Souvenirs d'Italie
Les souvenirs d'Italie que j'offre au public, sont le résultat des notes que j'ai prises sur les lieux mêmes pendant un voyage que j'eus l'occasion de faire dans ce beau pays. Je me suis attaché à décrire les lieux avec exactitude ; aussi n'osant pas toujours me fier à mes propres remarques, je me suis parfois aidé des lumières que pouvaient me fournir ceux qui ont écrit, avant moi. sur le même sujet, afin de rectifier ce qu'il pouvait y avoir d'erroné dans mes annotations et de suppléer à ce qui y manquait.
Vî
Je m'étais d abord proposé de commencer les Soucenirs de mon voyage par la description de la ville éternelle, mais les troubles qui agitent l'Italie, Tanarchie qui règne à Rome et réioignement du Chef suprême de l'Eglise de sa Capitale, m'ont forcé de changer ce plan. afin d'éloigner de mon esprit les tristes pensées d'une révolution impie, qui a tant fait gémir la chrétienté. Je commence donc mes Souvenii^s par la partie de mon voyage qui devait suivre le plus naturellement ce début.
J'éprouve le besoin de dire quelques mots sur cet itinéraire.
La ville d'Assise est à jamais célèbre par la vie et les miracles de saint François ; elle offre un grand nombre de précieux: souvenirs de ce grand serviteur de Dieu : j'en ai fait le but d un pèlerinage, où je croyais avec raison devoir goûter les plus douces consolations.
Comme la translation de la sainte Maison de Lorette a été l'objet des sarcasmes et des attaques de limpiété, j'ai sondé les témoignages les plus irréfragables pour établir la vérité de cet événement. Je me suis surtout servi do l'ouvrage de l'immortel Benoit XIV [De festis B. M. V.), de XHlstoria Laurctana du savant Tursellin, du theatrum Domûs Lauretanœ de Mantorelli, évoque de Monte-Feltro. de Yhistoina Augustœ Domûs Laureti de Raphaél Ricra, prêtre de la Compagnie de Jésus, et des écrits d'autres savants.
Les mœurs d'un peuple se peignent dans ses actes et dans ses coutumes ; c'est pourquoi j'ai cru pouvoir relater dans mon ouvrage, ce que j'avais ob.servé de particulier sous ce rapport.
J'ai été saisi d'admiration à la vue des merveilles qui fourmillent sur cette terre, où les arts, les sciences et le génie semblent avoir fixé leur principal séjour.
Sur ce sol béni, où la religion étale avec pompe tout 1 éclat de sa majesté, où vécurent tant de saints illustres, je me suis agenouillé, jai prié et versé des larmes de joie et alors mon âme nageait dans im torrent de volupt*' céleste et de faveurs spirituelles.
Ces divers .sentiments qui tour à tour se sont partagé mon canir, je les ai insérés dans mes Souvenirs avec simplicité.
En mettant par écrit mes impressions de voyage, je n'avais d'abord d'autre idée que de composer un manuscrit qui put me rappeler à chaque instant le souvenir de l'Italie : mais encouragé par une lettre ljien\ eillante dont le Saint Père voulut bien m'honorer en date du 22 mai 1 848, et considérant que dans un ouvrage de ce genre, il me serait permis de toucher à certains points qui ne sont pas sans inténH pour la religion, je formai le projet de communiquer au public les impressions que l'aspect de l'Italie catholique avait fait naître en moi.
Voici un extrait de la lettre de S. S. Pie IX :
u lam vero tibi ipsi gratulamur, qui in praesenti, ac nunquam satis depJoranda spargendi in ridgiis pravos Ubros licentia, populares tuos ah eorumdem lectione studes deterrere, eosque contra omnigenos catholicae veritatis hostes, quantum potes praemnnire contendis. Ac veri cujusque boni auspicium sinmlque pignus paternae Nostrae in te charitatis, sit Apostolica benedictio, quam tibi ipsi, dilecte fili, intima cordis affectu amanter impertimur. •'
Datum Romae apud S. Mariam Majorent die 22 maii anni 1848. Pontificatus Nostri anno secundo.
jp>iis. p. p. i\
« Et maintenant Nous vous félicitons d'employer tous vos efforts à détourner vos compatriotes de la lecture des mauvais livres que de nos jours, par une licence des plus déplorables, on ne cesse de répandre dans le monde et de les prémunir autant qu'il vous est possible contre toutes sortes d'ennemis de la vérité catholique. Que la bénédiction Apostolique que Nous vous donnons, cher fils, du fond de Notie cœur et dans toute l'effusion de Notre amour, soit pour vous le gage de toutes sortes de prospérités et de Notre affection toute paternelle. »
Donné à Rome près de Sainte Marie Majeure le 22 mai 1848. Seconde année de Notre Pontificat.
Plus. p. p. IX.
Il m'est doux de payer ici un tribut de reconnaissance et de respect à l'illustre Pontife qui daigne encourager les plus faibles efforts qu'on fait pour se rendre utile à la cause de la religion. J'ai cru ne pouvoir mieux acquitter la dette que j'ai contractée envers Sa Sainteté qu'en donnant au public un ouvrage qu'il peut lire sans crainte d'y puiser des idées anti-religieuses ou contraires à la morale.
Je ne forme qu'un vœu, c'est que mon livre inspire à ceux, qui le liront^ un attachement plus grand à la religion, qui a suscité tant de merveilles et qui seule peut faire le bonheur de tous les hommes.
Awers, le jour dos saints apôtres Pierre et Paul. tS49
DERIMERE VISITE A SAmT PIERRE.
Rome, mercredi 26 moi 18 Ui.
Ville desaint Pierre, je ne te dis point adieu!
Le sang chrétien vei'sé avec profusion à Rome, durant trois siècles de terribles persécutions, reproduisait l'image des souffrances du Sauveur plus vivement et à plus grands traits que cela ne s'est vu en aucun autre lieu. Ces trois siècles furent comme les trois jours de la Passion : chacune des sept collines offrait une imitation du prétoire ou du calvaire et les catacombes furent le tombeau des martyrs, placé aussi comme celui de Jésus-Christ hors des murs de la ville. Mais le jour arriva où les cavernes sépulcrales s'ouvrirent et les Basiliques constantiniennes, sortant de terre, firent rayonner dans les airs le signe du Christ, vainqueur de l'idolâtrie et de la mort.
Après sa fameuse victoire sur Maxence, Constantin, maître de la capitale du monde, se déclara hautement le protecteur du christianisme et Uome vit tomber les statues de ses infâmes divinités. Le Seigneur en avait purgé la terre, pour parler léloquent langage
t SOUVENIRS U ITALIE.
de Lactance. Et voilîi pourquoi en quelques jours le monde se trouva comme transformé.
Un premier monument chrétien s éleva à Rome ; ce fut le baptistère sous l'invocation de saint Jean, où Constantin reçut sur son front l'eau sainte de la régénération. A son baptistère l'empereur joignit une grande Basilique dédiée au Sauveur, à son disciple bienaimé et à saint Jean Baptiste. Cette Basilique est la mère de toutes les églises de Rome et de tout l'univers catholique. Sur la façade on lit cette belle dédicace :
DOGM.\TE P\PALl ET DECRETO IMPERIALI MIHI DATIJM EST ESSE CAPUT ET MATER OMNIUM ECCLESIARUM ORBIS TERRARUM.
Bientôt la ville éternelle se couvrit de nouveaux monuments et elle se montra avec la magnificence qui en fait, de nos jours, la première ville du monde.
Au pied de la colline vaticane était le jardin et le cirque de Néron, théâtres de ses fureurs. Ce fut là qu'il se rassasiait du meurtre et du carnage des chrétiens ; ce fut là aussi que fut enterré le corps du Prince des apôtres. Depuis lors ce lieu était devenu saint et vénéré ; le Pape Anaclet y avait pratiqué un oratoire et saint Sylvestre, soutenu dans son entreprise par la munificence de Constantin, y éleva, vers l'an 323, une somptueuse église. Ainsi des autels se dressèrent sur le terrain qui avait été imbibé du sang des chrétiens et ce n'est pas sans une disposition particulière de la Providence, que la Basilique du Prince des apôtres a été construite sur le sol même oLi avait été le jialais du premier persécuteur. Le tombeau de saint Pierre fut placé sous l'autel et une petite fenêtre, pratiquée dans les parois, fut ouverte pour ceux qui voulaient prier devant les saintes reliques. La foule des pèlerins était considérable à ce sépulcre vénéré. Les princes, les rois, les empereurs vinrent abaisser l'orgueil de leur diadème aux pieds (lu p(''rli('iir de TilK'riadc. Totila lui-même y IliThil les
DERNIÈRE VISITF. A SAINT l'IF.RRE. 3
genoux. Charlemagnc ne monta les degrés du sanctuaire qu en les baisant respectueusement. Fulrad, abbé de saint Denis, y déposa l'acte de donation des villes et des provinces dont Pépin faisait hommage au successeur du chef des aiwtres. Que de larmes y ont coulé, depuis celles qu'y versa Constantin ! Que d'empereurs furent couronnés dans cette église ! Que de saints y furent canonisés ! Aux premiers siècles il y avait peu d evéques qui se dispensassent d'y offrir, au moins une fois dans leur vie, leurs prières et celles de leur troupeau. Rome payennene vit jamais d'autres étrangers monter h son temple du Capitule, que des vaincus enchaînés ; Rome chrétienne a vu toutes les nations, toutes les grandeurs se mêler, se confondre sous les majestueux arceaux de Saint Pierre.
Cette noble Basilique exista durant onze siècles, mais aujourd'hui on n'en voit plus que peu de vestiges dans les grottes A'aticanes. Au milieu du quinzième siècle , on s'aperçut qu'elle menaçait ruine et le Pape Nicolas V conçut l'idée de la reconstruire. Mais cette gloire était réservée à Jules II. Ce Pape fit dresser le plan de la Basilique qui éveille l'admiration de tous les peuples et dans un saint enthousiasme il disait : <c Je veux qu'elle soit magnifique, car elle doit être un hommage à Dieu de toutes les richesses de l'homme; elle sera immense, car elle doit être le centre de la chrétienté ! )•
Le Pape lui-même posa la première pierre du nouvel édifice, le 18 avril 1506. Le plan de Bramante était simple et dégagé ; il avait adopté les proportions d'une croix latine. La façade eut été surmontée de deux campaniles et, le premier, il eut l'idée d'une coupole semblable au Panthéon et qui aurait surpassé en hauteur et en élégance le chef d'œuvre de Brunelleschi,Ia merveilleuse coupole de la cathédrale de Florence.
Les piliers du dôme furent rapidement achevés et déjà même les arcs en étaient cintrés, lorsque la mort vint surprendre le grand artiste. Il ne survécut que quelques jours à Jule.>^ H et ces deux grands hommes ne purent qu'ébaucher leur œuvre.
Lorsque Bramants gisait sur son lit de mort, autour duquel se pressaient les artistes et les cardinaux, il désigna pour lui succéder Raphaël dUrbin, l'inimitable peintre des salles du Vatican, qui était son parent, son ami et dont il avait révélé le génie à la cour de Rome.
Le célèbre Raphaël s'attacha surtout à affermir l'ouvrage de Bramante et le plan qu'il traça différa peu de celui qu'on avait d'abord adopté. Il résolut néanmoins de changer la croix latine en quatre croisillons égaux. Balthazar Peruzzi qui lui succéda modifia à son tour le dessin du monument sans en altérer toutefois le style général. Vint ensuite Sangallo, l'architecte le plus célèbre du seizième siècle, pour l'inébranlable solidité qu'il savait donner à ses bâtiments. II conçut un nouveau modèle dans lequel furent combinées toutes les formes de l'architecture antique. Lorsque Michel-Ange fut chargé des travaux, il ramena le monument à cette unité de conception et d'effet qui, suivant lui, était inséparable delà grandeur. Buonarotti ne vit pas l'ouvrage terminé ; mais il put être témoin du respect, de la vénération qu'il inspirait. Pierre Ligorio, Jacques délia Porta, Dominique Fontana et Charles Maderno achevèrent ce gigantesque édifice en y faisant des changements qui n'entraient point dans le plan sublime de Michel-Ange. Pie VI fit ajouter à ce magnifique ensemble une sacristie,la plus riche qu'on puisse voir.
Si maintenant nous remontons au jour où Jules II posa la première pierre du temple, et si nous descendons jusqu'au temps où les travaux furent achevés, nous trouverons un intervalle d'environ trois siècles et dans cet intcivalle, trente-quatre Papes qui se sont succédé.
On évalue la dépense totale de cotte immense construction 5 cinquante millions d'écus romains, ou à deux cent soixante-quinze millions de francs. Mais aussi cette Basilique est le temple le plus vaste, le plus magnifique et le plus somptueux de toute la chrétienté, l'ornement principal de la ville éternelle, le chefd'œuvrc
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de lltalio et la merveille du monde entier. Tous les arts ont contribué à l'embellir et les plus célèbres artistes y ont consacré leurs talents.
La place immense qui s étend devant Saint Pierre est de forme ovale et présente Taspect dun bel amphithéâtre. Elle est ornée d'un portique divisé en deux ailes semi-circulaires et composé de deux cent quatre-vingt-quatre colonnes d'ordre dorique et de soixante-quatre pilastres, formant trois galeries également semi-circulaires. Sur le pourtour sont rangées cent trente-six statues de saints martyrs, de fondateurs d'ordres et, d'espace en espace, les armes des Souverains Pontifes qui ont fait travailler à cette construction.
Au milieu de la place se trouve un superbe obélisque de granit rouge sans hiéroglyphes. C'est le plus grand monolithe intact que l'antiquité nous ait légué. Sa hauteur est de soixante-quatorze pieds et, en y comprenant le piédestal et la croix dont il est surmonté, il s'élève à cent vingt-quatre pieds au-dessus du sol. Placé d'abord par Nuncoreus, fils de Sésostris, devant le temple du Soleil à Alexandrie, l'empereur Caligula le fit transporter à Rome, où il décora depuis l'emplacement du cirque de Néron, au pied du Vatican. Sixte-Quint résolut de le transporter au centre de la place de Saint Pierre. Des plans pour la mise en mouv ement d'une aussi pesante masse furent demandés à tous les mathématiciens et à tous les ingénieurs de l'Europe. Plus de cinq cents projets furent soumis au Pape. Le plan du célèbre Fontana eut la préférence.
Il fallait élever cette masse qui pesait près de 500,000 kilogrammes, la coucher sur des rouleaux, la transporter au milieu de la place et là, la redresser sur une base nouvelle. Sixte-Quint attachait une haute importance à ce que toutes ces opérations n'altérassent en rien la parfaite intégrité du monument ,• il voulut qu'il se relevât devant le temple du vrai Dieu, aussi pur et aussi beau que le jour oii il fut inauguré devant le temple du Soleil. Une attente pleine d'anxiété agitait tous les esprits.
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Le 30 avril 1586 fut donc un jour d'angoisses. Rome entière encombrait les abords du Vatican, au pied duquel l'obélisque, entouré de madrins et de nattes, reposait encore sur les lions d'airain qui, depuis plus de quinze cents ans, portaient sa masse gigantesque. Une muette immobilité régnait dans les rues et sur la place de Saint Pierre, couvertes de spectateurs. On n'entendait que la voix de Fontana qui, du haut d'une estrade, donnait ses ordres. Mais tout-àcoup une trompette sonne; les trente-sept cabestans se mettent à la fois en mouvement, les cables se tendent et à la première secousse, l'obélisque se détache de sa base et demeure balancé dans l'air. Le canon du château saint Ange annonça ce travail aux quatorze quartiers de la ville et toutes les cloches se mirent en branle pendant que les ouvriers portaient Fontana en triomphe aux cris d'une joie universelle.
L'obélisque fut ensuite descendu et conduit à la place qu'il devait occuper ; mais son érection n'eut lieu que le 1 0 septembre suivant. Sixte-Quint voulait qu'il fut debout le jour de l'Exaltation de la Sainte Croix et ce fut sous limpression de cette pensée d'un magnifique hommage rendu au signe de notre Rédemption, aux lieux même où les premiers chrétiens avaient été crucifiés, que chacun attendait cette solennité imposante. A l'aide de quarante-quatre machines que faisaient mouvoir huit cents hommes et cent cinquante chevaux, la colonne colossale s'abaissa lentement sur son piédestal.
On raconte que Fontana s'était trompé dans ses mesures relativement à la longueur des cordes et que l'obélisque n'aurait pas été élevé, si, parmi les spectateurs, il ne s'était trouvé un marin, nommé Bresca, de San Remo, qui, prévoyant ce qui allait arriver, s écria, malgré la défense qui avait été faite de proférer la moindre parole •■ acqua aile (uni ! u de l'eau sur les cordes ! » et par ce cri donna à l'architecte l'idée de les mouiller et le moyen de les resserrer. On ajoute que Bresca obtint en récompense, pour lui et pour ses descendants, le privilège de fournir de palmes^ les églises de Rome, le dimanche des Rameaux.