NARNI
Namia sulfureo quant gDrgite candidus amnis Circuit ancipiti vix adeunda jugo.
Martialis, Epigr. lib. vit.
Vers les onze heures nous découvrîmes les hautes arcades ruinées et noircies par le temps des portes de Narni, ville très ancienne à cinquante cinq milles de Rome, bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'une colline que baigne la Néra. Cette rivière, qui anciennement s'appelait Nar, donna son nom à la ville. Virgile attribue à ses eaux la propriété de renfermer du soufre :
Sulfureà Nar albus aquâ fontesque Vel'.ni. (*)
Aujourd'hui Narni n'est guère qu'un gros bourg; mais les ruines des vieux édifices tout couverts de mousse, qui croit avec tant de facilité dans ses environs, semblent indiquer qu'autrefois elle devait être une place assez considérable, lorsqu'elle était sous la domination du peuple romain, qui y avait envoyé une colonie.
(*) Mn. lib. VII, 5517.
Aujourd'hui on la nomme la solforata parceque le mot sabin Tfar signifie soufre. Celte rivière séparait les Ombriens d'avec les Sabins.
Pline appelle Narni du nom de Nervia et il ajoute qu'anciennement on la nommait Nequinum. (*)
Elle est la patrie des nobles familles Cardoli, Scotti, Mangoni, Geremico Vipera et autres qui jouèrent un grand rôle dans l'histoire de l'Italie et surtout dans celle des ordres de Saint Jean de Jérusalem et de Saint Etienne. Le fameux général vénitien Guatte- Melata y vit aussi le jour. Une statue a été érigée à Padoue en l'honneur de ce grand guerrier, qui se rendit surtout célèbre par une marche militaire très savante.
La république vénitienne, devenue puissance prépondérante dans la péninsule, ne pouvait plus éviter de prendre part à toutes les querelles qui divisaient alors l'Italie. Elle faisait la guerre parce qu'elle était ambitieuse; on la lui faisait parce qu'elle était devenue elle-même un objet d'inquiétude et de jalousie. La guerre, faite en 1435 au duc Yisconti de Milan, avait été marquée par des désastres et une paix inespérée venait d'y mettre fin ; mais on prévoyait facilement que les deux partis belligérants n'en respecteraient pas les conditions. En effet, en 1438, les hostilités recommencèrent. La défection des Florentins affaiblit considérablement les forces de la république ; Piccinino, général du duc de Milan, profitant de cette circonstance, chassa les Vénitiens de Ravenne, et s'en rendit maître ; de là il revint sur le Pô, mit le siège devant Cassal- Maggiore, s'empara de tout le pays que les Vénitiens occupaient
(*) De nequilia hominum. Pendant un siège quils eurent à soutenir, les habitants de Narni, livrés à toutes les horreurs de la famine, prirent une résolution extrême pour se délivrer de ce lléaii. Ils égorf^èrent leurs femmes et leurs enfants, et voyant, que malgré cet expédient barbare, ils n'allaient pas moins tomber entre les mains de rennemi, ils se donnèrent la mort, aimant mieux mourir lilires, que de subir le joug des vainqueurs. Cependant, il faut que c|uclques-uns d'entre eux aient survécu à ce désastre, parce que l'hisloire dit, que des Nequiens confédérés avec des Samniles furent défaits par le consul Fulvius l'etunius, l'an de Rome4o1.
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entre le Pô et l'Oglio et se disposa à franchir cette dernière rivière, lorsque Gatta-Melata lui disputa le passage avec un coips d'environ six mille fantassins et neuf cents chevaux ; mais le marquis de Mantoue, dont on ne se méfiait i)oint, maître des deux rives de l'Oglio, y fit construire deux ponts sur lesquels l'armée milanaise passa sans coup férir. Ce fut alors que Gatta-Melata, resserré dans le pays de Brescia, chercha à pénétrer dans le Véronais pour tomber sur l'armée du marquis de Mantoue et tirer vengeance de sa perfidie; forcé de faire un détour de quarante lieues, dans lequel il fallait gagner de vitesse l'armée milanaise, qui n'aurait pas manqué de le poursuivre, et trouvant sur ses pas mille obstacles à vaincre, Gatta-Melata fondit sur l'armée du marquis de Mantoue, la dispersa, entra dans le Mantouan et, ravageant cette principauté, il s'avança jusque sur les bords du Pô. Ce fut cette belle conduite qui lui mérita les acclamations des Vénitiens et la reconnaissance des Padouans.
Rome doit à Narni un empereur, le bon prince Nerva, qui fit cesser le veuvage de l'église d'Ephèse et qui combla de joie tous les chrétiens en rappelant le disciple bien-aimé de l'île de Pathmos où le cruel Dioclétien l'avait relégué (*).
Le monde chrétien doit aussi à Narni un Pape, qui, comme l'indique l'inscription suivante, avait le nom de Jean.
Imperio genuiNervam, mitraeque Joannem .
Elle est en outre la patrie d'un grand nombre de savants illustres, parmi lesquels on compte avant tout, le célèbre François Cardoli, qui, avec une vaste science, était doué d'une mémoire si prodigieuse qu'il répétait mot par mot non seulement deux pages entières qu'il n'avait entendu lire qu'une seule fois, mais aussi, chose incroyable, en commençant à rebours du dernier mot jus-
(*) Les trois Rome, lonic IH, pag. 193.
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qu'au premier ; Marc son frère avait une mémoire qui ne le cédait pas à celle de François. Citons encore Galeoto, Maxime Arcano, Michel-Ange Arrono, Pierre Dominique Scotto et une infinité d'autres savants qui illustièrent le seizième et le dix-septième siècle.
L'Evangile fut prêché dans l'Ombrie par les apôtres mêmes ou par leurs envoyés et le christianisme y fut conser^é par une longue succession de martyrs et de pontifes. Au nombre de ces derniers Narni eut le bonheur de compter saint Cassius, qui fleurit sous Justinien ; après vingt-un ans d'épiscopat, ce glorieux pontife descendit dans la tombe qu'il s'était lui-même préparée. (*)
Narni, ayant embrassé avec ardeur le parti du souverain pontife, fut entièrement détruite par les troupes de Venise, qui venaient rejoindre l'armée de l'empereur Charles-Quint, alors en guerre avec le Pape Clément VII. Cet acte de générosité, comme on voit, lui porta malheur, car le Pape réfugié au château Saint-Ange ne put venir au secours de ses alliés ; ce fut dans cette catastrophe que tomba l'antique gloire de N'arni, elle ne s'est jamais bien relevée de ses ruines. Toutes les maisons, tous les édifices publics furent détruits par la flamme ; une soldatesque effrénée et ivre de sang déshonora les femmes et passa les enfants au fil de l'épée ; ce terrible et triste é^énement eut lieu en 1527.
L'état alfreux, ou Narni se trouNa réduite à la suite de ce sac, fut tel que l'historien Léandre assure n'avoir pu trouver un endioit pour y loger pendant le voyage qu'il fit en cette ville en 1530. Le peuple et les magistrats mêmes, qui gouvernaient la ville sous le nom depi'ieurs, n'avaient pas de quoi se mettre à couvert. Aujourd'hui Narni est un peu ressuscitée de ses cendres.
Les rues de cette ville sont étroites, mais assez propres, bien cpie le pavé soit rocailleux , les eaux abondantes, qui sortent du sein des montagnes, sont conduites à Narni au moyen d un aqueduc (**)
(*) Les trois Rome, lomc III, paf;. 1î)ô. (**) Voyez noie E sur les aqueducs romains.
PONT DMCISTF.. 59
de quinze milles do longueur et servent à alimenter trois superbes fontaines en bionze. Auguste y fit bâtir un beau pont à quatre arcades, pour réunir les deux collines, afin de faciliter ainsi la route de Pérouse ; ce pont fut construit des dépouilles des Sicambres, hordes barbares que l'empereur avait exterminées; on en voit encore les restes. L'arc du milieu a quatre-vingt-trois pieds d'élévation : l'autre qui est encore debout et sous lequel passe la route en a soixante; les murs ont vingt-huit pieds d'épaisseur ; la voûte est une des plus hardies que l'architecture ait osé suspendre ; en ce point elle l'emporte sur le célèbre pont de lîialto à Venise. Cette construction est composée de pierres taillées, qu'on a tirées de la montagne sur laquelle Narni est assise. Cette pierre ressemble assez au marbre -. elle en a le poli, mais elle n'est pas semée de ces tâches blanchâtres pleines déclat qu'on voit dans le marbre de Saligno.
Martial fait mention de ce pont en adressant la parole à la ville de Narni.
Narnia sulfureo quam gurgite candidus amnis
Circuit, ancipiti vix adeunda jugo, Quid tam saepe meum nobis abducere Quintuni
Te juvat, et lentà detinuisse morâ?
Quid Nomentani causam mihi perdis agelli,
Propter vicinum, qui pretiosus erat?
Sed jam parce mihi, nec abutere, Narnia, Quinto,
Perpetuo liceat sic tibi ponte frui. (*)
•! Narni qu'une rivière limpide baigne de tous côtés de ses eaux sulfureuses, et qui n'as dautre accès qu'une double colline, quel plaisir trouvez vous à me dérober si souvent, mon ami Quintus, et à le tenir si longtemps éloigné de moi ? Pourquoi me dégoûter
(*)Epi{îr. Mb. Vil, Ep. 93.
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de ma campagne de Nomentanum, que je chérissais, parceque Quintus demeurait dans son voisinage. Pardon, ne retenez plus mon ami ; si vous me le rendez, je souhaite que vous puissiez jouir éternellement de la gloire de votre beau pont. )>
C'est dans la citadelle de cette ville qu'a été déposée la tète de saint André, lorsqu'on la transporta de la Grèce à Rome, pour la mettre à l'abri des profanations des Turcs. Cette relique précieuse avait été donnée à Pie II (*) par le roi du Péloponèse, Thomas Paléologue ; on la transporta ensuite près de Rome dans la chapelle qui se trouvait près du Ponte-Molle.
Voici comment au rapport d'un vieux chroniqueur s'effectua cette translation : Le Pape envoya le cardinal grec Bessarion avec deux autres cardinaux à Narni pour accompagner la relique jusqu'à Rome, et lui faire rendre, sur son passage, les honneurs qui lui étaient dus. Lorsque les cardinaux furent de retour à Ponte- Molle, le 13 avril 1462, qui était le dimanche des Rameaux, la relique fut provisoirement placée dans la tour qui défendait alors l'entrée du pont. Le lendemain, le pontife sortit par la voie Flaminienne, accompagné du sacré collège, des ambassadeurs et des prélats romains. Les environs de la route, les champs, les vignes étaient couverts de spectateurs; la foule était si grande, que le Pape dut ordonner aux cardinaux et aux autres prélats de descench'e do cheval et de le suivre à pied, après s'être revêtus d(;s iiabits sacrés. Il avait une palme à la main ; les cardinaux et les prélats portaient celles qu'ils avaient reçues du Pape dans la cérémonie de la veille, tous les autres ecclésiastiques en tenaient une aussi, et cette longue suite de prêtres marchait à pas lents à deux de front, tous vêtus de blanc, avec des mitres ou d'autres ornements (U^ même couleur qui paraissaient, dit naïvement le chroniqueur, plus blancs encore sur ces vertes prairies. La procession se dirigera vers une estrade qui avait été construite près du pont, à l'endroit même où l'on a élevé
(*) (li)Miiii (l.iiis le moiiilc s.ivaiil sons If nom il" Kiicis Sylviiis,
iiri.iQii: i)F. SAINT ANimi':. 6i
la petite chapelle à quatre colonnes, qui subsiste encore aujourdhui. Cette estrade avait deux escaliers, à pente douce, l'un regardant le Tibre, l'autre la ville. Pendant que le Pape montait l'un, le cardinal Bessarion, avec les deux autres cardinaux, arrivait par l'autre, portant la châsse qui contenait la relique, qu'il déposa sur un autel, au milieu des chants sacrés. Il s'établit un religieux silence au moment oii les clefs de la chà.sse furent présentées au pontife. Après qu'il eût vérifié les sceaux, elle fut ouverte et le cardinal Bessarion, prenant dans ses mains la tête de Tapôtre, la remit en pleurant au Pape qui pleurait aussi. Mais le saint-père ne voulut pas d'abord toucher la relique, il se mit à genoux devant l'autel ; sa tête était inclinée, son visage pâle d'émotion, et sa voix tremblait, lorsqu'il fit une touchante allocution. Après qu'il eut fini déparier, il baisa ainsi que tous ceux qui étaient avec lui sur l'estrade, la tête de l'apôtre, pria encore devant elle, puis il la prit dans ses mains, et la tenant élevée en l'air, il fit tout le tour de l'estrade pour la montrer à tous les assistants. A ce moment les chants et les cris de cette immense multitude s'élevèrent de toutes parts, comme une seule et grande voix, implorant la miséricorde de Dieu. L*i procession reprit ensuite le chemin de Rome, rentra par la porte Flaminienne et s'arrêta à côté de Sainte-Marie-du-Peuple. La tête de l'apôtre fut déposée sur un autel de cette église et les évêques veillèrent autour d'elle. Le jour suivant, un cortège de 30,000 hommes, portant des flambeaux, l'accompagna jusqu'à la basilique de Saint-Pierre. Le Pape y donna la bénédiction solennelle à tout ce peuple, qui se sépara en louant Dieu. (*)
La cathédrale, dédiée à saint Juvenal qui vivait au quatrième
(*) Gerhet, esquisses de Rome, pag. 40.
Le là mars 1848 on conslata à saint Pierre le vol saorilcge de la Icle de saint André. Des malfaiteurs s'élaiit iiilroduils pendant la nuit dans réiilise, erdoncèrenl deux grilles en fer pour arriver jusqu'à la saitile relique, enlermco dans une châsse d'arsent d'un travail magnilique, rehausse par des pierres précieuses. Le prix en était évalué à plusieurs
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siècle et qui fut le premier évêque de Narni, se distingue par sa propreté. Un superbe baldaquin, soutenu par quatre colonnes d'un marbre précieux, décore le maltre-autel, sous lequel repose le corps du saint martyr. L'église souterraine est vaste et porte le cachet dune haute antiquité : on y descend par un escalier tout en marbre; le travail en est fort estimé. C'est à l'entrée de ce crypte que se \ oit la tombe de saint Cassius dont le milieu est traversé par une grande croix ; aux deux extrémités sont deux anges en relief: on y lit cette inscription qu'on attribue au saint lui-même -.
Cassius immerito prsesul de munere Christi, Hic sua restituo terrée mihi crédita membra : Quum fato anticipans consors dulcissima vitae, Ante meum in pace requiescit Fausta sepulcrum. Tu, rogo, quisquis ades, prece nos memorare benigna, Cancta recci^urum te noscens congrua factis.
Notre court séjour dans cette ville, qui, comme nous l'avons déjà dit, se reflète dans la limpide Néia, devait nous offrir lanni- ^'ersaire de son saint protecteur. La fête de saint Juvenal que les
cenlaincs de iiiille francs. Los chanoines de la basilique valicane oui fait céléhrer un triUuo de prières et promis une récompense de 1500 cous à celui qui les mellrail en mesure de récupérer Tinsigne relique. Ouelques semaines après, la léle de saint André a été retrouvée ; le soir incnic de cet heureux événement la coupole de saint l'ierre a été illuminée; la précieuse relique a été portée au Ouirinai, où le Pape a constaté ridenlilé, en présence de nond)reu\ témoins; le '.i avril <ie la nu-me année, la sainte relique a été transportée i)rocessiomiellemcnt de réglise de saint André-dclIa-Valle à la l)asili(|ue de saint l'ierre, où elle avait étéa|)porlée le matin par le chapitre de la [)asili(jue. Le l'apc accompafîné dt- tout le Sacré-C.oliéf^e et de la nnuiicipalité romaine, a suivi à pied celle procession solennelle. Toute la ville a pris part à celle grande solennité, et a témoigné, par son attitude vraiment religieuse, de sa foi et de son respect pour les restes de ces grands martyrs, qui furent ses i)ienl'aiteurset qui sont sa gloire. (/icPMc vatituliqnc, tome III, n. ii et ô.)
catiii^:drai,e. 63
habitants de Narni vénèrent comme leur patron, était l'objet de mille préparatifs auxquels la religion ajoutait la grandeur de son caractère. Déjà la veille de la solennité on voyait la plus grande animation régner dans toute la ville. Les habitants les plus influents rivalisaient de zèle pour donner à la fête tout l'éclat qu'elle était susceptible de recevoir. C'était principalement à la décoration de l'église que s'exerçait leur imagination féconde en inventions ; ils s'occupaient à décorer l'autel avec cette intelligence exquise qui n'enlève pas ce que le .saint tabernacle doit avoir de digne et d'imposant. Deux guirlandes de fleurs, dont le parfum printannier se répandait dans le temple,, étaient nouées au sommet de l'autel pour s'écarter insensiblement et s'attacher aux deux plus proches colonnes delà nef principale. Des deux côtés de l'autel s'élevaient deux pyramides de cierges. Plusieurs colonnades gracieusement sculptées et de moyenne hauteur soutenaient des urnes destinées à contenir l'encens, dont l'agréable arôme devait se confondre avec le parfum des fleurs. Des pans de velours rouge aux galons d'or masquaient, à la manière italienne, la rude pierre des colonnes. En même temps quelques jeunes filles, appartenant aux familles patriciennes de la cité, s'occupaient à orner un piédestal érigé au milieu de l'église pour recevoir la statue du saint. Une ingénieuse et sainte industrie leur fit imaginer d'étaler des couronnes de fleurs artificielles sur les gradins du monument improvisé. Cette imitation de la nature était si parfaite, qu'on l'eut prise sans difficulté pour l'œuvre de la nature elle-même.
Dans les rues régnait la plus vive allégresse ; le bruit du canon s'unissant aux chansons locales préludait à la solennité; on improvisait des décors pour l'extérieur des habitations ; de riches tapis couvraient les châssis dos fenêtres, et partout on suspendait des ballons qui devaient apparaître quelques heures plus tard comme autant de globes enflammés. Au lendemain était réservé le brillant résultat de tant de peines. Mais, notre départ était irrévocablement arrêté, et si quelque chose eut pu changer nos plans, c'eut été sans
contredit l'enthousiasme dont assurément nous n'avions vu que le premier élan.
Dans les pays étrangers il y a des coutumes qui fixent surtout l'attention du voyageur, parce qu'elles ont pour lui un air de nouveauté et rien ne l'instruit tant sur le véritable caractère et les mœurs du peuple ; tous les étrangers s'accordent à faire la même remarque.
Parmi les mille et une choses que nous avons vues et annotées en Italie, il en est une qui nous a singiilièiement touchés. De pauvres campagnards s'étaient arrêtés devant la jolie statue dune Madone, placée au coin d'une rue. Parmi eux se trouvait une jeune mère, les yeux baignés de larmes ; elle élevait son petit enfant malade vers la bonne Vierge, en demandant sa guérison; elle ne détournait pas un moment sa vue de la Madone; tous les sentiments de son âme se réfléchissaient sur son visage. La prière de ces pauvres était une chanson naïve, comme le langage de l'enfance, douce, mélodieuse mais triste... Voici les paroles que nous pûmes recueillir : « Sainte Vierge vous avez été mère ; vous avez caressé un bel enfant sur \ os sacrés genoux ; bonne Madone, \ous savez donc combien une mère aime son fils ; vous savez combien l'idée de le perdre déchire son cœur; n'avez vous pas eu le cœur percé d'un glaive de douleur, lorsque vous \'ltes ^ot^e bon Jcsiis attaché à la croix et arraché à votre amour. Consolez donc cette mère, donnez, oh ! donnez à cette femme la guérison de son enfant unique, elle vous aimera toujours beaucoup, elle et son enfant ! »
Un chalumeau accompagnait de ses sons aigus cette mélodieuse prière. Dans l'entrctemps la jeune mère sanglottuit à cœur fendre, on voyait, on sentait qu'elle priait, mais (lu'ellc priait iwvc confiance, car il y avait sur son Aisage, à travers même de sa tristesse, une expression qui annonçait l'espérance qu'elle avait d'être exaucée. La sainte Vierge aura, sans doute, versé un baume con.solateur dans l'Ame de cette pauvre femme éplorée; tous les assistants étaient piofdiKicment émus. La pi(''t(' d'uu uialiicuicux louche l'Aïuc
cÉsi. f;:>
la moins sensible, car elle prend sa source dans un héroïsme, Ihéroïsme de la r(''signation, et tout ce qui est grand frappe l'homme dont l'origine et la destinée sont sublimes !
Du haut de la montagne sur laquelle Narni se trouve bâtie, on découvre au nord la ville de Cési, qui est enfoncée dans un vallon. Un rocher suspendu au-dessus de ses habitations semble la menacer chaque jour de l'ensevelir sous ses débris. Par une mesure de prudence on a défendu sous peine de mort de couper les arbres dans les environs, car si jamais un tremblement de terre arrache cette masse de ses fondements, c'en est fait de Cési ; elle aura le sort de Velleja (*) et de Pleurs (**) qui ne sont plus.
Au nord-est se montre aussi, sur une colline comme un nuage à l'horizon, l'antique ville d'Amelia, patrie du fameux Roscius dont Cicéron, jeune encore, plaida la cause si délicate. Les habitants appelés Amerini, excellaient dans la guerre et l'agriculture comme l'attestent les vers de Silius.
, His populi fortes Amerinus et armis
Vel rastris laudande Camers.
« A ces guerriers se joignent le brave habitant d Amcria, ha-
(*) Celte ville, située dans le duché de Parme, fut délruito, selon toute probabilité, au qualrièmc siècle; on a Irouvé parmi .ses ruines des restes de nionunienls datant du règne de rempcreur Probus, qui mourut Tan 282, et quelques pièces de monnaie des empereurs qui ont succédé à Constantin le Grand, portant le millésime de 387 et années suivantes. (Voyez gazettes littéraires de riùirope de I7o(j, où l'on trouve de savantes recherches par le l\. V. Paciaudi).
(**) Pleuretum, à une lieue de (^hiavcnne sur les confins du .Alilanais, fui enseveli le 2S5 août 1(518 sous une masse énorme, qui sélait détachée avec un fracas é|)ou\an(al)le de la montagne de (lonio situé dans le voisinage. Le village deChilan. qui en était peu éloigné, fut égalonicnt détruit ; 1,500 personnes périrent à Pleurs et 950 à Chitan ; la rivière en couvrit les ruines, parceque les débris de la montagne en arrêtèrent le cours.
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bile à manier les armes et le laboureur de Gamers loué pour sa belle culture. »
Caton dit que cette ville fut fondée 964 ans avant la guerre de Persée; or cette guerre commença sous les consuls A. Hostilius Mancinus et C. Artilius Serranis, l'an de Rome 581, avant Jésus- Christ 171 , ce qui fixe sa fondation à 383 ans avant celle de Rome, et à 11 33 ans avant Jésus-Christ,
Les environs d'Amelia sont très fertiles en blé et en huile ; ses collines sont chargées d'un grand nombre d'arbres fruitiers et de vignes que Virgile a citées dans ses Géorgiques : (*)
Atquc Amcrina parât lentœ retinacula vitis.
Dans la ville il y a des ouvertures Bocche ou Grotte di vento, d'où, à certaines époques, se répand un vent très doux, qu'au moyen de tuyaux l'on introduit dans les chambres et les celliers pour leur donner de la fraîcheur.
En quittant Narni on traverse un vallon d'environ cinq lieues de longueur, que baigne la Néra. (**) Ses prairies sont des plus riantes, ses terres des mieux cultivées. On y voit de nombreuses et superbes plantations de mûriers, d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce. Les coteaux qui bordent le vallon sont plantés de vignes qui produisent un vin délicieux, connu sous le nom de Vernaccia.
A droite du chemin on distingue les quelques habitations du hameau de Collicipoli, en latin CoUis Scipionis, et plus loin sur la colline, Torrc Maggiorc.Le père Boscovisch y avait i)lanté un jalon de son triangle lurscjuil forma W. dessein de mesurer la longueur d'un degré de la surface terrestre entre Rome et Rimini. Les cam-
(*) Lib. 1, V. 26S.
(**) Voyez note G, dcseriptioii «les lleiives (pii arrosent les Klats rlii Tape.