A NAPLES
— Le 3i décembre, dernier jour de l'année , \e suis venu de Capoue à Naples. Une pluie battante m^a empêché de jouir des délices de Capoue ^ qui d'ail leui*s , si j'en crois l'apparence, ne retiendraient plus maintenant un autre Annibat.
(i)yoir, pages 369 et suivantes , les notes sur Rome,
hE CA.HIER DE CROQUÏS. 3^7
—-Bien, m'a pris d'être arrivé à Naples pour le premier de Tan , car le roi et sa cour ont paru en gala au théâtre de Saint-Charles, La salle était éclairée d'un millier de bougies , indépendamment du lustre : c'était ce qu'on appelle ici la grande illutnination àgiomOy qui n'a lieu que dans les occasions soleniïelles. Les toilettes des femmes avaient de là recherche et de l'éclat. Les Napolitaines , malheureusement , ne sont point belles, et ont en* général besoin des artifices du luxe. Le théâtre de Saint-Charles., le plu^ vaste qu'il y ait
en Europe , est magnifique , trop surchargé peut-être d'ornemens dorés.
On donnait VUltimo giorno di Pompei , opéra de Pacini : personne n'a écouté : cependant Lablache , Davide et la Tosi chantaient 5 mais pour aujourd'hui les spectateurs formaient le principal spectacle. La renommée de l'orchestre de Naples ne va plus crescendo ^ depuis que les opéras italiens sont eiécutés à Paris , i Vienne et & Londres, ayec le soin, qu'ils méritent. La décoration finale de Y Ultime giorno di Pompei représente une éruption du Vésuye. Qu'on offre un tel tableau aux Parisiens , cela se conçoit; mais il ne peut être que- ridicule aux yeux d'un peuple qui vit avec le ▼olcan ,' qui a vu l'horrible réalité de ses fureurs. Que peut d'ailleurs la peinture pour dignement imiter de pareils effets?
— Il y a plusieurs autres théâtres à Napies : celui de
Fonda est une jolie salle où Ton exécute les opéras bcafiitHis } on joue la owiédîe et le drame à celui des Florentins, Le théâtre àfi San-CarUno n'est pas le moins suivi de tous : on s'y pousse, on s'y presse pour applaudir les lazzis véritablement dr6tes du fameut Puldnetta. A Rome l'opposition n'a pas d'autres représentans que Marforio^ son interlocuteur Pastjumo^ et les marionnettes connues sous le noukàe Burratine. LepoUchinelle napolitain est aussi, dans son pays, l'expression d'une opposition malicîeusie : il liasarde, parci par-U, tout en riant , de fines allusions^ des vérité» malicieuses.
Ridendo dicere-veriiiii Quidvetal?(i)
Quid vetat? La police qui , de temps en temps, fait mettre Polcinella en prison, et les marionnettes dana leur étui.
—La rue de Tolède, si vantée , ne mérite pas plus que le fameux Corso de Rome la réputation qu'on leur a faite. Deux files de n^aisons, à la vérité fort longues et bien espacées , de sales cafés , peu de tnagâsins qu'on puisse opposer, pour l'élégance, i nos boutiquea du Palais-Royal, une grande foule de piétons turbulens , et beaucoup de voitures roulant avec rapidité
(i) HoRAT. Sat, k. lib. 1.
sur un paye de lave ; telle est la ruê de Tolède. On pourrait 6*7 oroire encore dans la rue Sainttionoré.
— La f^illa-Reale, située *îmmédiatemeiit au bord de la mer , «st ma promenade fayorite. Assis k l'ombre dèa obénei verts, on y contemple si à son aise la magnificence du golfe de Naples ; et vers le soir, on y jouit si délicieusement de la pureté du ciel, de la dou» ceur de l'air ^ du murmure des vagues qui viennent expirer mollement sur le sable! £t puis, il faut traverser ce beau jardin , pour se rendre à la grotte duPausilype y au tombeau de Virgile. Quel voyageur me démentira , si j'avance qu'aucune ville n'a une pro^ menade publique à comparer à la Villa- Reale?
— Amateurs de beaux points de vue , allez au château royal de Capo-di-Monte , à la Cbarti:euse-der Saint-MiM^tin , au charmant casin de la princesse Partana, att couvent des Gamaldules. Voyageur^, vous cbercherez vainement en Europe des sites où la nature se montre aussi pompeuse qu'à Naples.
• • .^L'égliâe de Saint-Janvier (cathédrale de Naples)
est d^une architecture médiocre. La voûte est soutenue par des Colonnes de granit ^ et comme leur aspect paraissait triste et sombre > on les a enduites de stuc. Il est difficile de porter plus loin l'impéritie. La fiole miraculeuse est dans une armoire fermée de deux ser^ rures. Le roi et Tarchévéque en tiennent ^ dit-on , chacun une clé. La liquéfaction du sang de saint
366 LE CêtHlEB. DE CROQUIS.
Janvier a lieu tous les ans , quelquefois bon grd mat gré y comme l'a prouvé certain général français. Je n'ai pas vu cette burlesque ctrémonie.
—•Dé tous les morceaux de sculpture antique qui enrichissent Tacadémie royale des StucU^ je n'^en ai retenu que trois , V Hercule Famèse, là F'inus Cally pige^ et V Aristide. Ils ont tellement captivé mon attention , qu'elle n est arrivée aux autres que fatiguée. L'Hercule mérite sa haute réputation r il n'est pas audelà des proportions humaines ; sa force ne consiste point dans^ la grosseur démesurée de ses membres ; aucun grand mouvement qui la manifeste j et pourtant cette force se laisse deviner dans son inactionroéme , et ce repos est bien celui d'Hercule. Je doute que le iparbre ait jamais imité la chair d'une façon aussi surprenante que dans la Vénus Gallypige. C'est le nu le plus naturel que l'on puisse se figurer. On croit voir une belle femme subitement condamnée à l'immobilité y on croît prendre sur le fait un secret de }a volupté. 11 y a des instanspW l'on oublierait que cette Vénus est de noârbre ; on prétend même qu'un indigne Pygmalion
D-un genre plus noble sont les impression»
que cause la vue de l'Aristide. Cette statue fut trouvée dans les fouilles d'Herculan^un. Aristide est debout, dcmi-nu, dans une attitude méditative d'un naturel parCait. Il y a si peu d'idéal dans les traits, dans la
LE C^HlbR DE'.CROQUIS. 36f
pose , dans la manière dont la figure est ajustée , que l'on croirait que c'est un portrait. On reconnaît , pour ainsi dire, Aristide j il dut avoir cette simplicité d action, cette sérénité de visage qui reflète le calme de Tame. J*ai vu plus d'un chef-d'œuvre de Fart, mais je n'en ai point trouvé qui m'ait aussi pleinement satisfait que TAristide. Il fait. plus que flatter la vue, il charme Fœil intérieur; Celui qui fit cette statue fut y ii mon gré, plus qu'un artiste.
— Il y a , dans ce même musée des SlucU, un cabinet dit des objets réservés, lequel n'est point ouvert au public; on n'y entre qu'avec des billets. Ces objets réservés , produits de fouilles faites dans les ruines antiques , sont de nature à ne pouvoir être nommés poliment ni décrits : on voit là des choses vraiment fort .extraordinaires, qui donnent à penser que les anciens avaient , sur certain chapitre , des idées beaucoup moins scrupuleuses que nous autres modernes. Ils trouvaient tout simple ce qui est naturel ^ et quelques phrases de Molière nous scandalisent. En valons-nous mle.ux? C'est une question que je n'ai pas envie d'eiaminer.
Une Anglaise vint, dit-on, avec son mari, pourvoir ce cabinet. Le conservateur lui fit discrètement quelques représentatiomi sur les inconvéniens qu'il y aurait pour elle à y entrer j mais la curiosité fut plus forte , et comme on n'a pas le droit de refuser quiconque se
3fja LE CAHIER DE CROQUIS.
présente avec ud billet, la porte s'ouvrit. La pauvre dame , k l'aspect de cette coUeOtion bizarre, dont sans doute elle n avait pas prévu toute la licence, n*y put tenir, et fondit en larmes. Ayant.demandé au conservateur si elle était la seule femme qui eût pénétré dans ce cabinet , celui-ci lui protesta que plusieurs y étaient venues, et elle sortit un pe^ rassurée. Vrai ou faux, on ne manque pas de raconter ce fait aui dames étrangères : c'est un avis qu*on donne aui curieuses.
— Le Vésuve se met-il en colère , une statue de saint Janvier, d'argent massif, est portée procession-r nellement dans les rues , pour conjurer le danger de l'éruption. Un incendie vient^if à éclater dans un quartier , nouvelle procession du saint Janvier d'argent. Durant ce temps-là, le Vésuve ou l'incendie vont leur train , et quand ils s'éteignent , actions de grâces au saint. L'incendie a consumé trois maisons j sçÀtj mais il pouvait en brûler six : actions de gracea k saint Janvier !
..^On n'en finirait pas avec les superstitions qui infestent le pays , et Ton dirait des. choses plus vraies que vraisemblables. Pourtant je veux citer un fait curieux.
Les Napolitains ont ches eux , soit sur un meuble , soit au chevet du lit > une corne. •• — - Une corne ! — Oui 5 une corne de bœuf, par exemple; et la plus grande est la meilleure. — C'est une mauvaise plaisan-
LE CAHIER 1>E CAOQUIS. 363
terie. — Vous voilà bien , vous autres Français , qui trouves tout plai^nt. La corne napolitaine est un objet très sérieux. — ^C'est donc la corne d'abondance ? — ^Vous ne devineriez jamais. Les cornes des Napoli^ tains ont la propriété d^écarter les maléfice^, les sortilèges y ce qu'ils appellent la Gettatura^^-^CéisL est-il croyable? — Gela est réel. On porte sur soi des cornesminiatures en ébène , en corail ^ en or^ on a soin d*en détourner la pointe vers Thomme qu'on soupçonne d'être un GeUaiore (celui qui jette des sorts)^ ce geste suffit pour dissiper l'effet d'un regard malveillant. *-^ Conte de voyageur. — Vérité pure. Et ne pensez pas que le bas peuple seul se fie & cette lûzarre croyance } bien des gens comme il faut nortent des cornes. Cette coutume a lieu 5 tirez-en , comme il vous plaira ; les conséquences.
— Désirant nous rendre par mer ï Herculanum , un Anglais et moi, nous avons loué un canot qui a promptementfait ce trajet d'une lieue* Herculanum gît Quarante pieds sous les laves duyésuv6(éruptîon de l'an 79), et sur cesl laves est Portici. Deux villes l'une sur l'autre ! Le soleil brille de tout son éclat sur celle->ci , et ce n'est qu'à la pâle lueur d'une torche qu'on peut entrevoir celle-là. C'est une cfaose à confondre la pen- $ée^ que ce tombeau d'une cité. Le théâtre d'Herculanum est loin d*étre entièrement déblayé ; on n'en voit que le proscenium. Il est infiniment regrettable que le
roi de Naples ne fasse pas activer davantage , ici et à Pompeï , des fouilles qui seraient infailliblement très productives pour l'histoire des arts. Ne sont*ce pas là des miiies précieuses, «[ui dédommageraient au centuple des frais de leur exploitation? On commença les fouilles de Pompeï au milieu du siècle dernier, et l'on n'a pas encore découvert plus d'un tiers de la ville. A Herculanum on avait à vaincre une lave dure qui , comme du plomb fondu, s'est incrustée dans les constructions ; mais cette difficulté n'existe point à Pompeï, dont les édifices ne sont recouverts que d*une couche moins épaisse de dsndres friables. Il n'est pas indigne de remarque qu'on avait entamé les travaux de Pompeï sans plan, et pour ainsi dire au hasard. On n^eut que fort tard l'idée toute simple de déterminer préalablement la drconvallation , pour connaître au juste à quelle étendue de terrain on avait aflbire. Pour ce qui regarde Herculanum , un singulier projet fut suggéré ,
dit-^, & Joachim Murât : le gouvernement devait acquérir chaque année un certain nombre de maisons de Portici ; cette ville moderne eût été ainsi successivement détruite ; on eût conduit peu-à-peu les fouilles jusqu'à la mer, et la ville antique ressuscitée eût reparu à la lumière du jour. Belle utopie d'artistes!
— ^Nous avons fait, au nombre de huit, une excursion pédestre à Pouzzoles , à la Solfatare et au lac d'Agnano. Le ciel était pluvieux, et nous avions un peu la tournure
de chevalier errans. Nos guidés ont répété devant nous, dans Xdi grotte du Chieriy les expériences obligées qu'on y fait d^uis un temps immémorial . Lelacd'Agnano occupe la place d'un ancien volcan ; la configuration des lieux en démontre révidence. Quant k la Solfatare, elle est plus évidemment encore un cratère recouvert d'une croûte volcanique où Ton se promène suspendu sur un enfer. Si l'on frappe sur cette croûte un coup violent , il produit un retentissement sourd et prolongé. Le soufre, l'ocre, le nitre, et diverses autres combinaisons , vous entourent 5 les collines en sont formées ; de leurs parois surgissent des vapeurs accompagnées d'un bruit semblable à celui que produisent des eaux en ébuUition. Une cavité paraissait pénétrable 5 jç m'y suis. avancé, tant que mes poumons ont pu soutenir l'air brûlant qu'elle exhale. Tout en ces lieux dénote l'action continue d'un feu souterrain qui n'est qu'endormi. Cependant végètent çh et là quelques tristes bruyères , de frêles buissons de myrtes , en attendant une explosion qui peut se déclarer, et mettre un jouV la ville de Naples entre deux feux.
£n quittant la Solfatare , nous avons passé sur une arête d'où l'œil embrasse toute la baie dePouzzoIes. Nous apercevions les débris du pont que fit jadis con • struireCaligula , ce despote non moins extravagant que Xercès, qui prétendait châtier et dompter la mer. A droite s'étendait le prolongement des collines d^
Baies et de Gumes^ nous ations ï notre gauche la petite lie de Nisida et aon lazarethf au loin devant nous j le promontoire de Misène , le» charmantes îles de Procida et dlschia. Le temps était orageux; pluie , Tent, mer tourmentée, neige et fiimée au Vésuve. Quelques édaiides dans le ckl chargé de nuages ne laissaient tomber sur la scène offerte à nos yeux que des reflets de lumière pâle et mélancolique ; deurx ou trois voiles blanchâtres se montraient seules errantes sur la mer livide , et les Tagnes brisaient avec un bruit lugubre contre les récifs : c'était le phis admirable tabteau de marine qu'on puisse imaginer. Si la nature nous charme quand elle sourit , la nature de mauvaise humeur est plus imposante , et nous cause des sensations plus vives. Je reviendrai voir un site où se trouve le pittoresque en grand.
— Je suis retourné à Pouzzoles : durant tout un jour l'ai exploré le territoire que les vers de Virgile ont immortalisé : accompagné de poétiques illusions , j'ai vu VAchéron et VAveme ; j'ai pénétré dans Vantre de la Sibylle de Cumes. Ce sol classique fut jadis couvert de moDumens fastueux, érigés par la puissance romaine : il est maintenant jonché de débris informes. Que de ruines I quel silence et quel abandon ! Ce n'est plus qu'un domaine de la pensée. Parmi t|int de monceaux de pierres qu'elle interroge , l'imaginution s'attache à ressaisir le fil des traditions^ elle va s'égarant dans
cette recherche, «t bientôt saisie d*une tristesse pi^ofonde , se confond dans Tobscuritë des temps. Cette même tristesse cpu ipsptre la vue des vestiges de 1 anti- <}uité procure à Tame une volupté pénible , intense , qai l'absorbe et Foppresse , en dépit de la volonté. Qui exprimera par. des paroles de telles sensations ? Plus vivement on les aura ëproufées , moins on s*oocuperà de les définir : certaines émotions sont indicibles.
— Le château royal de Caserte rappelle la froide splendeur de Versai lied ^ il est dans, une position tout aussi mal choisie. Mis à part un admirable escalier de cent degrés de marbre, et plusieurs bons tableaux, dont deux de Raphaël Mengs , dans la chapelle , tout me paraît insipide. Le parc est un superbe ennui.
Les rois sont eondamnés à la magnificence.
Yers très juste ^ on doit être fort à la géoe dans d'aussi vastes appartemens , et la grandeur doit être passablement fatigante»
Dans la plus belle contrée du monde on n'avait que Tembarpas du choix entre vingt sites enchanteurs, pour y placer un palais de plaisance : on Ta été loger entre des collines pelées, dans un lieu triste et sans perspective. LouisXIV en avait donné l'exemple.
Il faut aller à Caserte , mais pour y voir Taqueduc à trois rangs d'arches, construit sous le règne de Char-
!iG8 LE GikHIKR DE CBOQTilS.
les III , par YaD-Vitelli. Cela est du grand beau , et digne des anciens.
— Nulle part ne se fait plus virement sentir le oon«traste affligeant du luxe et de la misère. £t quelles mœurs!... «A Naples, médisait un étranger qui a long-temps habité cette ville, la populace n'est pas seulement dans les rues, elle roule dans des calèches brillantes, on la rencontre jusque dans les salons. » Ce propos est bien caustique, bien méchant , s'il n'est pas vrai.
— La contrée de Naples a été souvent qualifiée de Paradis terrestre ; mais le Vésuve est là^ que Ion peut, jusqu'à un certain point , comparer à Tenfer : Tenfer et le paradis se touchent.
— Se maîDio scendeadi belnuovo dal cidôy starebbe in Napoli : vrai propos de Napolitains. Permis à eux d'être orgueilleux de leur pays, mais non de s'enorgueillir d'eux-mêmes. Napoli odorifera e geniile ^ ma la gentt cattiva : ainsi disent proverbialement tes autres Italiens. Unpaese di dei , abitato da dîavoli ^ troisième dicton, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Il y a majorité.r Si la population de Naples était aussi bonne que le pays est beau , cette ville serait trop privilégiée.