrane. Enfin, que dire de ces fameux haras, qui produisirent des

chevaux d'une telle valeur que leur réputation survit encore quoiqu'ils aient disparu depuis de longs siècles.

C'est à Cordoue qu'il faut placer le véritable berceau de la chimie qui, inventée par les Arabes, sortit de là pour aller révolutionner le monde. La preuve de ce fait est d'ailleurs bien facile à établir, car si ce peuple, si richement doué par la nature, n'avait pas eu des connaissances chimiques très développées, il n'aurait pas pu employer à la décoration des murailles des ornements en métaux précieux, tels que l'or et l'argent, ainsi que de véritables couleurs métalliques, comme la pourpre, le vermillon, la teinte rubis et tant d'autres qui se sont encore conservées fraîches et éclatantes pendant plus de dix siècles.

El Makhari fait mention d'un certain métal liquide, aussi blanc et aussi brillant que l'argent, dont les dames arabes se servaient comme d'un miroir destiné à refléter leurs charmes et qu'elles conservaient à cet effet dans des coquilles sans profondeur. Le fait est qu'il y a plus de mille ans, les Arabe» savaient parfaitement traiter le mercure, et les ruines d'Almaden et d'Almadenejos sont encore là pour nous en donner la certitude.

Ils sont surtout des maîtres dans l'agriculture et l'élevage des fleurs. On sait qu'Abd-er-Rhamam planta dans les merveilleux jardins d'Arrizafah la première palme qu'il fit venir d'Asie et qui devint la mère de tous les palmiers de l'Andalousie. La romance suivante a célébré ce fait important, les vers en ont d'ailleurs été faits par le sultan-poète :

Tu tambien, insigne palma- ères aqui forastera ;

De Algarbe las dulces auras- tu pompa halagemy besan ;

En fecundo suelo arraigas- y al cielo tu cima élevas ;

Tristes lagrimas lloraras,- si cual yo sentir pudieras ;

Tu no sientes contratiempos.- como yo de suerte aviesa ;

A mi de pena y dolor- continuas lluvias me anegan ;

Con mis lagrimas regue- las palmas que el Forât riega ;

Pero las palm^as y el rio- se olvidaron de mis penas.

Cuando mis infanstos hados- y de A labâs la fiereza

Me forzaron à dejar- del aima las dulces prendas ;

A ti de mi patria amada- ningun recuerdo te queda ;

Pero yo triste no puede- dejar de llorar por ella.

Le savant écrivain espagnol Don Pedro de Madrazo nous donne une vue à vol d*oiseau, très remarquable, de Cordoue telle qu'elle est aujourd'hui, et on me permettra de terminer cette rapide étude par la traduction de cet excellent morceau :

€ Monte avec moi sur la tour de la cathédrale et regarde les environs ; à tes pieds, un temple gigantesque ; en face, une rivière sinueuse dont les bords sont déjà dépouillés de leur végétation. A droite, les tristes vestiges des somptueux alcazars détruits, et à gauche, une agglomération étendue et hétérogène d'édifices appartenant à toutes les époques, divisés en deux grandes sections par une longue et large voie qui marque les sinuosités d'une antique muraille qui les divisait, et où se voient encore de place en place quelques vieilles tours mutilées, dernières sentinelles blessées du mur d'enceinte qui défendait la ville. Cette voie spacieuse est la calle de la Feria, principale artère de l'industrie et du commerce de l'antique Cordoue, aujourd'hui sans vie.

t Au milieu de ce singulier composé de tous les âges, entrecoupé de misérables ruelles et de carrefours de formes irrégulières, on voit des maisons inhabitées qui, par leurs superbes façades, mériteraient le nom de palais. Portails élégants du style de la renaissance avec de sveltes colonnes et des médaillons en haut relief; gracieux aljimez; hautes galeries d'arcades aériennes moresques au-dessus d'édifices restaurés avec la plus barbare simplicité ; de misérables masures avec des fragments de marbres ef de jaspes enchâssés dans leurs pierres grossières. Là, un superbe chapiteau corinthien servant de pierre augulaire; ici, un beau fût de granit servant de marche à un escalier; plus loin, une base de statue romaine placée comme borne à rencontre de l'inscription qui indique son noble et antique emploi.

« Çà et là, au milieu de ces demeures, ou voit poindre quel- -ques constructions un peu plus vastes, dont les frontons anguleux dominent les toits voisins; la statue d'un saint couronne celle-ci; une tour s'élève au-dessus de celle-là; on reconnaît parmi elles, et sous quelques déguisements modernes, les vieilles basiliques moresques. Dans la partie haute de la ville la domination arabe avait construit 700 mosquées ^vec leurs minarets, une foule de marchés, de bazars, d'ateliers, de fabriques, d'hôtelleries, dont on ne retrouve pas même la trace. Puis, de toutes parts, des façades sans édifices où croissent la mousse et la mauve; une population inactive, endormie, pauvre, réduite à rien.

« La moderne Cordoue porte avec dignité ces lambeaux de la toge romaine, du ttraz musulman et de la cotte de mailles

espagnole C'est le noble et majestueux berceau de Lucain,

<le Sénèque, d'Avernoës, de Saint Euloge, de Juan de Mena, du grand capitaine Gonsalo Fernandez Cordova, de Morales <ie Gongora, de Cespedes et de tant d'hommes illustres ».

J'ai essayé de reproduire de mon mieux, dans cette série de petites études sur l'Espagne, mes impressions et mes souvenirs sur ce pays dont le passé est si grand et encore aujourd'hui si plein de vie. Que de choses il y aurait encore à dire sur les palais, les monuments et les villes qu'il m'a été donné de visiter presque en courant, et qui nous révèlent toute une civilisation disparue; car, au moment de clore ce travail, je m'aperçois que je n'ai rien dit de la fameuse mosquée de •Cordoue, de l'Alhambra de Grenade, et de tant d'autres sur lesquels je reviendrai peut-être un jour, si ces faibles esquisses ont le bonheur de plaire aux curieux et de faire naître en •eux le désir de les voir compléter.

E. DUCÉRÉ.

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