CHAPITRE I
La promièie campagne d'un aspirant ToionUiie sous le règne de Louis XYI,
Je ne semblais point destiné à servir sur les vais* seaux du roi. Ma famille, de vieille bourgeoisie, jouissait depuis longtemps d'une honorable aisance. Elle habitait une de ces provinces de Tintérieur où jamais le flot de mars ^ ne s'était fait sentir , et qui n'avait rien à démêler avec les institutions
1. On sait que les anciennes lois qui régissaient l'inscription maritime étendaient les obligations de ce régime exceptionnel non-seulement jusqu'aux embouchures des fleuves^ mais jusqu'aux limites extrêmes où les marées d'équinoxe , les plus fortes de l'année, produisent deux fois l'an une élévation dans le niveau des eaux.
de Colbert. Quelques années avant la Révolution, mon père éprouva des revers de fortune qui le décidèrent à solliciter une placé dans l'administration de la marine. De tous les biens qu'il avait possédés, il ne lui restait plus que les noms de diverses petites fermes par lesquels il continua, suivant un usage assez général alors, de distinguer ses nombreux enfants, réservant pour l'aîné seul le simple nom de la famille. C'est ainsi que j'ai successivement porté pour ma part le nom de deux propriétés qui avaient cessé de nous appartenir. Dans cette triste situation, mon père se trouva fort heureux d'être attaché au port de Rochefort en qualité de commis aux appointements de douze cents francs. C'est avec une aussi modique ressource qu'il dut songer à élever sa nombreuse famille, qui se composait alors de six garçons et une fille. Bien que notre détresse fût déjà très-grande , cela n'empêcha pas ma mère de donner le jour à un huitième enfant, c'est-à-dire à une seconde fille. L'arrivée de la nouvelle venue en ce monde fut accueillie avec joie; mais la santé de ma mère ne lui permettant pas de donner à sa fille les premiers soins, il fallut avoir recours à une nourrice de la campagne. Ce surcroit de charge nous imposa l'obligation d'apporter dans les dépenses de la maison une extrême économie. Ma mère, qui n'avait connu jusqu'alors que les jouissances d'un tranquille bien-être, eut non-seulement le cou-
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rage de se condamner à toute espèce de privations, mais encore de travailler jour et nuit à l'entretien des vêtements de ses enfants. Mon père, de son côté, voulut se dévouer à notre instruction. Chaque soir, des leçons , qu'il savait varier suivant notre âge et nos aptitudes, développèrent les dispositions de chacun de nous. C'est peut-être à cette éducation domestique, la seule que sa position de fortune lui permit de nous donner, qu'il faut attribuer la satisfaction que lui ont toujours causée ses enfants. Jamais aucun d'eux n'a eu à se reprocher une action répréhensible. Le mérite personnel de mon père , son exactitude à remplir ses devoirs et la constante dignité de sa conduite ne tardèrent pas à lui concilier l'intérêt de ses supérieurs. Son fils atné fut admis dans les bureaux du port aux appointements de quatre cents francs; le second fut embarqué en qualité de pilotin. Nos ressources étaient notablement augmentées. Mon troisième frère continuait ses études au collège de notre ville natale : ma grand'mère et une de nos tantes s'étaient chargées de pourvoir aux frais de son éducation; de rapides progrès lui permirent de venir bientôt se joindre à nous, et dès son arrivée à Rochefort, il fut employé dans les bureaux de la marine avec un traitement de trois cents francs. Le travail et une sévère économie éloignèrent peu à peu la gêne de notre intérieur. Tout était en commun entre nous : moi-même , j'apportais à la masse
les dix francs de solde qui m'étaient alloués en qualité de mousse attaché à Tatelier de la garniture. Je profitais en outre des leçons d'hydrographie et de dessin qui étaient données gratuitement tous les matins aux enfants de la ville.
Nous commencions à être heureux lorsqu'on 1766 une affreuse épidémie vint jeter le deuil dans la ville de Rochefort. Le frère qui venait immédiatement après moi en fut atteint et succomba au bout de quelques jours. Ma plus jeune sœur éprouva le même sort. En supputant les dates, nousreoonnâna^s avec la plus profonde douleur qu'un de mes frères, le second de la famille^ qui était embarqué sur la flûte le Rhône en qualité de volontaire , et qui était à la veille d'obtenir le grade de sous-Iieutenanl , était mort d'une maladie de langueur à peu près à la même époque. La mort de ce frère qui donioait les plus belles espérances fut attribuée à la rude profession qu'il avait embrassée. Mon père en con^ de fortes préventions contre la marine ; il ne voulait plus qu'aucun de ses enfants entrât dms cette fatale carrière , et il ne fallut rien moins que ma persévérance , je dirai même mon opiniâtreté, pour changer ses résolutions. Après une longue résistance^ on finit par consentir à mon embarquement en qualité de pilotin sur la corvette du roi la Favorite , qui devait aller rejoindre l'escadre d'évolutions que l'on réunissait en ce moment à Brest« J'étais d'une con-
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stitution si chétive , que sans la protection du lieutenant en pied de cette corvette , ami particulier de ma famille , j'aurais vainement sollicité Thonneur^ de faire partie de son équipage.
La Favorite portait vingt canons du calibre de 8. Sa carène présentait des formes favorables à la marche , ses œuvres mortes étaient peu élevées auHlessus de l'eau , mais le gréement était lourd et mal tenu. Nous étions à peine en mer que des vents contraires soufflèrent avec force. Le régime du bord ne s'accordait sans doute pas avec ma frêle santé; je tombai malade pendant la traversée, et il fallut m'envoyer à l'hôpital dès notre arrivée à Brest. Le vif chagrin que j'en éprouvai aggrava mon indisposition« Je reçus des sœurs hos^talières des soins si empressés et si touchants , que mon rétablissement fut plus prompt qu'on n'aurait pu raisonnablement l'espérer. En moins d'un mois , je fus en état de m'embarquer sur le brick le Héros , qui faisait habituellement les transports de Brest à Rochefort. J'avais été diaudement recommandé au sous-lieutenant qui nous servait de capitaine. Soit que ma physionomie lui déplût , ou qu'il fit peu de cas des recommandations de mes protecteurs , nous n'étions pas en dehors du goulet , qu'il me signifia Tordre de rester sur le gaillard d'avant. Aucune place ne me fut assignée pour me coucher; on ne me donna pas même la ration qui me revenait comme passager. Je
serais probablement mort de faim , si un jeune officier n'avait eu pitié de moi , et si quelques matelots, plus humains que leur capitaine, n'avaient suivi ce généreux exemple, Heureusement la traversée fut courte. Le sixième jour , nous remontâmes la Charente , et nous vînmes prendre le mouillage de Martrou. L'ancre était à peine au fond, que je sollicitais la permission de descendre à terre avec l'officier qui allaSt rendre compte au commandant de la marine de l'arrivée du bâtiment. J'obtins cette faveur non sans peine , et , me jetant à la hâte dans le canot , je trouvai , grâce à l'exiguïté de ma taille, le moyen de m'y blottir sans gêner personne. Je fus ainsi déposé sur le rivage , à deux lieues environ de Rochefort, avec le sac de toile qui renfermait tout mon petit bagage de matelot. C'était la charge d'un homme et non celle d'un enfant; mais j'avais été habitué de bonne heure à ne trouver d'assistance que dans mon courage et mon industrie. Je me mis donc en route, traînant bravement mes richesses après moi. Avertie de mon retour , mon excellente mère s'était empressée de venir à ma rencontre : elle me trouva tristement assis sur mon sac, accablé de fatigue et inondé de sueur. N'écoutant que son amour maternel, elle voulut prendre sa part du fardeau qui avait épuisé mes forces. Malgré nos efi'orts réunis , nous serions cependant difficilement sortis d'embarras sans le secours d'un robuste jeune
homme qui , pour un léger salaire , se chargea de faire à lui seul ce que nous étions dans l'impossibilité d'accomplir à nous deux. Mon retour dans la maison paternelle fut un sujet de grande joie pour la famille. Mon père et mes frères ne se lassaient pas de me témoigner le plaisir qu'ils en ressentaient; mais^ à les en croire , l'indisposition que j'avais éprouvée dans ce premier essai de la navigation devait me faire renoncer à la carrière de la marine. Je résistai à tous leurs raisonnements » si fondées que ces craintes pussent paraître alors , et je parvins encore une fois à vaincre des préventions inspirées par une trop grande tendresse.
Une ordonnance du roi, en date du I*' janvier 1786, contre-signée par M. de Castries, venait de réorganiser le corps de la marine et de modifier dans plusieurs de ses dispositions essentielles Tordonnance du 14 septembre 1 764 , contre-signée par M. le duc de Ghoiseul. En 1764, le corps de la marine se recrutait exclusivement dans les rangs de la noblesse. Les volontaires gentilshommes pouvaient seuls aspirer à l'honneur de servir en qualité d'officiers sur les vaisseaux du roi. Les jeunes gens de bonne famille qui étaient admis, conçu rremmen avec les jeunes gentilshommes, à naviguer sur les bâtiments de Sa Majesté dans l'emploi de volontaires, n'étaient destinés, ce noviciat expiré, qu'à commander les bâtiments des particuliers. En temps de
guerre, Sa Majesté délivrait à un certain nombre de ces capitaines marchands, formés à l'école de la marine royale, des commissions d'officier. L'accès du grand corps n'était définitivement ouvert qu'à ceux qui , pendant l'emploi provisoire que le roi avait daigné faire de leurs services, avaient pu par de belles actions mériter cette insigne faveur. M. de Gastries effaça Ja distinction établie par l'ordonnance de 1764 entre les volontaires gentilshommes et ceux qui ne l'étaient pas. Les fils de « sous-lieu*tenants de vaisseau ou de port, de négociants en gros y d'armateurs, de capitalises marchands, et de gens vivant noblement, * purent briguer, après six ans de service dans l'emploi de volontaire, le grade de sous-lieutenant de vaisseau. Les volontaires remplissaient à bord des b&timents du roi les mêmes fonctions que les élèves de la marine ; ils vivaient à la même table et portaient le même uniforme. Placés sous la police immédiate des majors ou premiers lieutenants, ils étaient subordonnés au maître d'équipage , au maître pilote et au maître canonnier. Après six ans de navigation, s'ils préféraient la car* rière de la marine marchande à celle de la marine royale , ils pouvaient être reçus capitaines au long cours; à l'âge de vingt-trois ans, le roi ayant daigné déroger en leur faveur aux règlenoents d'après lesquels ce brevet ne pouvait être obtenu avant l'âge de vingt-cinq ans.
Le frère que j'avais perdu était sur le point de profiter du bénéfice de ces dispositions libérales : une mort prématurée avait brisé les espérances que nous fondions sur son avenir; j'avais Tambitioa de remplacer ce frère si regretté, et la pensée de faire un jour partie d'un corps qui, depuis le règne de Louis XIY, était considéré comme le premier corps militaire du royaume , excitait vivement mon amour-propre; mais, pour être inscrit sur les registres des volontaires, il fallait seize ans accomplis, il fallait avoir navigué douze mois au moins sur les bâtiments du roi ou du commerce. Les jeunes gens qui, comme moi, n'avaient pas encore l'âge ou le temps de navigation exigé, n'étaient admis que provisoirement au service sous le titre d'aspirants vo^ lontaires.
Grâce à la protection du commandant du port, je fus embarqué en cette qualité , à l'âge de quatorze ans et demi , le 3 novembre 1787, sur la petite frégate la Reconnaissance. Cette frégate, qui était année de vingt-six canons du calibre de 8 , avait été donnée à la France par les Américains. C'était un bâtiment de construction très-soîgnée. Les formes en étaient gracieuses, les emménagements fort bien entendus. La dunette qui servait de logement au capitaine était parfaitement dissimulée. Le fauxpont et la batterie avaient partout une hauteur «affisante. La teaue du bâtiment n'était guère en har-
monie par malheur avec ces élégants dehors. Tout était à bord dans le plus grand désordre ; le branlebas ne se faisait que dans la batterie ; on ne s'occupait jamais du faux-pont, où les hamacs demeuraient constamment suspendus. Cette insouciance se manifestait dans toutes les parties du service. On ne faisait ni exercices d'artillerie ni exercices de manœuvre. Aussi l'équipage était-il fort ignorant, et cependant la frégate , avant son départ , venait de passer près de six mois sur les vases de la Charente, en face du port des Barques. Il ne faut pas croire que ce qui se passait à bord de la Reconnaissance fût une exception. C'est là qu'en était généralement, pour les soins donnés à l'instruction du personnel et à l'organisation intérieure du navire, cette belle marine qui venait de balancer la fortune de l'Angleterre dans les mers des Antilles et de l'Inde. Les Anglais heureusement n'étaient pas, sur ce point, plus avancés que nous. Après les premières années des grandes guerres de la République, ils comprirent les vices d'un pareil système , et s'occupèrent de les réformer. Nous restâmes stationnaires. Aussi les résultats de la nouvelle lutte furent-ils bien différents de ce qu'ils avaient été à l'époque où la négligence dans les deux marines était la même.
Le temps que nous eussions pu consacrer à l'instruction militaire de nos jeunes marins ne se passait pas toutefois dans un far-niente complet. On
l'employait à faire de magnifiques parties de barres, où nous apportions le même entrain que les midshipmen anglais dans leurs parties de cricket. La plaine qui avoisine Tlle Madame était le théâtre de nos joutes d'agilité. L'équipage était divisé en deux camps , et chacun faisait ses efforts pour assurer le triomphe de son parti. Les succès étaient annoncés par des coups de pierriers ou par des roulements de tambour. Ces distractions étaient considérées comme le meilleur moyen d'entretenir la santé des équipages , et en effet elles n'auraient point été un mauvais emploi de nos loisirs, si l'on eût su y mêler quelques occupations plus sérieuses. Tout le monde, sans distinction de grades, se rangeait dans un camp ou dans l'autre. La familiarité inséparable d'un jeu dont l'émulation est l'essence n'altéra cependant pas la discipline, et les subordonnés n'en furent pas, durant la campagne, moins respectueux envers leurs supérieurs.
Nul n'admire plus que moi les progrès remarquables que notre marine a réalisés depuis un quart de siècle; mais peut-être, en voulant éviter les fautes des anciens temps, est-on tombé dans une exagération contraire. A un relâchement absolu on a fait succéder des habitudes de service si froides, si compassées , si perpétuellement méthodiques , que l'ennui et le dégoût sont devenus les hôtes de nos casernes flottantes. L'emploi de chaque instant y a
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été réglé avec runiformité la plus désespérante d'un bout de Vannée à TauU^e. Les exercices ne sont point une diversion à cette existence monotone» parce qu'ils sont répétés avec une régularité routinière, sans un but bien défini et sans espoir d'en voir jamais le terme. Les officiers, distraits par les plaisirs qu'ils vont chercher & terre ou par les occupations studieuses qu'ils savent se créer à bord, ne s'aperçoivent pas de la nostalgie qui envahit les équipages confiés à leurs soins. Ils s'étonnent de l'éloigné ment que des hommes bien nourris, bien vêtus , bien payés , soumis à une discipline indulgente, manifestent pomr le service des bàtioaents 4e guerre. Us ne voient point que ce service est sdt* tout odieux au matelot parce qu'il n'a jamais rien d'imprévu, qu'il lui demande tous les jours exactement la même chose , et que , sll lui épargne les fatigues de la navigation marchande, il le laisse pour ainsi dire périr de langueur. Aussi tout ce (pii arrache nos marins à cette atonie est^il accueilli par eux avec empressement. Les joutes de canots, les séances solennelles d'escrime, les manœuvres d'infanterie, sont des distractions qui ont bien leur mérite, mais qui ne valent pas encore, suivant moi, les belles parties de barres auxquelles l'équipage et l'état-major de la Reconnaissa/nce se livraient avec tant d'ardeur.
Dans les premiers jours du mois d'avril 1788', la
Reconnaissance reçut les derniers ordres qu'elle attendait pour mettre sous voile. Notre mission n'était pas sans intérêt. Nous devions visiter les divers établissements que la France possédait sur les côtes occidentales d'Afrique, et y déposer des troupes destinées à en renforcer les garnisons. Les incidents de ce voyage furent assez pénibles et assez multipliés pour décourager la vocation la plus ro* buste. Us peuvent donner une idée du désordre qui régnait à cette époque jsur les frégates du roi. Un de ces incidents faillit me coûter la vie. Nous avions jeté l'ancre, à l'entrée de la nuit, devant Portandic, le premier des comptoirs où nos bâtiments de commerce faisaient avec les Maures la traite de la gomme, quelquefois aussi, mais plus rarement, la traite des esclaves. Au point du jour, le vent s'éleva, et la mer grossit subitement d'une &çon inquiétante. Le commandant prit le parti d'appareiller. Nous éprouvions des tangages extrêmement violents, et il importait de ne lever l'ancre qu'avec de grandes précautions. On montra malheureusement en cette occasion l'incurie dont j'avais eu déjà tant de preuves depuis mon embarquement sur la frégate. Au moment de déraper, il fallut appeler sur le pont une grande partie des hommes qui étaient au cabestan, afin de border les huniers et de hisser les focs. A la suite d'un violent coup de tangage, les barres du cabestan, qu'on avait négligé de lier ensemble par la
corde qui entoure d'ordinaire cette espèce de manège, furent lancées de tous côtés en vertu de la force centrifuge. Plus de vingt personnes furent tuées'ou blessées très-grièvement. Je fus moi-même rudement frappé par le capitaine d'armes, qui, atteint par le bout d'une barre , se mit à pirouetter, les bras écartés, et me lança sans connaissance sur la culasse d'un canon. Les soins qui me furent donnés me rétablirent promptement, mais j'avais reçu là une leçon que je n'oubliai de ma vie : il faut bien payer son éducation.
En quittant ce funeste mouillage , nous suivîmes la côte d'Afrique, nous arrêtant d'abord à Saint- Louis et dans l'île de Gorée , où nous débarquâmes sans encombre des troupes destinées à fortifier nos garnisons coloniales. La frégate se dirigea ensuite vers les établissements hollandais d'Axim et d'El- Mina, qui méritaient à plus d'un titre de fiter notre attention. Le fort d'El-Mina , armé de cent pièces de canon, était le chef-lieu des nombreux comptoirs que les Hollandais possédaient alors dans cette partie du monde. La population d'El-Mina se composait presque entièrement de noirs. Les cases y étaient nombreuses, mais peu commodes, et plutôt faites pour loger des abeilles que des hommes. La compagnie hollandaise avait créé , à quelque distance du fort, un immense jardin dans lequel, avec ce génie de l'horticulture particulier à la race batave ,
elle avait creusé de vastes bassins destinés à conserver les eaux pluviales et à faciliter ainsi en tout temps Tarrosage. La puissance de végétation dont ce jardin offrait le spectacle était pour nous un perpétuel sujet d'étonnement. Des orangers, plantés de manière à former de longues avenues, y avaient acquis une élévation qu'on pouvait comparer à celle de nos arbres de haute futaie. Le jardin d'Ël-Mina, presque négligé quand nous le visitâmes , suffisait à donner une idée des produits que pourrait fournir une terre à laquelle il ne manque que des bras pour la mettre en culture.
Au moment où nous allions quitter le mouillage d'El-Mina, nous fûmes joints par un navire de commerce français chargé de vivres destinés à ravitailler la Reconnaissance. Le transbordement de ces vivres eut lieu pendant que nous étions à l'ancre. Cette circonstance donna aux agents préposés pour les recevoir la facilité d'en détourner une portion considérable , qu'ils vendirent à terre, ou laissèrent à bord du bâtiment qui les avait apportés , fraude odieuse qui devait nous condamner bientôt aux plus terribles privations.
A quelques lieues du fort d'El-Mina et dans la même baie, les Anglais avaient élevé une forteresse non moins considérable , connue sous le nom d'établissement du Cap-Coast. Cette forteresse était leur chef-lieu militaire. Annamabou, situé dix milles
plus à l'est, était leur grand marché d'esclaves. C'est là que la puissante tribu des Ashantis , ainsi que les Fantis, leurs alliés et courtiers, qui occupaient la côte, dirigeaient les nombreux captife qu'ils allaient enlever dans le pays des Chambas. Ces esclaves étaient fort recherchés, car les Chambas sont un peuple agriculteur, doux , traitable et înoffensif ; mais, à défaut de prisonniers faits chez ces voisins timides , les Fantis et les Ashantis vendaient aux négriers leurs propres compatriotes. Les prétextes ne leur manquaient jamais pour trouver des esclaves , et quand les criminels se faisaient rares , le frère amenait son frère au marché la chaîne au cou; le père de famille y traînait ses enfants. Les Fantis et les Ashantis , qu'on pouvait à la rigueur considérer comme une seule et même nation, étaient d'un noir de jais, musculeux, marqués de trois incisions verticales à chaque tempe et sur le derrière du cou. Leur humeur sournoise et chagrine inquiétait fort les capitaines négriers. Si quelque révolte éclatait à bord, c'était toujours à ces esclaves turbulents qu'il fallait s'en prendre. Jleureusement les Chambas , que les Fantis et les Ashantis afTectaient de dédaigner, les haïssaient cordialement de leur côté. Dans la plupart des soulèvements, les Chambas restaient neutres ou faisaient cause commune avec l'équipage du navire pour comprimer la révolte.
Prirés d» commerce des esclaves, les nègres d'Amiamabou et du Cap-Coast se sont , depuis l'époque où je visitai l'Afrique, adonnés, comme ceux d'El-Mina, au commerce de Thuile de palme et de la poudre d'or. La population noire d'Annamabou compte encore aujourd'hui trois ou quatre mille âmes. La tribu des Ashantis est devenue la plus redoutable tribu de la côte occidentale d'Afrique , et serait sans rivale si l'empire despotique du roi de Dahomey, après s'être étendu jusqu'au golfe de Bénin, n*eùt grandi plus rapidement encore que cette république fédérative.
Le mouillage d'Amokou, rade foraine près de laquelle la France venait de fonder un comptoir, fut marqué pour moi , comme celui de Portandic , par un de ces malheurs qui servent à Tinstruction du marin. J'appris a n'aborder qu'avec une extrême circonspection les côtes que bat en brèche la houle de l'Atlantique. Le grand canot de la frégate s'approcha sans les précautions nécessaires de la plage: une lame l'enveloppa , et il disparut à l'instant. On parvint à sauver une partie de l'équipage; mais deux de nos meilleurs matelots , qui nageaient cependant parfaitement , furent ensevelis dans les sables que la mer, lorsqu'elle déferle avec violence, soulève et roule sur le rivage.
Peu de jours après cet accident, nous appareillâmes d'Amokou pour continuer notre campagne. Ne
perdant presque jamais la côte de vue, nous laissâmes successivement tomber l'ancre devant les différents comptoirs anglais, hollandais, danois, portugais, qui se trouvaient sur notre route. Des pirogues chargées de fruits , de volailles et d'oiseaux , venaient sans cesse à bord échanger leur cargaison contre de vieilles hardes, des bouteilles vides, du tabac ou des pipes. Nous pûmes ainsi remplir à peu de frais nos cages, et nous assurer pour quelque temps une nourriture plus saine et plus abondante. Devant Acra surtout, situé à vingt- cinq lieues environ à Test du fort d'El-Mina, dans cette baie où les Anglais possédaient le fort James, les Hollandais le fort de Crève-Cœur, les Danois Christianborg, on se montra si empressé aux échanges, que plusieurs poules étaient offertes pour un objet de la plus mince valeur. Le nombre des perroquets gris à queue rouge, des perruches-moineaux à tête écarlate, s'accroissait tous les jours à bord, et cette cohue babillarde, qui semblait avoir pris possession de l'entre-pont et de la batterie , ne contribuait pas peu à donner à notre frégate une parfaite ressemblance avec l'arche de Noé. Nous atteignîmes enfin dans les premiers jours de juillet le golfe de Bénin, et nous jetâmes l'ancre devant Whydah , entre l'embouchure de la Volta , distante de Whydah d'une vingtaine de lieues , et les rivières qui viennent se décharger à travers de vastes marécages à Lagos.
Whydah était le terme de l'exploration qui nous avait été prescrite. Pendant les vingt-trois jours que nous passâmes à ce triste mouillage , la mer fut toujours grosse et la barre tellement forte , que les premières pirogues qui tentèrent de la franchir firent gribou, c'est-à-dire furent renversées de l'avant à l'arrière : chavirer est un accident plus commun , qui consiste & verser sur le côté. Le premier pilote de la frégate, qui s'était embarqué dans une de ces pirogues^ eut la cuisse cassée. Cet exemple nous fit sentir la nécessité d'attendre un temps plus propice pour descendre à terre , et ce ne fut que le huitième jour après notre arrivée que nous pûmes communiquer avec l'établissement français de Whydah, situé à un mille et demi du rivage. Débarqués sains et saufs sur la plage, nous eûmes d'abord à faire près d'un quart de mille dans un sable mouvant; puis il nous fallut traverser à gué la lagune avant d'arriver à notre comptoir, séparé par une portée de fusil à peine des comptoirs appartenant aux Anglais et aux Portugais. Le pavillon de ces deux puissances y flottait, ainsi que le nôtre, sous la protection ou plutôt sous la tutelle du roi de Dahomey, dont les États, fort étendus déjà, s'augmentaient chaque .jour de nouvelles conquêtes. La traite des nègres était la branche la plus lucrative du commerce que faisait ce prince avec les Européens; la poudre d'or, l'ivoire et la cire ne donnaient lieu qu'à d'insigni-
fiants échanges, tandis que la vente des esclaves attirait chaque année devant Whydah un assez grand nombre de navires.
Nous nous éloignâmes sans regret d*une rade qui nous offrait y chaque fois que nous voulions descendre à terre , un double péril à courir : celui de nous noyer et celui de servir de pâture aux requins.. En partant de Whydah, il ne nous restait plus qu'à nous rendre à Tîle du Prince, possession portugaise d'où nous devions, après quelques jours de repos, faire voile pour France. On craignait que les courants qui régnent sur cette côte ne nous entraînassent dans le golfe de Biafra, d'où nous aurions, disait-on, beaucoup de peine à sortir. On dirigea donc la frégate de manière à prévenir ce danger un peu imaginaire, et la première terre que nous aperçûmes fut nie d'Annobon, qui est fort élevée et boisée jusqu'à son sommet. Annobon est à soixantesept lieues de l'île du Prince, mais dans le sud-sudouest, et par conséquent au vent de cette dernière île. Le chemin que nous avions fait inutilement n'allongea donc notre traversée que de quelques jours. Aux approches de l'île du Prince, le temps se mit à l'orage. Ce fut à la lueur des éclairs que nous découvrîmes le rocher du Diamant, qui marque l'en- . trée du port de Santo Antonio. La pluie tombait par torrents , et nous masquait presque complètement la vue de la côte. Nous continuâmes néanmoins
à courir vers la terre pour la bien reconnaître, et vînmes prendre mouillage vers le fond de la baie. Santo Antonio était presque une cité européenne pour des gens qui venaient de Whydah. La population de cette ville comptait alors près de dix mille âmes : elle se composait de quelques Portugais , de nègres, et surtout de métis indigènes. Les habitudes sociales n'établissaient pas d'ailleurs de distinctions bien marquées entre les trois races. Les noirs qui n'étaient pas esclaves jouissaient des mêmes prérogatives que les autres habitants. Ce n'est qu'à Santo Antonio que j'ai rencontré des prêtres noirs, qui ni'ont paru, je dois le dire, fort jaloux de leurs droits. Chaque fois qu'un Européen se trouvait sur leur passage , ces prêtres ne manquaient pas, suivant la coutume portugaise, de lui présenter leur main à baiser. Une pareille exigence pouvait sembler singulière à des Français; les recommandations qui furent faites à ceux de nos marins qui obtinrent l'autorisation de descendre à terre prévinrent tout scandale. Les plus délicats et les plus railleurs se soumirent , ou évitèrent des rencontres qui ne pouvaient être que fort désagréables. La nation portugaise est peut-être de toutes les nations européennes celle à laquelle les préjugés de race sont le plus étrangers. C'est aussi la seule qui ait su rendre la condition de l'esdave supportable. Dans les colonies qu'elle a fondées, on r^icontre plutôt
le spectacle de la vie patriarcale que celui d'une exploitation. Les nègres y font partie de la famille du maître , et l'on n'exige d'eux qu'un travail modéré.
Le port dans lequel nous avions jeté l'ancre est le meilleur point de relâche que Ton puisse trouver sur la côte d'Afrique. Il est si bien fermé, que l'on peut y stationner dans toutes les saisons sans être exposé à aucun danger. On n'y éprouve jamais la moindre houle, et l'on peut entreprendre à Santo Antonio les réparations les plus importantes. A cet avantage il faut joindre celui , non moins appréciable, de pouvoir s'approvisionner avec la plus grande facilité d'une eau pure et limpide qui ne se corrompt jamais. Située sous l'équateur, l'île du Prince eût pu devenir, à l'époque surtout où je la visitai, une colonie des plus importantes. Tombée sous le régime indolent des Portugais, elle ne tirait aucun parti des nombreux éléments de richesse qu'elle renferme. La seule source de revenu , suffisante d'ailleurs pour subvenir aux dépenses locales, était le droit d'ancrage imposé aux bâtiments négriers qui , après avoir complété leur chargement sur la Côte d'Afrique, venaient à Santo Antonio chercher des rafraîchissements et y mettre à terre pendant quelques jours leur cargaison d'esclaves pour les préparer à supporter les fatigues du voyage aux Antilles ou aux îles Sous-le-Vent. Aujourd'hui
l'Ile du Prince offrirait encore, en cas de guerre maritime, une position militaire d'un très -grand intérêt. On pourrait de ce poste avancé expédier des croiseurs qui commanderaient la grande route de l'Inde, et trouveraient dans le port de Santo Antonio un excellent lieu de recel pour leurs prises.
Lorsque nous eûmes renouvelé notre provision d'eau et embarqué quelques vivres frais , nous songeâmes à reprendre le chemin de la France. Les ordres qu'avait reçus notre commandant à son départ lui prescrivaient de ramener la frégate au port de Brest , où l'on devait en effectuer le désarmement. Nous éprouvâmes des calmes sous la ligne , et après le calme , des vents de nord. Ces contrariétés allongèrent singulièrement notre traversée. Dans les parages des Açores , j'eus encore un exemple d'un de ces accidents de la vie maritime qu'une manœuvre inhabile transforme aisément en d'irréparables malheurs. Un de nos matelots était tombé à la mer. Fort heureusement pour lui , il nageait comme un poisson. Il semblait naturel d'envoyer un canot à son secours ; faute d'avoir su prendre à temps ce dernier parti , nous pûmes craindre que le pauvre diable ne fût victime de Tincertitude de nos résolutions. Déjà les personnes placées sur le pont l'avaient perdu de vue. La bouée de sauvetage avait été détachée au moment même de l'accident et filée à la mer avec la ligne de sonde qui y était fixée. La
longueur de cette ligne devenant insuffisante, on y joignit les drisses de bonnettes, les drisses même des huniers. Tout était inutile. La dérive de la frégate entraînait la bouée que nous voulions laisser derrière nous , et le nageur faisait de vains efforts pour l'atteindre. Du reste , le désordre à bord était complet. On jetait à l'eau tout ce qui se trouvait sous la main, les bailles à drisses, les cages à poules, les bancs de quart, en un mot tout ce qui pouvait flotter. On ne s'avisa enfin d'expédier une embarcation que lorsqu'on perdit tout espoir. On mit dans ce canot une boussole , et du haut des mâts de la frégate on indiqua au patron le point de l'horizon vers lequel il devait se diriger. L'homme fut sauvé; mais au moment où l'embarcation arriva près de lui , les forces de ce malheureux étaient épuisées : quelques minutes encore , il allait disparaître.
Lorsque nous nous présentâmes à l'est du golfe de Gascogne, nous étions à la veille de manquer de vivres par suite de l'odieux détournement commis sur la rade d'El-Mina. Nous avions cependant rencontré déjà deux bâtiments qui avaient bien voulu venir à notre aide , l'un français, parti du Havre et allant aux Antilles, l'autre anglais, se rendant à la Jamaïque. Tous deux nous avaient donné toutfâ^ tes provisions dont ils pouvaient disposer sans conapromettre leur voyage. Les équipages de ces D|ivîres étaient si peu nombreux, qu'un mois de leurs vivx^s
n'était qu'une ressource insignifiante pour nous, qui comptions environ deux cent-cinquante homnies. La ration , depuis plusieurs jours , n'était plus que de huit onces de pain ou de biscuit. Il fiillut successivement la réduire à six, k quatre, enfin à deux onces. On était au mois de novembre : le froid était extrême, et les vents, toujours contraires, nous menaçaient des horreurs de la famine. Chacun de nous cherdiait tous les moyens imaginables d'assouvir ou de tromper sa faim. Pour moi, je poursuivais dans les haubans de la frégate les oiseaux jetés au large par le vent. Mon agilité m'était en ces tristes conjonctures d'un grand secours ; je réussis à faire quelques bonnes captures. Quand après plusieurs heures de poursuite j'avais enfin saisi quelque oiseau , j'étais si affamé que je i}e prenais pas le temps de le plumer : je le présentais au feu de la cuisine, qui le plumait; et le cuisait tout à la fois. •
Nous n'approchions des c6tes de Frimce qu'arec une extrême lenteur. Aussi ne cessions-nous d'explora* l'horizon dans l'espoir d'y voir apparattre quelque bâtiment qui pût nous assister dans notre détresse. Une galiote hollandaise fut enfin signalée; nous lui donnâmes la chasse et ne tardâmes pas à l'atteindre. Ce bâtiment, parti de Rotterdam, se rendait à la Rochelle. Nous lui prîmes la majeure partie de ses vivres, ne lui en laissant tout juste
32 SOUVENIRS D'UN AMIRAI..
que pour un mois. Nos scrupules, si nous en éprouvâmes, furent bien vite étouffés. Nous étions en effet dans la dure nécessité de mettre à contribution les navires moins à plaindre que nous ou de mourir de faim. Cet impôt prélevé sur la pauvre galiote , dont l'équipage ne se composait que de sept hommes, apporta d'ailleurs peu de changement dans notre position. Les forces de nos hommes s'épuisaient; on ne pouvait plus manœuvrer sans appeler tout le monde sur le pont, et souvent on voyait des matelots tomber de faiblesse. Pour les ranimer, on leur donnait alors une cuillerée de vin, dont le commandant possédait encore quelques bouteilles. La neige et le verglas rendaient la manœuvre si pénible, qu'il fallut faire coucher les matelots dans la grande chambre et placer des factionnaires à la porte. Sans cette sage mesure, on eût dû renoncer à brasser les vergues , à augmenter ou à diminuer de voiles. Il eût fallu se laisseï^ aller à la merci du vent. Enfin, après bien des jours d'intolérables souffrances, nous aperçûmes la terre. Notre pilote côtier nous dirigeait de façon à donner dans Tlroise, lorsqu'on reconnut, mais trop tard, que l'on avait gouverné sous le vent de la passe. Nous dûmes venir au plus près et recommencer à louvoyer. Par une fatalité bien extraordinaire , aucun des officiers ne pouvait ce jour-là réussir à faire virer la frégate vent devant. Nos évolutions maladroites entraînaient
peu à peu la pauvre Reconnaissance vers les écueils qui environnent Ftle d'Ouessant. Déjà on pouvait prévoir le moment du naufri^e, lorsqu'un coup de vent soudain de nord-est se déclara et nous éloigna de terre mais pour nous mettre en présence d'un autre danger. Il fallut fuir vent arrière et à sec de voiles. La mer devint prodigieusement grosse. La lame augmentait encore notre sillage, qui était de plus de douze nœuds k Theure. Nous franchîmes en peu de temps l'espace qui sépare la côte de Bretagne de la côte d'Espagne , et lapremière terre que nous aperçûmes fut le cap Ortegal. A l'approche de ce cap, la force du vent diminua; un pilote vint à bord et conduisit la frégate à la Corogne. Les vents d'est continuant à régner avec force, nous fûmes contraints d'attendre pendant deux mois le moment où le retour en France ne présenterait plus des diffi* cultes insurmontables. Il n'y eut pas jusqu'à ce séjour à la Corogne qui ne faillit nous être funeste. En passant trop brusquement et sans les précautions qu*eût exigées un tel changement de régime de la disette à l'abondance, notre équipage eut à subir de graves indispositions qui vinrent ajouter de nouvelles souffrances à celles qu'il avait déjà éprouvées. On partit cependant sur la foi du premier souffle favorable , mais c'est en vain que l'on comptait sur une traversée exempte des vicissitudes qui avaient signalé le cours de notre campagne. Nous n'étions
pas à yingt«iieues de notre point de départ, que les vents changèrent de nouveau. Des grains accompagnés de neige et de grêle ne nous permettaient de porter que peu de voiles. La frégate, n'étant pas appuyée, éprouvait parfois des mouvements de roulis si violents, qu'on pouvait craindre que sa mâture n'y résistât pas. Néanmoins ces nouvelles contrariétés nous semblaient bien légères quand nous les comparions aux épreuves par lesquelles nous venions de passer. Cette fois nous avions des vivres, et nous pouvions attendre patiemment un temps qui nous conduisît au port. Nous luttâmes plusieurs jours contre les vents 'contraires. Rebutés enfin par tant d' efforts inutiles, nous renonçâmes à gagner le port de Brest, et nous vînmes mouiller sur la rade de l'île d'Aix , d'où la chaloupe et le grand canot furent expédiés à Rochefort.. Un grand nombre de personnes obtinrent la permission de profiter du départ de ces embarcations, et j'y fus compris. Quand nous nous présentâmes à l'entrée de la Gbarenl&r nous trouvâmes que les glaces interceptaient complètement le passage. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que nous parvînmes à prendre terre à la hauteur du port des Barques , éloigné de Rochefort d'environ trois lieues. La rivière étant glacée , nous en suivions à pied tous les contours. Pour nous réchauffer, nous marchions très- vite , et les plus robustes ne tardèrent pas à prendre une grande avance
sur les plus faibles. J*étais de ces derniers et je res* tais en arrière, lorsque le commis aux revues de la frégate me pria de vouloir bien tenir pour un instant un gros sac d'argent qu'il avait à la main. A peine eus-je imprudemment accédé à sa demande, que le fourbe se mit à marcher à grands pas; j'eus beau l'appeler , il fît le sourd. Le froid m'engourdissait les mains, et le poids qu'il me fallait porter m'était doublement incommode. Vingt fois il me vint dans la pensée de jeter là le maudit sac ; mais , quoique je ne fusse encore qu'un enfant, je sentis que si je ne remettais pas ce dépôt à celui qui me l'avait confié avec tant de perfidie , on pourrait m'en faire un crime. Je le conservai donc, tout insupportable que me parût pendant une si longue course un pareil fardeau. Nous ne pûmes traverser la rivière sur la glace qu'en face du bâtiment désarmé qui garde rentrée de l'arsenal. J'allais frapper à la porte de la maison paternelle, lorsque le commis aux revues vint réclamer son sac d'argent. L'impatience de revoir ma famille me fit oublier les reproches que je m'étais promis de lui adresser. Depuis, j'ai réfléchi que cet argent pouvait bien être le produit de quelque connivence dans la vente illicite des vivres dont nous avions été privés à la fin de notre voyage. Le scandaleux déficit qui avait failli avoir des suites si funestes ne manqua pas en effet d'éveiller l'attention des autorités du port. Une enquête eut lieu , et le
commis aux vivres, agent spécialement préposé sur chaque navire au service des subsistances , fut traduit devant un conseil de guerre. Cet employé subalterne fut condamné à deux ans de prison et déclaré indigne de servir sur les bâtiments de Sa Majesté. Ni le commis aux revues ni le lieutenant en pied ne furent mis en cause. On serait moins indulgent aujourd'hui.
Le rude apprentissage auquel je venais d'être soumis n'avait pas diminué mon goût pour la marine. Convaincu désormais que j'obéissais à une vocation bien décidée, mon père ne songea plus qu'à me fournir les moyens de parcourir honorablement cette périlleuse carrière. Il avait quelques amis dans l'expérience desquels il avait la plus entière confiance : il les consulta, et, suivant les idées généralement répandues à cette époque, on lui persuada que, pour devenir un véritable homme de mer, il fallait avoir passé un certain temps à bord des navires du commerce *. Un armateur de la Rochelle
l. £tait-ce vraiment un préjugé, comme on serait tenté de le croire aujourd'hui? En tout cas, ce préjugé, avaut la Révolution, régnait en Angleterre aussi bien qu'en France. « Je fus embarqué, dit Nelson dans l'esquisse qu'il a tracée lui-même des débuts de sa carrière, à bord d'un navire de commerce qui faisait les voyages des Indes occidentales et qui appartenait jiia maison Hibbert. Si je ne revins de ce voyage ni plus policé ni plus savant, j'en revins du moins un bon et vrai matelot, plein d'horreur pour la marine royale, et répétant à tout propos ce dicton, en grande vogue alors chez les marins anglais : • C'est sur le gaillard d'ar-
voulut bien promettre de m'embarquer sur le premier navire qu'il expédierait. L'occasion malheureusement ne se fit pas attendre. Une lettre vint annoncer à mon père qu'un navire était en partance pour la côte d'Angola, où on l'envoyait faire la traite des noirs, et qu'une place m'y avait été réservée. Ce départ si précipité m'affligea. Les efforts que je faisais pour dissimuler mon chagrin n'échappèrent pas à mon père, et il fut le premier à me proposer de renoncer à un projet dont l'accomplissement paraissait m'être si pénible; mais la carrière que j'avais choisie n'était guère compatible avec l'excès de sensibilité dont je n'avais pu me défendre. Je le coraipris, et pour la troisième fois, à l'âge de seize ans, après deux mois à peine de congé, je m'éloignai de la maison paternelle, sinon sans verser quelques larmes, du moins sans laisser soupçonner que le moindre sentiment de découragement eût trouvé place dans mon cœur. Le soir même de mon
• rière qu'on porte l'épaulette ; mais c'est sur le gaillard d'avant « qu'on sait son métier. » Il me fallut plusieurs semaines pour me réconcilier avec un navire de guerre.... » C'est un très-mauvais sentiment que cette horreur du service militaire, et, comme on le contracte souvent dans la marine marchande , je comprends qu'on ne se soit point soucié d'assujettir nos jeunes gens à un semblable noviciat. Il^'en faut pas moins avouer que les officiers qui ont fait leur apprentissage sur les navires du commerce , if ihey did not improve in their éducation ^ comme dit Nelson, se sont presque toujours montrés practical seamen, pour emprunter encore les expressions du grand amiral anglais.
arrivée à la Rochelle, je me raidis à bord du bâ-timent, où m'attendaient les épreuves d'un second noviciat, sans lequel mon éducation eût été considérée comme incomplète. Quelques heures après, nous étions sous voiles.