A TRIESTE
— Un bateau à vapeur conduit, en douze beures, de Venise à Trieste 5 cette traversée de l'Adriatique se fait ainsi commodément et d'une façon trës agréable. Je me suis embarqué le soir ^ la nuit a été superbe, une délicieuse nuit d'automne en Italie. Une comète radieuse ajoutait sa clarté à celle des étoiles étincelantes, le ciel était d^une admirable pureté, l'air frais et calme, ainsi que la mer. J'ai passé une partie de la nuit sur le pont, à rêver, à contempler les sillages phospboriques produits sur les flofs par la marcbe rapide du bâtiment. Au point du jour nous étions près des cotes de Tlstrie. Vues de la mer, les montagnes de ce pays se pressentent avec des formes imposantes. A huit heures du matin nous étions dans le port de Trieste.
— l»e premier spectacle qui attira mon attention,
en entrant dans Tricste, fut celui d'un soldat de marine, à qui Ton administrait la bastonnade, sur un navire près duquel nous passions. J'abordais aux terres d'Autriche.
— La police' autrichienne , fort tracassière k Milan et à Venise, est tdut-à-fait sur son terrain à Trieste, et les précautions surabondent envers et contre tous. On présente à l'étranger un imprimé dont il doit remplir les marges, en regard des lignes suivantes, que je traduis littéralement :
Noms et surnoms.
Patrie et lieu de naissance.
Age et religion.
Condition , art , métier.
Célibataire, marié ou veuf.
Loge seul, ou en compagnie.
D'où il vient, et combien de temps il compte séjourner.
S'il a un passe-port, et de quelle part.
S'il a un permis de séjour, et de quelle date. On voit que rien n'est omis sur cette feuille de sûreté. £11e m'a paru assez curieuse, pour que j'en aie gardé un exemplaire qui serviraitau besoin de pihcc justificative.
Trieste est une ville neuve ,^ peuplée, florissante :
sa position commerciale est des plus avantageuses. Cette capitale de i'Istrie fait un tort infini aux Vénitiens ; elle consomme la perte de Venise, qui lui est totalement
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sacrifiée. Trieste j eitë moitié aUemande ^ liioitîé tta-* lienne , est le point d'intersection qui sépare ces deut pays de mœurs si opposées. Je suis revenu & Venise comme j'en étais parti : Neptune était propice.
A FÈRRAtlE.
^-^£n Tenant de Padoue à Ferrare, non loin de Rovigo , j'ai traversé le Pô ( l'antique Eridan), et mis le pied sur les terres du pape. J'entre dans la terre sainte. Le premier a'speet est fort misérable , et jusqu'à présent je suis peu édifié.
— Ferrareest uiie grande et belle ville à rues droites et régulièrement bâties ^ mais dépeuplée , cernée de marécages insalubres, et en tout cruellement dégénérée^ C'est donc là cette Ferrare autrefois si brillante 1 Elle n'a plus que quelques monumens et des souvenirs. L'imagination attristée recompose à peine avec ce qui surfit une image du passé. Grands noms de TA* rioste et du Tasse , vous avez seuls le pouvoir de conserver quelque charme à cette cité qtiî , sans vous , paraîtrait maudite. Long-'tcmps encore , grâces k ces déui noms immortels, les pèlerins amis des inuses viendront avec ferveur , moins pour contempler le lourd et gothique palais des princes de Ferrare , que pour TÎsiter la modeste demeure de l'Arioste , et la pri"
LE CAHIER DB CROQUIS. 35 f
son OÙ géniit le mélancolique amant de Léonore. Cardinal Hippolyte d'Est , duc Alphonse , sans le Aoiandjurieux et la Jérusalem déUvriCy qui tous eût dérobés à Foubli ? Vous vivrez : Musa vetat mori. Cependant , que fltes-vou» pour les illustres poètes 7 Toi y Hippolyte d'Est , protecteur sans discernement tii disais i TArioste y surnommé depuis divin ^ comme Raphaël , tu lui disais : Messer Lodouico ^ doue avete pigliato tante cogiionerieP « Où avez-vous pris, mes- « sire Louis , tant de Jadaises ( traduction honnête V d'un mot qui ne l'est pas }? » Toi , Alphonse , tu per^ sécutais le Tasse , et sept années de détention payaient les louanges données par le génie.
-~ Comme presque toutes les yiliés du nord de l'Italie , la déserte Ferrare possède un théâtre fort spa-* cieux. Je me demande pourquoi d'aussi yastès salles de spectacles , qu'on ne saurait remjptlir , là où diminue d'année en année la population , là surtout oit manque le bien-être généraL Le dicton antique est apparemmeat eocM*e à l'ordre du jour : Ponem et ciroenses.
ROUTE DE FLORENCE A ROME (i).
— « A Sienne, la place publique où le peuple se ]» rassemblait » le balcon d'où son magistrat le ha-
( i) Voir pages 397 et suivantes , les notes sur Florence.
« ranguait, frappent Jes voyageurs les moins capables te de réfléchir: on sent qu il a existé là un gouverne- « ment démocratique^ »
Ce que dit madame de Staël de la piazza dèl Campo est d'une observation vraie. Cette place , fort spacieuse et de forme ovale , entourée qu elle est de vieux édifices crénelés, ofiFre un aspect qui rappelle les temps sérieux du moyen âge.
L'auteur de Corinne a écrit aussi : « On dirait que « Florence est bâtie pour la guerre civile. » Cette remarque n'est pas d'une application moins juste à Sienne.
— A Textérieur, comme au dedans, la cathédrale de Sienne est revêtue de marbres blancs et'noirs qui alternent symétriquement par bandes horizontales , ce qui produit un effet plus bizarre que beau . Sur le pavé de la nef et du chœur sont représentés divers sujets de mosaïques, exécutés en clair-obs(iur. Une vaste salle , adhérente à l'église, et qu'on nomme la Libreiia, parce qu'elle sert de. dépôt à une collection d'anciens missels, est décorée d'un groupe antique des trois Grâces. Canova professait une estime particulière pour ce morceau, tout fruste qu'il est. On a remarqué plus d*une fois que ce groupe est inconvénablement placé dans ira lieu sanctifié. Les trois Grâces, en effet, sont nues; mais, après tout, il ne tient qu'à messieurs du chapitre de Sienne , à l'aide dje certains accommodemens , d'en
faire la grâce ^cace^ la grâce réelle et la grâce concomitante. Les murs de la Librerîa sont enrichis de belles fresques d'une conservation remarquable , aux« quelles Raphaël a mis la main.
— Quant au langage siennois , qu'on dit être le meilleur de Tltalie, c'est peut-être un préjugé de plus à classer parmi tant d'autres. Il ei»t hoi*s de doute que l'idiome qu'on parle en Toscane est le plus pur des nombreux dialectes usités en Italie^ mais la prononciation gutturale des Toscans est infiniment désagréable. La belle langue italienne est sanV contredit la lingua toscana in bocea romana. Les Romains bien élerés s'expriment en toscan avec une prononciation plus distincte et mieux accentuée : c*est donc à Rome qu'il faut cheK:her le pur langage. La prétention des Siennois me'par^dt ressembler à celle de nos Tourangeaux. J*aurai8 volontiers séjourné quelque temps à Sienne , pour y cultiver l'italien , mais Rome m'attend , et qu'est-ce que Sienne , quand il s'agit de Rome?
— Voici peut-étre( la première fois qu'un voya» geur aura cité dans sa relation le bourg de San-Qiii^ rico. Dans ce trist^ amas de maisons misérables, végétait, et peut végéter encore, une jeune beauté incomparable : c'était tout bonnement une fille d'auberge. Bien des grandes dames seraient envieuses de la charoiante Bettina, Taille accomplie, physionomie dis* tinguée, teint parfait, grâce naïve, et même, dit-on ^
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de la 6agesse'3 BeUioa possédait tous ces avaiitages : la nature ne Tafvait point faite pour être servante dans UD cab^et.
— Je suis au milieu de V Apeanin . Que oes moQtagoes sont différentes des Alpee^ si ëelatantes de' neige et de yerdure ! Que les nAonis* Apeaiu[fi& sont triste» , dénudés , et quelle population pauvre I Le iiasard qui préside à la composition d'un Yoiturio m'a donné cette fois pour compagnons de voyage un Anglaisai» nrain* tien grave, et Un certain signor Antonuii , tnaëstro di baUiy avec sa fen^me qui^ en aa qualité de danseuse, est assez peu façonnîère» UAi^glais est sobre de dîfl(< cours ; en revanche le maestro est causeur, de plus il se pique d'être un eru^ca/t/e. Nous devisons en italien, et, de ma part, Dieu sait combîeii de sproposkif Noos n avons eu pour gîte , près- de Radteofani > qu'une détestable hôtellerie isolée , où Ton nous a donné le plus méchant soupe et les plus raéchans lits. La pluie a tombé toute la nuit^ à cUluvio^^ toute la nuit Taqnilon a gémi de la façon la plus lugubre : Civuolpaziema. Trdp heureux de- ne rien avoir k démêler avec messieurs les bandits ! Cela eût complété le romantique de la situation.
— Près de Bolsène, qui ftit* jddi» la capîbile du pays des Volsqnes, le pays devtei^t plus riant. Nous descendions une colline à laquelle novembre n'avait rien Été de sa belle v«rdtire. Qéi&fi l'beitre du soir où
les troupeaux retournent au bercail , et Ton eutendait au loin la cornemuse du pâtre. A nos pieds t'éfcendait le lac, plaine d eâu de dix lieues de circuit , et nous apercetions l<es deux î(es qui le décorent, spectacle charmant , surtout par la coniparaison âés contrées incultes que je parcours depuis trois jours.
— Viterbe est une ville assez chétive. Par désœuTrement je me suis laissé conduire à Téglise de Sainte-Rose , où l'on vient en péleiinage de vingt lieues à la ronde. Une bonne religieuse , après nous avoir miHitré, par grade spéciale , la diàsse où 1$ corps de la sainte est conservé, m'a donné , moyennant un demi-paule (27 centimes), un rubàu dont la longueur équivaut à la circonférence dé la taiHe de sainte RosCà Cela étant , sainte Rose eut , de son vivant , un em^ bon point fort honnête^ et sans doute elle ne mettait point de corset. Notre sérieux Anglais, quoique hérétique, a reçu un pareil présent, dont je pense qu'il fera grand cas. La danseuse, prière faite avec une extrême componction , a remporté une semelle de satin , égale à la longueur du pied de la sainte. Après avoir mesuré la taille de sainte Rose^ je n'ose plus me permettre de critiquer son pied. Nous nous sommes remis en route munis de nos prépieuses reliques qui doivent nous empécher de verser.
— A cinq lieues de Rome, du haut d'une colline , j'ai aperçu le dôme deSaint-Fierre: trois heures après
i'ëtais à la perte du peuple. Avant d'entrer à Rome^ on traverse le Tibre sur le jPon<tf-^oi/e (l'antique Pons Emilius)^ et Ion suit la ,voie Fiàmùuenne, On débute de suite iRome avec l'antiquité } les voyageurs sont préalablement conduits à la douane de terre 9 qui fut jadis un temple d'Antonin-le-Pieui.
— Il est reçu qu'on ne peut ni ne doit dormir la première nuit qu*on passe à Rome. Je ne dirai point pathétiquement, à Tinstar de Dupaty : « Toute la nuit « cette idée allait dans mon ame; tues à Rome/ » Quoi qu'il en soit , je n'ai pas fermé l'œil, non que je sois dans l'usage de me régler , en ce qui est de sentiment , sur des impressions communiquées ; elles me trouvent au contraire fort en garde j mais,, au vrai, comment dormir la première nuit qu'on passe à Rome (1)