‹ Souvenirs d'un amiralChapitre 1 sur 19 · LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G

RUE PIERBB-SARRAZIN, V,' 14

Croit d* tradacticr. r^sarvtf

PS

Ce n'est pas dans la bravoure innée de nos soldats y dans la perfection de leurs armes , dans la vigueur de notre organisation militaire ^ ce n'est pas même dans Thabileté de nos généraux qu'il faut chercher la véritable force de notre armée : cette force réside avant tout dans la puissance des traditions qui donnent à nos troupes un incontestable ascendant sur les autres armées de TEurope. Notre marine est loin de posséder le même avantage : si elle a le légitime orgueil de sa valeur présente, elle ignore ce qu'elle pourrait puiser

de confiance dans une histoire dont elle ne connaît que trop bien les malheurs. Les fastes des vingt années de guerre dont la Révolution avait donné le signal sont remplis de tristes et féconds enseignements que nous avons mis à profit. L'organisation actuelle de la flotte est le fpuit de ces leçons. Il ne reste plus aujourd'hui qu'à réconcilier notre jeune marine avec ses ancêtres et à lui montrer qu'à côté des grands événements qui tournèrent contre nous, il s'accomplit une foule de faits d'armes dont nous pouvons invoquer les souvenirs à notre avantage. Les combats isolés ont rarement assez d'importance pour avoir leur place marquée dans l'histoire, mais ce sont là précisément les légendes héroïques dont nos pères se plaisaient à bercer notre jeunesse; c'est la tradition orale à côté d«s fastes écrits. Ces chroniques familières où respire bien mieux que dans les documents officiels le véritable esprit d'une époque, survivaient, il y a quelques années à peine, dans la mémoire de nombreux officiers. Il est à craindre qu'elles ne s'évanouissent sans laisser de traces, si quelque main pieuse ne s'empresse de les recueillir. Ce serait, je le dis hardiment, une

perte regrettable. Les officiers que nous avons remplacés n'avaient point sans doute Tesprit organisateur qui s'est depuis la paix de 1815 développé parmi nous : ils avaient des vertus militaires auxquelles nous ne rendrons jamais assez hommage. Pour chercher dans l'histoire de notre marine des modèles d'intrépidité, de pur et noble patriotisme, on n'a point à rétrograder jusqu'aux temps de la vieille monarchie; on n'a qu'à se reporter d'un demi-siècle en arrière. On rencontrera au milieu de circonstances faites pour glacer les cœurs les plus valeureux, des hommes dont la place est marquée entre celle des Ducouédic et celle des Duguay-Trouin. Je ne conseillerais pas assurément de prendre exemple sur la naïve confiance avec laquelle nos pères en ces temps désastreux se présentaient à l'ennemi, n'attendant la victoire que de leur courage et négligeant trop ce qui pouvait la préparer; mais .je crois qu'on ne saurait mieux faire que de s'inspirer de l'ardeur chevaleresque qui les animait. J'ajouterai même que, comme marins, ces officiers avaient des qualités auxquelles pour ma part j'ai souvent porté envie. Apprendre ce qu'ils ont f^it n'est donc point

inutile, apprendre comment ils ont été conduits à le faire me paraît plus profitable encore. J'ai trouvé dans des souvenirs qui me sont précieux à plus d'un titre, les éléments d'un travail qui eût pu donner une idée de cette histoire intime dont je déplorais tout à Theure Tabsence; j'ai préféré, m'appuyant sur un récit réel, entrer dans des détails que la chronique même aurait dû négliger, et faire connaître avant tout le rude noviciat par lequel ont passé la plupart des capitaines qui ont joué un rôle important dans la guerre de 1793 et dans celle de 1803. Pour offrir de cet apprentissage un tableau plus exact, j'ai pensé qu'il fallait laisser la parole à l'officier qu'une destinée laborieuse devait faire arriver de degré en degré, de campagne en campagne, jusqu'aux premiers emplois de son arme. J'ose espérer qu'on ne cherchera pas en vain dans les pages qu'on va lire les motifs d'une sincère estime pour le passé de la marine française, d'une généreuse et vaillante confiance en son avenir. L'époque dont j'ai voulu esquisser à grands traits la physionomie compte encore en France plus d'un contemporain. C'est à ces glorieux survivants d'un autre âge qu'il

appartient de dire si j'ai tracé un portrait idéal ou- fidèle des marins avec lesquels ils ont combattu^ si Tofficier, fils patient de ses œuvres, dont j'ai osé emprunter la voix , qui avait vu les malheurs d'une période néfaste sans en être resté découragé , qui ne reconnut jamais, dans les temps les plus difficiles, d'autre guide que l'amour désintéressé de la patrie, ne leur rappelle pas toute une pléiade d'héroïques ca* pitaines ^ devenus , après la dispersion des compagnons de d'Estaing et de SufTren, la consolation de la République , l'espoir et l'orgueil de l'Empire.

On ne trouvera pas dans ces deux volumes , j'en préviens de nouveau le lecteur, ce qu'on est convenu d'appeler des mémoires. On y trouvera moins encore un roman. Tous les faits retracés l'ont été avec la plus scrupuleuse exactitude. Si quelques personnages, si quelques navires même d'une notoriété trop éclatante se cachent obstinément sous le voile du pseudonyme, c'est qu'il m'a semblé que j'imprimerais plus sensiblement ainsi à cette œuvre le caractère que je voulais lui donner :

celui d'un apologue maritime. Qu'il me soit permis de travestir un instant la pensée du

critique romain, et je ferai, je l'espère, parfaitement comprendre la mienne* J'ai écrit tes Souvenirs d'un Amiral , bien moins pour sauver de l'oubli une chère mémoire, que pour donner la sanction d'une longue expérience à des opinions dont j'ai depuis longtemps accepté l'héritage, et dont le triomphe ne me paraît point indifférent à l'avenir de notre marine. J'ai écrit, en un mot, (j'ose avouer cette prétention) pour rassembler des preuves plutôt que pour raconter des faits.

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