SABINE
pape lui donna son nom (*), mais il ne fut achevé que sous Urbain VIII. Ce pont joint la voie Flaminienne, divisée en cet endroit par la rivière, et marque les limites qui séparent la Sabine de TOmbrie, noms si célèbres dans Ihistoire, mais qui ne s'appliquent qu'à un espace de peu d'étendue ; cependant l'histoire des Sabins est noble, quelque soit l'étendue des terres qu'ils pos.sédaient. Ils furent les premiers et les derniers à défendre leurs libertés, et ils nabandonnèrent cette obscure félicité, que la prudence et l'industrie leur avaient assurée, que pour s'opposer à l'influence croissante des bandits romains. Tout ce qu'on sait de ce petit état prouve l'excellence de ses mœurs et son amour de l'indépendance ; l'on ne peut fouler ce sol qui a nourri tant de vertus civiques, sans éprouver un sentiment d'admiration, et sans se sentir excité par le plus vif intérêt. Au reste, cette terre autrefois l'asile de la sagesse modeste et du patriotisme, devint dans la suite le
(*) Sixfe Quint était connu en religion sous le nom de frère Félix. Ce fut au célèbre architecte Fontana qu'on confia la direction des travaux de construction, qui absorbèrent la somme de 280,600 scudi. On ne s'élonnera pas des frais qu'entraînèrent ces immenses construclions, lorsqu'on considère, que le fleuve coule entre deux rives très marécageuses et fort sujettes aux inondations, qui endommagent fréquemment le pont, en cherchant à s'ouvrir un autre passage.
Une médaille fut frappée sous le pontificat de Sixte V, pour perpétuer la mémoire de cette grande et utile entreprise. Sur les deux revers se trouve un pont ; sur l"un il y a cinq arcades avec cette inscription en haut :
PONS t FELIX
au bas :
\y. DOM. MDLXXXIX.
sur l'autre il n'y a que quatre arches, on y lit :
P13BI.IC.Ï. COIIHODITATI.
Celte diflërence dans le nombre d'arches ne doit pas laisser de difficulté. On n'aura pas été exact dans la représenlalion du pont, connue on peut s'en assurer par les différents ornements qu'on y a ajoutés, et qui ne s'y trouvent cependant pas. (Bonanni Numismata ponliiicum, tomo 1, fol. 42^2. Rom» 1699.)
théâtre de toute la splendeur, que peuvent produire la puissance et la richesse, ce sol, où des temples impériaux, des arcs de triomphe bordaient la superbe voie Flaminienne, on le trouve aujourd hui dépeuplé et livré à une complète dévastation. Jadis la grande route était presque entièrement entourée de noires forêts, dont les ombres ont favorisé les plus effroyables crimes, et qui ont gardé dans leurs replis les Masnadieri, voleurs de profession, qui n'ont cessé d'infester les États Romains. Les Français éclaircirent ces forêts en y mettant le feu de différentes parts ; c'était le moyen le plus sûr de se débarrasser des bandits qui s'y cachaient.
Autrefois, au lieu du Ponte-Felice, on trouvait le pont construit par Auguste qui tombait en ruines et dont les immenses débris encombrèrent le lit du fleuve, près de la petite ville d'Ocriculum.
Les ruines d'Ocriculum, qui consistent en un théâtre et quelques édifices publics, sont situées à une petite distance de la grande route, sur les bords du Tibre ; mais l'assemblage de chaumières noires et humides et les maisons en ruines, qui composent la moderne Otricoli, ne ressemblent en rien à la capitale de lOmbrie autrefois si élégante qui servait de vestibule à cette magnifique suite de palais et de temples, formant jusqu'à la cité impériale une avenue tellement digne de la métropole du monde, que l'empereur Constantin, venant pour la première fois à Rome, dont il s'était fait la plus grande idée, crut, comme le rapporte Ammien Marcellin, entrer dans la ville, lorsqu'il ne sortait que d'Otriculum.
Sur la rive droite du fleuve, la contrée prend une forme nouvelle ; les grandes inégalités sont remplacées par de légères ondulations qui laissent entrevoir à leurs extrémités de profondes excavations dans des rochers volcaniques.
Une de ces effrayantes ruines, appelée par les gens du pays Casaccia degli assassini, est indiquée comme le quartier général d'une fameuse bande de brigands qui a été prise et exécutée en 181 o. A une petite distance de ces noires murailles, une croix nouvellcnictil érigée marquait le lieu d'un meurtre récent.
BORCHETTO. 53
A droite de la route vos regards découvrent l'antique château de Borghetto (*), dont quelques ruines ont à peine échappé aux ravages du temps, mais ces ruines mêmes attestent encore la magnificence primitive de cet édifice.
De ces donjons une puissante famille donnait autrefois la loi aux peuples des environs ; les tristes débris témoignent encore d'une puissance que le temps a anéantie. Que sont devenus ceux qui faisaient retentir l'air des sons de leurs superbes commandements? Hélas ! ils sont passés comme tout passe ici-bas et comme passeront à leur tour ces ruines qui bientôt ne seront que poussière, que la première brise emportera sans en laisser de traces !
Ce fut dans la plaine qui s'étend près de ces ruines que Macdonald, avec moins de huit mille Français, battit le quatre décembre 1798 une armée de quarante mille Napolitains, qui ne purent l'empêcher de passer le Tibre. (**)
A partir de cet endroit la route est pratiquée au-dessus d'un précipice à travers des montagnes couvertes de chênes ; parvenue sur le point culminant, elle se soutient sur cette crête et subit toutes les sinuosités des lieux, quelques brusques et incommodes qu'elles soient; du reste on jouit d'un coup dœil magnifique qu'offre un terrain très fertile. La vue s'étend sur des collines couronnées d'épaisses forêts, des champs bien cultivés, des plantations de vignes, d'oliviers ou de mûriers ; sur les pics les plus élevés on aperçoit les ruines de vieux donjons, qui produisent par leur éloignement un effet magique ; partout des cultivateurs et des habitations d'oîi s'échappe une légère fumée. Ces demeures malgré leur chétive apparence rendent le voyage très agréable ; un tel tableau offrirait au paysagiste des études très curieuses.
Au milieu de cette route s'élève un monument en marbre, érigé
(*) Le village de ce nom s'appelait autrefois ad decivium. parce qu'il se trouve à dix milles de Rome.
(**) Valéry, voyage en Italie, liv. xvm.
à la mémoire d'Urbain VIII, qui acheva le Ponte-Felice. Les montagnes renferment dans leurs flancs un grand nombre de grottes, et ce fut, dit-on, dans l'un de ces enfoncements, que vécut le fameux Orlando ; le long des parois de cette excavation l'eau descend en petits filets et la rend très humide. Quelques écrivains prétendent que cette grotte servait de retraite à quelque Sibylle qui, pour s'attirer les respects des peuples, fuyait avec soin la vue des hommes en se cachant mystérieusement dans des antres obscurs.
Avant d'arriver à Narni, on aperçoit encore çà et là des ruines, des colonnes, des piles en pierre et di^ ers débris qui attestent la magnificence des anciens Romains et font présumer que jadis ces lieux faisaient partie des faubourgs de Rome.
Tout-à-coup en descendant une colline, nous aperçûmes une troupe de gens, dont le costume original ne manque jamais d'égayer le voyageur avide de choses extraordinaires et qui se sent agréablement surpris par la vue de quelques Aestiges des temps passés. Cet habillement un peu grotesque, qui nous ramenait visiblement au moyen âge, consiste en un chapeau pointu, orné de rubans de diverses couleurs ; un petit manteau dont la mise négligée couvre à moitié les épaules ; des culottes en peau de chèvre et des chausses attachées à l'aide de cordons assez larges qui s'entrelacent autour de la jambe. A ce costume on reconnait facilement les Pifferai'i, dont on nous avait si souvent parlé à Rome, et où ils arrivent régulièrement à Noël. Ces braves gens, oubliant leurs troupeaux, descendent chaque année des collines de la Sabine, lorsque le soleil de mai se lève sur leurs coteaux, et se dirigent vers Narni pour y célébrer lafétedeSaint Juvenal, patron de la ville. Le long de la route il font résonner les bois et les champs de leurs ravissantes canzonette, où Ion retrouve les charmes naïfs delà pastorale; ils ont leur musique spéciale : une musette^ un chalumeau, une clarinette et un haut-bois ; cet orchestre ambulant, au milieu delà solitude des champs, allait àTiimc. Mais ce qui nous émut bien davantage, c'est la franchecordialitéavec laquelle ils nous saluaient, lorsque nous les rencontrâmes, nous souhaitant une heureuse route.