EXCITAT AM. MIRA. CELEDRITATE. MLMVIT. PONTIFICATUS. SU
ANNO. Xl\. SALLTIS. MDXLIII. (*)
Jadis les Papes habitaient cette forteresse.
Du point le plus élevé sur lequel s'élève cette citadelle, la vue s'étend sur toute la ville, qui s'ofîre sous la forme d'un pentagone, ayant à chaque côté une porte. A ses pieds se déroule la belle \ allée du Tibre et sur la montagne opposée se groupe un grand nombre de tours, de clochers et de murs élevés.
(*) Voilà l'inscription telle qu" clic s'y trouvait autrefois ; on voit qu'elle est tout différente de celle qu'imagina Valéry (\ oyages en Italie, liv. XVIII. eh. IV). Ad coercendani l'erusinorum audaciani, l'aulus 111 œdificavil.
146 SOIVENIRS DITALIE.
La ville n'a pas conservé beaucoup de restes de son antiquité ; sur la place Grimana, où Ion peut voir et suivre encore, en quelques endroits, les traces des grands murs étrusques, est une porte très ancienne, flanquée de deux tours, qui porte le nom d'Ajx d'Auguste. Cet empereur la fit construire, lorsqu'il rebâtit Pérouse. L'inscription Augusta Pérusia, ajoutée plus tard par les Romains, a fait croire, que cette porte était un arc de triomphe. A Sant'-Angelo on montre aussi quelques ruines d'un temple dédié à Yulcain, avec une inscription, qui se trouve derrière l'autel. L'église de Sant'-Angelo fut construite avec les débris de ce temple et ceux d'un autre, qui se trouvait à Civitella d'Arno. Valéry dit qu'elle paraît avoir conservée sa forme antique, qui selon lui, a du être ronde.
Il est certain que déjà à des temps fort reculés, Pérouse était le siège d'un évéché. Saint Constance, qui remplissait les fonctions d'evéque vers la fm du troisième siècle, fut probablement martyrisé sous le règne de Dioclétien et saint Heraclain, également évêque de Pérouse, fut massacré par ordre de Totila, après la prise de la ville en 546. Saint Félin et saint Gratignan, dont les corps ont été transférés dans le Milanais, reçurent aussi à Pérouse, la couronne du martyre.
La cathédrale dédiée à saint Laurent, est d'une construction gothique, qui date du quatorzième siècle. La première pierre en fut posée le20 août l34o. Fra Bevignate^ moine de saint Sylvestre, fut désigné pour en être l'architecte. A la face latérale, on monte par un perron, oii l'on voit une entrée à moitié revêtue d'une décoration en ogive et une de ces chaires extérieures, telles qu'on en trou\e encore à Prado et à Lucques. Ce grand monument, comme la plupart de ceux d'Italie, n'a pas été achevé. Autrefois on voyait de\ant ses deux portes latérales, deux statues de Papes, l'une de Paul III, assis et levant la main [)our bénir le peuple ; elle fut coulée en bronze par Veliano de Padouc ; l'autre qui a la même attitude, était celle de Jules III (pii pii'sida au concile de Trente ;
CATHÉDRALE, liT
elle fut placée sur la Piazza del Papa ; cet œuvic est de la jeunesse de Danti, ainsi que le porte l'inscription .
VINCENTILS DAMES l'ERLSI.NLS ADHUC PL'BEK FECIT.
L'intérieur de la cathédrale comprend trois nefs, dessinées par cinq piliers de chaque côté. Dans une des chapelles on trouve l'admirable descente de croix de Barroccio ; la sainte Vierge est soutenue par trois femmes. On assure que ce beau tableau fut exécuté par le malheureux artiste au milieu des douleurs occasionnées par le poison que des rivaux envieux lui avaient donné dans un repas, auquel ils l'avaient invité. L'envie a souvent flétri la gloire des grands maîtres italiens : souvent ils donnèrent la mort à un émule heureux. Le grand Michel-Ange lui-même souffrit des honneuis qu'obtenait le génie de Raphaël.
La composition du chef-d'œuvre de Baroccio est irréprochable, l'expression en est heureuse et le coloris plein de verve ; la seule rema rque que l'on pourrait faire à cette œuvre achevée, c'est que la Vierge et les femmes sont trop jeunes. Ce tableau fut transporté à Paris et ensuite au palais du Vatican: mais depuis il a été rendu à cette église.
Dans cette même chapelle on distingue d'admirables vitraux dûs aux pinceaux de François de Barone Brunacci, Bénédictin du mont Cassin et de Constantin Rosato.
Cette église possède aussi une belle toile de Luca Signorelli, rival du Pérugin ; on y admire encore les fiançailles delà samieWevge par Ulicar, imitation assez heureuse de l'ancien tableau de Pietro Vanucci .
La bibliothèque du chapitre, riche en livres rares, possède entre autres un manuscrit des saints évangiles, qui date du VIII""" siècle et un bréviaire du IX ""^ siècle -. cette précieuse collection fut léguée aux chanoines, l'an 1695, par Antoine Domenici, avec une rente annuelle de quarante scudi (*) qu'il destina h son entretien.
(*) Le scudo vaut o Irs. -'o cciii.
148 SOLVENIRS D'ITALIE.
Dans la sacristie, un des chanoines nous montra levangile de saint Luc^ qu'il nous assurait dater du V""^ siècle et qui est écrit sur du parchemin, que quelques-uns ont pris pour \e papyrus des anciens. Mais ce qui est Tobjet de la plus grande admiration, ce sont les belles têtes des saints du Pérugin et les sculptures parfaites en bois, exécutées sur les dessins de Raphaël.
Sur la grand' place, entre la cathédrale et le palais public, se trouve une belle fontaine. Le grand sculpteur Jean de Pisa, fils et élève de Nicolas, contemporain de Giotto, traversa comme lui lltalie et montra d'une extrémité à l'autre de la péninsule les miracles du génie Toscan renouvelé. Il fut appelé à Pérouse, dans les dernières années du treizième siècle. Après y avoir élevé les tombeaux de deux Papes, il travailla à cette grande fontaine; il y disposa, dit Vasari, l'un sur l'autre, trois bassins, deux de marbre et un de bronze ; l'inférieur, qui a douze faces, repose sur un soubassement de douze degrés -, le second bassin est porté par des colonnes qui posent sur le sol du premier. Le troisième, qui est de bronze, s'appuie sur trois figures et supporte à son tour des griffons de bronze, qui versent de l'eau de tous les côtés. Jean de Pisa, content de son travail, mit son nom sur la fontaine, qui coûta 160,000 ducats d'or. Mais s'il faut s'en rapporter au témoignage plus authentique des écrivains locaux, Jean de Pisa sculpta seulement les figures qui représentent les douze mois de l'année sur le vase inférieur de la fontaine. D'après eux, la fontaine elle-même aurait été construite en 1277 par Fra Bcsignatc, aidé de Fra Alberto, Franciscain et de Buon Insegna, architecte vénitien. Par une inscription placée sur le chapiteau de la conque supérieure, on voit que ce fut seulement à la fin de l'année 1322, que l'eau fut enfin conduite dans la fontaine achevée. L'eau de la fontaine y coule d'un aqueduc, qui est au nord de la ville et que Jean de Pisa a restauré.
L'église des Auguslins est comme un musée de peintures du Pérugin et de son école On s arrête dcviuit imw Ma<lone, failrcn 11)08,
COUVENT DK SAINT lUANÇOIS. 1 iU
belle œuvie du maître et devant une adoration des Mages de son élève Useppio di San-Giorgio. La sacristie présente une suite de petits dessins, dûs à la main du Pérugin : la Prédication de saint Jean, la Circoncision, l'Adoration des Mages et les Noces de Cana. On y remarque avec satisfaction un arrangement parfait. La lettre autographe du grand peintre au prieur du couvent, qu'on y conserve est tellement illisible qu'un anonyme y a placé ces mots :
« Fù restaurator délia pittura, ma guastator dell' artedi scrittura.i»
Au sortir de cette église notre cicérone nous conduisit à celle de san Francesco, dont le portail antique est orné des statues de saint Louis et de saint Bonaventure. Ce sanctuaire renferme le tombeau de Bartolus, célèbre jurisconsulte, natif de Sassoferato, qui s'était établi à Pérouse et avait ouvert un cours à l'université de cette ville. Ce temple a perdu la plupart des peintures qu'on y voyait autrefois ; il y existe encore unebonne copie de la sépulture de Jésus-Christ, par le chevalier d'Arpino; elle remplace l'admirable tableau de Raphaël, qui fait la gloire de la galerie Borghèse à Rome.
Dans la chapelle du Gonfalone on conserve un étendard, qui se porte dans les processions solennelles. La sacristie possède les dépouilles mortelles du fameux Forte Braccio, qu'un frère nous fit voir; selon la juste remarque de Valéry, ce guerrier mérite d'avoir un mausolée magnifique ou du moins un tombeau. (*)
Dans le couvent on conserve une pieuse et touchante tradition, qui dit, que saint Louis étant allé en pèlerinage au tombeau de son glorieux contemporain saint François, vint d'Assise au couvent de Pérouse, où demeurait le bienheureux /Egidius, un dos disciples les plus vénérés du père Séraphique, qu'il fît prévenir qu'un pauvre pèlerin demandait à lui parler. Mais une vision intérieure révéla aussitôt au frère, que ce pèlerin n'('>tait autie que le saint roi de
(*) Valéry, Voya:;os on llalic.
loO SOUVENIRS DITALIE.
France. Il court au devant de lui et dès qu'ils se voient, quoique pour la première fois, ils se jettent à genoux tous deux simultanément et s'embrassent avec tendresse ; ils demeurent longtemps appuyés sur le cœur l'un de l'autre, sans échanger une seule parole. Après être restés ainsi embrassés pendant très longtemps, toujours à genoux et dans un profond silence, ils se détachent, se lèvent et s'en retournent, le roi va revoir son royaume, le moine va retrouver sa cellule. (*) Mais les autres frères du couvent, ayant découvert que c'était le roi, allèrent faire de grands reproches à ^îlgidius : u Comment, lui dirent-ils, peux-tu être si grossier, lorsqu'un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire une seule parole? » " Ah! mes frères bienaimés, leur répondit le bienheureux, ne vous étonnez pas, si ni moi ni lui, nous n'avons pu proférer une parole; car^ dès que nous nous sommes embrassés, la lumière de la divine sagesse m'a révélé tout son cœur, et lui a révélé tout le mien, ainsi , en nous regardant dans nos deux cœurs, nous nous connaissions bien autrement que si nous nous étions parlé, et avec une bien autre consolation, que si nous avions voulu rendre par des paroles ce que nous éprouvions, tantla langue humaine est incapable d'exprimer les secrets mystères de Dieu » . (**) Touchant et admirable symbole de cette intelligence secrète, de cette victorieuse harmonie qui unissait alors les âmes supérieures, les âmes saintes, comme un pacte éternel et sublime !
Dans ce même couvent nous fîmes la connaissance du père Frederico, vieillard aux cheveux blancs, qui joignait à de rares connaissances, beaucoup de modestie et d'affabilité et par une spécialité bien rare parmi ses compatriotes, il s'exprimait dans la langue française avec pureté et même avec une certaine élégance. Grand
(*) Fioretti di San-Fraiicesco, cap. X.V.MV. (llironiquc célèhro de la fin du XllI" siècle.
(**) Ibid,
LE PÈRE FUEDERICO. loi
admirateur des poètes, il nous récitait des passages entiers de la divine comédie du Dante et chantait d'une voix vibrante les canzone de son saint fondateur. Mon compagnon de voyage, musicien distingué, l'accompagnait sur un orgue expressif. Ce concert improvisé égaya tout le couvent et se prolongea jusqu'à l'heure du dîner, que nous eûmes la satisfaction de partager avec ces bons frères, qui exercent envers les étrangers une hospitalité franche et cordiale. Pendant le diner, la conversation roula presqu'exclusivemcnt sur notre pays et sur notre ville natale ; la physionomie du père Frederico devint animée et expressive ; ce fut alors qu'il nous raconta les aventures de sa jeunessse. Issu d'une famille noble, il se distingua fort jeune dans la carrière militaire et fut d'abord officier d'artillerie dans l'armée de la république de Gènes, sa ville natale. Capitaine dans la garde impériale, il suivit Murât dans ses faits d'armes les plus remarquables. A la chute de l'empire, il fut nommé major dans l'infanterie du roi de Sardaigne et décoré de l'ordre de saint Maurice. Ce fut vers cette époque, qu'il exécuta le pieux dessein, qu'il avait formé depuis bien d'années. Il s'enrôla en 1821 dans la milice sacrée et abandonna sa patrie, pour se couvrir des livrées de la sainte pauvreté dans le couvent de Pérouse. Ses vertus et ses mérites l'ont élevé au rang distingué, qu'il occupe parmi ses frères.
Pendant cette conversation, assaisonnée d'une foule d'anecdotes de sa carrière militaire, ses forces semblaient tout-à-coup se ranimer et il nous dit : u Quand je suivais encore les drapeaux de l'empereur, j'ai logé un jour dans votre ville d'Anvers, j'ai vu sa magnifique cathédrale et sa tour dentelée, merveille du monde. J'ai assisté, comme capitaine, à une revue de trente mille hommes, que Napoléon passait sur l'Esplanade. »
A trois heures, notre cicérone était à son poste, pour continuer nos visites dans Pérouse. Notre séparation a^•ec le vénérable père Frederico fut touchante; il étendit les deux mains et nous pressa sur son cœur en proférant ces paroles, que notre émotion nous permit
152 SOLVENIRS D ITALIE.
à peine de comprendre : <c Mes amis, c'est avec les plus vifs regrets, que je vous vois abandonner ces lieux où l'hospitalité aurait dû vous retenir plus longtemps. Mais hélas ! il est à supposer, que vous no visiterez plus ces lieux, où nous avons été réunis au milieu des plus doux entretiens. Plût à Dieu, qu'un jour, il me fut accordé de vi>us revoir. » Un larme séchappa de ses yeux ; il nous embrassa et nous quittâmes le monastère emportant avec le souvenir de tant de bienveillance les justes regrets que nous causait cet adieu.
Mon compagnon, ancien élève deTUniversité catholique deLouvain, étaitdésireux devoir celle de Pérouse. Nous visitâmes d'abord cet établissement un des plus célèbres de l'Italie qui occupe le beau couvent des Olivetains. Elle fut fondée en 1307, alors que cette ville travaillait a reconquérir sa liberté. On a fait depuis longtemps la remarque que tous les monuments de Pérouse datent du temps où ses habitants au milieu des révolutions faisaient l'épreuve de l'indépendance.
Les Papes, protecteurs généreux de l'instruction, comblèrent cette université des plus grandes faveurs. En 1829 le nombre des élèves montait à trois cent cinquante ; lorsqu'ils apprirent le mouvement qui s'opérait en France en 1830, ils se soulevèrent contre leurs professeurs : on se vit forcé de suspendre les cours et de renvoyer les élèves. Les supérieurs se retirèrent pour échapper aux mauvais traitements dont on les menaçait. Ce n'est pas là un acte qui honore beaucoup les élèves, et s'il est vrai que les études demandent la paix de l'âme, on pourrait douter du vrai savoir de cette jeunesse remuante. Cependant, grâce à l'extinction du feu de la révolte dans toute l'Italie, l'université à été ou^■erte et le même nombre d'étudiants s'est rangé sous ses auspices.
En entrant dans le bâtiment de l'université on voit s'allonger trois corridors dont les murs sont couverts d'une belle suite d'inscriptions latines parmi lesquelles on distingue surfout celle-ci :
INnUM SAl'IKMI.i: TIMOIl DOMIM.
>i La crainte! du Seigneur est le connuenceniciil de la sagesse. »
iMVF.nsnK. 1o3
L'Université possède dans sept salles un grand nombre d'antiquités en marbre et en bronze, trouvées dans les fouilles faites à différentes époques à Pérouse. Ce qu'on admire le plus, c'est une série de quatre-vingts inscriptions étrusques: la plus longue occupe jusqu'à quarante cinq lignes. On y voit en outre une statue d'Hercule en marbre, la garniture complète et les ciselures d'un char étrusque trouvé en 1810, par une paysanne de Castel San Mariano ; — un superbe vase jaune à fond noir, représentant une Bacchanale: Admète et Alceste faisant un sacrifice à Diane; — un pugilateur, une tète de cheval, le groupe des grâces et un basrelief. Ces quatre ouvrages sont des chefs-d'œuvre du célèbre Canova.
Ce qui étonne, ce sont les pièces magnifiques de l'art étrusque que l'on découvre presque à chaque pas à Pérouse en remuant le sol. Un habitant trouva naguère une admirable figure en bronze ; cette pièce surpasse en perfection tout ce que nous avons vu jusqu'à ce jour de beaux restes de la sculpture des anciens étrusques. C'est une figure couchée sur une urne funéraire dans laquelle on a trouvé une couronne d'or. La statue se distingue surtout par la noblesse de la pose.
La ville de Pérouse présente un assez grand nombre d intéressantes sépultures étrusques ; les plus remarquables sont le tombeau souterrain connu sous le nom de Torre di sanManno, et surtout celui des Volumnii, découvert en 1840 et que l'on a conservé intact et tel qu'on l'a trouvé. Ce tombeau est bien plus compliqué que ne le sont ordinairement les monuments de ce genre. Au milieu est une chambre flanquée à droite et à gauche de trois salles et au fond d'une sorte de tribune accompagnée de deux autres salles. Le tout est entièrement taillé dans le tuf. Ce monument a fourni un grand nombre d'armes sculptées, de vases et d'objets curieux.
Les Romains, maîtres d'un immense territoire et de richesses plus grandes encore, devaient nécessairement surpasser tous les peuples par la magnificence de leurs sépultures. Toutes les voies
loi -SOUVENIRS DITALIE.
romaines, aux approches des villes, étaient bordées de tombeaux ; cet usage n'est nulle part mieux constaté qu'à Pompéi, où une rue entière est composée de sépulcres qui lui ont donné le nom de rue des tombeaux.
Dans une des salles de l'université on voit une belle collection de médailles très bien choisies.
Le jardin botanique offre une variété d'environ deux mille espèces de plantes et d'arbres ; le beau cabinet de minéralogie est un don de M. Canale qui fut un des professeurs de physique les plus distingués.
L'académie des beaux-aits offre, dans le local de luniversité, de bonnes toiles de peintres Pérousains, provenues en partie d'églises qui n'existent plus ; elles sont rangées dans l'ordre du temps où elles ont été peintes. On y voit, encadré sous verre, un reçu de la main du Pérugin pour le prix convenu d'un tableau.
Favorisés par un beau soleil de printemps, dont les rayons faisaient ctinceler les tours et les coupoles des nombreuses églises de Pérouse, nous visitâmes le beau monumentélevé à Benoît XI, nioit en cette ville en 1304. Use trouve à l'église de san Domenico. La figure du pontife, qui est couché, est pleine de naturel, et les deux anges qui soulèvent la draperie ont beaucoup de grâce. Le portail du sanctuaire est construit en briques sans ciment ; on distingue dans ce temple des statues et des bas-reliefs par Augustin de la Robbia et au fond du chœur des vitraux peints de tn-nte pieds de hauteur d'un effet magitjue.
Dans le beau et vaste couvent des Dominicains se voit un magnifique autel élevé en l'honneur de sainte Elisabeth do Hongrie, duchesse de Thuringe, religieuse Clarisse de l'ordre de saint François. La fcHe solennelle de sa canonisation eut lieu dans ci; m(''me couvent, (*) et lesouxenir en est pieusement con.servé |>armi les enfants de saint Dominique.
(*) 1.0 20 mai 12:îO.
IF.l DE PALLONE. 1 .•>")
Nous terminâmes cette première journée à Pérouse en assistant au jeu de pallone qui se faisait près des fortifications de la ville, où on a élevé une espèce d'amphithéâtre. Ce jeu, qui est en tout semblable au jeu de paume, quant aux règles, en diffère sous le rapport des moyens. Les instruments sont une balle de cuir fort de quatre pouces de diamètre, gonflée par un procédé semblable à celui qu'on emploie pour charger un fusil à vent, et un gantelet en bois armé de pointes d'un pouce de saillie. Le joueur introduit sa main et une partie de l'avant bras dans ce gantelet dont il se sert comme d'une raquette pour recevoir et renvoyer la balle.
Les joueurs sont habillés de blanc et d'une manière assez élégante. Ils se divisent en deux bandes de trois ou de quatre chacune. La balle lancée d'un côté doit être renvoyée de l'autre ; elle parcourt ainsi quelques fois de suite le vaste espace qui sépare les joueurs, jusqu'à ce que la maladresse de l'un la laisse tomber ou la chasse hors de la ligne qu'elle doit parcourir.
Ce jeu exige une grande force , beaucoup d'agilité et donne quelquefois lieu à un déploiement de grâce qui le classent avantageusement parmi les jeux d'exercice. Jadis il était en usage dans les rangs élevés de la société ; aujourd'hui il sert exclusivement de délassement aux artisans.
Pérouse, vendredi lo mai.
Ciel brillant, temples sublimes, ville aux anciens souvenirs, me serait-il donné de vous revoir eneoi'e I
Quatre heures venaient de sonner au campanile de saint Pierre, lorsque notre cicérone, jeune homme plein d'intelligence et de vivacité, vint nous annoncer l'aurore en fredonnant avec cette justesse et ce goût, qui caractérisent les Italiens, un des plus beaux passages dos due Foscari; en même temps la porte principale de la ville s'ouvrait à une immense caravane de villageois, apportant au marché les plus fraîches primeurs de la saison. Ils portaient des vêtements tels que l'idéal seul peut les combiner. Une extrême élégance s'alliait aux apparences de la plus noble simplicité. Rien n'est comparable ù ces tissus aux couleurs éclafaïUes oii l'argent vient parfois mêler son brillant. Les vêtements des femmes ont surtout le privilège de la grAce et delà fraîcheur. LeuiscoilTures, ornées de franges de soie, se prolongent sur leurs épaules, cachent une partie de la taille et vont se fondre avec leurs robes décentes, dont la longueur ne déguise pas leurs cotliui nés ornés de rubans éclatants. Les hommes conduisiiient des bonifs superbes, (pii semblent avoir giirdé diuis leur [lort ipichpic \r,\cc (\r. leur antiipic renommée, lorsqu'ils conduisaient iiii\ leiiiples desDieiix les Iriom-
BIHLIOTHKyLE. I o7
phateuis de Romo. Ces campagnards portaient la veste courte et s'ombrapeaiont la tète d'un chapeau à larges bords surmonté de guirlandes de fleurs. Nous traversâmes cette foule agitée et criarde. Par la présence subite de ces habitants des campagnes voisines, la ville eut en un clin-d'œil l'aspect le plus animé, et l'arrivée de cette population nouvelle qui devait l'abandonner quelques heures plus tard, nous évita la peine de visiter en détail une foule de petites localités, qui toutes varient pour le costume.
Notre première visite fut au sanctuaire de saint Pierre. Cette église, dépendante d'un couvent de Bénédictins, a trois nefs dessinées par trois arcades-, sa voûte est divisée en compartiments dorés. Le maître-autel orné de colonnes en vert antique, en porphyre et en agathe, est de toute beauté. Les stalles du chœur sont surtout remarquables par les belles sculptures en bois exécutées par des artistes Florentins sur les dessins de Raphaël. Un tableau, peint il y a quatre cents ans par Sassofermto^ représente saint Benoît, instruisant sa sœur, sainte SchoJastique. Nous y trouvâmes encore deux tableaux de Giotto : l'Annonciation et la Visitation. Une autre toile, exécutée par Annibal Carrache, représente saint Romuald: la tète en est sublime. La sainte Vierge, saint Sébastien, sainte Placide et le Christ au moment d'être mis dans le sépulcre, soutenu par sainte Scholastique et sainte Flavie ; sont des chefs-d'œuvre du Pérugin ; les poses sont parfaites; l'effet en général est ravissant; la figure du Sauveur, la sainte Vierge et deux anges sont dues au pinceau de l'immortel Raphaël .
La bibliothèque de Péiouse compte environ trente mille volumes. On y remarque spécialement une belle collection d'ouvrages qui datent du quinzième siècle. D'intéressants manuscrits ornent cette bibliothèque, le plus précieux qui soit tombé sous nos regards est l'Etienne de Byzance considéré généralement comme un des principaux autographes de ce grammairien grec : il date de la seconde moitié du quuizième siècle.
Les conseils du Ronoif Caprn. jurisconsulte Pérousain. ouvrage
lo8 SOUVENIRS d'iTAI.IE.
écrit en 1476, est le premier livre imprimé à Pérouse ; mais on regrette de ne pas y rencontrer le nom de l'imprimeur.
Nous y vîmes aussi l'itinéraire latin de la Terre Sainte et du Mont de Sinaï, écrit par Gabriel Capodilista, d'une ancienne famille de Padoue. Il est probable que cet ouvrage fut édité à Pérouse au quinzième siècle, quoique le nom de l'imprimeur n'y soit pas mentionné.
Ce qu'il y avait là de remarquable encore était l'oraison funèbre du jeune Griffone Baglioni, assassiné à vingt deux ans en 1477, sans motifs connus, par le lieutenant du seigneur deSasso-Ferrato.
Passons maintenant au beau Corso, promenade publique, et parlons de la place del Sopramuro, qui lui est parallèle. Elles sont très remarquables par les immenses édifices qui remplissent l'espace entre les deux collines sur lesquelles s'élèvent le dôme et le château fort. Une partie de cette forteresse fut construite au temps de la souveraineté de Braccio Fortebracci ; de là le nom qu'elle porte de Mûri di Braccio.
Le vaste palais public, d'une construction gothique, fut commencé en 1333 sur les ruines d'une église. Habité d'abord par le magistrat suprême et par le podestat, il servit dans la suite de résidence aux prieurs qui les remplacèrent. Aujourdhui c'est la résidence du délégat délia magistratura (la municipalité). La porte qui couronne le perron, faite en ogive comme tous les monuments exécutés en Italie au quatorzième siècle , est ornée, d'un côté, d'un immense griffon de bronze, emblème de la ville ; de l'autre, d'un grand lion du môme métal qui représente le parti Guelfe auquel Pérouse, alliée du Saint-Siège demeura fidèle. Aux pieds du griffon et du lion pendent encore les serrures et les chaînes enlevé(\s en 1358, après un grand combat, à une des portes de Sienne, ville Gibeline. Cette entrée conduit dans la grande salle du palais qu'ornaient autrefois les portraits des Papes. Il y a une autre entrée plus richement décorée qui regarde le milieu Ai' \,\ place. Sur reluic'\ se préscnlrnl flriix lmiIToms dr iiiiirhrr, (|iii (Iccirnciil di' Iciii-.s
PM.AIS 1>I IJUC. lo9
ongles les louves de Sienne, et les deux lions, qui formaient l'écusson Guelfe ainsi que les lis de Fiance. La statue de saint Louis occupe le haut de la porte, entourée des figures de saint Herculin et de saint Laurent, martyrs, protecteurs de Pérouse. Un grand étage à hautes fenêtres byzantines, encadrées dans les ogives, s'élève au-dessus de ce groupe et donne à ce palais l'aspect le plus imposa nt.
C'est dans ce palais qu'on conserve les archives de la ville. On y découvrit il y a environ vingt ans une chambre murée qui contenait des mémoires secrets et de précieux manuscrits du temps de l'opulence et de la liberté de Pérouse. Ces pièces avaient probablement été cachées ici lors de la destruction de la république, afin de ne pas être transportées à Rome et de ne pas priver la ville des titres de quelques-unes de ses anciennes franchises. On présume que les archives ont fourni les matières sur les lois somptuaires de Pérouse au quatorzième siècle, publiées par M. Yermiglioli ; précieux document pour la connaissance du dialecte pérou.sain, et remarquable surtout par la sévérité des mesures qu'il contient. Ces mesures furent particulièrement dirigées contre le luxe de la parure des femmes. Il parait que le goût de la toilette était alors excessif en Italie, puisque de pareils édits existaient à Florence et dans les autres Etats, (*) et le Dante, admirable peintre des mœurs, l'avait violemment attaqué dans son chant du Paradis (**).
Le bel édifice, contigu au palais public, renferme la salle del cambio, construite au quinzième siècle et où siégeait autrefois le collège des changeurs, qui était, après celui des maichands, la première corporation de la ville. Elle ne formait pas seulement une bourse, mais aussi un tribunal jugeant tous les procès de ses affiliés. La chapelle et les salles d'audience furent décorées par le Pérugin, qui, revenu de Florence et de Rome, couvert de gloire, était
(*) Valéry, Voyages en Ilalie, liv. .\Xlll,oh. S. (**) Paradiso, canto \\'.
accompagné de Raphaël. Il paraît que ce sont surtout les élèves du Pérugin, qui ont peint la chapelle ; on pense communément que Gianniccola exécuta la Nativité de saint Jean, où l'on trouve quelques nuances de la suavité d'Andréa del Sarto, qui commençait à cette époque à manier le pinceau de maître. Le Père éternel qui occupe le milieu de la voûte, et les enfants qui accompagnent les Sybilles placées dans les angles, sont attribués à Raphaël et offrent en effet une rare précision de dessin unie à l'ingénuité des expressions. Les évangélistes et les apôtres, qui brillent, au milieu de l'or et des arabesques, complètent cette décoration fortement coloriée. Dans la salle d'audience, Pérugino a exécuté des fresques, représentant Pythagore, Péricles, Horatius Codes, Cincinnatus et Caton; elles sont d'une belle couleur et dun dessin parfait, mais les figures manquent de dignité. Les dieux du paganisme qui ornent la voûte sont attribués au pinceau de Raphaël. Dans la même salle on admire aussi des Sybilles, les Prophètes, le Père éternel, la Nativité et la Transfiguration. Pérugin s'est peint lui-même dans cette salle ; sous ce portrait ses contemporains ont placé deux vers latins, qui font juger de leur haute estime pour son génie ■•
Perdita si fuerat, pingendi hic rettulit artem, Si numquam inventa est, hactenus ipse dédit.
« Il a retrouvé la peinture : il l'eut créé, si elle eut été inconnue. »
Il est probable que toutes ces peintures furent exécutées vers l'an 1500, date que l'on trouve dans les ornements des bancs des rois, ou siègaient les juges du collège des changeurs.
II est à regretter que cette salle ne soit pas mieux éclairée ; l'effet, que devrait produire ces charmantes peintures, esta peu près détruit par le défaut de lumière. Elle sert aujourd'hui de lieu de réunion ù la noblesse.
Au sortir de ce palais nous visitAmes l'intéressant collège Pio,
COIVK.M DKSA.N ,SE\KHO. \(,\
qui a reçu son nom de l'immortel Pie VII, I un de ses jilus zélés protecteurs. L'enseignement s'y donne par des professeurs de grand méiite qui font marcher de front létude simjjlifiée des langues anciennes avec létude des autres sciences. Cet établissement ne compte que soixante élèves : mais on en admettrait davantage si le local était plus spacieux.
A l'église de san Fiorenzo sont les cendres de Galeas Alessi. Ce grand architecte, qui a doté la ville de Gènes de magnifiques palais, était né à Pérouse et y fut enterré avec beaucoup de pompe en 1577. Quoique sa famille fut une des plus riches de la ville, on ne lui a fait ni épitaphe, ni monument.
Sur le point le plus élevé de Pérouse, à la place d'un ancien temple du Soleil, se voit le couvent des Camaldules de san Serero. C'est là que d'après toute probabilité Raphaël, âgé d'environ vingt ans, fit son premier ouvrage original : il y mit la date de M. D. V. (loOo). Cette fresque représente une gloire céleste. Rien peut-être, dans toute l'histoire de l'art, n'est plus curieux que de voir le génie sublime de Raphaël à une époque et dans une œuvre ou la pensée et le sentiment, à peine éveillés, n'animent que d'un reflet incertain des traits qui cependant révèlent déjà toute la grâce, toute la délicatesse dune main habile. Toutes les tètes sont au trait, mais les contours sont beaux. Les anges et surtout deux diacres annoncent le grand maître. Le Christ, assis au milieu des saints, est de toute beauté. Le ton de cette fresque, dégradée par le temps, est d'un bleu pâle et tendre.
Parmi les galeries particulières que nous visitâmes, celle du palais Stafîa se distingue surtout par une admirable Madone de Raphaël , rangée parmi les chefs-d'œuvre de ce peintre immortel. La galerie du baron Délia Penna possède deux tableaux de Salvator Rosa ; lun représente un paysage dune beauté inexprimable ; lautre est une scène nocturne ou une diableiie, originale d'invention et d un grand elTct. On y admire aussi plusieurs chefsd œuvre du Pérugin.
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Ce peintre distingué vit le jour, en 1 446, de l'autre côté de la montagne, à Citta délia Pieve -. son père lui donna le nom de PietroVanucci. Lui-même sappella d'abord Pietro Pievano et signa plusieurs tableaux de ce nom. Il semble cependant que ce n'est point seulement le hasard qui lui ait fait donner le nom de Pérugin -, Pérouse où il étudia dans sa jeunesse et où il se fixa dans sa vieillesse, a dans sa destinée quelque chose qui a passé dans les œuvres de ce peintre trop peu connu et trop peu apprécié. Comme cette ville étrusque d'origine devint dans la suite romaine par la conquête, elle retint à la fois quelque chose de la vivacité de ses premiers habitants et participa de la (;ivilisation de ceux qui plus tard devinrent ses maîtres. Aussi y vit-on, à la renaissance des beaux-arts, le goût des Toscans trop dominé par le génie antique. C'est là le véritable secret du mélange du christianisme et du paganisme qu'on observe dans plusieurs tableaux du Pérugin. Ainsi maestro Pietro paya l'adoption de Pérouse en y résumant toute son histoire. Le Pérugin était cependant en tout point un peintre délicat qui s'est surtout appliqué à montrer sur les figures de femmes le ravissement de la piété. Cette même expression tendre et gracieuse se retrouve toujours dans les physionomies de ses saints.
La renaissance des lettres en Italie vit éclore une foule de sociétés savantes ; Pérouse fut une des premières villes qui forma des académies. Une des plus anciennes fut l'académie Scossa, qui avait pour symbole un tamis avec la devise :
EXCLSS.V MTESCIT.
Cette devise indique que l'esprit, si Ion veut en tirer quelque utilité, doit être exercé. Plustard on voit se constituer 1 académie Délia Crusca, qui conserva le tamis [jour symbole. Bientùt se forma une nouvelle société, 1 acadéniir J)cf/ti Insensati, cest-à-dire, composée d hommes qui attachent plus de prix à l'esprit (|u aux sens, et qui ne se lais.sont pus dominer par eux. Leur symbole était des grues