‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 38 sur 39 · DE > PENA VALDE · texte numérisé non relu

DE > PENA VALDE

Elle serait bien curieuse, une histoire des- rues de Séville. Que de souvenirs, tantôt touchants et pathétiques, tantôt grotesques ou risibles, tantôt terribles et ensanglantés, rappellent ces voies s'enchevôtrant sans cesse les unes dans les autres, et où l'étranger ne peut faire plus de vingt pas sans se perdre.

A chaque instant, la porte d'une maison grande ouverte laisse entrevoir, à travers une belle grille en bronze doré, le patio intérieur tout planté de grenadiers en fleurs et d'orangers : au milieu, la ravissante pelite fontaine de marbre fait crépiter son jet d'eau. Combien de fois ai-je appuyé mon front contre la grille, regardant avec des yeux ravis la petite cour entourée de son éléganle colonnade, le pavé en marbre blanc qui brille gaiement au soleil, et tout autt-ur ces grands sièges, ces chaises roulantes qui bercent les habitants aux heures si douces de Id sieste.

Mais me voici de nouveau dans les rues, errant sans but et à Taventure. Presque tous les quartiers de Séville ont leurs dictons populaires, qui rappellent leur côté le plus expressif par quelques mots pleins de finesse et d'à-propos. Le suivant rapporte les différentes modes de vivre dans les rues qu'il passe en revue :

Desde la catedral hasta la Magdelena Se almuerza, se corne y se cena ; Desde la Magdelena hasta San Vicente Se corne solamente ; Desde San Vicente hasta la Macarena Ni se almuerza, ni se corne, ni se cena.

La calle de los Abades, à côté de la cathédrale, a encore un dicton très curieux à son actif :

En la calle de los Abades,

Todos han tios, ningunos padres,

Los canonigos no tienen hijos,

Los que tienen en casas son sobrinicos.

Ceci peut se passer de tout commentaire.

J'ai déjà parlé de la calle del Candilejo; voici la calle de San Leandro, où était la maison du fameux Don Juan Tenorio, puis la calle de Murillo, avec la maison dans laquelle naquit le Raphaël espagnol. La calle de la Feria, le Rastro de Madrid, puis voici le Mercado, où sont étalés en piles gigantesques tous les fruits de cette riche Andalousie.

Parmi les rues dont les noms peuvent encore le plus attirer l'attention, je puis signaler tout d'abord celles qui se rapportent à ces gremios ou anciennes corporations, qui firent autrefois Séville si riche et si puissante : VAlcaiceria ou Marché de la soie, des Alcucer^os ou des vendeurs d'huile, des Alemanes ou Allemands, Alfareria ou des Potiers, Alfayate ou des Tailleurs, tous noms arabes qui rappellent les anciennes corporations des Mores. Puis ce sont les calles Almudena ou du Marché, de la Amargura ou de l'Amer-

lume, Archeros ou des Archers, JLrrayanes ou des Myrtes, Azafran ou du Safran.

Je ferai cependant une exception pour la calie de Bayona, Cesl une petite rue étroite et tortueuse qui donne, d'un côté, dans la calle Gran Capiian, et de Tautre dans celle de Gat^cia Vimera : c'est en souvenir de la flottille de galères fournies par Bayonne et qui firent le siège de Séville par le Guadalquivir, en 1248, pendant que Tarmée castillane le faisait du côté de la terre. Lorsque la ville se rendit au roi Ferdinand, les habitants de Baronne y eurent pendant longtemps des comptoirs.

Les villes espagnoles paraissent avoir évité, pour la plupart, cette manie qui consiste à débaptiser les noms des vieilles rues. Aussi y Irouve-t-on la calle Consnelo ou de la Consolation, Criices ou des Croix, des Curtidores ou des Tanneurs, des Chapine}y)s ou fabricants de cliapins, chaussures en bois, hautes et étroites, si fort à la mode en Espagne pendant le XVIe siècle, des Descalsos ou Déchaussés, des Doncellas ou Jeunes Filles, Enladrilla ou rue Pavée, Enramadilla ou de la Ramée, des Escobef'vs ou des Balayeurs, Flandes ou des Flandres, Fléchas ou des Flèches, Gallos ou des Coqs, Heliotropo, Herbolarios, Hombre de Piedra, Laurel, Lombardos^ Lumbreras ou des Lucarnes, del Mainte ou de la Contrebande, Mercenarias ou des Mercenaires, Meson del Moro, dont la rue se distingue aisément de la Morerîa, dans laquelle furent relégués les Arabes après la conquête de Séville. Je citerai encore la calle de la Mezquita, celles de la Pescaderia del Pilar, de la Plata ou de l'Argent, Ruhios ou des Blonds, Ten-tii-dia, et tant d'autres dont les vocables, qui ont traversé les siècles, sont des plus intéressants à étudier.

Je n'ai pas tout dit sur les rues de Séville : l'étranger qui s'y aYcn^u^eI•a sera bien lécom pensé des quelques fatigues qu'il éprouvera, en parcourant ces voies étroites, par les curieux tableaux de mœurs qu'il découvrira à chaque pas.

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