‹ Souvenirs d'un Aide de Camp du roi JérômeChapitre 3 sur 27 · LES D’ORLÉANS A ROUEN · texte numérisé non relu

LES D’ORLÉANS A ROUEN

Ce général baron du Casse était un rude homme, spirituel, caustique en diable, instruit, capable et excellent militaire. Après avoir fait toutes les campagnes de la Révolution et de l’Empire de 1792 à 1814, et gagné tous ses grades sur les champs de bataille, il prêta serment aux Bourbons de la branche aînée, se dévoua franchement à la légitimité, et montra à ses princes une fidélité à toute épreuve, fidélité dont rien ne put le faire départir, ni ses intérêts (car il n’était pas riche), ni ses opinions, car au fond il était libéral, par nature.

Fort jeune encore, il se trouva à Paris, pendant

l’exécrable journée du 10 août, et faillit périr sur l’échafaud. Pour échapper aux massacres des bourreaux , il revint dans son pays à Bayonne, gagna la frontière des Pyrénées et demanda un asile à la grande famille militaire. Il s’éleva promptement par son mérite et par son courage ; aussi, à la création de la Légion d'honneur, bien que simple adjudant commandant (chef de bataillon), il fut un des premiers (le dixième) promu officier de l’ordre.

Se trouvant, en 1804, à Bourges, comme chef d’état-major de la division territoriale, il épousa dans cette ville, une jolie et aimable jeune personne, ma mère.

Lors de la campagne de Prusse et de Pologne, mon père, envoyé auprès du roi Louis, devint commandant de Rostock. Tandis qu'il occupait ce poste, on lui proposa une somme considérable, un million, s’il voulait fermer les yeux pendant la visite d’un bâtiment chargé de marchandises anglaises. 11 refusa avec indignation et resta inexorablement fidèle à son devoir et à l’honneur.

Or donc, mon cher père, brave soldat, honnête homme, toujours prêt à fronder, fut souvent mis de côté, sous le premier Empire, à cause de ce penchant à la critique, surtout à la critique des actes du gouvernement. Il passa du service du roi Louis de Hollande à celui du Roi Jérôme de Westphalie. Il n’y resta pas longtemps. Employé comme colonel directeur du personnel au ministère de la guerre de Cassel, ces fonctions, dans ce royaume, loin de son pays, ne lui convenaient pas' ; il revint en France en 1811, fut attaché à l’état-major du duc de Castiglione, et fit les guerres d’Espagne.

En 1814, lorsque Augereau partit pour prendre le commandement de l’armée de Lyon, il prit mon père, alors colonel, pour chef d’étatmajor général.

J’ai trouvé dans mes papiers de famille un court récit de cette campagne de l’armée de Lyon au moyen duquel j’ai publié un volume intitulé : Opérations de l'armée de Lyon en 1814.

■ D’ailleurs, l’Empereur montrait de l’éloignement pour tous les officiers servant dans les Etats de ses frères.

J 6 SOUVENIRS d’un aide de camp

Je me souviens d'avoir entendu maintes fois mon père parler de cette époque.

De ce qu’il racontait, non à moi, mais à des hommes de son âge, il est résulté dans mon esprit l’intime conviction qu’en 1814, le duc de Castiglione était décidé à tout, pour jouir en paix de sa belle fortune, et que sa fidélité à l’Empereur est fort contestable.

— Ce bougre -là, disait-il souvent devant son chef d’état-major, en parlant de Napoléon : il nous donne des dotations, des traitements énormes et nous n’en pouvons jamais jouir. Cela nous avance pardieu bien!...

Le 3 mars 1814, mon père fut nommé général de brigade. Après l’abdication, il fut chargé d’escorter la duchesse d’Orléans à Paris. Il écrivait alors à ma mère que la branche cadette n’avait qu’une idée, celle de remplacer sur le trône la branche aînée. 11 ne se trompait guère, comme on a pu le voir depuis.

Lors du retour de file d’Elbe, mon père commandait le département du Var, à Toulon. Le gouvernement de la Provence était exercé par

Masséna qui, dans ses discours, s’était montré, jusqu’au débarquement de l’Empereur, le serviteur dévoué, le chaud partisan des Bourbons.

Tout à coup la nouvelle, la grande nouvelle du retour se répand. Masséna l'apprend, réunit les officiers des corps sous ses ordres et leur prêche l’amour de l’Empereur.

Mon père, indigné, lui demande tout haut ce que signifie un pareil changement de conduite un semblable langage, une telle palinodie.

Masséna, furieux, le pousse dans son cabinet, en s’écriant :

— Mais, malheureux, tu veux donc te faire fusiller?

Mon père faillit d’abord être écharpé, ensuite fusillé. Les troupes à Toulon, ayant embrassé la cause de l’Empereur et apprenant la résistance du général du Casse, voulurent le massacrer. Des soldats ivres, le sabre à la main, envahirent sa demeure. Il fut sauvé par son hôtesse, femme courageuse, qui parvint à le dérober à la fureur des assassins.

Le duc de Rivière, ambassadeur à Constan-

tinople, prêt à partir sur un bâtiment pour se rendre à son poste, voulut emmener ma famille, mais ma mère qui avait deux fils dont l'un (c’était moi) était en nourrice dans le Berry, ne consentit pas à quitter la France.

Mon père dut se cacher pour échapper à un danger non moins terrible que celui dont il venait d’être menacé. L’Empereur avait été furieux du fameux ordre du jour d’Augereau à son armée en 1814 dans lequel le maréchal avait été jusqu’à dire en parlant de Napoléon qu’zV ri avait pas su mourir en soldat' . Il attribuait en partie cet ordre à mon père, prétendant que le duc de Castiglione était trop bête pour avoir inventé cela, et cependant l’idée était bien d’Augereau. 11 détestait donc mon père,

1 Cet ordre ou plutôt cette proclamation d’Augereau à ses soldats, est datée du 16 avril 1814.

En voici le dernier paragraphe :

■■ Soldats, vous êtes déliés de vos serments; vous l’êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l’êtes encore s’il était nécessaire par l’abdication même d’un homme qui, après avoir immolé des milliers de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat. ••

nu RO! JÉROME

qu'il avait proscrit. Si le général ne se fût pas réfugié, pendant les Cent-Jours, au fond des montagnes de l’Auvergne, chez des amis, il est probable qu’il eût passé un fort mauvais quart d'heure. Sa Majesté Napoléon Ier ne plaisantait pas en pareille occurrence. Ce que c’est que de nous ! Tandis que le général du Casse, en 1815, était obligé de se cacher, un autre général, Girard, commandait l’avant-garde de la petite armée impériale, depuis Grenoble, menaçant de faire fusiller tout ce qui, sur son passage, ne faisait pas profession pour l’Empereur de sentiments fanatiques, à ce point que Napoléon lui écrivit, dit-on, de se modérer.

Or, ce général Girard, grièvement blessé trois mois plus tard, en enlevant la position de Ligny à la tête de sa division, et en assurant la victoire de Fleurus, nommé duc de Ligny la veille de sa mort, eut une fille qui naquit six mois après le décès de son père. Cette fille épousa, par la suite, votre très humble serviteur, le fils de ce général du Casse, le fidèle des Bourbons. Ce fils, en partie à cause de sa femme, devint,

après 1848, l’aide de camp du dernier des frères de Napoléon lor, le roi Jérôme.

Ainsi va le monde.

Mon père avait montré assez de dévouement à la famille des Bourbons pour espérer qu’on lui en tiendrait compte, Louis XVlll crut s’acquitter par un titre de baron. Il voulut même octroyer la couronne de comte au général qui, n’étant pas riche, la refusa, attendu que les frais de chancellerie étaient considérables.

En 1816, mon père eut le commandement de la Nièvre. C’est à Nevers que je rejoignis ma famille à ma sortie de nourrice. Nous ne restâmes pas longtemps dans cette ville, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, ayant fait décider la diminution du cadre de l’état-major général, trouva tout simple d’ôteràmon père son commandement.

La Dauphine aimait et appréciait mon père.

Quelques mois auparavant, lors de sa réception à Nevers, elle était entrée dans le salon de la préfecture où se trouvaient réunis les officiers de la garnison et les autorités. Elevant

la voix et s’adressant au corps des chasseurs de l’Isère : — « Vous êtes bien heureux, messieurs, dit-elle, d’être sous les ordres du général du Casse; c’est le modèle de l'honneur et de la fidélité. »

Cet incident poussa ma mère à faire une démarche près de la Dauphine.

On comprend quel fut l’étonnement de Son Altesse, la femme des souvenirs, la protectrice des hommes dévoués à sa famille, en apprenant que l’un des premiers officiers généraux, mis de côté par le ministre de la guerre, avait été celui quelle citait naguère comme modèle d'honneur et de fidélité; aussi exigea-t-elle du duc d'Angoulême une inspection générale pour mon père, en attendant qu’il pût avoir un commandement.

En 1819, les désirs de la Dauphine furent accomplis ; le général du Casse eut enfin un commandement. Il fut envoyé à Amiens où il succéda au prince de Croy-Solre.

A plusieurs reprises, il commanda par intérim la division militaire en l’absence du général

SOUVENIRS o'üN AIDE DE CAMÎ>

Rivaud. Toujours on le désigna comme l’officier général le plus actif, le plus entendu et aussi comme le plus intraitable à l’endroit de la discipline.

Mon père n’admettait aucune tolérance dans la tenue militaire des officiers de troupe qui, dans son commandement, devaient toujours être en tenue régulière, matin et soir.

Un jour il voit passer sous ses fenêtres deux jeunes officiers dont l’un d’infanterie légère, nommé Paira , l’autre de chasseurs à cheval, M. de Bonnemains, mort récemment général de division. Le premier avait des bottes éperonnées, le second des bottes sans éperons. Le lendemain, l’ordre de la subdivision portait :

« M. le sous-lieu tenant Paira gardera les arrêts vingt-quatre heures pour s’être promené avec des bottes à éperons étant officier d’infanterie ; M. le sous-lieutenant de Bonnemains gardera les arrêts vingt-quatre heures pour s’être montré avec des bottes sans éperons, étant officier de cavalerie. »

Les divers ministres qui se succédèrent con-

sidéraient, le général du Casse comme leur meilleur commandant de subdivision. Tout semblait le désigner pour le grade supérieur mais la révolution de 1830 arriva sans que cette juste récompense de ses services lui fut accordée.

Mon père, ainsi que je l’ai dit, était plein d’esprit, d’un esprit caustique qui le faisait redouter des plus hauts personnages. Ainsi il ne pouvait voir le duc d’Angoulême, sans avoir à l’instant même une irrésistible démangeaison de se moquer de l'Altesse Royale dont la démarche prêtait souvent au ridicule. Le prince avait encore le torL de se prendre au sérieux comme militaire. Par contre, il était plein de bonté.

Le général ne pouvait se décider à se rendre à la Cour. Une seule fois, ma mère l’y détermina.

C’était en mai 1830. 11 avait des intérêts de famille à Bayonne, son pays natal, et désirait y aller comme inspecteur général. Il fut trouver le Dauphin, lui exposa la faveur qu’il sollicitait après dix-sept années de grade.

Le Dauphin, tout en se grattant le bas des reins, suivant sa louable habitude, lui déclara qu’ayant beaucoup à faire pour les généraux de son armée du Trocadéro, il ne pouvait accéder à sa demande.

Mon père le suivait, en l’imitant, comme malgré lui. Bientôt la colère lui monte au visage, et s'arrêtant devant le prince :

— Votre Altesse, s’écrie-t-il. prétend connaître ses devoirs, moi je prétends connaître mes droits. Où étaient donc vos généraux de l’armée du Trocadéro, lorsqu’en 1815, seul à Toulon, j’exposais mes jours, par fidélité à votre famille? J’ai dix-sept années de grades; j’ai conquis tous ces grades y compris celui de général, sur les champs de bataille de la Révolution et de l’Empire, sous Vautre1, et je ne dois rien à la Restauration, je ne lui devrai rien, car je ne lui demanderai rien à l’avenir.

Puis, saluant brusquement, il quitta le salon

' C’est ainsi que par ironie on désignait l’Empereur, à la cour des Tuileries.

du Dauphin frappant la porte avec une violence telle que l’huissier en fut tout ébahi.

En Sortant, il rencontra la Dauphine et lui raconta la scène qui venait d’avoir lieu.

La princesse l’engagea à voir le roi.

Charles X reçut le général avec sa bienveillance et son sourire accoutumés, mais le renvoya impitoyablement au Dauphin, disant qu’il ne se mêlait pas des affaires de l’armée.

Le bon roi était passablement borné et encore plus entêté.

— Sire, lui dit mon père, votre illustre aïeul, Henri IV, de glorieuse mémoire, disait qu’il se plaçait au milieu de ses amis, et que de là, il tendait une main secourable à ses ennemis ; vous, c’est dihérent, vous vous placez au milieu de vos ennemis, et de là, vous ne tendez même pas une main secourable à vos amis. Je désire vivement qu’il ne vous advienne aucun désagrément de cette façon d’agir.

Là-dessus, mon père quitta pour toujours les Tuileries, bien décidé à ne plus y revenir, et

quasi honteux delà première et seule démarche qu’il ait voulu faire.

On avait cependant nommé au grade de lieutenant général une foule de maréchaux de camp moins anciens, ayant bien moins de services de guerre que lui, et nullement dévoués aux Bourbons, ainsi qu’ils le prouvèrent bientôt.

Le Dauphin, Charles X, la duchesse de Berry, le ministre, M. le duc de Clermont-Tonnerre, vinrent à plusieurs reprises à Amiens etàRouen, pendant que mon père y commandait. La famille d’Orléans, se rendant au château d’Eu, passait aussi chaque année par la Normandie.

Mon père se borna à rendre aux premiers les honneurs dus à leur rang, sans montrer le moindre esprit de courtisanerie. Quant aux Orléans, jamais il ne voulut aller les recevoir, lorsqu’ils traversaient incognito son commandement, bien qu’il n'ignorât pas le plaisir que leur faisaient les hommages qu’on leur rendait.

Mon père détestait et méprisait les Orléans. Rien ne pouvait lui ôter de l’esprit qu’ils ne

songeassent à confisquer, à leur profit, l’héritage de leurs aînés. Mon père, comme on voit, jugeait assez bien son monde.

Quoique je fusse fort jeune, je me souviens de plusieurs incidents des visites princières.

Un jour que la duchesse de Berry était venue à Rouen, accompagnée du duc de Lévis, dont la prétention était de descendre de la tribu de son nom, le duc se fit attendre au déjeuner de la princesse. Le préfet, à qui on avait dit que le duc était allé voir la cathédrale, exprimait ses regrets de n’avoir pas connu l’intention du favori de la princesse, craignant qu’il ne trouvât les portes closes.

— C’est fâcheux, dit la duchesse de Berry.

— Bah ! s’écria mon père, que votre Altesse Royale se rassure et déjeune tranquille, le duc se fera toujours bien ouvrir par sa cousine, la sainte Vierge.

Le propos fut redit à M. de Lévis, qui au lieu d’en rire fit la moue.

Je me souviens d'une anecdote assez amusante. relative au passage de Charles X à

SOUVENIRS n UN AIDE DE CAMP

Amiens et qui, racontée à ce prince, le fit beaucoup rire.

Le maire de la ville, nommé M. Daveluy- Ballincourt, homme des plus aimables, très légitimiste et des plus simples, devait aller, selon le cérémonial exigé en pareille occurrence, audevant du roi et, lui présentant les clés de la cité, sur un plat de vermeil, lui adresser un discours.

Embarrassé de ce qu’il devait dire à Charles X, il demanda conseil à mon père qui, en présence des autorités civiles et militaires assemblées pour s’entendre sur la réception, dit au maire :

— Mais vous avez une chose bien simple à faire, c’est de dire au roi, en lui présentant les clés : « Sire, j’ai l’honneur de déposer aux mains de Votre Majesté les clés de sa bonne ville d’Amiens, je la supplie d’en chercher les portes. »

En effet, Amiens n’avait ni mur d’enceinte, ni portes, mais seulement une citadelle dominant la ville.

DU KOI JÉROME

Au passage de Charles X à Amiens, je fus au bal donné en l’honneur du roi.

J étais à côté de ma mère, alors encore fort belle et ayant la fraîcheur d’une femme de vingtcinq ans. Le préfet voulut la nommer au roi.

— Oh ! dit Charles X, c’est inutile, madame du Casse est pour nous une vieille connaissance.

Alors, en lui prenant affectueusement la main, il m’aperçut, se baissa et m'embrassa avec la plus grande bonté.

Les salles du bal, fort bien décorées, étaient toutes couvertes d’inscriptions, en vers à l’honneur de la famille royale. Or, ces vers, ces inscriptions étaient dues à la plume toute libérale, toute napoléonienne du bon Liadiôres, alors capitaine du génie, l’homme d’opposition, le poète tragique qui devait, plus tard, devenir député et aide de camp du roi Louis-Philippe.

Liadiôres était un poète d’infiniment d’esprit, disant d’un air tragiqne, taciturne, les choses les plus gaies. Mordu du mal de Thalie, il s’occupait beaucoup plus des Muses que des remparts et de la citadelle d’Amiens. Mon père

l’aimait beaucoup ; ils avaient les mêmes idées. Les ministres avaient beau défendre au capitaine du génie les abords du Théâtre-Français et le séjour de Paris, le général, du reste fort coulant sur les congés, pour les officiers sous ses ordres, trouvait toujours moyen de soustraire le bon Liadières aux prescriptions sévères du ministre.

Liadières a toujours été pour moi et pour ma famille un excellent ami.

Je me souviens encore de la peur qu’il me faisait, lorsqu’il venait dans le salon de ma mère, lire de son air tragique ses tragiques tragédies. Assis sur un tabouret aux pieds de l’excellente femme, je cachais mon blond visage entre ses genoux, n’osant lever mes yeux sur le terrible dramaturge.

Malgré son indulgence pour Liadières et sa générosité en matière de congés lorsque le service n’en devait pas souffrir, mon père, je l’ai dit, maintenait sévèrement la discipline dans les corps placés sous ses ordres. Cependant il ne tolérait pas les abus d’autorité.

nil KOI JÉROME

Je me souviens des deux faits suivants, qui me frappèrent quoique je fusse bien jeune.

En 1 827, le régiment des cuirassiers de Berry vint tenir garnison à Amiens. Ce magnifique corps, dans lequel se trouvaient comme officiers les trois fils du duc de Feltre, l'un capitaine, les deux autres sous-lieutenants, était commandé par un colonel nommé Burggraff, espèce de sauvage d’une dureté révoltante, que mon père ne tarda pas à apprécier à sa juste valeur et dont il eut soin de déjouer, en toute circonstance, la conduite dure et injuste.

Un dimanche, après la messe, mon père dit aux officiers de cuirassiers : « Messieurs, suivez moi à la cidatelle. » Aussitôt il voit le colonel appeler un de ses adjudants, lui donner un ordre et ce dernier s’éloigner. Il l’appelle. « Adjudant, restez auprès de moi. »

On arrive à la cidatelle ; mon père se fait ouvrir toutes les portes, lève les punitions et, avisant une casemate fermée, donne l’ordre de l’ouvrir. On ne trouve pas les clés. «Enfoncez la porte, » ordonne-t-il.

Dans unpetit cachot étroit, humide, sans paille, il trouve deux cuirassiers à moitié morts.

— Pourquoi ces hommes sont-ils ici, dit-il d’un ton sévère au colonel; j'ai mis en interdit cetle prison malsaine. Envoyez ces pauvres cavaliers à l’hôpital . Colonel, vous garderez quinze jours les arrêts de rigueur : je ferai prendre votre sabre.

Une autre fois, un capitaine, M. de Merlemont, vient demander deux jours de congé au colonel qui les lui refuse. Mon père Uapprend. 11 venait d’accorder une permission de huit jours à M. de Burggraff; il la retire en lui disant : « Un chef de corps est plus indispensable à son régiment qu’un simple capitaine en second. »

Le capitaine eut son congé et alors mon père accorda les huit jours au colonel.

Ce colonel était si détesté de son régiment qu’il fut l’objet d’une lettre collective signée de MM. les officiers des cuirassiers du Berry.

Mon père se trouvait alors à Rouen (c’était en juillet 1826), où il remplaçait, comme le plus

ancien brigadier, son divisionnaire, le général Rivaud, comte de la Raffinière.

Il appril par le lieutenant du roi d’Amiens, le chevalier de Solilliac, qu'un général, M. d’Aumont, avait été envoyé de Paris, par le ministre, pour connaître de cette faute des officiers de Rerry contre la discipline.

Voici la lettre amusante et spirituelle de M. de Solilliac. On pourrait en faire un acte à ajouter au joli vaudeville des Inconvénients de la diligence :

« Amiens, ce G juillet 1820.

« Mon général,

« Je viens vous témoigner combien j’ai été touché du bon accueil que j’ai reçu à Rouen de vous et de Mme la baronne; vous m’avez comblé de bontés, l’un et l’autre, et je me suis trouvé heureux d’éprouver que les sentiments d’affection et de dévouement que je vous porte étaient payés d’un retour qui m’est bien précieux.

« Le général d’Aumont est à Amiens depuis quatre heures du matin; il y est avec une mission relative à la lettre des officiers de Berry. 11 est à craindre que cette affaire ne prenne une mauvaise tournure pour eux. Quant à moi, j'ai rendu bon témoignage de la conduite de ces officiers et du régiment. J’ai dit au lieutenant général que le colonel était loin d’avoir laissé des regrets dans les différents corps qui avaient été sous ses ordres, et qu’il était bien fâcheux pour un régiment d’avoir à sa tête un chef qui, par sa dureté et ses formes acerbes, provoquait l’animadversion de l’officier et du soldat.

« J’ai rencontré dans mon voyage les inconvénients et les vicissitudes de la diligence. Mon camarade du coupé était un plaideur qu a son costume on aurait pris pour un prêtre constitutionnel de 93 ; il allait soutenir à Neufchâtel un procès contre un M. de Hollande, d’Amiens, qui lui réclamait une dette, et auquel lui-même présentait une quittance que l’on repoussait comme fausse. 11 me donna son mémoire à lire

et je ne l'eus pas plutôt parcouru que je mis bien vite dans ma poche mon sac d'argent que j’avais placé dans la poche de la voiture ; il me témoigna avec humeur son mécontentement de cette précaution ; je lui répondis : « Monsieur, j’ai lu votre mémoire. »

« Nous eûmes ensuite au milieu de la nuit la chute du postillon et de son porteur qui faillirent être écrasés par la voiture. Le postillon entra dans l’intérieur et un jeune homme de bonne volonté s’empara des rênes du gouvernement. Enfin, à mon arrivée, j’appris que mes effets s’étaient trompés de chemin et qu’ils avaient pris la route ou de Lille ou de Calais ou de la Savoie... peut-être celle du pays. Je me suis mis en réclamation.

« Bonjour, mon général, offrez mes respects à Mme la baronne. Calonne sera à Rouen lundi ou mardi.

«Je suis avec respect et entier dévouement,

« Votre serviteur,

« De Solilhac. »

SOUVENUtS 1) UN Al UE UE CAMP

« P. -S. Tous les lieutenants et sous-lieutenants de Berry sont alternativement aux arrêts de rigueur. — Colleteau et le plus ancien sous-lieutenant sont réformés sans traitement. »

Les officiers du régiment furent punis ; mais le colonel fut mis d’office à la retraite.

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