LES SCIENCES, LES LETTRES ET LES BEAUX-ARTS
Ai-tibus emineat semp'T stmliisque Minervse llalia. el gentes doceat pulclieirima Roma.
ViDA.ART. PoET. L. Il V.16S.
Les Italiens paraissent extraordinaires, nousdironspresqueexceptionnels, parmi les autres nations. Ils semblent avoir reçu de la nature un sentiment exquis du beau, que tous les écrivains s'accordent à leur reconnaître. Partout ils font preuve d'intelligence et de vivacité d'esprit. L'homme du peuple comme le simple campagnard, est doué de beaucoup de pénétration. Leur physionomie, leurs traits mobiles et expressifs excitent un intérêt profond, surtout lorsqu'on leur parle.
Mais ce qui paraît être leur privilège particulier, c'est une imagination vive, forte et ardente. Ils se représentent toutes choses en
grand et ne rcHent que merveilles. Dans tout ce qu'ils ont produit, tant dans la littérature que dans les dilTérents arts, le merveilleux perce partout, même parfois avec de grandes exagérations. Placé sous le plus beau ciel de 1 Europe, vivant au milieu des beautés de la nature, entouré de chefs-d'œuvre en tout genre, ce peuple se trouve naturellement porté à enfanter des prodiges.
Aussi, où vit on des églises plus belles, mieux décorées, des palais plus magnifiques? Les productions musicales de l'Italie ont quelque chose de si suave, de si mélodieux que partout elles emportent l'approbation des oreilles les plus susceptibles. Enfin toute la péninsule n'est qu'un vaste musée où les maîtres les plus habiles vinrent à l'envi, à des époques différentes, déposer le tribut varié de leurs talents.
Au milieu des siècles de ténèbres, lorsque la science s'était réfugiée sous le toit hospitalier de l'humble monastère, l'Italie se fit toujours un titre de gloire de lutter contre l'ignorance qui avait envahi l'Europe ; alors qu'on croyait s'honorer par un mépris affecté pour les belles lettres, elle seule conserva toujours un amour respectueux pour les savants et pour leurs tra^■aux et c'est à sa protection éclairée que nous sommes redevables de la restauration des littératures latine et grecque, ainsi que de l'immense progrès que firent les arts à leur renaissance.
Noble terre où Virgile chantait dans un langage si harmonieux, où Cicéron terrassait ses rivaux avec les foudres do son éloquence, toi qui entendis le Dante soupirer ses sublimes poésies, reçois ce faible tribut de reconnaissance de la part d'un de tes plus dévoués admirateurs !...
Aussitôt que les ténèbres de l'ignorance furent dissipées, on vit commencer une foule de travaux utiles, d cntrepri.scs hardies. Des savants sans nombre sempressèrcnt d aiiL-iiicnlcr les nobles productions (pic les génies précédents axaient a((Uinul(''rs sur i-elte terre dassiciue.
Mais c'est sui tout a la rcligidti, celte <iinia iiuthr des lettres et
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des arts, c'est au zèle éclairé des souverains pontifes que l'Italie doit cette gloire qu'on ne lui enlèvera jamais.
Le quatorzième siècle vit naître le Dante, Pétrarque, Boccace (*) qui les premiers illustrèrent la renaissance des belles lettres. Ces brillants génies firent revivre dans leurs poésies le siècle d'or d'Auguste et constituèrent, en quelque sorte, l'aurore du siècle suivant.
Plusieurs causes contribueront à cette révolution. Nous mentionnerons en premier lieu la prise de Constantinople par les Turcs en 1483. Par suite de cette calamité plusieurs Grecs savants, fuyant leur patrie infortunée, vouée désormais à l'ignorance, vinrent s'établir en Italie et donnèrent une nouvelle impulsion aux lettres par les trésors de l'antiquité qu'ils apportèrent en échange de Ihospita-
(*) Dante Alighieri, né à Florence en 126a, mourut à Ravenne en 1321. Il éîait doué d'un esprit vif et ardent. Le plus célèbre des ouvrajçes qu'il nous a laissés est la Ditina commetiia. dans laquelle on admire des pensées justes, des images fortes, des saillies ingénieuses, des morceaux brillants et pathétiques ; mais Tinvention est bizarre et le choix des personnages, qui entrent dans son tableau, est souvent sans variété d'attitudes.
Pétrarque, François, naquit à Arezzo en 1304. Il fit éclater de bonne heure ses talents et son goùl j)our la poésie italienne. Tous les princes et les grands hommes de son temps s'empressèrent de lui marquer leur estime. Il passa avec raison pour le restaurateur des belles lettres et pour le père de la bonne poésie italienne. Ses sonnets et ses canzotiisont regardés comme ses chefs-d'œuvre. Il mourut à Aicqua en 1571.
Boccace, Jean, vit le jour à Certaldo en Toscane en 1513, où il mourut en 137o. Cet écrivain fut un des premiers qui donnèrent à la langue italienne les grâces, la douceur et l'élégance qui la distinguent de toutes les autres langues vivantes. C'est dans le Decainfrone que Buccace a fixé la langue iialiemie, telle qu'elle s'est mainleiuie jusqu'à nos jours, à peu de changements près. Il est à regretter que ce recueil soit renqili de tant de tableaux licencieux qui en interdisent abs()lun)ent la lecture, i/abbé lie Felh r dit que l'un peut appliquer à Boccace concernant son J)ccanieiu/ie, ce que l'on dit de Pétrone : aiictor pui is.si//iœ ïnipuntalis. On a de lui entre autres : l.a généalogie des dieux, n)ylhologie pleine d'érudition; un traité des lleurs. des montagnes et des lacs, rempli de choses très curieuses ; un abrégé de l'histoire de Rome, jusqu'à l'an 721 de sa fonilalion, et la vie du Dante.
410 SOUVEMKS D ITALIE.
lité. L'imprimerie in\ entée vers le milieu du quinzième siècle par Jean Guttenberg de Mayence ne rendit pas moins de services aux sciences par la facilité avec laquelle elle multipliait les productions que le génie de Ihomme enfantait chaque jour.
Tandis que les ordres religieux et les savants de toute condition travaillaient en Italie à l'éducation de la jeunesse, à la découverte des manuscrits, à linterprétation des chefs-dœuvre de 1 antiquité, les souverains pontifes contribuèrent largement à ce noble travail par les encouragements quils prodiguèrent à tous ceux qui montraient de l'intelligence.
Nicolas V (*). une des gloires de son siècle, favorisa ce bel élan scientifique et grèce au zèle infatigable de ce pontife, Xénophon. Hérodote, Aristote, Platon eurent leurs traductions latines. Les sommes immenses, quil employa à faire fouiller les ruines de la Grèce, rendirent à la lumière les manuscrits précieux qui y étaient enfouis.
Aussi vit-on bientôt une foule de savants humanistes venir des quatre parties du monde pour s établir près de ce foyer littéraire.
Sixte IV (*'*), accorda aux arts une protection généreuse. Les sculpteurs, les architectes trouvèrent toujours à sa cour un accueil empressé. Le Florentin Baccio Pintelli était 1 Ame de tous les travaux du pontife. Ce fut celui qui unit le quartier du Campo di Fiori au Jnniculc par les fortes arches du pont Sixte; ce fut hii qui recon-
(*)Ce pontife naquit à Sarzanc en Italie el mourut en 14îjî5. Il londa la bihiiollieque duNatican cl envo\a un ^ririd nombre de .savants en France, en .\llemaf,Mie, en Angleterre et en (irèce, afin d'y ilierriier de.s manuscrits. On comptait de son temps dans cette l)il)liotlièque plus de neuf nulle ouvrages grecs el latins. La mort empêcha ce pape crexéculer en entier le magniliqiie projet (juii avait conçu (ielle Itiblio- Ihèque renferme acluellenient ■ii,H77 manuscrits cl 100,000 livres inq)rimés.
(**)Nc dans un château des envir(»ns do Savone, nommé en 1171,11 occupa le trône ponlilical pendant treize ans.
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struisitsainte-Maric-du-Pcuple, saint Pierre \n Monlorio, I hospice du saint Esprit. Ce fut lui enfin qui augmenta le Vatican du bâtiment do la bibliothèque, de la salle royale et de la chapelle Sixtine.
Sixte IV voulait que les plus grands artistes concourussent, par leurs talents di\ers, à Tornement de cette chapelle. Les murs furent couverts de peintures par Cosimo Roselli, Dominique Ghirlandajo, LucaSignorelli, Sandro Boticelli et le Pérugin.
La bibliothèque du Vatican fut enrichie par ce pontife de manuscrits rares qu'il avait fait recueillir dans toute lEurope; il préposa à sa garde des bibliothécaires grecs, latins et hébreux, dont le chef fut Barthélemi de Piadna, si célèbre sous le nom de Platine.
Les premiers actes d'Alexandre VI (*) furent consacrés à donner aux études un puissant témoignage d'intérêt par l'augmentation des bâtiments de l'université la sapienza et par un appel à tous les hommes de savoir, pour venir professer à Rome.
Jules II (**) éleva à la gloire de Dieu le plus beau temple qui fut jamais. Sous son pontificat florissait Bramante d'Urbino (***) l'un des meilleurs architectes que l'Italie ait produits. Ce fut par ordre de ce Pape qu'il traça le plan de la fameuse Basilique de saint Pierre. Il commença ce gigantesque ouvrage et quoiqu'il n'y ait pu mettre la dernière main, sa gloire n'est pas moins immortelle; il laissa à Raphaél d'Urbino et à Julien de San-Gallo le soin d'achever cette merveille du monde. Ceux-ci s'éloignèrent du plan primitif de sorte que cette Basilique n'a pas reçu toute la perfection qu'elle aurait eu si l'on se fut attaché au dessin de Bramante.
(*) De Valence, en Espagne ; nommé en 149^, il occupa le Saint-Siège pendant 11 ans.
(**) Ce poiilile ôlait né à Àlhizzola, Itourg prés do vSavonc, Tan I4îî5. {| occupa le trône ponti(icai pendant 6 ans, ô mois cl iîO jours.
(***) Ce célèbre archilecte naquit à CasielDuranti au Icrriloire d'Urbino vers l'an 1444; il mourut en 11)14.
412 SOLYE.MIÎS b ITALIE.
Avec le siècle de Léon X (*) commença une nouvelle ère classique. Cet illustre pontife n'avait que ti'ente six ans lorsqu'il fut élevé sur la chaire de saint Pierre. Confié dès son enfance aux maîtres les plus habiles de son temps, il avait orné son esprit de toutes sortes de connaissances. Durant son règne il appela à Rome les littérateurs les plus distingués de TEurope et les encouragea par ses libéralités et des marques d honneur. Ce fut alors que la littérature jeta son plus \\ï éclat. Partout s organisaient (les universités et des collèges. On fonda des bibliothèques et des imprimeries pour toutes les langues et pour toutes les sciences. Les académies se multipliaient surtout à Ferrare, à Bologne, à Venise et à Sienne. Ces quatre villes en comptèrent bientôt plus de quarante qui ne s'occupaient que des sciences, des belles lettres et de
{*) Ce Pape, qui fui un des plus beaux ornements de la chrétieiilé, mourut en V6^2l, ayant régné près de neuf ans.
C'est à Léon \ qu'on doit en parlic l'inslilulion de ces belles cérémonies religieuses qui, chaque armée pendant la semaine sainte, attirent un concours si prodigieux d'étrangers à Rome. Pendant notre séjour à cette époque dans la ville éternelle, on en compta 93,000. f/est dans les saints offices dit -les ténèbres, que nous enlendimes le célèhre miserere d'.AIIegri. Ce cliarU est d'une composition si grandiose, d'une mélodie si sublime, qu'il inspire, à ne pouvoir y résister, le repentir et la dévotion. Au dernier verscl les deux chœurs s'unissent en iiiiissani pianissimo, reprenant ensuite un cresce/if/o final, qui n'a point de nom sur la terre.
Ce fut à ce Pape que Henri VFII dédia son traité sur les sept Sacrements, intitulé : asserlio seplem sdcrauientornm, dans lequel il prit la défense du dogme catholique, outragé par les erreurs de Luther. (*'')(]e manuscrit se conserve encore aujourd'iiui dans la hihliiitliètiue du Vatican. Au bas de la dernière page se trouve, écrit de la main du roi, ce distique que jai copié textuellement :
A^ULORl M nKX Ht^iKlCDS, Ï.IO IIKCIMF:, MITTrr une OPIS ET FIKEI TKSTEM ET AMICITrï.
Léon \ lui dorma le litre de défenseur de la Foi defensui i-idi'i. Mais (pielque lcmp'> après, Henri VIII l(unl)a lui même dans un scliisnie (pii se peipL'Iiic mallieunuscmenl jusquaujoiiidliui.
(**) Voir note IL la dédicace de cet ouvrage.
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Ihistoire. Kn même temps l'université romaine, la Sapienza, fondée par Boniface VIII. dotée par Eugène IV. agrandie par Alexandre VI, reprenait le haut rang qu'elle avait un instant perdu sous Jules II. Tous les arts, toutes les sciences trouvaient alors en Italie de ces hommes qui impriment à leurs productions un caractère d'immortalité. Léon X commandait et on lui répondait de toutes ]iarts par des chefs-d'œuvre.
Une des premières pensées de ce Pape, en montant sur le trône, avait été d'appeler à Rome le savant Lascaris pour y renouveler létude de la langue etde lahttérature grecques. Lascarisétait un des hommes les plus éminents de l'émigration de Constantinople, et les universités d'Italie et de France se disputaient ses leçons. Il se rendit à lappel du pontife et établit sur lEsquilin, dans un palais qui lui fut donné, une académie et une imprimerie grecques, auxquelles Marc Musurus, le célèbre éditeur de Platon, prêta l'assistance de son talent et de sa renommée.
C'est sous ce règne fortuné que l'Arioste (*) abusant de ses talents, conçut le roman de son Oiiando Furioso, sur lequel la louange et la critique se sont également exercées.
Parmi les hommes desprit et de savoir qui eurent part aux libéralités du pontife, nous citons en première ligne Vida, (**) qui osa se lancer dans la carrière de l'épopée et entreprit sa Christiade.
(*) 11 naquit à Regijio d'une famille alliée aux ducs de Ferrare, le 8 septcmbro 1474 et y mourut en 11533.
Le mélange monstrueux du sacré et du profane, qu'il a eu la témérité de faire dans son Orlando Furioso^ le peu de respect qu'il eut pour les mœurs, éloigneront toujours les gens de bien de la lecture de ses ouvrages. (DeFeller. dict. liist.)
(**) Marc Antoine, né à Crémone en 1470, entra fort jeune dans la congrégation des chanoines réguliers de saint Marc à Manloue et fut plus tard chanoine de Saint-Jcan-de-Latrau. Léon X lui donna le prieuré de saint Sylvestre à Tivoli. Clément VI le nomma en n>3^2 à lévéclié d'Alhe sur le Tanaru. 11 mourut en 11)66. Parmi ses poésies on distingue : L'art poétique; un traité sur les échecs (scaccitia lutlus'^j la Christiade (christiados), lib. V ; de Bombyce^ lib. 11.
414 SOUVENIRS DITALIE
L'idéeluien avait étésuggérée par Léon X. L'oeuvre du poète abonde en beautés de style et de pensées. Plus d'une fois il réunit le génie heureux de Virgile à la fécondité d'esprit d'Ovide. Le Tasse l'a souvent imité et parfois copié dans sa Gerusalemme liberata.
Sannazar (*) avec une harmonie et une grâce qui lui étaient propres chanta sur le ton de la pastorale la mer et les pécheurs ; sujet que quelques classiques n'approuvent pas. Ce même auteur essaya de célébrer les louanges de la sainte Vierge dans un poème où le profane vient trop souvent se mêler au sacré ; toutefois son ouvrage est admirable tant par lelégance et la pureté du style que par l'abondance des belles pensées. Léon X prit ce poète sous sa protection toute spéciale parce qu'il se posait en défenseur zélé du dogme catholique que les incartades d'un moine allemand tondaient à renverser.
Pierre Bembo, né à Venise en 1470. fut d'abord secrétaire du même Pape et devint ensuite évêque d'Eugubio, puis de Bergamo. Il cultiva la poésie latine avec beaucoup de succès-, mais il s'est surtout illustré par son histoire de Venise écrite dans un style très pur. On lui reproche cependant d'imiter trop servilement les anciens ; mais c'était là le défaut commun du siècle.
Le cardinal Jacques Sandolet, naquit i^i Modènc on 1 477 ; il se fit un nom dans la poésie latine et sa prose rappelle celle de Cicéion Ce fut un de ceux qui contribuèrent le plus au rétablissement des lettres en Italie. Cet auteur a laissé des épitres et quelques commentaires sur la théologie.
La lyre élégiaque frémissait heureusement sous les doigts de Zarrabini (**) dit Flaminio. Ccl ange ;tu\ muniis pures jieignaitsi mer-
(*) Né à Napicsen I l/iS, il moiinil en KJ.'O. lu doses priiicipaiiv ouvragcs csU'> //ta (/<V. Ce roiiian., (Oinposr en prose et envers, lil une \ive sensation en ilalio. Dans l'espaeed'iin siècle il en pariil soixante éditions.
(**) Marc-Antoine, naquit à hnola. I.e cardi'ia! Farnèse le fit nommer secrétaire du concile de Trente. Il nimirul à Rouu" eu KJUO, âgé de '»7 ans.