‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 41 sur 134 · ACADÉMIES · texte numérisé non relu

ACADÉMIES

volant au-dessus de la surface de la nier, tenant une pierre dans la patte, etpoui- devise :

VEL CLM PONDERE.

Ils voulaient signifier que leur âme, enchaînée dans un corps tout sensuel, s'élevait au-dessus des choses de la terre, vers des idées plus sublimes. Cette société se fondit dans la première et fut longtemps en grande considération.

A côté de ces hommes savants et à des sentiments si élevés, on est tout étonné de trouver dans les gens moins instruits un peuple conservant encore un reste de cette rudesse, qui le caractérisait aux temps où il se livrait si facilement à la révolte et à la guerre. Les familles sont très envieuses les unes des autres ; les nobles même sont peu communicatifs entre eux. Cependant depuis que chaque ville italienne a organisé un Casino, Pérouse aaussi le sien et ces réunions familières ont fait naître des relations jadis inconnues. Elles ont fait disparaître nécessairement tout ce que ces anciennes mœurs avaient de rude et de désagréable.

La position de Pérouse sur une hauteur a forcé les habitants de conduire l'eau des montagnes voisines dans la ville. A cetefiet, on a construit cinq grands aqueducs qui reçoivent l'eau dans des tuyaux de plomb de vingt deux pouces de diamètre et deux mille cinq cent huitbrasses de longueur. Un habile ingénieur, Angelo Barocchi, a su conduire l'eau du haut d'une montagne et, non loin de là, la faire remonter à quatre cents pieds de hauteur.

La peste exerça longtemps ses ra\ages dans cette antique cité. Nous avons déjà parlé de cette effroyable épidémie dont Lucain fait mention. Mais ce fut surtout aux quatorzième, quinzième et seizième siècles, que ce fléau y étendit ses ravages. Il emporta en 1348 jusqu'à dix mille personnes à Pérouse et dans ses environs. Au quinzième siècle, il se renouvelait au moins de cinq à fint| ans, et celui de L'i^i enleva à Pérouse son grand artiste, le chef de

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lécole romaine, te maître de Raphaël. On a peine à s'expliquer ces épidémies, puisque l'air est ici très sain.

Pérouse possède des manufactures de velours et d'étoffes de soie : son commerce principal comprend les grains, les laines, les huiles et le bétail.

Parmi les établissements de bienfaisance que cette ville renferme, une mention toute spéciale est due au Mont-de-Piéte, fondé au commencement du quinzième siècle. Barnabe de Terni, humble frère mineur, vivement affligé de voir que le pauvre était souvent la proie de l'usurier, chercha à le soulager dans ses besoins, sans toutefois favoriser la paresse, et il fit à Pérouse l'essai d'une maison de ce genre. Le succès répondit à ses pieux désirs. Cette institution, autorisée d'abord par Léon X, qui régnait alors, propagée ensuite par Paul III et par Grégoire XIII, a été ressuscitée par Pie VII, de glorieuse mémoire et rend encore d'importants services ù la classe la moins favorisée de la fortune.

Des Monts-de-Piété, à l'instar de celui de Pérouse, ne tardèrent pas à s'établir à Orviette, à Viterbe, en Savoie, à Césène, à Bologne et à Rome. Les cardinaux protecteurs de l'ordre des frères mineurs se firent aussi les patrons de leur œuvre. Parmi les princes de l'Eglise, je me plais à citer saint Charles-Borromée, cet homme tout dévoué aux personnes nécessiteuses, comme celui à qui cette charitable institution doit peut-(Hre les progrès qu'elle a faits dans la suite.

Dans les temps les plus prospères de l'œuvre, les gages se conservaient dix-huit mois gratuitement, jusquà concurrence de trente écus. Depuis les secousses politiques, le gage d'im an se leçoit et se renouvelle seul .sans payer de l'intiMét, quand le prêt n'e.xcède pas treize écus.

Pour compléter cette institution, on a établi dos cai.sscs d'épargne, où le pauvre artisan et IhonniHe ouvrier trouvent une précieuse ressource de se procurer de l'argent poui- leurs besoins et le moyen assuré de conser\ (T ntilcmcnt li- fniil de Icms ccononiics

ÏAC DE TRASIME^E.

Hopc est nobilis ad Tiasimeimm pugiia alque intei- paiicas mcmorata popiili Uoinani clades TlTL^i-LlVlL•s-

Quinze milles environ séparent ce beau lac de la ville de Pérouse. Ce fut dans ses eaux qu'une armée romaine, surprise par Annibal. se précipita égarée. L'impitoyable Africain lança ses cavaliers à leur poursuite : ni les cris, ni les prières de ces guerriers réputés invincibles ne désarmèrent sa fureur ; tous périrent et pendant plusieurs jours la surface du lac cessa d'être le miroir des airs ; le ciel restait d'azur, le lac demeurait sanglant.

Voici comment Polybe, historien grec, raconte cette bataille : (*) «( Annibal avait établi ses quartiers devant Arétium, dans la Tyrrhénie , là il s informa a\ ec soin de la disposition où étaient les Romains et de la nature du terrain qu'il avait à traverser pour aller à eux. On lui dit que le pays était bon et qu'il y avait de quoi faire un riche butin ; que pour ce qui concernait Flaminius, cétait un homme doué dun grand talent, habile à s'insinuer dans l'esprit de

(*) llisl. jtoii. lie la liépiibliqiic lîomaino, loiiic III, chai». W 11.

la populace, mais qui, n'étant propre ni à gouverner, ni à faire la guerre, se croyait pourtant très expert dans l'un et dans Tautre. De là Annibal conclut que s'il pouvait passer au-delà du camp de ce consul et porter le ravage dans la campagne sous les yeux de l'ennemi , celui-ci, soit peur d'encourir les railleries du soldat, soit chagrin de voir le pays ravagé, ne manquerait pas de sortir de ses retranchements, de venir à sa rencontre, de le suivre partout où il le conduirait, et de se hâter de battre l'ennemi avant que son collègue put partager la gloire de l'entreprise; tous mouvements dont il voulait tirer avantage pour attaquer le consul.

On doit convenir que toutes ces réflexions étaient dignes d'un général judicieux et expérimenté. C'est être ignorant et aveugle dans la science de commander les armées que de penser qu'un général ait quelque chose de plus important à faire que de s'appliquer à connaître les inclinations et le caractère de son adversaire.

C'est ainsi qu'Annibal, prenant adroitement Flaminius par son faible, l'attire dans ses filets. A peine eut-il levé son camp d'autour de Fiesole et passé au-delà du camp des Romains, qu'il se mit à tout dévaster. Le consul irrité prit cette conduite des Carthaginois pour une insulte. Quand il vit ensuite la campagne ravagée et la fumée annonçant de tous cùtés la ruine entière de la contrée, ce triste spectacle le toucha jusqu'à lui faire répandre des larmes ; alors ce fut en vain que son conseil de guerre lui dit qu'il ne devait pas se presser de marcher sur l'ennemi, qu'il n'était pas à propos d'en venir sitôt aux mains avec lui, qu'une cavalerie si nombreuse méritait toute son attention, qu'il ferait mieux d'attendre que l'autre consul fut arrivé et que les doux armées pussent combattre ensemble. Non-seulement il n'eût aucun égard à ces remontrances, mais il ne put mi^me supporter ceux (pii les faisaient. <c Que doivent penser à présent nos concitoyens, leur disait-il, en voyant les campagnes saccagées presque jusqu'aux portes de Rome, pondant que derrière l'ennemi, nous demeurons tranquilles dans notre famp?i> Kt sui' le cliiinip il .se rn(M m ronicsiins alli-ndrc l'occasion

lîATAII.I.K l)i; TIlASIMÈiNE. 167

favorable, sans connaître les lieux, emporté par un violent désir d'attaquer au plus tôt l'ennemi, comme si la victoire eût été déjà certaine et acquise. Il avait même inspiré une si grande confiance à la multitude, qu'il avait moins de soldats que de gens qui le suivaient dans l'espérance du butin et qui portaient des chaînes, des liens et autres appareils semblables. (*)

Cependant Annibal avançait vers Rome par la Tyrrhénie, ayant à sa gauche Cortone et les montagnes voisines et le lac de Trasimène à sa droite. Pour enflammer de plus en plus la colère de Flaminius, en quelque endroit qu'il passât, il réduisait tout en cendres. Quand il vit enfin ce consul approcher, il reconnut les postes qui parurent le plus lui convenir et se tint prêt à livrer bataille. Sur la route il trouva un vallon fort uni ; deux chaînes de montagnes le bordaient dans sa longueur ; il était fermé à l'extrémité par une coUine escarpée et de difficile accès et à l'entrée était le lac ; entre celui-ci et le pied des montagnes il y avait un défilé étroit qui conduisait dans le vallon. Il passa par ce sentier, gagna la colline du fond et s'y plaça avec les Espagnols et les Africains ; à droite, derrière les hauteurs, il ranga les Barbares et les autres gens de trait ; il posta la cavalerie et les Gaulois derrière les hauteurs de la gauche et les étendit de manière à ce que les derniers touchaient au défilé par lequel on entrait dans le vallon. Il passa une nuit entière à dresser ses embuscades, après quoi il attendit tranquillement qu'on vint l'attaquer.

Le consul marchait avec un empressement extrême de rejoindre l'ennemi. Le premier jour, comme il était arrivé tard, il

(*) On a vu souvent ces préparatifs de chaînes avant les combats. On les attribue coniniunénicnt à la présomption, lorsque peut-èlre il n'y faut voir qu'une mesure de prudence ordinaire. Souvent la j;;ir(le des prisonniers, si Ton était vainqueur, irélait pas de moindre importance que la victoire elle-même. Quelquefois aussi c'était sans doute une mesure politique des généraux pour témoigner une confiance imperturbable qui devait avoir pour effet de fortifier celle des soldats.

campa près du lac et le lendemain, dès la pointe du jour, il fit entrer son avant-garde dans le vallon ; il s'était élevé ce matin-là un brouillard fort épais. Quand la plus grande partie des troupes romaines fut entrée dans le vallon et que l'avant-garde toucha presque au quartier d'Annibal, ce général, tout d'un coup, donne le signal du combat, prévient ceux qui étaient en embuscade et fond en même temps sur les Romains, en les accablant de toutes parts. Flaminius et les officiers subalternes, surpris d'une attaque si brusque et si imprévue, ne savaient où porter du secours : enveloppés de brouillard et pressés de front par l'ennemi qui fondait sur eux d'en haut et les empêchait d'agir , non-seulement ils ne pouvaient se porter où leur présence était nécessaire, mais il ne leur était pas même possible d'être instruits de ce qui se passait. La plupart furent tués dans la marche même et avant qu'on eût le temps de les ranger en bataille, trahis pour ainsi dire par l'inexpérience de leur chef . Pendant que l'on délibérait encoresur ce qu'il y avait à faire et, lorsqu'on s'y attendait le moins, on leur porta le coup de mort. Dans cette confusion, Flaminius abattu et désespéré, fut environné par quelques Gaulois qui le firent expirer sous leurs coups (*). Près de quinze mille Romains perdirent la vie dans ce vallon pour n'avoir pu agir ni se retirer ; car c'était chez eux une loi inviolable de ne fuir jamais et de ne jamais quitter les rangs. Il n'y en eut pas dont le sort fut plus déplorable (jue ceux qui furent suipris dans le défilé. Poussés dans le lac^ les uns, voulant se sauver à la nage avec leurs armes, se noyèrent ; les autres, en plus grand nombre, avancèrent dans l'eau tiuit qu'il.s [Jurent et

(*) Cette défaite oui lieu l'an o37 do Uonie, 221 ans avaiil Jé.siis- Clirist. Trente quatre ans après, l'an de Rome ;j7I, l'Ianiiniiis Oiiindis, que Ton appelle aussi Flaniiniiis, fut envoyé à la cour de l'rusias pour en chasser Annihal (l'est à ce second Flaminius (|ue Mcomède «idresse dans la tragédie de Corneille, celle allusion clnoniipic

et si Flaminius en esl le capilaine

Nous pourrons Ini Ironver un lac de 'i'rasimène.

I5VTAILLF. DE ÏRASIMI-NK 1(39

s'y enfoncèrent jusqu'au cou. Quand la cavalerie y fut entrée, voyant leur perte inévitable, ils levaient les mains au-dessus de l'eau, demandant qu'on leur sauvât la vie, et faisant pour l'obtenir les prières les plus humbles les plus touchantes ; mais ce fut en vain. Les uns furent égorgés par l'ennemi, les autres, s'exhortant mutuellement à ne pas survivre à une si honteuse défaite, se donnèrent la mort. De toute l'armée il n'y eut qu'environ six mille hommes qui renversèrent le corps qui les combattait de front. Cette troupe eut été capable d'aider à rétablir les affaires, mais elle ne pouvait connaître en quel état elles étaient. Elle poussa toujours en avant, dans l'espérance de rencontrer quelques légions des Carthaginois, jusqu'à ce qu'enfin, sans s'en apercevoir, elle se trouva sur les hauteurs. De là, comme le brouillard était tombé, voyant leur armée taillée en pièces et l'ennemi maître de la campagne, ils prirent le seul parti, qui leur restât, celui de se retirer serrés et en bon ordre à certaine bourgade de laTyrrhénie. Maharbal eut ordre de les suivre et de prendre avec lui les Espagnols et les gens de trait. Il se mit donc à leur poursuite, les assiéga et les réduisit à une si grande extrémité, qu'ils mirent bas les armes et se rendirent sans autre condition que la vie sauve. Ainsi finit le combat qui se livra dans la Tyrrhénie entre les Romains elles Carthaginois.

Quand la nouvelle de cette triste journée se fut répandue à Rome, la calamité était trop grande pour que les magistrats pussent la pallier ou l'adoucir. On assembla le peuple et on la lui déclara telle qu'elle était. Mais à peine, du haut de la tribune aux harangues, un préteur eut-il prononcé ces mots : « Nous avons été vaincus dans une grande bataille, » que la consternation fut telle, que ceux des auditeurs qui avaient été présents à l'action, crurent le désastre beaucoup plus grand qu'il leur avait paru dans le moment du combat. Il n'y eut que le sénat qui, malgré ce funeste événement, ne perdit pas de vue son devoir. Il pensa sérieusement à chercher ce que chacun avait à faire pour arrêter les progrès du vainqueur.

Tel est le récit de Polybe. Quatre mille cavaliers romains, sous

le commandement deC. Centenus, envoyés trop tard par Servilius au secours de son collègue, furent tous faits prisonniers par Maharbal. Cette nouvelle ajouta encore à la consternation du peuple romain. Dans ces circonstances on ne songea plus à créer de nou\"eaux consuls, on élut pour dictateur Fabius, dont la prudence dans la campagne suivante, est devenue proverbiale.

Depuis ce mémorable désastre qui porta un coup si profond au cœur de Rome, le lac de Trasimène n'a plus été le théâtre d'aucun grand événement historique.

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