LA RÉVOLUTION I)E 1830 A AMIENS
La révolution de 1830 arriva, mon père mollira une grande vigueur et put maintenir la ville d’Amiens sans avoir à répandre de sang. Son énergie empêcha toute collision entre les troupes et le peuple.
Le régimentd'infanterie(le38e,je crois), alors en garnison dans la capitale de la Picardie, avait deux bataillons au camp de Saint-Omer; il ne restait en ville qu’un faible bataillon de dépôt, plus deux escadrons de chasseurs à cheval (du 2e) ; et aussi deux beaux escadrons de carabiniers commandés par lin vigoureux et loyal officier, M. le comte d’Auberville, neveu, au même degré que mon père, de l'amiral du Casse.
Dès que les Ordonnances parurent, mon père comprit ce qui allait se passer, et le danger qui menaçait la famille royale, si elle ne montrait une fermeté qui n’était guère le propre du caractère des hommes, chez les Bourbons de la branche aînée. La duchesse d’Angoulême, la duchesse de Berry étaient femmes à monter à cheval, à donner des ordres, à braver la fureur populaire, à se faire tuer bravement au poste de l’honneur, mais Charles X, mais le Dauphin, — quoique ce dernier fût certainement plein de bravoure sur un champ de bataille, — étaient incapables de comprendre qu’on leur résistât, bien plus incapables d’organiser une bonne défense et de donner les ordres nécessaires pour briser le flot populaire.
Bientôt, les diligences arrivèrent de Paris avec le drapeau tricolore, les voyageurs en descendirent ornés de la cocarde adoptée par lespartisans de la révolution. La préfecture s’émut et demanda des troupes pour garder chaque point de la cité.
Mon père, fort bon officier, ayant l'habitude
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de la guerre, vit bien que, s’il accédait aux sollicitations des autorités civiles et religieuses, il éparpillerait le peu de troupes qu’il avait en main, et compromettrait leur salut. Il refusa net toutes les demandes, et concentra son bataillon, ses escadrons avec deux pièces de campagne qu’il avait, sur la place de Périgord au centre de la ville. La bourgeoisie et le peuple lui envoyèrent une députation pour lui demander de confier les postes à la garde nationale. Le général du Casse savait qu’il avait trop peu de monde pour se maintenir au centre d’une cité de quarante mille âmes; il se décida à se replier sur la cidatelle.
11 écrivit en même temps au colonel du Rocheret *, à Saint-Omer, commandant le régiment d’infanterie ayant son bataillon de dépôt à Amiens, que si le général commandant le camp voulait marcher sur Paris, il n'avait qu a passer par Amiens, que la citadelle lui serait
1 Devenu général de division et ministre de la guerre, sous le roi Louis-Philippe. En 1830, ce colonel voulait donner sa démission ; mon père l’en dissuada.
ouverte et qu’il se joindrait alors à lui avec les forces dont il disposait.
Là-dessus, il se mit à la tête de ses soldats, déclarant qu’il allait sortir de la place et prendre position à la citadelle. On voulut s’opposer à ce projet, il fit une démonstration, ordonna, en face de la population qui entourait son monde, de charger les pièces ; puis, tambour battant, drapeau blanc déployé, il se mit en marche par le faubourg Saint-Leu, le faubourg populeux: par excellence, le faubourg dangereux de la ville dans un moment d’effervescence. 11 s’ouvrit ainsi un passage qu’on n’osa lui disputer, en voyant son attitude résolue.
Lorsqu’il fut arrivé avec sa troupe au-dessus de la citadelle qui domine la ville et enfile ce long faubourg, il sut que les Amiénois voulaient le prendre par la famine. Mon père envoya un officier dire à la municipalité que si, une heure après son message, il n’avait pas double ration de vivres pour ses hommes et pour ses chevaux, il brûlait le faubourg, ajoutant que, la ville brûlée, il s’en irait ailleurs avec ses
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troupes. Comme on le savait homme à effectuer sa menace, à l’heure dite, on s’empressa de lui fournir tout ce qu'il voulut et la ville resta calme.
Le général du Casse se maintint plusieurs jours en position, attendant toujours l'arrivée du camp de Saint-Omer pour marcher sur Paris, ou bien des ordres du ministre; mais ni le camp, ni le ministre ne donnèrent signe de vie. Un beau matin, il trouva au Moniteur sa mise à la réforme, par ordonnance du nouveau roi Louis-Philippe. En outre, quelques sousofficiers de chasseurs témoignèrent le désir de changer leur cocarde blanche pour la cocarde tricolore. Mon père rassembla ses troupes, laissa les sous-officiers qui le voudraient libres de s’éloigner du corps et de changer de cocarde. Puis il déclara que, n’étant plus rien, il allait remettre le commandement au plus ancien officier supérieur.
À cette nouvelle qui se répandit vile à Amiens, la troupe et les habitants se réunirent pour supplier le général de revenir en ville avec ses
soldais. Mon père y consentit, à la condition expresse de rentrer à son quartier général avec les couleurs blanches. Ainsi fut-il fait '.
On était au commencement d'août.
Le nouveau ministre de la guerre envoya un ancien officier général en disponibilité depuis la chute de l’Empire, pour remplacer mon père, qui continua à résider à Amiens, accueilli, fêté, honoré comme jamais il ne l’avait été.
Deux députations d’Amiénois de toutes les conditions vinrent le supplier de permettre à la ville d’adresser au nouveau roi une pétition pour que son commandement lui fut conservé.
Le général refusa.
— J’ai depuis quinze ans, dit-il, après avoir juré fidélité, en 1814, aux Bourbons de la branche aînée, tenu religieusement mon serment, je n’irai pas sur la fin de ma carrière chanter la palinodie. Ce que fait la ville d’Amiens me touche profondément, mais je ne saurais
* Le général du Casse est sans contredit l’officier qui a déposé le dernier la cocarde blanche en 1830.
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accepter son offre. J’ai droit à ma retraite ; je la prends.
Mon père ne vécut pas longtemps après la Révolution de Juillet; il mourut en 1836, à Rayonne, son pays natal, ou il s’était retiré en
J’étais alors à l'école d’état-major et ne pus lui fermer les yeux.