‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 28 sur 134 · ASSISE · texte numérisé non relu

ASSISE

Dimanche, 10 mai.

Intra Tu^ino e l'acqua die diseenJe

Del colle.

Fertile .cosia d'alto monte pende, Dante Paradiso, canto XI.

Cette ville, située à dix milles de Foligno, est une des plus anciennes de l'Italie ; sa fondation se perd dans la nuit des temps. Pline, qui florissait sous l'empereur Trajan, en fait mention dans SOS ouvrages. On croit communément qu'elle resta colonie des Etruriens jusqu'à Tan de Rome 300, et il est démontré qu'elle a joui des privilèges de municipe (*) aussi longtemps que la maîtresse du monde conserva sa libeité. L'empereur Auguste en fit lo

(*) On entendait par innnfcipium, toute ville qui jouissait ilu droit de bourgeoisie romaine. Les habitants de ces villes avaient les mêmes privilèges que les citoyens romains et étaient admis aux mêmes charges. Cependant ils pouvaient se gouverner par leurs propres lois. Ces villes avaient aussi leurs théâtres et leurs combats de gladiateurs.

Voir note H. Kxplicalion des privilèges des municipes.

chef-lieu de lOmbrie et de l'Etiurie. En latin on lappelle Assisium ou iEsisium. Le Père Mauri di Spello donne dans les vers suivants l'étymologie de ce nom :

Hanc quia montis Asis radicibus assidet imis, Assisium prisci latio sermone vocârunt.

<' Les anciens ont donné à cette ville le nom d'Assise, parce qu'en effet elle semble s'asseoir sur le versant d'une montagne. »

Cependant le flambeau de la religion., qu'un Dieu, incarné pour le salut des hommes, avait porté sur la terre, n'avait pas dissipé les ténèbres dans lesquelles ces lieux étaient plongés. Assise était encore payenne, mais une fois revenue de ses superstitions, elle ouvrit les yeux à la lumière, brilla par sa foi et réjouit l'Église par les immenses travaux apostoliques de ses enfants.

Ce fut l'an 235 de l'ère chrétienne, que saint Rufin fut envoyé par le pape saint Fabien, pour y remplir le premier les fonctions épiscopales. Il y annonça l'évangile et reçut la couronne du martyre vers l'année 236. Le sang de ce saint pasteur fut une semence féconde qui produisit une riche moisson de chrétiens fervents.

Les habitants de cette ville jouirent quelque temps d'un calme parfait, loisque le dernier des persécuteurs descendit dans la tombe, et que le grand Constantin, embrassant le culte du vrai Dieu, employa sa puissance à détruire les absurdités du paganisme et à faire fleurir la religion de ce Dieu, qui l'avait mené par la main jusqu'au trône des Césars. Mais, lorsque des forêts obscures de la Germanie des hordes barbares et belliqueuses se répandirent dans tout l'occident, le fer d'une main et le feu de l'autre, violant ce qu'il y avait de plus sacré et foulant partout des cadavres. Assise eut aussi ses jours de malheur. Les Goths et surtout le cruel Totila portèrent dans ses murs la dévastation et la mort. Celle ville pa.ssa plus lard aux Dracona, ducs de Spolette dans la personne de Diopold. En 1198, elle fut cédée au pape Innocent III.

ASIMÎCT DK LA MLLE DASSISE. lO-'J

La ville voit s'étendre à ses pieds la délicieuse vallée qui tire son nom de l'Ombrie ou de Spolelte ; sa position est des plus agréables et son aspect des plus pittoresques. Elle a sur la tête une couionne de ruines formée des restes de ses tours et des murs crénelés de son château fort, au sommet du monticule sur le penchant duquel elle est située : autour d'elle se dessine une ceinture de remparts qui s'écroulent.

Sur la porte principale de la cité séraphique on lit une insciiption étrangère à toutes les agitations de ce monde, et douce comme la voix du ciel ; c'est la dernière bénédiction que saint François lui a donnée, lorsqu'il était sur son lit de mort :

nENEDICTA TL A DOMINO CIMTAS DEO FIDELIS.

.. Vous êtes bénie du Seigneur, cité fidèle à Dieu. » Les rues, dans lesquelles on rencontre des arcs-boutants, des devants de maisons gothiques et des fresques à demi effacées, sont presque aussi paisibles que les corridors d'un cloitre. Hormis quelques chants populaires, qui s'élèvent parfois sur la voie publique aux heures du soir. Assise n'entend guère que la psalmodie aérienne des cloches de ses monastères et la voix de quelques oiseaux dans ses jardins; leurs plus faibles gazouillements sont presque du bruit dans ce silence. Toutes les maisons, depuis la demeure du riche jusqu'à la chétive cabane du mendiant, portent sur leurs façades ou une croix, ou tout autre instrument de la Passion, mais surtout l'image d'une Madone, ornée, silo i)roi)rictaire est dans l'aisance, simple et entourée de jolis bouquets de fleurs nouvelles, si les habitants sont pauvres. Cette ville silencieuse , pleine de souvenirs et de chefs-d'œuvre de l'art, ne semble former qu'un tombeau élevé au plus digne de ses enfants. On rappellera, si l'on veut, une ville mélancolique, mais mélancolique et religieuse comme l'architecture izothique, dont la vue produit dans les consciences tranquilles beaucoup plus de sérénité que de tristesse.

Jadis il y avait dans cette ville un temple (*) dédié à la bonne déesse, (**) [bona dea), qu'on appelait aussi la bonne mère, {bona mate?') ; on y trouvait encore un temple d'Hercule sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le monastère de saint Antoine de Padoue. Sur la grand" place l'on voit une église, qui, du temps du paganisme, était dédiée à Minerve, mais qui fut dans la suite consacrée à la sainte Vierge. (***) Il n'en reste qu'un magnifique portique soutenu par six belles colonnes. Ce portique est tout chargé d'épitaphes antiques, retrouvées dans les fouilles : ces affiches de la mort rappellent à chaque pas le néant des choses humaines. Une de ces inscriptions indique qu'un certain Merula, chirurgien, donna 30,000 sesterces, pour orner le temple de différentes statues ; elle fait aussi mention d'un temple qu'un autre personnage^, appelé Sucessus fit élever à Jupiter. Du con.sentement du peuple, l'évéque d'Assise, Marcel Grescenzi donna l'église de la Minerva aux pères du tiers-ordre de saint François, qui la cédèrent en 1752 aux religieux de l'oratoire de saint Philippe de Néri. L'intérieur de ce temple est tout neuf et très orné.

On pense généralement que près du Foro Sessoriano s'élevait jadis un temple de Jupiter Capitolin. On découvre les traces de celui de Mars, hors de la porte Mojana, ainsi que les ruines d'un somptueux aqueduc, tristes débris de l'ancienne magnificence d'Assise.

(*) Voir note J, l'explication de ce mot.

(**) Cette déesse s'appelait encore 5Iaja, Terra, Fauna, Ops et Falua. On lui donnait le nom (Je liona, parce qu'on croyait qu'elle pourvoyait à la nourriture journalière do riiomme ; celui de Fauna, parce qu'elle veillait aux nécessités de tous les êtres aniniés ; celui (JMps, parce qu'elle conservait la vie et crdin le nom de Fatiia lui esl venu du mot /ati. parler : les enfants ne reçoivent l'usage de la parole, que lorsqu'ils commencent à marclier.

J.es fêtes delà bonne déesse se célébraient à Rome, dans la maison du grand ponlile, pour le salut du peuple romain ; les fi-mmes seules y étaient admises.

(***) Ce temple fut converti en église vers l'an IliôO.

MÉTASTASE. lO'i

Sur IdiPiazza tiuova on voitcncore unedeccs immenses constructions qui servaient à conduire en ville l'eau des montagnes voisines. Elle n'a pas beaucoup souffert des ravages du temps. Assise possède aussi de superbes mausolées ; il en est un bien conscr\ c qui s'élève dans le jardin de saint Rufin. (*) Sur la route de saint Darnion, hors de la porta Nnova. on en montre un autre, qu'on croit avoir servi de sépulture à la famille Properce. Comme municipe, cette ville avait son théâtre, mais il a presque entièrement disparu sous les édifices qu'on a élevés sur ses ruines.

Assise est une des villes qui revendique la gloire d'avoir donné le jour au poète élégiaque Properce.Elle appuie ses prétentions sur cinq pierres tumulaires de la famille de ce célèbre poète, qu'on dit a% oir existé ici. Un passage de Pline semble fortifier cette opinion. (**) Quoiqu'il en soit, il est un autre nom illustre qu'on ne peut lui ra\ ir. c'est Métastase qui s'est immortalisé par ses tragédies. Cet homme extraordinaire composait des vers à l'âge de dix ans et développa son génie poétique par la lecture du prince des poètes italiens. C'était en effet le Tasse qui dans ces temps fortunés venait de débarrasser la littérature italienne des dernières traces de la diction barbare et du goût romanesque du moyen-âge. A dater de cette époque, elle a fait des progrès rapides. De nos jours illustrée par des honmies tels que Manzoni et Silvio Pellico, elle jette un bien vif éclat. (***)

(*) Ce jarflin a été ainsi appelé à cause de sa proximité de la cathédrale dédiée à saint fUifin cl lait partie du domaine de celte église.

(**) l'ropcrce cependant indique assez clairement, dans une de ses élégies, le lieu de sa naissance :

Umbria me nolis antiqua penatibus edil

Menlior ? an patrie tangitur ora tua3 ?

Qua nebulosa tuo inrorat iMevania canipo

Et lacus «stivis intcpel tlnd)er aquis Scandent isque Axis....

(***) Voir la dissertation : le saint Siège, la littérature et les lieaux-arls.

106 SOUVENIRS DITALIE.

Mais il est une bien plus belle gloire et que cette ville partage avec peu d'autres, c'est celle d'avoir peuplé le ciel d'an grand nombre de saints. En 1 182, elle \ it naître un homme à qui Dieu avait confié la mission de ramener les pécheurs dans la voie de la pénitence et de guider une multitude d'âmes qui, loin du monde, voulaient tendre à la perfection . Cet enfant privilégié, c'est saintFrançois d'Assise. C'est de lui que le Dante chanta dans son subhme langage : »( Entre le Tupmo et l'eau qui coule de la colline choisie pour sa demeure par le bienheureux Ubald, une côte fertile descend de la haute montagne, d'où Pérouse sent venir le froid ou le chaud par la porte du soleil, tandis que Nocera et Gualdo pleurent derrière la montagne, sous leur joug pesant sur cette côte. Là, oti la pente devient moins rapide, naquit au monde un soleil comparable au nôtre, qui semble parfois sortir du Gange. Or, que ceux qui veulent parler de ce lieu ne l'appellent pas Assise, car ce nom dirait trop peu, mais qu'ils l'appellent l'Orient, pour employer le mot propre. (*) » Ces paroles du Dante semblent être l'écho des acclamations populaires; car ce soleil n'était pas encore arrivé à son apogée, qu'il commençait déjà à faire sentir à la terre les effets de sa grande vertu. A la vue de cet homme, le siècle comprit qu'il était sauvé, que du sang nou^■eau allait être instillé dans ses veines • aussitôt d'innombrables disciples se rangent sous ses entraînantes bannières : François fit pour le peuple plus que n'avait encore fait personne, en élevant la pauvreté à la dignité suprême, et en donnant une influence toute nouvelle aux choses du ciel et de la terre. Investi de cette vie surnaturelle du christianisme, qui a si souvent conféré la souveraineté spirituelle aux derniers de ses enfants, jugé par ses contemporains comme l'homme qui avait marché le plus près des traces du Christ , enivré pendant toute sa vie de l'amour di\in, il fut par la toute-puissante \ erlu de cet amour, orateur, poète, législateur, conquérant.

(*) P.'irndisi», r.iiid» \\.

SAI.NT IRANÇOIS. 107

Letablissenient d un ordre si pauvre, si austère, qu il fonda à làge de vingt-cinq ans, est une chose extraordinaire, aux yeux même du philosophe ; il annonce un génie élevé, une vertu exemplaire, une onction touchante, une éloquence persuasive, un zèle infatigable et une constance peu commune. Peu après sa fondation, l'ordre de saint François, sous le nom de Frères-Mineurs, était si nombreux, que dans le premier chapitre général, que le saint patriarche tint à Notre-Dame-des-Anges en 1 219, il se trouva plus de cinq mille religieux. Trente-cinq ans plus tard, on fit à Narbonne le dénombrement des membres de l'ordre séraphique, et 1 on trouva qu'il y avait déjà, en trente trois provinces, huit cents monastères, et au moins vingt mille religieux. Un siècle après il y en avait cent cinquante mille.

Assise, lundi II inni.

Nel crudo sasso intra Tevere ed Ariio Da Cristo prese l'iiltiiiio sigillo Che le sue membra du' aniii poitaino.

Dante, Paradiso, Cauto XI.

Douze monastères criiomnios et de femmes, appartenant auxtiois branches de l'immense famille de saint François, s'élèvent, comme (les tentes placées à l'ombre de la Basilique, auprès de la grande tente patriarchale où leur père est endormi. Dans plusieurs de ces couvents, et dans quelques autres édifices, divers monuments, sanctifiés par lui, nous offrent les traces toutes vives de son histoire. La maison paternelle de saint François est devenue la chiesa nuova: On dirait que ses cinq coupoles, empruntées au style des églises grecques et formant une exception dans l'architecture de celles d'Assise, font allusion aux cinq plaies ^es stigmates. Cette église conserve quelques parties des vieux murs de la maison. On y montre la prison, où le saint fut enfermé et lié par son père, riche ni'gociant, que ses aumônes avaient irrité, et d'où sa bonne mère le délivra. T.o niait re-autol a été constiuit à l'endroit oii donnait le saint patriarche, lorsqu'ilreçut la vision du palais rempli de croix. Sur la porte de ce sanctuaire on lit l'inscription suivante :

lACT.V DF.I TEMPHM FRVNCISri TKCT.V PARF.NTIM,

(.AR«;i:n iiii est i'.vssls vincl.v i'.vri:nN.v .M.\M:.\r.

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