M. D. C. XCIX
Les nombreux exploits de Morosini contre les Turcs seraient regardés comme fabuleux, s'ils étaient moins authentiques. Il fut à juste titre surnommé le héros de son siècle et fut le digne pendant de son contemporain, .lean Sobieski, engagé sur un autre point dans la même croisade, dans la lutte du courage contre la force, à laquelle les autres puissances européennes assistaient avec une stu- |)ide indilléience. Morosini succomba à sa veillesse et à ses fatigues
(*) Décédé à Rome le ^21 Juin 1847, au couvent dos capucins , sa résidence hal)itiielle.
dans le port de Napoli di Romania, au milieu de ses victoires contre les Ottomans.
L'histoire de la république de Venise abonde en souvenirs de ce genre pendant une longue série de siècles. Des hostilités presque permanentes contre les sectateurs de l'Islamisme durent y familiariser les esprits avec les idées de martyre, de sacrifice et de dévouement. L'habitude de répéter de temps en temps, dans leurs guerres contre les infidèles, ce beau verset quon lit encore aujourd hui sur la façade du palais Vendramini ; « Non nohis, Domine, non nobis. sed nomini tuo da gloriam » , aurait seul suffi pour mettre en jeu tout ce qu il y avait d élevé, de généreux et de chevaleresque dans les chefs de l'Etat. On peut affirmer qu'entre toutes les puissances maritimes qui se sont succédé sur cette mer, il n'en est aucune dont le pavillon ait laissé, chrétiennement parlant, d'aussi honorables souvenirs que la république vénitienne. (*)
L'église et la confrérie de saint Roch, magnifiques monuments de fart, datent de 1576, lorsque la peste fit tant de ravages à Venise, ainsi quon le voit par l'inscription placée sur le riche et élégant maître-autel de la première. Au-dessus de cet autel se voit la statue du saint titulaire, bel ouvrage de Buono ; le corps du saint y repose dans une châsse richement ornée. Ce saint naquit à Montpellier, au commencement du quatorzième siècle, dune famille noble. Etant allé à Rome par dévotion, les ravages de la peste, qui désola ritalie, lui fournirent loccasion d'exercer sa charité envers ceux qui étaient attaqués de ce fléau. 11 mourut dans sa ville natale en 1348, pendant que la peste ravageait son pays.
Parmi les nombreuses peintures qui décorent ce beau temple, on admire surtout le fameux Titien : représentant Jésus-Christ trainé par un bourreau Ce tableau tant vanté par Vasari.pioduit une impression profonde par le contraste sublime des dcu\ visages.
Le btUimenl de la confrérie de saint Roch est un dos plii.>^ riches
(*) La Vierge cl les saints i-ii ll;ilii-, cli.ii». \\M\ ,
CONFUKRIK DR SAINT lîOCH. 401
monuments de l'architecture. L'escalier.ouvrage magnifique perfectionné par Scarpagnino, est au-dessus de tout éloge. Sur le pilier, au milieu de cet escalier^ sont deux tableau.x : TAnnonciation par le Titien et la Visitation de Tintoretto. Toutes les .salles sont ornées de chefs-d'œuvre de Tintoretto, représentant la vie de Notre Seigneur, depuis sa Naissance jusqu'à sa glorieuse Ascension. Sur les plafonds le même artiste à peint divers traits de la vie de saint Roch .
Cette confrérie possède encore de grands re%enus qu'elle emploie à faire des aumônes, à doter des filles pauvres, à procurer du travail aux indigents et à d'autres œuvres de charité chrétienne.
Dans ses beaux jours, Venise possédait grand nombre de confréries.Il n'y avait pas de pensée pieuse, pas un sentiment religieux qui ne fut saisi, développé, exploité, pour ainsi dire, par ces admirables associations. Quand dalTreu.ses épidémies décimaient les malheureux habitants de Venise, saint Laurent Justinien. saint Jérôme Emilien, formaient des confréries pour rendre aux pestiférés les derniers devoirs de la charité chrétienne, pour accompagner le saint Viatique aux mourants et procurer aux morts une sépulture convenable. Orphelins, vieillards ; tout pauvre en un mot était secouru par ces associations. Or, ce n'étaient pas seulement des prêtres, qui concevaient, qui exécutaient ces généreux desseins, c'étaient aussi des laïques, appartenant à toutes les positions sociales. Les doges et les familles patriciennes les encourageaient, les dotaient de riches revenus.
Ces confréries ayant toutes de magnifiques oratoires, de belles églises, entretenus et souvent bâtis à leurs frais, on comprend qu'indépendamment de la piété et de la charité qu'elles propageaient dans toutes les classes . on leur doit en grand partie l'essor que les beaux-arts prirent à Venise.
A côté de ces pieuses institutions apparaît le beau bâtiment de la douane de mer. Ce monument rappelle la source matérielle de 1 ancienne splendeur de Venise. Cest là que les vaisseaux étrangers, apportant les richesses de l'Orient, venaient les déposer, en atten-
dant que le commerc(> vénitien prélevât sur elles un second tribut pour les transmettre au reste de l'Europe.
Cet édifice, qui décore la pointe d'une île entre le grand canal et celui de la Giudecca, fut bâti en 1682 par larchitecte Joseph Bennoni ; il est tout construit en pierre d Istrio, matière qui approche du marbre pour la beauté et qui le surpasse en solidité. Deux colonnes ornent son entrée étroite et pittoresque ; au-dessus de la corniche qu'elles soutiennent, une figure de la Fortune, un pied posé sur le globe, tourne à tout vent, comme pour montrer aux négociants qui fréquentent cet endroit quelle est l'inconstance des choses de la terre.
Un conseil spécial administrait autrefois cet établissement. Tant que Venise demeura le centre du négoce et le principal entrepôt du transit des échanges de l'Orient et de l'Occident, la douane put sans dangers frapper des droits considérables sur les marchandises qui venaient s'entasser dans ses magasins. Depuis que cette île est déchue du rang d'état libre et soumise aux Autrichiens, ses dominateurs ont déclaré son port franc. Cette mesure, qui aurait soulevé comme un seul homme les Vénitiens des temps passés, a été reçue avec acclamations par leurs descendants. Elle n'a point rappelé au fond de l'Adriatique les vaisseaux qui, depuis la découverte du cap de Bonne Espérance, ont pris une autre direction. Ce qu'il y a de curieux, c est que le bel édifice dont nous parlons ne fut élevé que lorsque la réi)ubrK[uo était déjà en |»l('iii(^ décadence. Un médiocre bâtiment avait sans doute suffi pour emmaga.siner les trésors des quatorzième, quinzième et .•seizième siècles ; à la fin du dixseptième, lorsqu'on n'avait déjà plus d'intérêt ù mettre une barrière à l'entrée de Venise, on érigea une constiiiclion clcgantc qui ikmIcvait (Hre bientôt (ju'un inutile ornement.
Le grand canal, cest la grande rue de Venise, son ronn, son boulevard. 11 prend nai.ssance entre la place saint Mare et la douane, pour ainsi dire, au pied du palais des doges, en se repliant sur lui-môme dans linteiieur delà \ille Chacune des grandes familles
CANAL GILUKCCA. Wi
fie la république a laissé sur ces bords un palais portant le costume dun siècle différent et présentant une figure particulière dans cette longue suite aristocratique, déployée à travers la cité à la suite du doge. Le canal de la Gimkcca, c'est, au contraire, la voie immense conduisant au-dehors ; c'est le boulevard extérieur de la ville : c'est la porte ouverte sur lOrient, sur lltalie, sur le monde : comme le grand canal, il aboutit devant les galeries du palais ducal, qui préside ainsi aux grandes issues de la ville et de la mer.
A l'extrémité orientale de Venise se trouve le jardin public, promenade agréable, bien plantée d'allées de diverses soites d'arbres, et distribuée en bosquets et en berceaux de verdure. Nous y vîmes la magnifique mimosa arborea couverte de fleurs odoriférantes.
De ce jardin on jouit d un beau coup-d'œil sur les lagunes, sur les îles environnantes et la mer Adriatique.
En se reportant aux beaux jours de Venise, que de souvenirs glorieux rappelle ce golfe à l'esprit du voyageur chrétien ! Que de faits mémorables s'y sont accomplis ! C'est sur ces rives qu'aborda la galère qui ramenait de Jérusalem l'impératrice Hélène avec les instruments de la Passion de Notre Seigneur. Jadis en mémoire de cet événement, tous les équipages qui entraient dans les eaux de l'Adriatique se prosternaient en chantant des hymmes sacrées et. pendant une longue série de siècles, les rivages de cette mer sanctifiée retentirent de ces prières solennelles. (*)
En 1571 , ces bords furent témoins de la glorieuse expédition qui remporta la plus belle victoire navale dont il soit fait mention dans Ihistoire. Tandis que les Turcs exerçaient sur les chrétiens de.^ cruautés inouies, qu'ils dévastaient l'île de Candie et reprenaient le siège de Famagoustc, 1<) république vénitienne renoua avec le Pape Pie V et l'Espagne la ligue qui devait avoir pour effet d abaisser la puissance musulmane, ennemie éternelle du nom chrétien.
(*) Sandini, hisl. (ainil. sacrae, pag, :2'il.
404 SOLVENIRS D ITALIE.
Au mois de septembre, l'illustre don Juan d'Autriche, généralissime de l'expédition, appareilla de Messine avec soixante-dix-neuf galères. A cette flotte se joignirent douze galères du Pape sous les ordres de Marc Antoine Colonna et cent dix bâtiments vénitiens de diverses grandeurs, commandés par l'amiral Sébastien Yeniero. La flotte ottomane, forte d environ trois cent trente trois voiles, était stationnée dans le golfe de Lépante^ non loin de cet ancien promontoire d'Actium,s\ célèbre parla sanglante bataille navale qui, seize siècles auparavant, avait décidé du sort du monde. Le 7 octobre, la flotte chrétienne arriva à la hauteur de cinq petites iles connues aujourd'hui sous le nom de Curzolari. Les vaisseaux ennemis ne tardèrent pas à se montrer. Les deux armées se rangèrent en ordre de bataille et se considérèrent quelque temps avec une mutuelle admiration. Le soleil brillait de tout son éclat. D'un côté, les casques, les cuirasses et les boucliers en acier des confédérés ; de l'autre, les couleurs vi^-es et variées des vaisseaux et des équipages turcs, leurs fanaux d'or, leurs drapeaux de pourpre avec des inscriptions en lettres d'or et d'argent, formaient un spectacle imposant. Le silence fut interrompu par un coup de canon tiré par le vaisseau amiral ottoman, auquel don Juan répondit par un boulet do gros calibre en faisant hisser au mat de sa capitane tous les pavillons des princes alliés. Cette double détonnation fut le signal du combat. La lutte dura plus de cinq heures avec un acharnement sans exemple et sans que la victoire se décidât d'aucun côté. Plusieurs fois les confédérés avaient tenté l'abordage, lorsque l'amiral ottoman tomba mortellement frappé dune balle. Profitant de la terreur qui gagna tout l'équipage, les chrétiens se lancent de nouveau à labordage, s'empaient de la capitane en arrachent le pavillon et y plantent le glorieux étendard de la Croix. Des cris de joie, partis de tous les vaisseaux chrétiens, saluent cet heureux présage. Bientôt la déroute fut complète parmi les vaisseaux ennemis. La l)erte des Ottomans fut incalculable. Trente mille d'entre eux. periicnt ; deux cent vingt-quatre de leurs vaisseaux furent biùlés nu
BATAILLE DE LÉPA.NTE. 405
se brisèrent sur les côtes ; près de quatre cents canons, plus de trois mille prisonniers tombèrent au pouvoir des vainqueurs et quinze mille esclaves chrétiens^ se trouvant à bord de la flotte ottomane, furent délivrés.
Ce triomphe éclatant coûta aux alliés quinze galères et huit mille hommes, parmi lesquels se trouvaient le provéditeur Barbarigo et vingt-neuf patriciens. Les Vénitiens célébrèrent depuis par des fêtes religieuses et nationales l'anniversaire de cette glorieuse journée à laquelle, de l'aveu même de leurs rivaux de gloire, ils prirent une très large part. Le monde catholique s'associa à leur joie et pour reconnaître le secours que la sainte Vierge avait accordé aux chrétiens dans cette bataille décisive, Grégoire XIII, qui succéda à Pie V, institua la fête du saint Rosaire. La riche chapelle de Notre- Dame-du-Rosaire construit à l'église des saints Jean et Paul et les étendards Turcs, qui flottent à l'arsenal, attestent de la foi vive des Vénitiens etdela bravoure de leurs ancêtres. Venise, malgré l'anéantissement de sa longue prospérité, conservera toujours le souvenir de ce glorieux événement.