PEROUSE
Jeudi 14 mai.
Tôt congesta n anu praeruptis oppida saxis Flumiuiique anliquos subteilabentia muros. Vii'g. Georg. lib. II. v. 156.
Encore un nom plein d'antiques souvenirs! encore une ville échappée à la destruction de tous les éléments qui constituèrent un jour la vieille république romaine. Chaque fois qu'il nous est permis de porter nos pas sur une de ces terres autrefois si glorieuses, maintenant presque oubliées, il nous semble que nous sommes transportés tout à coup dans ces assemblées, où l'on décidait de la paix ou de la guerre, au milieu de ces camps, où l'on combattait si vaillamment, parmi ces héros qui paraissent si gigantesques en comparaison des héros de nos temps. Il y a on ne sait quel charme dans ces temps antiques et plus ces temps sont éloignés de nous, plus on trouve d'attrait à s'y reporter.
Pleins de ces douces pensées, nous nous avançâmes les livres anciens à la main et nous allâmes visiter Pérouse. L'aube blanchit à peine la colline, sur laquelle elle est assise, comme une reine sur son trône et d'où elle se mire dans le Tibre, qui coule du cAté de
rOrient, et déjà on la voit de loin, au fond de la délicieuse vallée, qu'il faut traverser en quittant Notre-Dame-des-Angesetqui n'en est éloignée que de deux lieues. Dans cette vallée les habitants vivent d'une vie aisée et jouissent d'une certaine abondance, grâce à la fertilité du sol. On traverse le Tibre sur le pont saint Jean et bientôt on se trouve à l'entrée de Pérouse.
Cette ville, qui compte environ 16,000 âmes, est si ancienne, qu'on va puiser jusqu'aux fables, pour fixer l'époque de sa fondation. Il y en a qui disent qu'elle fût bâtie environ 2,000 ans avant Jésus- Christ, par Janus, fils d'Apollon, qui aborda en Italie, longtemps avant Saturne et qui en fut le premier roi dont on fasse mention. Il lui donna des lois et une religion. Ce prince combla son peuple d'importants bienfaits; il fut honoré après sa mort du titre de Dieu, et dans les sacrifices, c'était toujours lui qu'on invoquait le premier.
Pérouse devint dans la suite une des principales villes de l'Etrurie et Tite-Live la met au rang des trois plus fortes villes de ce pays. (*) Ptolomée l'a placée entre Fesulae et Arretium. (**) Le consul Fabius défit près de ses murs, une armée d'Etrusques, qui avait rompu la trêve avec les Romains. Il s'apprêtait à la prendre d'assaut, lorsque des députés vinrent ofFrirdese rendre à discrétion. Fabius mit une garnison dans Pérouse ; (***) plus tard elle se révolta de nouveau, ce qui força le consul de marcher contre elle. 4,500 Pérusiens furent tués dans ce combat et 1 ,740 jetés dans les fers. On parvint à les racheter en payant une rançon de trois cent dix as par tête. Cet événement fait juger de la population et de la richesse de cette ville. Sa domination s'étendait jusqu'aux grèves de l'Adriatique. (****) Enfin, environ 311 ans avant Jésus-Christ, épuisées par ces guerres et ces révoltes continuelles, les trois plus
(*) Tite-Live, liv. X, chap. 37.
(**) Ptolomée, liv. III, chap. 1.
(***) Tilc-Live, liv. IX.
(****) Ibifl. liv. X.
PÉROCSE. 143
puissantes villes de l'Etrurie^ Voisine, Pérouse et Arezzo, demandèrent la paix en promettant de fournir au consul des vêtements et du blé pour ses soldats^ à condition qu'il leur fut permis d'envoyer des ambassadeurs à Rome pour y traiter avec le sénat. Elles obtinrent une trêve de quarante ans et on leur imposa la condition de payer chacune la somme de 500,000 as. (*) Elles ne se soumirent cependant entièrement que 280 ans avant Jésus-Christ.
Pérouse avait toujours été de la part des Romains l'objet d'une attention toute particulière, parce qu'elle gênait et pouvait couper les communications, qu'ils avaient avec les Ombriens et à travers le pays de ces fidèles alliés avec tout le nord de l'Italie. Même sous les Romains, Pérouse avait su conserver une puissance si redoutable qu'Annibal, après sa victoire près du lac de Trasimène, n'osa pas en former le siège.
L'empereur Auguste assiégea dans les murs de cette ville, le fils de Marc-Antoine, qui s'y était réfugié. Ce siège est devenu très célèbre dans les fastes des guerres civiles par l'affreuse famine que lesPérusiens eurent à souffrir. (**) Cependant ils s'obstinaient à ne pas vouloir se rendre ; cette opiniâtreté leur coûta cher ; leur ville fut prise et rasée. Ayant été rebâtie peu de temps après par le même prince, elle prit le nom d'Augusta Perusia, qu'elle à conservé très longtemps.
Pérouse soutint aussi pendant sept ans toute la fougue et toute la puissance de Totila, roi des Ostrogoths ; mais elle ne put résister finalement à ces armées toujours renaissantes ; prise, elle fut ren-
(*) Tile-Live, liv. X.
(**) Lucanus, courtisan de Néron, dit pour flatter ce tyran, que le monde n'avait pas acheté trop cher le bonheur de vivre sous un si bon prince, au pri.v des plus grandes calaniilcs, telles que la peste de Pérouse, le siège de Modène et la bataille d'Aclium.
Ilis Cœsar Pcrusiiia faînes, Muliiu-cque labores Accédant fatis et quas preniit aspcra classes.
Lib. I. V. 61.
versée de fond en comble ; un grand nombre d'habitants furent passés au fil de l'épée. Narsès la reprit et la releva de ses ruines ; elle fut depuis soumise aux Lombards jusqu'au neuvième siècle, époque où Charlemagne, après s'en être rendu maître, en fit donation au Saint Siège.
Dans les temps d'effervescence, où chaque ville voulait se constituer en république , pendant les querelles des Guelfes et des Gibelins, Pérouse fut désolée et les Balogni la tyrannisèrent ; mais sortie de ces rudes épreuves, elle se releva si bien qu'elle n'a conservé aucune trace de ces secousses. Etant continuellement en guerre avec leurs voisins, les Pérusiens saccagèrent Foligno, ce qui leur attira, de la part du Pape, un bref fulminant d'excommunication.
En 1392, les habitants de Pérouse firent la guerre au Pape Boniface IX, mais finirent bientôt par se soumettre ; cependant toujours remuants et souvent rebelles, ils placèrent en 1416, à leur tête le fameux Forte-Braccio, qui marcha sur Rome et s'en rendit maître. Forte-Braccio était un héros et un homme de génie dont la mémoire se conserve encore à Pérouse. Pendant qu'il gouverna la ville, il contribua beaucoup à son embellissement. C'est lui qui fit cieuser le canal ou emissario, qui sert à recevoir les eaux qui pourraient occasionner des inondations dans la plaine. Forte-Braccio (*) mourut en 1424, à la suite d'une blessure à la tête ; après sa mort, les Pérusiens se rendirent de nouveau au Pape en 1 442.
Depuis 1631, cette ville obéissait aux Français. Le 1 I août 1708, elle se soumit au duc de Savoie, Victor Amédée II, qui fit i)ri.sonnière la garnison, destinée ù la défondre. Par le traité de paix d Utrecht en 1713, ce prince fut confirmé dans sa conquête. Depuis elle est restée sous la domination du Pape et a subi, comme toute
(*) La vie de Forlc-Braccio a élô cninposc'e par (lanipano. Pérouse cul (rois grands hisloriciis : Cialli, (Irispolli cl l'elliiii ; ils oui rcceuilli tous les niôinoiros propres à nous faire conuailrc celle \ille.