‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 87 sur 134 · PROMENADE EN GONDOLE · texte numérisé non relu

PROMENADE EN GONDOLE

tes, gardées du côté du canal par une balustrade. L'arc est orné des armoiries du doge Pascal Cigogna, sous le règne duquel le pont fut bâti. Aux quatre angles on voit sculptées en bas-relief des figures de lange Gabriel, de la sainte Vierge, de saint Marc et de saint Théodore, par Girolamo Campagna. Commencé en 1588, il fut terminé en trois années, sur le dessin d'Antonio Da Ponte. Ce pont remplaça un pont en bois construit en 1264 et appalé ponte délia moneta, parce qu'auparavant on payait, en le passant, une petite pièce de monnaie, dite quartarolo.

Au delà du pont, le grand canal déroule de nouveau, à perte do vue, la longue file de ses édifices et ses perspectives féeriques. L'heure trop avancée ne nous permit plus de distinguer toutes ces beautés réunies. L'astre de la nuit apparaissant dans tout son éclat nous invitait au repos.

Venise, mardi 9 juin.

Alii ! nuir alti'O rlio plantn al mondu ihirt.

l'ETRXHOV.

Venise, o magique Venise ! tu n es plus cette reine des mers que chantaient autrefois sur leurs lyres les poètes des pays les plus lointains. Tes galéasscs ne vont plus épou\anter les soudans jusqu'au fond de leur sérail à Constantinople.Tu ne fais plus trembler les Etats de lltalie ! Ta splendeur sans ('gale a disparu • ta puissance incomparable est éclipsée : ta longue prosi^érité est anéantie. Ta gloire passée n'est pourtant pas entièrement obscurcie ; oh non ! tes monuments, tes innombrables églises, tes palais som|)tueux, ton commerce, tout rappelle dans l'esprit du voyageur les idées du grandiose du moyen-Age. Nous ne te rangerons donc pas parmi ces villes qui, après avoir vu tomber la couronne de leur tête, n'ont plus rien de grand que leur nom écrit dans les |)a.i;cs de riiistoire. Ou\res nous donc les portes de tes temj)k's mai^niruiiics alin que, de retour dans notre piitiic, nous puissions satisfaire la curiosité de nos compatriotes qui bien souvent se transportciil dans leurs rêves à ton site exceptionnel au milieu des ondes.

Entrons d'abord dans 1 église des saints Jean et Paul qui rappelle

EGLISE UES SAIMS JEAN ET l'Ai I. My.i

un dos plus beaux temples du moyen-âge, aux vitraux à la fois éelufants et sombres. Le grand nombre des magnifiques mausolées des doges, des généraux et des grands hommes de Venise, excite, à la première vue, un sentiment d(! surprise mêlé de respect. Il f)aralf au moins singulier de \oir l'homme occuper une si grande pliiee dans la maison du Seigneur. Les vanités rivales des familles patriciennes expliquent le luxe de pareilles sépultures. Ce n'est point le luxe industriel et futile de la mode et du monde, mais ce luxe a servi puissamment au développement et à la splendeur de l'art. (*)

Parmi ces mausolées, celui du doge André Yendramino, mort en 1478, est en ce genre le plus beau, le plus riche et le pluséh'gant monument de Venise. On le croit de lécole de Leopardi et on le désigne même comme la preuve du plus haut degré de perfection auquel la sculpture vénitienne soit parvenue.

Une urne élégante contient les cendres de Marc Antoine Bragadino, écorché vif par les Turcs, après la bataille de Famagouste en 1571. La fin de Bragadino, comme celle de plusieurs autres généraux vénitiens tombés aux mains des infidèles, semble axoir quel- (pie chose du martyre. Ce héros rendit le dernier soupir en récitant à haute \oix les \ersets du miserere, sans laisser échapiier une seule plainte. On est vivement ému en lisant l'inscription (jui lappelle son horrible supplice :

MARCI ANTOXn BUAGADEM, DUM PUO FIDE ET PATIUA, BELl.O CYPRIO SALA.MINE, CONTRA TIRCAS CONSTANTER, KORTITERQLE Cl'RAM PRI.M.U^EM SUSTIXEUET, LONGA ORSmiOM: VICTI, A Pl-UFIDA IIOSTIS MANT. U'SO VIVO, AG INTREPIDE Sl'FFERE.NTE. DETRACTA PEI.I.IS. ANNO SAI.ITIS M 0. LXM W. kAE. SEPTEMR. A.NTO.MI FRATUIS OPERA ET IMPENSA IMC ADVEGTA AIQl'E IIIC A MARCO IIEliMOI.AO ANTONIOQUE, FM.IIS l'IFNTISSIMIS. AU SLMMI DEI, PATRI.E, PATERNlglE NOMIMS GI.ORIAM SEMPITI.RNVM PllSITA. ANNO SAIATIS M. D. XCVI. VIXIT ANNOS \I.VI

(*) \';ilory, N'oyagcs on llalir, liv. VL

354 SOUVENIRS y ITALIE.

Le monument. érit;(' à la mémoire de Melchior Lantia, représeote à côté d'une pyramide en marbre noir, une femme éplorée. d'un<^ belle expression. On y lit cette inscription :

ESTO .MlHI JESL PIE,

m: me perdas ili.a die.

La famille des Moncenigo, qui a donné jusqu'à sept doges à la république, dont trois reposent dans cette église, est au premier rang des races illustres de Venise. Les mausolées des doges Pierre et Jean sont des meilleurs ouvrages de Pierre Lombardo et de ses fils. Celui de Jean Moncenigo a quelques statues, qui, par leur grâce et leur noblesse, semblent imitées de l'antique.

Les peintures de cette église ne sont point au-dessous des sculptures. Le chef-d'œuvre de ces tableaux, c'est la toile du Titien représentant le martyre d(; .saint Pierre, de l'ordre de saint Dominique. La composition, pleine de poésie, d'expression et de pathéticpie, fait voir le contraste entre la peur du compagnon du saint et l'espoir céleste qui rayonne sur le visage du martyr. Un décret du sénat de Venise défendit aux Dominicains, sous peine de mort, de vendre ce merveilleux tableau On y conserve encoie cette ordonnance.

La criici/iement de Tintoretto est superbe et la sainte \ ierge, recevant les hommages des sénateurs vénitiens, est de la plus noble expression. Ce grand j)einlre est jiartout connu par la (piantité prodigieuse d'ouvrages qui sont sortis de son jjinceau. Son génie bouillant et plein de ffu produisait des tableaux entiers, avant que d'autres en eussent mk'-iiic ((niru l'idée. Cependant il savait mettre de la richesse dans ses ordonnances , il les traitait |)ies(pie toujours d'une manière pilloresipie et tout à fait nouselie. Non eonlent d animer .ses ligures et de leur donner l)e;iiieoii|» de iiiouM'inent, il achevait de rendre ses tableaux pi(pi.Mits |»iii- d lieuieux elVets de clair-oijscur (!t par le brillant de .sa couleiu'.

On regarde le Pape llonorius II! conlirmant 1 ordre des Doinini-

r.r.LISE DES SAINTS JEAN ET IVM L. .■^").")

cains comiiu- un des ou\ riigcs les plus distingués de Léandre Bessano.

Le maître-autel est peut-être le plus riche de Venise, par les marbres piéfieux dont il est composé. Le tabernacle est placé sous un arc soutenu par dix grandes colonnes. Deux anges j)ortent chacun une châsse dorée, renfermant les reliques des deux saints titulaires de cette église.

A l'entiée de la sacristie on admire les trois bustes du Titien, du vieux et du jeune Palma dont le tombeau est tout près de là.

La chapelle du Rosaire, riche en tableaux et en sculptures, fut élevée en mémoire de la célèbre victoire r(;mpoitée en 1571, sur les Turcs. L'autel en marbre blanc représente un temple rond, orné des belles statues de sainte Justine, de saint Dominique, de sainte Rose et de saint Thomas. Autour de cet autel on voit des bas-reliefs en marbre, représentant la vie de Jésus et de Marie. Les belles fresques de la voûte offrent la sainte Vierge couronnée dans le Paradis, chef-d'œuvre de Palma et la sainte Vierge distribuant des couronnes à saint Damien et à sainte Catherine, parTintoretto.

Il est à regretter que la bibliothèque des saints Jean et Paul n'existe plus de[)uis la suppression du monastère : c'est au palais des doges qu'il faut chercher ses précieux manuscrits

On a converti le couvent des Dominicains en hôpital de femmes aliénées. On y distingue quatre cours spéciales, dont trois ont des galeries couvertes dans le style antique. Chaque aliénée porte un petit galon indiquant par une différence de couleur le genre de folie dont elles sont atteintes. Le laque annonce la manie, le bleu la monomanie, le vert la mélancolie et Yorangc 1 idiotisme, tandis que le bleu-pâle ai)partient à la stupidité et Xa jaune à la démence. En considérant ainsi ces malades rangées par compagnies, on cherche en vain l'utilité scientifique d'une telle pratique et ce n'est pas sans peine qu'on y voit les employés et les malades même indiquer du doigt et avec empressement la couleur du deliie : » Qnesie sono fnriose. quelle stupùle. '>

3oG SOUVENIRS DITALIE

La pratique, dit très bien M. Guislain, (*) attend dans les établissements de grandes réformes et à cette occasion il est i)eut-ètro juste de dire que le classement systématique, généralement recommandé, est loin détre favorable à cette sorte de malades ; car il semble que des aliénés réunis, tous atteints du même genre de maladies, par exemple tous mélancoliques, exercent les uns sur les autres une influence défavorable. Placez, en effet, une personne attristée au milieu d autres personnes qui ne sont point sous linfluence de cet état pénible et voyez si en peu d'instants les dernières ne s'en ressentiront pas. D'un autre côté, réunissez des maniaques et vous augmenterez lirritation morale chez chacun d'eux. D'ailleurs n'a t-on pas prouvé que les maladies nerveuses se gagnent par contact moral, par imitation, comme on dit ; que l'épilepsie, que les acct'S convulsifs, que l'hypochondrie, (luele suicide se transmettent de cette manière. C'est ce que M. Jacobi a très biftn fait sentir en parlant de l'établissement de Wakefield on Angleterre, où il a observé que les malades prédisposés au suicide exercent les uns sur les autixîs un fâcheux effet. Au lieu donc de suivre dans le classement des aliénés des indications théoriques, nous croyons qu il vaut mieux consulter les faits pratiques et surtout linfluence bonne ou mauvaise qu'amène le contact des aliiMiés entre eux.

Cet établissement est desservi par des infirmières sous la direction dune suiveillante.

L'hôpital proprement dit. celui qui est destine aux uuiladies corporelles, est un^grandet beau bâtiment contigu h celui des aliénés, ayant des salles et des corridors très spacieux et oii tout respire le plus grand ordie et la plus grande propreté

En quittant ces lieux, où la charité chrétienne exerce sa salu-

(*) \ iiir le s;iv;iiil niivi.ij^r ilc M. (iiiislaiii, professeur ;i l.i IjiciiIIc i\r iiicdecirir i\r rmiixrrsih- de (i.iinl : Lri/ns tncitimlis sur l'/lnliv. GmuI \H'tU

SAINT (ÎEOHGES. 3.')7

luire inniience,nous vimos devant l'église des saints Jeun et Paul une belle statue équestre en bronze de Barlolomeo Coleoni, célèbre général de la république de Venise, mort en 1475. Coleoni fut un des premiers qui aient fait usage du canon.

On admire beaucoup l'élégance du piédestal d'ordre corintbienet la richesse des ornements ; le tout est en marbre, sculpté avec lu plus grande délicatesse. L'inscription porte :

BAinHOLO.MEO COLEONO BERGOMENSI,

<>B MH.IT.VRE I.MPEUIIM OPTI.ME GESTLM. S. C.

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