‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 11 sur 134 · PRISON. H · texte numérisé non relu

PRISON. H

éternelles destinées, et la bonté toujours compatissante de leur Père Céleste. Il se donne annuellement dans toutes les prisons une retraite, propre à faire germer dans leurs cœurs de salutaires résolutions. Dans aucun lieu du monde, la charité chrétienne envers les prisonniers n'est portée à un plus haut degré, que dans les États-Pontificaux.

L'aspect de ces malheureux, que la justice humaine a retranchés de la société, prouve que l'homme est capable des plus grands forfaits, dès qu'il étouffe la voix de la religion. De ces forçats, les uns passent la moitié de leur existence à regretter leurs fautes, à les traiter dïnfamies, les autres, livrés au désespoir, méditent des projets de vengeance.

Quand ils sortent de leur noire prison pour travailler en ville, c'est toujours sous bonne escorte, qui a les armes chargés; on les entend venir de loin, au bruit que font leurs chaînes en traînant sur le pavé. Que cet affreux spectacle de les voir ainsi marcher à la file, nous fît une impression douloureuse ! nous fûmes plus vivement affectés encore à l'aspect des jeunes gens, au printemps de leur vie, beaux, vigoureux, à l'œil vif, confondus avec des misérables, vieillis dans les fers, et pour qui la plus belle partie de l'existence a été infectée par le miasme des crimes et des forfaits.

En Toscane, les forçats portent tous sur le dos la cause de leur condamnation ; quand on les fixe, ils se tournent aussitôt, pour cacher ainsi leur crime ; car c'est pour eux une double punition d'être exposés aux regards des passants ; la vue de ce cachet criminel, fait renaître chez quelques-uns de salutaires remords, en leur rappelant le souvenir de leur forfait ; une rougeur subite leur monte au front, parce qu'un reste d'honneur, qui n'est pas encore tout-à-fait éteint dans ces êtres dégradés, se reveille aussitôt pour les tourmenter.

Parmi ces malheureux un vieillard excita notre compassion : nous lui donnâmes l'aumône ; il l'accepta de cette même main qui lui servit i\ commettre son crime. Nous nous la représentâmes

encore toute fumante du sang de sa \ ictime ; nous frémîmes en retirant la nôtre. Que Dieu lui pardonne !

De la tour de la forteresse de Civita Castellana, on découvre le mont Saint Oreste, autrefois appelé Soracte, (*) et qu'on connaît aussi sous le nom de mont Sylvestre, parce que ce saint pontife s'y retira dans un temps qui n'offrait pas assez de sécurité pour qu'il put résider à Rome. Quelques prêtres de son clergé l'y avaient suivi et il vivait avec eux dans les flancs de la montagne. Un jour il aperçut des hommes armés qui en gravissaient les sentiers escarpés, et qui semblaient chercher quelqu'un dans ce désert. Une pareille visite, en un tel lieu, lui fit penser, qu'on venait lui apporter la couronne du martyre. « Voici, dit-il, aux prêtres qui étaient avec lui, voici le temps favorable, voici le jour du salut ! » Mais contre son attente, cette troupe de soldats le conduisit à Rome auprès de l'empereur Constantin, et, peu de temps après, le réfugié du mont Soracte habita le palais impérial de Latran. Lorsque saint Sylvestre, au sortir dune conférence avec Constantin, certifia aux chrétiens de Rome, que tous les nuages des persécutions étaient dissipés, le peuple de Dieu, put s'écrier, en regardant le Soracte : Qu'ils ont été beaux sur les montagnes les pieds de celui qui, après y avoir prié pendant les mauvais jours, vient d'en descendre pour annoncer la paix et dire à Sion : votre Dieu régnera ! (**) Ce fut ce même Pape qui régénéra l'empereur, dans les eaux du baptême. Les fonts baptismaux, qui servirent pour ce

(*) Horace en parle dans la neuvième ode du premier livre.

Vides ut alla slct nive candidum Soracte.

«1 Voyez comment le Soraclo est lout couvert de monceaux de neifîe. i»

Conuncnl le Soracte a-l-ii clianpé son nom en celui de saini Oresie ?

Vraisend)lal)lemenl d'une inaniric 1res simple ; on aura d'alionl

écrit S. Oracle, el dans la siiile d("S temps S. Oresle. I<e prre IMaltillon

parle encore diui nom de Sainl, S. Viar, vi-nu de privrectuS N'iarum.

(**) Gerhel, Rome chrclienne, pag. 2?.

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prince, existent encore près de la basilique de Saint-Jean-de- Latran.

Beaucoup d'autres légendes, reposent dans les cavernes, les cellules, les églises du Soracte : son histoire serajt, à elle seule, pleine d'intérêt. Les souvenirs de Carloman, fils de Charles Martel, de l'empereur Henri Y, deBarberoiisse et d'autres personnages plus ou moins fameux que des motifs bien divers y ont conduits, s'entremêlent aux récits des paisibles solitaires, qui ont fait de cette montagne la vieille Thébaïde de la campagne romaine. Le plus renommé de ces religieux est Saint Nonnose, dont Saint Grégoire le Grand parle dans ses dialogues. Ses reliques, qui avaient été transportées en Bavière pendant le moyen âge, n'ont été rendues que longtemps après à leur ancienne sépulture. On choisit, pour les replacer au sommet du Soracte, une journée de printemps, et, à cette occasion, le chroniqueur qui nous a conservé ces détails a fait naïvement, dans sa prose, la contrepartie des vers d Horace sur l'aspect glacé de cette montagne, «i l\ convenait, dit-il, d'y reporter ce lis de pureté dans la saison des fleurs et des parfums; car ce retour annonçait au peuple du Soracte un printemps de grâces; cette fête était, pour les âmes, un mois d'avril fleuri. » (*)

Sur le Soracte il y avait dans le temps du paganisme un temple et un bois sacré d'Apollon, dont Virgile a dit -. (**)

Summe Deùm, sancti custos Soractis Apollo Quem primi colimus, cui pineus ardor acervo Pascitur, et médium freti pietate per ignem Cultores multà premimus vestigia prunà.

Delille, selon sa coutume, a parfaitement rendu ces vers :

(*) Menioric di S. Noiinos. Abl). de! Soraltc, lloma, 167o. (**) ;En. lib. LX.

0 divin Apollon, o dieu de la lumière, Que dans ton temple saint le Soracte révère, Devant qui nous courbons nos fronts respectueux. Pour qui des verts sapins les rameaux onctueux D'un bûcher éternel entretiennent les flammes, Toi qui, par un beau zèle allumé dans nos âmes Sur ces ardents brasiers nous fais marcher sans peur.

Pline dit aussi qu'il y avait des hommes qui marchaient dans le feu : «t Non loin de Rome, dans la campagne de Falisques, il y a quelques familles, mais en petit nombre, appelées Hirpies, qui , chaque année dans un sacrifice qui se fait à Apollon sur le mont Soracte, marchent sur des charbons ardents, sans que le feu leur fasse le moindre mal. En considération de quoi le sénat les déclara par un décret à tout jamais exempts du service militaire et de toute autre charge. » (*) Du reste, Varron dit très bien que cette vertu de résister à l'action du feu ne devait pas être attribuée à certaines familles, mais aux matières dont ils avaient soin d'enduire la plante de leurs pieds, pour tromper le vulgaire.

Au bas du mont Soracte, sur les bords du Tibre, s'élevait sous la république un temple consacré à la déesse Feronia. Ce temple et le culte de cette divinité payenne avaient été, de tout temps, communs aux Sabins et aux Romains. Les uns y allaient ofi'rir leurs vœux, les autres y étaient attirés par une foire célèbre, qui s'y tenait. Quelques Romains s'y étant un jour rendus, furent insultés par les Sabins qui, après les avoir dépouillés de leur argent, les retinrent en captivité ; cette violation du droit des gens, suscita une guerre entre les deux peuples, lan de Rome 92. (**)

Sur cette montagne se trouve un château et quelques ermitages,

(*) Pliiic. liv. VII, rhap. II.

(**) Denis dllalicirriassc.

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hAtis par Carloman, frère de Pépin le Bref, roi de France, avant qu'il se fût retiré au mont Cassin, tourmenté qu il était par les remords, après le gain d'une sanglante bataille. Ce fils de Charles Martel et oncle de Charlemagne, avait demeuré quelque temps sur le Soracte ; mais il n'avait pas trouvé sa retraite assez solitaire, parce qu'un grand nombre de voyageurs et surtout des Francs, venaient l'y visiter. Du sommet de cette montagne nous découvrîmes les collines du pays des Sabins qui sont très fertiles et bien culti^■ées.

D'après les indications générales fournies par les annales chrétiennes des premiers siècles, nous devons croire que plusieurs rangs de tombeaux sacrés et inconnus garnissent, sur plusieurs points, les frontières souterraines de cette étendue de pays que la vue embrasse du sommet du mont Soracte. Des montagnes delà Sabine jusqu'aux limites de la plaine bornée par la mer, cette campagne, devenue une espèce d'arène que les martyrs ont arrosée de leur sang, semble être, pendant les persécutions de l'Église, un immense Colysée. (*)

Entre Civita Castellana et le mont Soracte on voit s'épaissir une immense forêt, qu'autrefois on ne pouvait traverser sans crainte ou danger de tomber sous le fer d'assassins avides d'argent, ou tout au moins d'être dévalisé.

La cathédrale de Civita Castellana se recommande par un portique assez élégant ; six colonnes antiques de granit soutiennent la corniche ornée de mosaïques ; le rocher, sur lequel elle se trouve bâtie, a été réuni à la campagne par un superbe pont, qui repose sur des colonnes dune grande élévation ; il fut construit en 1712 par le cardinal Imperiali, prefetto del buongoverno ou intendant des voies et chaussées, sur la petite rivière Rio Maggiore ou Remicci.

Dans l'intérieur de l'église, trois larges arcades, de chaque côté, dessinent trois nefs ; six chapelles sont décorées avec goût ; mais

'') Gerbet, esquisses de Rome, iiitrod. pag. 21.

aucun des tableaux qu'elles renferment n'est remarquable. Le maître autel, composé d'un beau marbre de diverses couleurs, mérite toute attention.

Le collège, dédié à saint Louis de Gonzague, est fréquenté par un grand nombre d'élèves qui portent tous le costume ecclésiastique, usage qui se retrouve en Italie dans presque tous les établissements, et qui fait au premier abord une impression singulière, mais qui tout simplement rentre dans les habitudes du pays et n'influence aucunement la vocation.

Sur la grande place nous rencontrâmes des paysans, habillés à la Romagne, chaussés de sandales. Les femmes deCivita Castellana sont coiffées en cheveux ; leurs longues tresses sont nouées sur leurs tôtes et retenues avec une élégante flèche d'argent. Elles portent aussi une espèce de voile blanc ou de couleur, de laine ou de coton, qui leur couvre la tête et les épaules, leur passe sous les bras et revient ensuite pardevant. Ce voile leur donne presque l'air de religieuses ; leur corsage à manches attachées sur l'épaule par des rubans de couleurs tranchantes, produit un effet pittoresque ; elles portent sur leurs têtes avec une aisance digne de remarque, la cruche d'eau puisée à la fontaine qui occupe le centre de la place, ce qui leur fait prendre des attitudes vraiment antiques. Le voyageur est tout satisfait de rencontrer, sous quelque rapport que ce soit, le plus léger reste des temps anciens, surtout dans un pays, où il s'est transporté comme pour vivre en imagination au milieu des temps qui ne sont plus.

Là aussi, quelques villageois s'amusaient à jouer le (jiuoco délia mora; ce jeu, très en vogue à Rome, se fait delà manière suivante : On se regarde au visage; chacun devine un nombre, pendant qu'on jette simultanément ses mains en avant et qu'on montre avec rapidité quelques-uns de ses doigts. Celui qui devine le nombre des doigts montrés a gagné un point, qu'il marque par le petit doigt de la main gauche; on recommence; s il a gagné un nouveau point, il lève le second doigt ; quand il en a cinq, il frappe dans la main et

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recommence par le petit doigt, jusqu'à ce qu'il ait obtenu dix points. Il est inutile de faire remarquer que ce jeu est la cause de bien des querelles, surtout lorsqu'on connaît le caractère vif et ardent des Italiens.

C'est dans cette ville que nous fûmes témoins d'une coutume qui s'observe dans beaucoup d'endroits de l'Italie, et qui nous toucha profondément. Vers les huit heures du soir, nous entendîmes sous nos fenêtres des sons lents et prolongés, qui annonçaient une cérémonie funèbre. C'était une jeune personne morte à la fleur de l'âge qu'on portait au tombeau. Des religieux, tenant un cierge à la main, étaient suivis du clergé de la paroisse et de la confrérie de la mort, dont les membres, vêtus en noir et le visage voilé, accompagnent toujours les défunts, de l'église jusqu'au cimetière ; la jeune fille, placée sur une espèce de brancard, avait le visage découvert ; une couverture de satin jaune enveloppait son corps ; ce triste spectacle était rendu plus triste encore par une monotone psalmodie, récitations lugubres et sans modulations que persifflait un vent d'une extrême violence, et qui, en agitant notre âme de mélancoliques sentiments, semblaient se faire entendre, comme pour nous avertir de penser à la mort. Les sons s'éloignèrent peu à peu avec le con^oi ; bientôt tout s'évanouit. Alors nous recommandâmes l'âme de la défunte aux saints Anges et surtout à la bonne Vierge des Vierges que dans sa vie elle avait sans doute beaucoup aimée.

Le lendemain nous allâmes au cimetière ; nous vîmes une terre fraîchement remuée, c'était là qu'on avait déposé la dépouille mortelle de la jeune vierge ; nous n'y trou^ âmes pas de mausolée, pas même une simple inscription pour perpétuer, sur la terre, la mémoire de celle qui déjà possédait une meilleure patrie. Qu'importe !... elle vit dans les cieux et là son nom est répété dans les concerts éternels des Anges. Son corps dormait en paix sous l'ombre d'un vieux saule, très rare dans ces lieux, et dontles branches recourbées, images vivantes de la douleur, se traînaient lansuis-

santés à terre ; près de là se trouvait la croix de Celui qui mourut pour notre salut. Nous nous retirâmes de cette demeure funèbre en disant -. la mort d un chrétien est le passage à une vie meilleure !

La confrérie de la miséricorde, dont nous avons parlé, est une association philanthropique, que Ion ne saurait trop admirer, et dont le zèle tout chrétien, est infatigable, lorsqu'il y a une souffrance à soulager, n'importe 1 heure, le heu ou le besoin.

Cette confrérie est composée de l'élite de la société ; ses membres, quand ils exercent leur charitable ministère, se couvrent d'un uniforme religieux, espèce de robe noire avec capuchon, costume monastique qui dissimule linégalité des rangs et auquel un chapelet est suspendu ; le dimanche ils parcourent la ville, dans le même costume pour y faire la quête ; c'est ainsi que la vraie charité fuit les regards des hommes et fait remonter à Dieu toute la gloire des bonnes œuvres qu'elle accomplit. Quand on rencontre la confrérie de la miséricorde, on se découvre en signe de respect ; un malheur arrive-t-il, ou quelque malade exige-t-il un prompt secours, on voit à l'instant la confrérie accourir. Si le malade est pauvre, elle le fait soigner dans Thôpital qu'elle entretient ; c'est encore la confrérie qui conduit tous les morts au cimetière, sans distinction de rang. Les enterrements se font toujours après Y Ave Maria, c'est à dire après le coucher du soleil. Parmi les confrères de semaine il y a toujours un prêtre muni de l'extrême-Onction.

Voici comment on raconte l'origine de cette association. Dans le treizième siècle, environ soixante-dix ou quatre-vingts crocheteurs, avaient l'habitude de se réunir dans un cabaret, situé près de la tour Guardamorte à Florence ; là ils attendaient qu'on vint les réclamer pour quelque service analogue à leur profession ; mais souvent inoccupés ils sacrifiaient leurs loisirs au jeu et juraient à qui mieux mieux. Un de ces crocheteurs nommé Pierre, fils de Luca Borsi, déjà avancé en âge, résolut d'abolir cette façon de vivre ; du consentement de ses compagnons , il fixa une amende pour chaque blasphème que proférerait à l'avenir un membre de la nou-

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