CHAPITRE XIV
LE VOYAGE DU ROI JÉROME A CONCARNEAU. — LES MOTS CRUS DU PRINCE NAPOLÉON
Le 2 août 1852, à dix heures et demie du matin, une partie de la population du Havre se pressait sur la jetée et sur le rivage devant Frascati. Chacun dirigeait ses regards vers la galerie de la maison des bains, où l’on voyait plusieurs officiers en uniforme et quelques jeunes femmes en toilette du matin. Le petit belvédère circulaire, situé au milieu, était occupé par les habitants de l’hôtel.
Au même moment, l’aviso l'Ariel, chargé de la police côtière, franchissait gracieusement la passe pour venir se placer par le travers à
un mille de la côte, tandis que derrière lui apparaissait une belle corvette à vapeur entièrement pavoisée, dont le canot se détachait pour gagner le rivage. Un jeune lieutenant de vaisseau commandait la frôle embarcation qui, obéissant à seize vigoureux matelots, gagnait la terre à force de rames.
Parmi les personnes se promenant sur la galerie de l'hôtel des bains, une surtout fixait l’attention générale. C’était le roi Jérôme.
Comme il avait témoigné le désir de revoir après quarante-cinq années les ports où s’était écoulée une partie de sa jeunesse, son neveu, le Président de la République, s’était empressé de mettre à sa disposition la corvette à hélice la Reine-Hortense.
Auprès du frère de l’Empereur se pressaient les autorités du Havre, les personnes marquantes en ce moment à Frascati et ses propres aides de camp. Un membre de l’Institut, célèbre par son esprit et ses talents, lîlanqui était arrivé le matin môme pour accompagner le roi Jérôme dans son excursion.
Enfin le Prince Napoléon était venu la veille de Paris pour faire ses adieux à son père, qu’il allait accompagner quelques instants à bord de la corvette.
Bientôt l’on vit le canot de la Reine-H or tense toucher la rive; le coup de sifflet du maître d'équipage se fit entendre; les rames tombèrent; l’embarcation aborda; le roi descendit de l’hôtel avec sa suite, et au moment où le premier coup de rame éloignait de terre l’esquif. L'Ariel et la Reine- H or tense commencèrent leurs salves. Le Prince-Président avait ordonné que partout son oncle reçût les mômes honneurs que lui.
A onze heures, le roi abordait la corvette pavoisée comme pour un jour de fête, tandis que les matelots à leurs postes, sur le pont ou sur les vergues, poussaient un hourrah pour lui et un hourrah pour le Président de la République.
La Reine- H or tense avait reçu quelques jours auparavant un joli emménagement. Sur l’arrière de la corvette, on avait dressé une
tente divisée en trois compartiments formant deux chambres et un salon meublés avec goût et élégance. Le carré du commandant avait aussi reçu un ameublement convenable, en sorte que le roi et sa suite pouvaient être assurés de trouver à bord tout le confortable qu’il était possible de désirer.
A onze heures , la corvette ayant chauffé gagnait la pleine mer portant sur Cherbourg et suivie par l'Ariel. A quelques milles, le Prince Napoléon quitta son bord pour passer sur celui de l’aviso et retourner à terre.
La corvette continua sa navigation. Le roi, après avoir visité son appartement, parcourut le pont avec le lieutenant de vaisseau de Larminat ’, commandant la Reine- H or terne en l’absence du capitaine de frégate Excelmans retenu par le fatal événement qui venait de priver la France de son père, l’un des plus intrépides soldats de l’époque impériale 2.
' Cet officier de marine devint par la suite un de ses aides de camp, et se brûla un beau jour la cervelle.
8 II était mort d’une chute de cheval.
Le frère de l’Empereur semblait heureux de se retrouver sur l’élément qui, dans sa jeunesse, avait été si souvent pour lui un théâtre de gloire. En voyant son élégante corvette glisser rapide sur la mer, et filer jusqu’à onze nœuds par un calme plat, il se reportait au temps où Fullon proposait à son frère l'emploi de la vapeur pour la navigation.
Le roi nous fit remarquer le service que, sans s’en douter, les savants Monge et Berthollet avaient rendu à l’Angleterre, en faisant un rapport défavorable aux propositions deFulton. Si l’Empereur, ajoutait-il, avait eu le temps d’étudier avec attention les projets de Fulton ; si, au moment où ses projets lui furent proposés, il n'avait été forcé de s’occuper de l’Autriche et de la Russie dont les armées devaient être bientôt anéanties à Ulm et à Austerlitz, le monde eut peut-être changé de face, sous l’influence de cette invention.
A trois heures, nous aperçûmes à deux milles environ sur notre gauche la côte et le phare élevé de Barfleur. Un peu sur notre droite,
deux bâtiments, dont un brick, toutes voiles dehors, essayaient de profiter d’une brise légère, naviguaient péniblement filant à peine quelques nœuds, tandis que, grâce à notre machine , nous les dépassions rapidement. Aussi, à cinq heures, étions-nous, près de la jetée de Cherbourg, vis-à-vis le fort de l’Ouest. On venait d’annoncer au roi son dîner, et nous nous mettions à table dans une des pièces de la tente, dont on avait soulevé les parois extérieures.
Devant nous Cherbourg avec son port qui ne devait pas attendre longtemps des navires de guerre, Cherbourg avec ses bassins, son bel arsenal, ses bâtiments, ses ateliers, son immense développement de fortifications. Plus loin la montagne du Roule sur laquelle on élevait un fort qui domine la rade. A nos pieds, la ville, le pays environnant, d’où l’on voit se dérouler le plus magique panorama; sur notre gauche la jetée, vaste ligne appuyée à deux forts circulaires et dont le centre était défendu par un troisième fort en maçonnerie affectant à peu près la forme d’un oreillon du premier système
bastionné de Vauban. Sur la rade, quelques navires pavoisés nous saluant de leur artillerie ; à bord de la corvette, tous les préparatifs nécessaires à un mouillage.
Bientôt on annonça l’arrivée à notre bord des autorités maritimes, militaires et civiles du port et de la ville de Cherbourg. C’était d’abord le contre-amiral Guillois, préfet maritime, ayant avec lui son chef d’état-major, capitaine de frégate, un des compagnons de voyage du célèbre Dumont-d'Urville, le major général du port, capitaine de vaisseau d’un certain âge, le général de brigade Lapeyre, ancien colonel du 41e de ligne, commandant la subdivision de la Manche et dont le chef-lieu avait été depuis quinze jours transporté de Saint-Lo à Cherbourg, puis l'ingénieur en chef, le sous-préfet et le maire.
Le dîner fut court, le général de Ricard, premier aide de camp du roi, ayant été recevoir ces messieurs, le roi qui ne voulait pas les faire attendre se leva de table aussitôt que possible et bientôt il s’embarqua avec sa suite
souvenius d’uin aide de camp
dans le canot du préfet maritime, pour visiter en détail les travaux de la jetée.
Réunis au fort de l’Est, les ouvriers attendaient avec la plus vive impatience le frère de l’Empereur, qu’ils saluèrent de leurs cris prolongés. Le roi parcourut à pied tout le développement delà jetée, le fort de l’Est et jusqu’au fort du centre.
Après avoir visité les travaux de la jetée dont le développement a près de quatre kilomètres, dont la base repose sur des assises enfoncées à plus de soixante pieds dans la mer, dont la ligne s’étend à plus de cent mètres des côtés extérieurs, traversant les flots d’une population avide de contempler ses traits, le roi gagna la montagne du Roule.
A sa droite se déroulait une vallée délicieuse abritant sous les plus grands arbres les plus fraîches prairies, à gauche une ligne de collines toutes parsemées de bois et de riantes maisons de campagne, en avant et à ses pieds la jetée avec ses forts, Cherbourg et ses établissements maritimes.
A neuf heures, le roi et nous, revenions à bord de la corvette.
Réunis dans le carré des officiers de la Reine-Hortense, une conversation des plus joyeuses ne tarda pas à s’engager entre nous. Blanqui, quoique membre de l'Institut, était d’une simplicité charmante et contait d’une manière délicieuse ; ayant beaucoup voyagé, il avait beaucoup vu, beaucoup étudié, savait se mettre à la portée de tout le monde et passer du grave au doux, du plaisant au sévère, mieux que qui que ce fût au monde :
Il n’est pas possible de rappeler ici tout ce qui se dit dans ce carré de la Reine-Hortense.
Le roi dormait d’ailleurs et le respect pour son sommeil tempérait les éclats d’une gaîté trop bruyante.
Le temps s’écoula ainsi et il était minuit, lorsque chacun de nous regagna sa cabine, après avoir jeté sur un horizon délicieux un coup d’œil de vive satisfaction.
Quel beau temps pour demain, disions-nous tous en nous souhaitant une bonne nuit.
— Comptez là-dessus, avait peut-être dit, en nous narguant, le démon delà mer, demain vous saurez si les destins et les flots sont changeants !
En effet, le lendemain, le temps splendide la veille, assez beau depuis l’aurore se couvre soudain après l’appareillage ; une forte pluie commence à tomber. A midi, le temps devient tellement brumeux qu’à la hauteur du cap La Haye, le pilote déclare qu’il ne pourra entrer dans le port de Saint-Malo.
Le roi se décide alors à. revenir à Cherbourg et le bâtiment vire de bord. Quelques instants après, un piston de l’une des pompes à air de la machine se brise dans le corps de pompe ; à deux heures, la Reine Hortense rentre dans la rade de Cherbourg par une pluie battante et vient s’amariner sur un des corps morts. Le commandant du bord envoie un de ses officiers au préfet maritime; le roi lui envoie également un de ses aides de camp. Tous deux se croisent avec le canot du préfet maritime portant le chef d’état-major qui allait, de la part de l’amiral, prendre les ordres de Jérôme.
2Go
Ils reviennent à bord rendre compte de leur mission. Des ordres sont donnés pour la réparation du piston, et l’on a l’-assurance que le lendemain, le bâtiment pourra reprendre la mer, vers dix heures du matin.
A sept heures du soir, après le dîner, le roi descendit à terre incognito avec le commandant de la corvette, M. Blanqui, et son premier aide de camp, le général de Ricard.
Il se promena un instant sur les quais de Cherbourg, puis revint passer la nuit à bord.
Le temps paraissait vouloir se remettre, et malgré une brise assez forte de terre, tout faisait espérer pour le lendemain une assez belle journée.
Le 4 août, la corvette quitta la rade, sur les dix heures du matin, franchit la passe et porta sur le cap de la Ilogue.
À midi, la Reine Hortense doublait le cap. La mer devient forte, quelques mouvements de roulis assez prononcés se font sentir à bord. A quatre heures, un grain violent força à arrêter momentanément la marche.
2(36 souvenirs d’un aide 1)E camp
A dix heures, la corvette était au milieu des récifs qui avoisinent le port de Saint-Malo. Elle laissa à bâbord le mont Saint-Michel et Granville.
A sept heures, un pilote monta à bord.
Nous longeâmes d’abord les récifs; puis, laissant à tribord le fori de la Conchée, fort casematé ayant une batterie en barbette qui défend la passe moins bien que les rochers à fleur d’eau dont elle est hérissée, la corvette vint s’amarrer à une portée de fusil de la jetée de Saint-Malo, en face le petit port de Solidor , qui sépare Saint-Servan de Dinan.
Les populations de Saint-Malo et de Saint- Servan étaient sur les deux ports et sur le rivage.
Pour éviter les fatigues d’une réception officielle le roi donna l’ordre à l’un de ses aides de camp d’aller à terre prévenir que son intention était de ne descendre qu’à la nuit, et de ne recevoir aucun honneur avant le lendemain.
La nuit venue, il débarqua vis-à-vis la porte de Dinan, et gagna l’hôtel de France. C’est là
DU IlOt JÉROME
que se réunirent successivement les chefs des divers services, et que le roi les reçut et, pendant une grande demi-heure, s’entretint avec eux.
Le S août, dès huit heures du matin les maisons se couvraient de drapeaux, la ville prenait un air de fête; le roi sortit de l’hôtel à onze heures, accompagné des chefs de service et de ses aides de camp.
Toute la ville de Saint-Malo se pressait sur son passage pendant qu’il faisait le tour des remparts. Il donna l’après-midi et la journée du lendemain à Saint-Servan, où il déjeuna avant de se rembarquer.
Comme il ne pouvait gagner Morlaix avant la nuit, à cause de l’état de la mer et de l’heure avancée, il dîna à bord et le soir descendit à terre en bourgeois avec le commandant de Larminat, M. Blanqui, et ses trois aides de camp.
Le 7 août, la corvette chauffe sur les trois heures et quitte la rade de Saint-Malo par un vent assez violent. Le temps devient de plus en plus mauvais et on ralentit la marche.
A sept heures, on doublait le cap et l’on entrait dans la baie de Saint-Brieuc. Sur les observations du pilote de l’impossibilité d’arriver à Brest le soir môme, et de mouiller, à cause de l’état de la mer, soit à Saint-Brieuc, soit à Morlaix, le roi se décida à rentrer à Saint-Malo, pour gagner Saint-Brieuc et Morlaix en poste.
Un des aides de camp, de concert avec le sous-préfet, organisa les moyens de transport et revint à bord prendre le roi. A onze heures, il débarquait à Saint-Servan, prenait place dans une chaise de poste avec le général de Bicard, M. Blanqui, le commandant de Prébois et moi.
Nous arrivâmes à Saint-Brieuc à neuf heures du soir. t
Le 8 août, après les réceptions officielles et la visite du port de Saint-Brieuc nous partîmes en poste dans la voiture du préfet des Côtesdu-Nord pour Morlaix.
Le général de Bicard et M. Blanqui le suivirent dans un briska de poste. A 9 heures du soir, le roi faisait son entrée à Morlaix. La route et les rues étaient si encombrées qu'on eut
peine à arriver môme au pas jusqu’à l'hôtel de Provence, où les appartements étaient préparés.
Le roi y engagea les autorités à dîner avec lui et l’on fut obligé de laisser la porte de la salle à manger ouverte et de faire défiler successivement une foule d’habitants de Morlaix et de la campagne qui voulaient contempler le Prince.
Pendant ce temps, la musique de la garde nationale ne cessait de jouer sous les fenêtres de l’hôtel, tandis que sur la place de l’hôtel de ville, le biniou classique appelait les paysans à la danse.
La ville était pavoisée et illuminée.
La corvette, arrivée au mouillage de Morlaix à cinq heures, reçut ordre d’appareiller le lendemain de grand matin pour Brest. Nous partîmes de nuit, de Prébois revenu de la ville avec le préfet et moi pour Brest, où nous arrivâmes à neuf heures et demie du matin.
Le roi nous suivit en poste, s’arrêtant dans chaque ville pour recevoir les compliments des maires et les ovations de la foule. De la sorte,
SOUVENIRS ü’uN AIDE DE CAMP
il arriva à quatre heures à Brest, après être passé sous plusieurs arcs de triomphe en feuillage.
A une lieue de la ville, il trouva quatre brigades de gendarmerie à cheval ; à deux cents pas de la porte d’entrée, le maire et tout le corps municipal.
Le prince descendit aussitôt de voiture. Les cloches sonnaient à toute volée, le canon tonnait, les cris de : Vive le Président ! vive le prince Jérôme! retentissaient de toutes parts, tandis que le maire de Brest adressait un discours au roi. Il traversa au pas toute la rue qui mène à la préfecture maritine. La garnison de Brest (une batterie d’artillerie, trois bataillons d’infanterie de marine, deux du 34e et un du 30e), formait la haie. Le prince fut reçu à la préfecture par le vice-amiral Tréhouard, entouré de ses officiers.
Le lendemain, 10 août, à huit heures et demie du matin, le roi monta en calèche découverte avec le préfet maritime, le préfet et le maire de Brest, pour aller visiter le port. Il entra d’abord dans la corderie où l’on fît agir devant
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lui la machine à tordre les câbles. Il s’embarqua sur un magnifique canot doré sur lequel il traversa une partie du port dans le but d’aller voir un canot jadis monté par l'Empereur Napoléon. En route, un grain assez violent força à prendre terre et l’on se réfugia dans une cabane en bois servant aux ouvriers.
Au bout d’une demi-heure, la pluie ne cessant pas, on revient dans les ateliers. On coule devant le roi quelques pièces de cuivre, puis un cylindre en fonte de 5,000 kilogrammes. Pendant l’opération un des ingénieurs fait l'expérience de plonger sa main humide dans la lave en ébullition et il la retire sans avoir éprouvé la moindre brûlure. L’opération du coulage réussit.
A onze heures, le roi revint déjeuner à la préfecture maritime.
A midi et demi, il remonta en voiture, s’embarqua dans le port sur son canot et entra en rade.
Le temps s’était raffermi, la mer était cependant encore agitée. Le canot du roi passa près
des frégates écoles des élèves et des mousses, laissa le vaisseau-école le Borda , à tribord et accosta la frégate école des canonniers VUranie.
Tous les bâtiments de la rade étaient pavoisés et saluaient de 21 coups de canon. Tandis que le roi visitait en détail et avec le plus vif intérêt toutes les parties de la frégate, l’amiral fit faire le signal aux frégates des élèves et des mousses de mettre sous voile et de commencer les évolutions dans la rade.
Les canonniers de l 'Uranie, à leurs postes de combat, se préparaient aux manœuvres des pièces.
Jérôme s’assit avec sa suite dans la batterie et l’école à feu commença. La batterie tira pendant quelque temps, les hommes manœuvraient avec une incroyable habileté et une rapidité admirable les pièces du plus gros calibre (canons de 30 et obusiers de 90).
Après cette école à feu, le roi assista de l’arrière de la frégate aux évolutions des frégates des élèves et des mousses qui le saluèrent
de leurs vivats. En passant à 30 mètres de l’ Uranie , un mousse tomba à l'eau , tandis qu’on faisait le signal de couper la bouée de sauvetage.
On crut d’abord qu’il l'avait fait exprès et l’on ne se pressait pas d’envoyer du bord le canot de sauvetage , mais bientôt le vice-amiral s’aperçut que les forces du mousse étaient près de le trahir, il donna ordre à un canot de Y Uranie de voler à son secours ; il était temps, le malheureux allait se noyer, il coulait, et ce lut avec peine qu’on le ramena avec des gaffes. Cette scène émut tous les assistants et surtout le roi.
Le mousse évanoui fut recueilli sur le canot et on le vit bientôt revenir à la vie. Le roi envoya aussitôt un officier lui porter deux napoléons.
De retour à terre, le roi visita avec intérêt toutes les parties du magnifique hôpital où étaient soignés cinq cents malades et qui pouvait en contenir au besoin jusqu a dix-huit cents. Il admira la propreté et la tenue de cet établis-
sement dont il fit compliment aux sœurs, s’arrêta quelque temps devant un pauvre petit mousse tombé il y avait quelques jours d’une vergue et qui, s’étant brisé l’épine dorsale, était condamné par les médecins.
A dix heures, grand dîner à la préfecture maritime, après lequel le roi se promena sur la terrasse du jardin donnant sur la place de Brest.
Déjà plus de trois cents personnes étaient à la porte de la salle du théâtre où tout se préparait pour le bal. A huit heures, une pluie épouvantable commença à tomber sur la ville.'
A son arrivée dans sa loge, le roi fut acclamé ; la musique jouait la marche de la reine Hortense.
A neuf heures et demie, le roi, précédé de ses aides de camp fît le tour de la salle, adressa la parole à quelques femmes et revint ensuite à sa loge. Bientôt après, il quitta le bal salué par les vivats auxquels il répondait en saluant constamment.
Malgré une pluie torrentielle et un vent des plus violents, la ville était illuminée et sillon-
nu noi jérome
née par les habitants de Brest et des communes voisines venus pour prendre part aux fêtes qui avaient duré toute la journée.
Les ordres furent donnés pour que, le lendemain, la corvette la Reine-H or tense fut prête à appareiller à neuf heures du matin, après la revue de la garnison.
Le 11 août, une tempête violente ayant régné toute la nuit, la mer n’était pas tenable. A sept heures, le général de Ricard qui avait envoyé des ordres pour contremander la revue entra chez le roi. Le préfet maritime qui s’y trouvait déclarait qu’il ne laisserait pas le roi s’embarquer, parce qu’il y avait danger à doubler la pointe de Raz, et à franchir la baie des Trépassés.
Le prince se décida à prendre la poste à une heure de l’après-midi et envoya des instructions au capitaine de la corvette. A midi le prince reçut les adieux des autorités et partit pour Quimper dans la voiture du préfet du Finistère, M. Richard. Ses aides de camp et M. Blanqui le suivirent dans le briska, à l'exception du com-
mandant de Prébois qui resta avec deux domestiques et les bagages descendus de la corvette, et qui avait ordre de partir le soir par la diligence pour aller préparer les logements à Nantes.
A sept heures du soir, nos voitures entraient à la préfecture de Quimper où le roi avait accepté un logement.
Enfin, après un dîner et une réception qui dura au delà de minuit le roi put aller se reposer dans sa chambre.
Le 12 août, à huit heures du matin, départ en poste de Quimper pour Concarneau, où l'on arriva à dix heures.
Le roi était attendu avec impatience par les pêcheurs du petit port de Concarneau, où avait eu lieu, en 1806, le glorieux fait d’arme qui avait illustré sa vie maritime.
Voici, en deux mots, cet épisode de la vie du marin Jérôme.
Son vaisseau le Vétéran , séparé de la flotte française à la suite d’une violente tempête, poursuivi par une escadre anglaise qui voulait
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lui faire amener son pavillon, allait sur le refus du capitaine Jérôme Bonaparte, être coulé lorsque le jeune officier, arrivé près du rocher du petit port de Concarneau, entendit un jeune matelot dire à un autre :
— Si le capitaine voulait, moi je me chargerais bien de faire entrer le vaisseau dans le port et de le mettre à l’abri de l’Anglais.
— Oui, dit le futur roi, alors ! prends le gouvernail et commande, tu as plein pouvoir.
Ce matelot, nommé Furie, parvint en effet à faire entrer le vaisseau le Vétéran de GO canons dans le petit port, en rasant les récifs.
Lorsqu’en 1852, le prince Jérôme revint à Concarneau, heureux de revoir le port témoin de ce trait d'audace, il accepta un déjeuner offerL par les pêcheurs ayant à sa droite la vieille mère encore vivante de Furie et en face de lui Furie lui-même qu’il avait fait décorer *.
1 En novembre 1849, j'avais été chargé de remettre en mains propres au grand chancelier, général Excelmans la lettre ci-dessous du prince Jérôme :
11 assura une pension sur sa cassette à la mère de son matelot et quitta Concarneau acclamé par toute la population.
Jamais repas ne lui avait paru plus délicieux. Nous terminâmes notre voyage par Nantes et Saumur où un carrousel fut donné en l’honneur du roi. Nantes avait alors pour préfet M. de Mentcque par la suite sénateur. Son Altesse un peu fatiguée, avait désiré se reposer jusqu'au
<> Mon cher général,
« Le nommé Furie, de Concarneau, ancien matelot timonier, inscrit dès l’année 1829 pour une pension de retraite sur la caisse des Invalides de la marine, vient de m’adresser une pétition pour obtenir la croix de la Légion d’honneur. Je tiendrais d’autant plus à le voir décoré, que c’est lui, comme le prouvent les papiers que vous remet mon aide de camp, qui en août 1806, comme pilote sur le vaisseau le Vétéran que je commandais, le lit entrer dans le port de Concarneau.
« Je serai heureux, mon cher général, de voir réussir la demande de ce brave marin qui, à 74 ans, ne peut plus attendre longtemps une récompense qui fera le bonheur de ses vieux jours.
« Recevez, mon cher général, l’expression démon bien réel et ancien attachement.
« Votre alTectionné.