ET L’IMPÉRATRICE AUX INVALIDES
.l'étais auprès du roi Jérôme au Coup d’Etat de 1851. Je ferai connaître dans un prochain volume la conduite du roi de la famille Bonaparte dans cette grave circonstance.
Je vais seulement raconter ici ce qui est à ma connaissance personnelle relativement au mariage de l’Empereur avec Mlle de Monlijo.
Après le Coup d’Etat, je ne revis le prince Louis que le matin du jour où le second Empire fut proclamé (2 décembre 1852). Nous fûmes à cheval, avec le roi Jérôme, au-devant
du nouvel Empereur, à Saint-Cloud, et nous l’escortâmes.
Arrivés aux Tuileries, nous mîmes pied à terre et je montai avec le prince dans la salle du Trône. Je donnai le bras à la princesse Bacciocchi (comtesse Camerata) , singulière femme, plus homme que femme, fille d’Elisa, une des sœurs de Napoléon 1er, et sur le compte de laquelle j’aurai à revenir ailleurs. Pour la première fois, je vis dans cette salle du Trône, où se trouvait une foule de grands personnages, la plus ravissante jeune fille qu’il fût possible de rêver.
— Quelle est donc cette délicieuse femme ? dis-je à la princesse.
Cette dernière, s’adressant à Fleury :
— Comment trouvez-vous du Casse, lui ditelle, qui me demande quelle est cette femme? Mais, mon brave garçon, il n’y a que vous au monde qui ne connaissiez pas la Monlijo.
La Camerata m’expliqua alors que c'était la préférée du nouvel Empereur.
Je trouvai que Sa Majesté avait bon goût.
DU IiOl JÉROME
Déjà avait eu lieu, je crois, au palais de Compïègne ou de Fontainebleau, la fameuse scène pendant laquelle la jeune et vertueuse future impératrice, dans un tête-à-tête, ménagé adroitement, et à son insu, au prince Louis, avec elle, par une femme plus que légère de l’entourage ', avait dit au fils de la reine Hortense : « Sire, impératrice ou rien. »
A quelque temps de là, la veille du jour où le mariage fut déclaré aux grands corps de l’Etat, je revenais de mon cercle aux Invadides pour dîner (c’était le 21 janvier 1853) ; je montai chez le prince Jérôme, comme j’avais l’habitude de le faire avant de me rendre chez moi, pour prendre ses ordres et lui faire des racontars qui l’amusaient beaucoup.
Le prince m’ayant demandé ce qu’on me disait à mon cercle :
— Oh! lui-dis-je, Monseigneur, on m’a fait
' Mrae de Contades, fille du maréchal de Castellane. plus tard Mme de Baulincourt, dont le second mari, officier d’artillerie, attaché militaire en Prusse, se tua d’une chute de cheval, à Berlin.
une bonne histoire. On prétend que l’Empereur épouse Mlle de Montijo.
— Quelle bêtise, ne dites donc pas des choses pareilles, je vous le défends.
— Mais, Monseigneur, Votre Altesse me demande ce qu’on raconte à mon cercle ; si elle se fâche de ce que je lui répète, je ne lui dirai plus rien.
— Non, mais il ne faut pas propager des bruits absurdes.
Je le quittai. Le lendemain, 22 janvier, à 8 heures du matin, un planton m’apportait l’ordre de descendre chez Son Altesse, au plus vite.
— Eh bien, me dit en me voyant le vieux roi encore au lit, Louis épouse Mlle de Montijo. Fleury, Nev, Toulongeon ont fait inutilement l’impossible pour s’y opposer. Dites que ma grande voiture de gala soit attelée pour onze heures ; il faut que nous soyons aux Tuileries à midi.
— Ainsi donc, Monseigneur, dis-je au prince
en le quittant, on n’était pas si mal renseigné à mon cercle.
A midi, nous étions dans la salle du Trône avec un grand nombre de sénateurs, de généraux, de députés, de familiers du château.
L’Empereur parut, se plaça à côté du trône et debout nous lut, avec un accent germanique encore très prononcé, le fameux discours dans lequel il annonçait son mariage, se glorifiant d'être pour les souverains de l’Europe un parvenu. Maladresse insigne, doublant celle qu’il faisait en épousant Mlle de Montijo. Deux mois plus tard, tous les souverains lui eussent donné, qui il eût voulu en mariage.
Ce qui me confondit, après ce que le prince Jérôme m’avait dit le matin, c'est que l’Empereur finissait à peine son speech que Ney, Fleury et Toulongeon faisaient retentir la salle du Trône du cri de : Vive l' Impératrice ! .
Mieux vaut tard que jamais. Ces officiers avaient hâte, sans doute, de prouver à la nouvelle étoile qui se levait au firmament impérial qu'ils n'étaient pas assez sots pour lui tenir ri-
SOUVEIN I Its n UN AIDE DE CAMP
gueur. Leur parti avait été pris lestement et en courtisans émérites.
Nous regagnâmes la voiture de gala du prince, grande diablesse de berline lourde, assez laide surchargée d'une foule d’ornements de mauvais goût, et achetée quelques centaines de francs, par le commandant Prébois, pour le prince, à la vente d'un Russe en déconfiture.
Dans le fond, à droite, était assis le prince Jérome ayant devant lui Damas, son premier aide de camp. Dans le fond, à gauche, le prince Napoléon, devant lequel j'étais placé, moi, aide de camp de service.
— Chez la comtesse de Montijo, place Vendôme, 12, dit le prince au cocher.
— Monseigneur, dis-je tout bas au prince Napoléon, vous souvient-il de ce que vous me disiez, il y a deux, ans, chez vous, aux Invalides, à propos du mariage de votre cousin. Vous avez vu juste. C’est bien cela.
Voilà ce à quoi je faisais allusion.
Quelques jours après ma nomination d’aide de camp du prince Jérôme, causant un matin
avec le prince Napoléon que je venais de voir de la pari de son père, pour le supplier de ne pas parler à la Chambre contre son cousin, ce qu’il faisait sans cesse, fort maladroitement :
— Monseigneur, lui dis-je, comment se faitil donc que le prince Louis a un air si terne, des yeux si hébétés? Est-ce qu'il boit?
— Lui, me répondit le prince, non pas. En Angleterre, dans nos parties de jeunes gens, il était insupportable pour cela, jamais la plus petite pointe.
— Alors il s’abrutit donc avec les femmes ?
— Encore bien moins. Louis est tout ce qu’il y a de plus timide sous ce rapport ; lorsque j’étais bien avec lui, il ne pouvait se lasser de me complimenter sur mes relations avec Rachel, sur mon bonheur ; et je ne mets pas en doute que la première femme du monde, de bonne compagnie, jolie, ayant de l’esprit et qui résistera, ne se fasse facilement épouser par lui.
C’est cette conversation que je rappelais alors au prince.
Nous arrivâmes place Vendôme.
Le vieux roi complimenta la comtesse de Montijo et la future impératrice que je vois encore assise sur un tabouret haut, au milieu du salon, en toilette assez négligée du matin.
Je l'examinai curieusement. Ses cheveux plus que blonds me parurent fort beaux et ses dents trop belles, car je ne sais pourquoi je me figurai qu'elle avait un râtelier admirablement adapté à sa jolie bouche. Rien de splendide comme sa taille et ses épaules.
Je plaignis de tout mon cœur cette délicieuse créature, d’être obligée de coucher avec un homme qui, pour être souverain, n’en était pas plus beau pour cela.
— Ma foi, me disais-je, je comprends qu'une jolie femme, n’ayant pas de quoi vivre, se donne à un homme pour de l’argent, parce qu'il faut manger avant tout, mais qu’une ravissante créature comme celle-ci, ayant cent mille livres de rente au soleil, préfère, par ambition, l’esclavage du rang suprême près d’un homme laid, et aliène ainsi sa liberté, le tout pour monter sur un trône, cela me passe.
t)ü ROI JÉROME
Si elle est malheureuse, tant pis, elle ne pourra s’en prendre qu’à elle et aura ce qu’elle mérite.
A quelques jours de là, le 31 janvier, je trottai à l’une des portières de la voiture du roi Jérôme, en me rendant à Notre-Dame pour la cérémonie nuptiale.
Le soir, je fus vivement froissé et contrarié.
Le roi Jérôme dînait aux Tuileries ; il me donna l’ordre de le venir chercher avec sa voiture, au palais. Lorsque je voulus pénétrer dans les salons, Menneval, de service, me dit que cela était impossible, que les officiers généraux et les colonels seuls étaient admis.
— Mon cher ami, dis-je à Menneval, je ne suis, en ce moment, ni général, ni colonel, ni capitaine, mais l’aide de camp de service du prince Jérôme dont j’exécute les ordres. J'entrerai, dussé-je faire une esclandre.
— Entrez alors, me dit l’excellent Menneval, seulement je vais prévenir le général de Goyon, de service près Leurs Majestés.
L’étiquette, comme on voit, commençait de bonne heure.
J’entrai. Le général de Goyon vint à moi d’un air furieux.
— Mon général, lui dis-je, je n’ai pas à faire à vous, mais au prince dont je suis l’aide de camp et donl j'exécute les ordres. Je ne viens pas pour mon plaisir, tant s’en faut, dans les salons des Tuileries où je ne pénètre qu’à mon corps défendant attendu, que je m’y ennuie toujours beaucoup. En ce moment, je suis un soldat en faction, et voilà tout; j'exécute une consigne.
Joignant aussitôt le colonel Damas, premier aide de camp du roi Jérôme, je lui contai mon affaire et me plaignis à lui. Il fut trouver le roi, qui reconduisait alors l'Empereur et l'Impératrice à la chambre nuptiale. Jérôme lava d'importance la tête au général de Goyon.
Le lendemain, il fut décidé, pour éviter à à l'avenir toute aventure pareille à la mienne, que les officiers de la maison des princes Jérôme et Napoléon seraient nommés par l’Empereur, feraient partie de sa maison et auraient rang à la cour.
DU KOI JÉKOME
Mon entrevue suivante avec l’Empereur et avec l’Impératrice fut assez plaisante.
Un dimanche de novembre 1852, j’étais de service aux Invalides, auprès du roi Jérôme alors malade et au lit, lorsqu’on vint me prévenir que l’Empereur et l’Impératrice, venant voir leur oncle, descendaient dans la cour d’honneur.
Je courus au-devant de Leurs Majestés et les accompagnai jusqu’à la porte de la chambre à coucher du vieux roi.
Lorsqu’ils quittèrent ce dernier, il était quatre heures du soir et l’on venait de com mencer l’allumage du gaz. Une odeur infecte s’était répandue sur le grand escalier que nous descendions. L'Impératrice, au bras de l’Empereur, se pencha vers lui et lui parla bas à l’oreille.
L’Empereur se tournant vers moi, me dit :
— Quelle mauvaise odeur, qu’est-ce que c’est que cela ?
— Sire, c’est le gaz qu’on allume.
L’Impératrice, incrédule à l'endroit de la
cause que je donnais à l’odeur répandue partout, riait comme une folle.
— Mais puisque du Casse affirme que c’est du gaz, dit l’Empereur pris également d’un rire fou.
Le dimanche suivant, le roi Jérôme et son fils dînèrent aux: Tuileries. En sortant de table, les officiers des deux maisons princières furent présentés à l’Impératrice.
Lorsque vint mon tour :
— Oh! dit en riant Sa Majesté, mon oncle, inutile de me présenter monsieur du Casse, je l’ai vu chez vous aux Invalides.
L’Empereur aussi se mit à rire. Je passai en saluant et en me disant à part moi : Bien, en voilà une qui ne me verra jamais sans penser au fameux gaz des Invalides. J’ai attaché mon nom à une circonstance bien agréable.