CHAPITRE XV
Le premier combat. ^ Un ras de marée sur la cÔte
de la Guyane.
La croisière à laquelle je venais de prendre part sous les ordres du capitaine de la Biche m'avait initié à quelques-uns des soucis du commandement : j'avais plus d'une épreuve encore à subir'avant de pouvoir me flatter de les connaître tous. A notre arrivée à Cayénne, le commandant Ralmbaud reçut l'ordre de rentrer en France, et je fus chargé de remplir une mission qui devait cette fois, grâce à de nombreuses péripéties, compléter à peu près mon éducation de capitaine. Il m'avait été prescrit d'aller reprendre, sur les côtes du Brésil, mon ancienne croisière, mais on m'avait en même, temps donné pour passager le secrétaire du gouverneur dé la Guadeloupe. L'ordre d'aller déposer ce passager à sa destination , détail en apparence insignifiant de la mission qui m'était confiée, ne tendait à rien moins qu'à en rendre l'accomplissement impossible. Il est facile de donner à
un capitaine des instructions , mais il faut certaines connaissances pour en donner qui ne tournent pas contre les intentions mêmes de celui qui les rédige. Les instructions que je reçus, œuvre de l'agent du Directoire, — c'est sous ce titre qu'on désignait alors les gouverneurs de nos colonies, — ne tenaient compte ni des vents alises, ni des courants qui régnent dans cette partie de l'Atlantique. Elles m'obligeaient à faire trois cents lieues environ dans la direction du nord-ouest pour atteindre la Guadeloupe, et me condamnaient ainsi à retourner chercher au delà du tropique y et presqu'à la hauteur des Açores, des vçnts qui pussent me permettre de regagner rers l'est le terrain qu'on allait me faire perdre.
Ma traversée 3e Cayenne à la Guadeloupe fut prompte et facile. Le neuvième jour après mon dé^ part , je pris connaissance de l'fle de la Désirade. Il ne me restait plus qu'à éviter la rencontre de la croisière anglaise, qui se tenait d'ordinaire sous le vent de la Guadeloupe, et bloquait étroitement l'entrée de la Pointe-à-Wtre. Il existait heureusement, sur la côte opposée de l'Ile, une autre baie connue sous le nom de port Mahault, dont l'accès était peu commode , mais dont le blocus était aussi moins rigoureux, par l'excellente raison qu'il était beaucoup plus difficile. Ce fut de ce cdté qu'à la faveur de la nuit je dirigeai mon bâtiment. Dès que le jour parut, je donnai hardiment au milieu des récifs; t»en
qu'un pilote Iftt venu à mon aide, je n'atteignis pas le fond de cette baie dangereuse sans zn*ètre échoué deux fois sur les bancs de coraux dont le canal même est encombré» La corvette la VéniM, qui, quelques jours après nous, vint se réfugier à ce même mouillage, s'échoua conune le Milan. La YéntM n'en fut pas quitte, comme ce brick, pour un simple écbouage : elle perdit sa fausse quille, démonta son gouvernail, et ne put se remettre à flot qu'après deux jours de travail. Tels étaient les mouillages que nous étions contraints de chercher depuis la guerre. Ce n'était pas sans une profonde répugnance que j'avais obtempéré à l'ordre de me rendre à la Guadeloupe. Je devais y retrouver, investis du commandement et des premiers emplois de la colonie, les persécuteurs de mon père, les membres du tribunal révolutionnaire de Rocbefort. Le souvenir de leur» odieux jugements et du deuil dans lequel ils avaient plongé tant de familles, était encore trop récent pour ne pas faire bouillonner tout mon sang dans mes veines . La réception qui me fut faite fut des plus gracieuses. Malgré les offres séduisantes par lesquelles on essaya d'éveiller et de captiver mon ambition , je vis arriver avec joie le moment de quitter des parages où tout me rappelait des ressentiments que je n'ai ja-; mais complètement oubliés.
Le 27 novembre 1796, je sortis de la baie Mabault. Mon premier soin fut de régler la ration d'eau qui
serait délivrée à chaque homme de l'équipage. J'avais une longue traversée en perspective : il fallait en prévoir les chances les plus contraires, et s'y préparer de bonne heure par une sage économie. Je venais de doubler Ttle de la Désirade, lorsque j'aperçus deux frégates , qui se couvrirent à l'instant de voiles pour me donner la chasse. La brise était fraîche. Je jugeai bientôt que j'avais sur les bâtiments qui me poursuivaient un grand avantage de marche, et pour leur prouver ma confiance, je donnai Tordre d'amener les perroquets. Cette manœuvre eut l'effet que j'en attendais : les frégates, découragées, levèrent la chasse, et me laissèrent libre de profiter de toutes les variations de la brise pour m'élever au vent de l'île d'Antigue. De ce point, je prolongeai ma bordée vers le nord jusqu'au delà du tropique, et je ne virai de bord que lorsque je me crus certain de pouvoir, en courant au sud, doubler l'île Fernando de Noronha. Cette île est située non loin de l'équateur, à une soixantaine de lieues des côtes du Brésil. Dès que je l'aurais dépassée, les vents devaient me porter en quelques jours sur le théâtre de ma première croisière. Des calmes fréquents retardèrent notre marche et nous laissèrent à la merci des courants. Nous comptions déjà quarante jours de mer. Mes observations me laissaient peu d'espoir de passer au vent de Fernando de Noronha , et je me serais estimé fort heureux si j'avais pu conser-
ver l'assurance de doubler le cap San-Boque, qui forme, vis-à-via de Fernando de Noronha, l'extrémité du continent. Pour mettre le comble à nos ennuis, depuis que nous avions perdu de vue les deux frégates qui nous avaient poursuivis sous l'Ile de la Désirade, nous n'avions pas aperçu une seule voile. La mer était déserte, et les émotions mêmes d'une croisière ordinaire nous étaient refusées. Pendant que nous déplorions la stérilité de ce long voyage, un grand trois-mâts ae montra tout à coup à l'horizon. 11 était sous le vent. Nous laissâmes arriver pour le joindre; mais la brise était très-faible, et, sans le secours de dos avirons, nous ne l'eussions certainement pas atteint. La nuit survint avant que nous fussions par son travers. Pour essayer probablement de nous effrayer, ce navire mit en panne et fit paraître un feu à chaque sabord. Je voulus, avant tout , m'assurer que j'avais bien affaire à un bâtiment ennemi. Des fanaux placés dans le gréement d'une certaine façon constituent ce qu'on appelle, en temps de guerre, les signaux de reconnaissai c'est le mot d'ordre auquel tout navire ami doit pondre. Le navire inconnu répondit à notre si| par toute sa volée. Nous étions prêts : le con s'engagea et se prolongea pendant environ une ht et demie. L'obscurité rendait, des deux côtés, coups fort incertains. Plusieurs boulets cepenc vinrent frappernotre coque. Si ce bâtiment marc
moins bien que nous, il portait, en revanche, des canons bien autrement redoutables que les nôtres. Les projectiles qui nous avaient atteints étaient du calibre de neuf. Les combats de nuit demandent des hommes aguerris; les matelots du MUan ne l'étaient pas encore. Ëtonné du ralentissement subit de notre feu, j'en voulus coimaltre la cause,, et je m'aperçus que nombre de nos gens, proûtant de l'obscurité pour abandonner leur poste, s'étaient sans vergogne cachés à l'abri de la chaloupe. J'étais bien sûr que la lumière du jour rendrait du cœur aux plus poltrons; aussi me décidai-je à suspendre un engagement dans lequel nous risquions de consommer fort inutile* ment toutes nos munitions. Notre adversaire continuait à fuir sous toutes voiles, cacatois et bonnettes dehors. Je me contentai de l'observer pendant le reste de la nuit. Dès la pointe du jour, nous reconnûmes un superbe négrier anglais, pavillon battant, armé de vingt-deux canons de 9.
Le lever du soleil fut le signal de la reprise du combat. Nous vînmes nous placer par le travers de l'ennemi ; mais nous ne pûmes conserver longtemps cette position : deux de nos canons furent démontés, plusieurs de nos hommes reçurent des blessures graves. Profitant de la supériorité de notre marche, je manœuvrai pour me maintenir dans la hanche de ce rude adversaire , et je lui envoyai , tantôt d'un bord , tantôt de l'autre des volées entières, aux-
quelles il ripostait à peine par quelques coups isolés. Je le harcelai ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir triompher de sa résistance ou le retarder dans sa fuite. La plupart de nos boulets ne traversaient probablement pas son épaisse membrure , et quatre cents coups de canon ne lui avaient encore causé que peu d'avaries. Je voulus en finir, et laissai arriver pour passer à poupe de l'ennemi . Le négrier imita notre manœuvre, et, par une arrivée presque aussi rapide que la nôtre, nous déroba sa poupe. Je serrai le vent ; il le serra aussi , et me présenta le côté de sa batterie qui n'avait point encore tiré un seul coup de canon. Onze pièces chargées jusqu'à la gueule nous accueillirent presque à brûle-pourpoint par une effroyable volée de mitraille, de boulets rames et de projectiles enchaînés deux à deux. Notre gréement fut haché. Le grand hunier, coupé d'une ralingue à l'autre, se trouva séparé en deux parties, qui flottaient en l'air comme deux tabliers. La nuit nous surprit avant que nous eussions réparé ces avaries. J'hésitais à continuer une poursuite qui nous avait déjà entraînés de vingt-cinq ou trente lieues dans l'ouest, mais j'éprouvais aussi beaucoup de répugnance à renoncer à une si riche capture. Un pareil bâtiment ne devait pas porter moins de cinq ou six cents noirs , et six cents noirs , c'était une fortune pour la colonie de Cayenne. Malheureusement, je conservais seul à bord l'espoir d'un suc-
ces si opiniâtrement disputé. Au plus chaud du combat, un de mes officiers, assez honnête garçon du reste, mais qui avait, ce jour-là, cherché dans des libations trop copieuses un surcroît de courage, s'était écrié que si nous nous entêtions à vouloir nous emparer de ce négrier, ce serait bien certainement le négrier qui finirait par nous prendre. J'avais dû envoyer aux arrêts dans sa chambre cet oiseau de mauvais augure; mais je ne pouvais me dissimuler que, dans la disposition générale des esprits, je serais peut-être mal secondé si nous en venions à l'abordage. C'était là cependant le seul moyen de terminer la lutte, puisque notre artillerie n'avait que trop montré son impuissance. Je finis donc par céder à des conseils importuns, et je fis orienter les voiles pour tenir le plus près. En quelques minutes^ nous eûmes perdu de vue le bâtiment ennemi, qui continuait à courir vent arrière. Peut-être le parti que je me résignais à prendre était- il en effet le plus sage. Le négrier qui nous avait échappé se nommait le Toscan. Il tomba , quelques jours plus tard , au pouvoir de la frégate française la Médée, mais il ne se rendit qu'après avoir essuyé pendant deux heures le feu de cette frégate, et lui avoir mis dix-sept hommes hors de combat. Armé de vingt-deux canons de 9 , et monté par soixante hommes d'équipage, il avait exercé un certain nombre de ses captifs à la manœuvre du canon , et avait trouvé , dans
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l'emploi de ces auxiliaires, le moyen de sei-vir ses pièces avec autant de rapidité et de précision qu'un navire de guerre.
Tel fut mon premier combat. J'en sortis avec la satisfaction d'un homme qui vient de subir une délicate épreuve, et. qui sait que le siHlement d'un boulet ne lui fera pas peur. J'avais vingt-quatre ans, une expérience su^isante de la mer; il ne me manquait que cette grande consécration qu'on a, non sans raison, n(»umée le baptême du feu. Je venais de la recevoir sur le pont d'un bâtiment que je commandais. A dater de ce moment, mon éducation de marin était terminée; je pouvais me considérer comme l'égal des plus vieux capitaines, dans ce temps surtout o^ personne n'avait encore vieilli dans le commandement, et où des généraux de mon âge marcliaient à la tète des armées.
Les vingt-quatre heures que j'avais employées & la poursuite du Toscan, la direction surtout dans laquelle ce navire m'avait entraîné, ne me laissaient plus guère de doutes sur Timpossibilité où je me trouverais de doubler à la bordée le cap San-Roque. Le 11 janvier 1797, j'aperçus la terre. C'était u côte très-basse, qui se prolongeait à perte de v dans le sud-sud-est. Je m'en approchai avec préca tioD, jetant constamment la sonde, et dirigeant mi même la marche du haut des barres de perroqun Cette cAte du Brésil m'était à boa droit suspecte ,
l'avais longée d'assez près dans notre précédente croisière, et j'avais remarqué les énormes erreurs qu'avaient commises les géographes lorsqu'ils en avaient tracé le contour. La pointe sur laquelle nous venions atterrir était le cap Toiro , situé à vingt-six milles environ dans le nord-nord-ouest du cap San- Roque. Je me décidai aussitôt à prendre la bordée du nord et. à courir au large pendant quarante-huit heures. J'espérais qu'avec la brise très-fraîche qui régnait alors, et qui nous faisaitfiler continuellement de sept à huit nœuds, je pourrais doubler facilement, en revirant de bord, toutes les pointes saillantes de la côte. Mon désappointement fut complet. Lorsque, après cette longue bordée, je revis la terre, je reconnus y à mon eitréme regret , la pointe que j'avais quittée il y avait quatre jours. Les courants m'avaient violemment entraîné dans l'ouest. Je n'ai , grâce à Dieu , jamais manqué de persévérance. Je recommençai donc à louvoyer de plus belle, et le 29 janvier, je parvins à reconnaître la pointe de Rio- Grande, qui se trouve à cinq lieues environ au sud du cap San-Roque. A partir de ce jour cependant, les vents devinrent de plus en plus contraires , les courants augmentèrent de vitesse. Il fallut renoncer à doubler le cap San-Roque, et, cette résolution prise, il ne me restait plus qu'à retourner à Cayenne. Je ne voulais pas revenir les mains vides, et j'eus la pensée d'aller m'établir en croisière sur la route
que suivent les navires qui, de San-Luis de Ma* raohao, se rendent aux embouchures du Para et du fleuve des Amazones. Il ne me fallut qu'une semaine de bon vent pour franchir les deux cent cinquante lieues qui me séparaient de cette partie de la côte d'Amérique. Le 13 février, je m'emparai d'une goélette portugaise chargée de coton et de riz, que j'expédiai aussitôt pour Gayenne, sous le commandement d*un second chef de timonerie. J'eus soin que nos prisonniers fussent bien traités, et j'appris d'eux, grâce à ces ménagements , qu'un grand trois-mâts portugais armé de vingt-quatre canons de 8, et destiné aussi pour le Para , avait dû sortir de San-Luis peu de jours après la goélette. Confiant dans son artillerie, ce bâtiment, dont la cargaison était d'une grande valeur, naviguait sans escorte. Nos prisonniers ne m'avaient pas trompé. Après deux jours d'attente, les vigies signalèrent l'apparition d'un magnifique trois-mâts qui cinglait sous toutes voiles vers l'entrée du Para. J'avais déguisé le Milan de façon à lui donner toute l'apparence d'un navire de commerce; je n'en mis pas moins le cap au large, pour ne pas efiaroucher trop tôt une si belle proie , et je pris soin de gouverner de manière à ne laisser voii: à l'ennemi que notre poupe , sans lui montrer nos sabords et notre artillerie. Le trois-mâts donna complètement dans le piège. Aussitôt qu'il nous eut dépassés, je revirai de bord et je courus sur lui. Au
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premier coup de canon, il amena. Nous mettions nos embarcations à la mer pour Tamariner, lorsqu'un grain violent, accompagné d'une pluie torrentielle, vint nous assaillir. On ne se voyait plus de Tavant à l'arrière du bâtiment. Le trois-màts portugais, qui avait mis en panne en même temps que nous, et qui attendait, victime résignée, l'arrivée de ses capteurs, trouva l'occasion bonne pour recouvrer sa liberté. Il laissa sur-le-champ arriver, et lorsque le grain fut passé, nous le vîmes qui fuyait devant nous à toute vitesse. Nous forçâmes de voiles aussitôt. Je n'avais aucune carte de l'entrée du Para; je distinguais par mon travers une double chaîne de brisants qui me séparait du navire que je poursuivais, et sur laquelle la mer déferlait avec force. Comment ce navire avait-il contourné une semblable barrière? C'est ce qu'il m'était impossible de découvrir. La sonde ne nous donnait plus que quatre brasses d'eau. A l'abri du récif se tenait l'ennemi échappé de nos serres, qui semblait, de ce poste de sûreté, guetter le moment où nous ferions naufrage. Il fallut nous résoudre à remettre le cap au large. Bien que le vent fût encore du travers, et que notre vitesse apparente fût de plus de cinq nœuds, je m'aperçus qu'au lieu d'avancer, nous étions entraînés en arrière. J'ordonnai, sans rien changer à notre voilure, de mouiller deux ancres à la fois. Nous vînmes aussitôt à l'appel de nos câbles : la sonde n'accusait plus
que dix-sept pieds d'eau; le brick, qui en tirait près de quinze, donna contre le fond deux forts coups de talon , qui arrachèrent le gouvernail de ses ferrures. Encore retenu par les cordes qui l'assujettissaient le long du bord, et poussé à chaque lame contre )a poupe, cet énorme bélier eût défoncé le navire, si je ne me fusse empressé de m'en débarrasser. Ce sacrifice était nécessaire, mais il rendait le navire désormais impuissant à diriger sa marche.
La marée cependant ne tarda pas à monter. Au mondent où nous avions touché, nous nous trouvions par trois brasses et demie d'eau. Cinq heures après, nous en avions plus de neuf. Il y avait grand intérêt pour nous à sortir le plus tôt possible de cette position équivoque ; car, si nous n'avions pas mouillé précisément à l'instant où la mer était le plus basse, Ja prochaine marée nous laisserait sur un lit de roches, où nous courrions grand risque de rester jusqu'au jour du jugement dernier. Toutefois, il ne fallait pas nous éloigner de la côte sans avoir trouvé le moyen de suppléer à la perte de notre gouvernail. Un mât de hune plongé obliquement à l'arrière du navire, un affût de canon fixé à l'extrémité de ce mât, pour opposer à l'eau plus de résistance, nous servirent à guider le Milan dans sa marche, sinon avec la même sûreté qu'autrefois, du moins avec une précision qui me parut, à la rigueur, suffisante. Cependant, après une avarie aussi grave, je ne pou-
vais plus avoir d'autre ambition que de rentrer au port. Je me dirigeai donc sans retard, aidé des vents et du courant, vers les côtes de la Guyane.
Ces côtes sont en général très-basses , et bordées presque partout d'un épais rideau de palétuviers. Comprises entre deux des plus grands fleuves du monde, l'Orénoque et l'Amazone, arrosées par d'innombrables cours d'eau , elles doivent leur origine à des dépôts séculaires qui font chaque jour encore reculer l'Océan. La terre n'est pas en vue que déjà la sonde n'accuse plus que six ou sept brasses d'eau. Sur certains points, la mer déferle avec violence; on dirait un brisant. Sur d'autres, elle se soulève pesamment et sans force, comme une mer de bitume. Ces inégalités sont causées par la nature du fond. Dans le premier cas, la lame se heurte à des alluvions de vieille date; dans l'autre, elle remue une boue liquide qu'elle tient en suspension , et dont le poids l'apaise et l'alourdit. C'est sur ces bancs de vase molle qu'il faut avoir soin de jeter l'ancre quand on veut attendre la marée favorable pour donner dans le port. Sur les bancs de vase dure, on se trouve en péril dès que survient un de ces phénomènes, si fréquents pendant Thivernage, qu'on appelle un ras de marée.
Le port de Cayenne n'est point d'ailleurs d'un accès facile. On n'y arrive que par un chenal étroit, dont la profondeur varie presque chaque année , et dans
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lequel, par conséquent, il est impossible de s'enga-* ger sans pilote. Ce port reçut autrefois des frégates; en 1796, des corvettes y pouvaient à peine pénétrer. Il n'admet plus aujourd'hui que des bâtiments de quatorze ou quinze pieds de tirant d'eau. 11 offre heureusement aux navires qui arrivent du large, ou qui viennent de doubler le cap d'Orange et l'embouchure de rOyapok, un excellent point de reconnaissance. C'est un rocher remarquable, élevé de cinquante mètres environ , qu'on aperçoit de huit ou dix lieues lorsque le temps est clair, et qui porte le nom de Grand-Connétable. Le Petit-Connétable est un autre rocher presque à fleur d'eau, séparé du premier par un canal d'un mille et demi à peu près de large. Outre ces sentinelles avancées , qu'on rencontre à vingt-cinq ou vingt-six milles dans le sudest de Cayenne , l'entrée même du port est signalée par cinq îlots déjà visibles à quatorze ou quinze milles de distance : ce sont les Ilots, ou, pour parle le langage des colonies , les ilets du Père et de la Mère, des Deux-Pilles et du Malingre. Tel est l'ensemble des parages vers lesquels nous nous dirigions , traînant après nous le mât de hune et l'affût qui nous tenaient lieu de gouvernail.
Dès que nous eûmes dépassé les bouches de l'Amazone, je me crus au bout de mes peines. Notre gouvernail de fortune fonctionnait assez bien, et nous permettait non-seulement de marcher à peu près en
ligne droite, mais même, ce que j'aurais à peine osé espérer, de virer de bord. Le 21 février, je pris connaissance du cap d*Orange, pointe basse ^ cou-* verte de palétuviers plus élevés que ceux des autres parties de la côte, qui forme, à vingt lieues environ dans le sud-est de Cayenne, la limite méridionale de Tembouchure de TOyapok. La nuit allait se Taire lorsque nous arrivâmes en vue des tlots qui signalent les approches de Gayenne. Le temps avait trèsmauvaise apparence , et j'hésitais à m'engager pen* dant l'obscurité dans des passes aussi difficiles. Nous nous préparâmes donc à serrer nos voiles et à mouiller une ancre pour attendre le jour. En ce moment, les hommes qui venaient de monter sur les vergues annoncent des brisants devant nous. Cet avis n'avait rien qui pût m'émouvoir. Nous courions vers le Petit-Connétable , et je savais qu'un banc presqu'à fleur d'eau s'étend à trente ou quarante mètres au nord de cet îlot. Je me contentai de faire mettre le càp un peu plus au large. On signale de nouveaux brisants sous le beaupré du brick. Je donne à l'instant l'ordre de mouiller. Notre ancre n'était pas encore au fond que déjà ces prétendus brisants nous avaient enveloppés : c'était un ras de marée qui se déclarait. Lorsqu'un de ces ouragans heureusement inconnus sur les côtes de la Guyane, bouleverse au loin l'Atlantique, l'agitation de la mer se propage comme une onde sonore jusqu'aux plages boueuses
de Cayenne et de Demerari. La vague, brusquement arrêtée, se dresse en mugissant. Je me trouvais pour la première fois en présence de ce redoutable phénomène. Le vent ne soufflait pas avec une très-grande force, et cependant la mer, blanche d'écume, grossissait de minute en minute. Les lames couvraient le brick de l'avant à l'arrière. J'avais fait mouiller une seconde ancre et condamner tous les panneaux , précaution sans laquelle nous eussions été submergés. Nos cables tenaient bon, mais les ancres cédèrent peu à peu à cet énorme effort. Sans se rompre, elles tracèrent lentement leur sillon dans la vase. Bientôt nous nous trouvâmes par un fond moindre que notre tirant d'eau. Nous avions chassé de plus de trois milles. Notre échouage même ne nous arrêta pas; nous continuâmes à glisser sur le fond, toujours portés à lerre par une force irrésistible. La nuit fut affreuse. Lorsque le jour parut, je voulus à tout prix m'arracher aux dangers de cette situation. Le brick le Galibi s'était jadis perdu dans les mêmes parages et dans des circonstances analogues. Un débris d'arbre enfoncé dans la fange avait traversé sa carène. Pour échapper à un pareil destin, j'eus d'abord recours aux moyens ordinaires. Je fis virer sur le câble de la première ancre que nous avions mouillée; l'ancre vint jusqu'à bord sans avoir déplacé le brick. Ix Milan ne se détachait du fond que dans les soubresauts que lui imprimaient les masses d'eau qui me-
naçaient à chaque instant de Tengloutir. Je pris alors un parti désespéré : j'ordonnai de hisser et d'orienter les vergues des huniers, sans déferler encore aucune voile. Une amarre passant par un des sabords de poupe fut fixée sur le câble : c'est ce que les marins appellent faire embossure, A wi signal donné, le câble fut coupé. Le brick, n'étant plus retenu que par sa poupe, céda lentement au vent et tourna sur lui-même.
Chacun, bien prévenu, se trouvait à son poste. Toutes les voiles tombèrent et se bordèrent à la fois. Aussitôt que le vent les gonfla, l'embossure fut coupée comme Tavait été le câble. Le bâtiment, couché sur le côté , tirait moins d'eau et glissait avec plus de facilité sur la vase. Nous n'avancions cependant que par une succession de mouvements convulsi&« La mer déferlait sur le brick comme sur mi rocher, et les embruns atteignaient à la hauteur des hunes. Il avait fallu ouvrir les sabords pour faciliter Fécou- * lement des eaux, et tendre des cordes d'un bord à l'autre pour empêcher les matelots d'être emportés par les lames. Je n'ai vu de ma vie une lutte plus émouvante. Nous nous traînâmes ainsi pendant près d'un mille. Insejisiblement la mer devint moins grosse, le fond augmenta, et nous pûmes faire route vers l'entrée de la rivière de Gayenne; mais il nous fut impossible de passer au large des tlets, et je dus jeter l'ancre sous l'tlet de la Mère. Le temps s'était
beaucoup embelli. Je ne savais pas alors que les redoutables ras de marée de la Guyane française augmentent de force avec le flot et s'apaisent en général avec le jusant. Le calme dont nous jouissions était dû à cette circonstance. Nous passâmes assez tranquillement la première moitié de la nuit. A deux heures du matin, au moment de la Ibarée montante, le vent s'éleva de nouveau avec violence , la mer se gonfla, et les brisants reparurent de toutes parts autour de nous. Au jour, le ras de marée était dans toute sa force. Le brick ne tarda pas à chasser. Je fis mouiller une seconde ancre , notre dernière ressource , après avoir pris soin d'y ajouter, pour en augmenter le poids, deux de nos canons amarrés en croix. Cette ancre ne sufQt pas pour nous arrêter. En chassant, le brick vint en travers :
.... Proram avertit et undis Datlatus. . . .
Une vague énorme se dressa sur son flanc , prête à l'ensevelir. Les deux câbles cassèrent à la fois. Le bâtiment, n'ayant plus rien qui pût le retenir, présenta sa poupe à la lame et courut s'échouer sur ia vase.
Dans cette position, il n'en continua pas moins à s'avancer vers la côte avec une grande vitesse, se frayant sans peine un passage à travers la boue , presque aussi liquide que l'eau de ces parages. Il
ne s'arrêta que lorsqu'il se trouva enfoncé au milieu des palétuviers. A la basse mer, nous n'avions plus que huit pieds d'eau autour de nous. Le bâtiment avait fait son lit dans la vase, et il ne me restait plus pour le retirer de cette couche immonde ni une ancre, ni un câble. Je me décidai à envoyer un officier réclamfr des secours à Gayenne. Deux jours après, nous vîmes arriver une canonnière qui nous portait deux ancres et deux câbles. Malheureusement, quand vint le moment du flot, le ras de marée reprit une nouvelle force. La canonnière chassa, et pour se maintenir elle ne crut pouvoir mieux faire que de jeter au fond les deux ancres qui m'étaient destinées. Pendant quelque temps, elle fit ainsi tète à l'orage ; mais elle eût été infailliblement submergée, si elle eût persisté à braver des lames dans lesquelles tout son avant disparaissait à chaque coup de tangage. Elle fila donc ses câbles par le bout et alla se réfugier dans la rivière de Mahuri. 3e restai encore une fois livré à mes seules ressources. Je ne désespérai pas néanmoins de sortir à mon honneur d'une position qui eût peut-être découragé plus d'un marin. Je commençai par repêcher avec des peines infinies, dans la vase gluante où ils s'étaient enfoncés , les câbles que la canonnière avait abandonnés. Cette première opération demanda trois jours de recherches. Je n'essayerai pas de décrire les travaux d'Hercule , les efforts incroyables
au prix desquels nous parvînmes à remettre le Milan à flot. J'ignore comment j'ai pu résister à taat de fatigues. Depuis près d'un mois, je ne m'étais pas couché. Voilà pourtant les épreuves auxquelles le marin voue sa vie? La responsabilité demeure éternellement suspendue sur sa tête; l'écueil l'attend jusqu'à l'entrée au port. H n'est point d'autre carrière où l'on ait ainsi son honneur et sa réputation constamment en jeu : un médecin ne sauve pas tous ses malades, un avocat ne gagne pas toutes ses causes, le meilleur général a perdu plus d'une bataille; le marin, lui, doit être infaillible jusqu'au dernier jour, car il n'est pas de malheur ou d'erreur dont on ne songe à lui faire un crime.
Le moment arriva enfin où nous pûmes donner dans la rivière de Cayenne. Le brick ne faisait pas plus d'eau qu'avant son départ de Rochefort ; mais l'agent du Directoire, assez bienveillant pour compter sur mon activité, voulut me donner un nouveau témoignage de sa confiance. 11 remplaça le Milan, qu'il jugeait, dans son état de vétusté, peu propre à tenir la mer, par une goélette armée de seize canons de 6, qu'il venait d'acheter à des Américains. Cette goélette , nommée la Légère, avait eu, sous ses premiers maîtres, une grande réputation de marche ; mais alors elle ne portait pas sa redoutable artillerie. Une croisière dans la mer des Antilles fixa mes incertitudes à son égard. J'avais rarement vu un
bâtiment d'une marche plus médiocre et plus dépourvu de stabilité. Ce fut cependant avec un pareil navire qu'on me chargea d'aller porter des dépêches importantes en France.
En passant au vent des Antilles , je rencontrai une division de bâtiments de guerre anglais. Trompés probablement par les formes de la Légère, ces bâtiments ne parurent pas soupçonner notre nationalité , ils continuèrent à courir vent arrière. Je 6s naturellement tous mes efforts pour m'écarter de la direction qu'ils suivaient. Pavais pris la bordée du sud. Il ventait très-^and frais. La goélette, sous le poids de son immense voilure , était envahie par l'eau , qui submergeait jusqu'à la ceinture les marins placés aux écoutes. Tant que les bâtiments anglais ne furent pas sous le vent, c'est-4^ire dans l'impossibilité de nous poursuivre , je continuai à conserver cette voilure dangereuse : j'aimais cent fois mieux m'exposer à chavirer qu'à être pris. Aussitôt que l'ennemi fut hors de vue , je revirai de bord et je gouvernai vers l'archipel des Açores.
Notre passage au milieu de cet archipel Ait pénible. Nous étions au mois d'août, c'est-à-dire dans la saison où de grandes brises d'est régnent assez fréquemment. Des coups de vent successifs allongé- , rent désagréablement notre traversée. Lorsque nous parvînmes à l'entrée du golfe de Gascogne, nous aperçûmes un grand nombre de navhres, parmi
lesquels se trouvaient plusieurs bâtiments de guerre. Aucun d'eux ne se dérangea de sa route pour nous donner la chasse. L'apparence toute américaine de la Légère valait presque un sauf-conduit. Nous atteignîmes ainsi la hauteur des côtes de Portugal. Là , nous fûmes enveloppés d'une briime tellement épaisse, que nous aurions passé inaperçus au milieu d'une escadre. Ce brouillard se dissipa au coucher du soleil , et les premières clartés qui se firent autour de nous nous montrèrent, à très-petite distance, une frégate sur laquelle nous gouvernions sans nous en douter. Nous serrâmes le vent aussitôt. Ce brusque changement de route éveilla les soupçons de la frégate : elle se couvrit de voiles. et manœuvra pour nous joindre. Elle n'y eût certainement pas manqué , si utie nuit des plus noires ne fût venue à notre secours. Je fis fausse route, et je réussis à faire perdre à l'ennemi notre trace. Je me félicitais déjà du succès de mes combinaisons , lorsque les vigies annoncèrent devant nous un autre bâtiment courant dans une direction à peu près opposée à celle que nous suivions. Ce bâtiment nous dépassa , mais presque aussitôt après il vira de bord, et gouverna sur nous en faisant feu de ses canons de chasse. Nous lui ripostâmes de nos deux canons de retraite. Le circuit que ce navire avait dû faire pour venir se placer dans nos eaux , m'avait parfaitement permis de reconnaître qu'il n'avait que
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deux mâts. C'était donc un ennemi à peu près de notre taille: mais il marchait beaucoup mieux que la Légère, et nous suivait sans peine avec ses seuls huniers. Nous passâmes la nuit à escarmoucher. Au point du jour, nous nous serrâmes de plus près, et nous nous envoyâmes réciproquement une bordée de toute notre artillerie, en arborant simultanément nos couleurs. Qu'on juge de notre étonnement : nous portions tous les deux le pavillon français! Après nous être mutuellement informés du mal que nous nous étions fait pendant notre engagement nocturne , nous apprîmes avec satifaction , ce qui ne faisait pas grand honneur, il faut bien le dire, à nos canonniers, que tout le dommage se bornait à quelques cordes coupées de part et d'autre. Ce brick , à Tétourderie duquel nous devions une nuit blanche, était un corsaire de Nantes, nommé la Marie-Anne. Le capitaine de ce corsaire me parut se faire de grandes illusions sur la marche de son bâtiment. Il me pria de vouloir bien , à mon arrivée en France , publier le récit de notre rencontre, sans omettre surtout l'avantage de marche que la Marie -Anne avait eu sur la Légère, Malheureusement marcher mieux que la Légère n'était pas une raison pour ne pas trouver ailleurs son maître. Deux mois plus tard, j'apprenais que la frégate anglaise la Boris, aux poursuites de laquelle l'obscurité de cette nuit nous avait dérobés, s'était emparée du corsaire la
Marie-Anne après quelques heures de chasse. J^avais cependant prévenu le trop confiant capitaine de la présence de ce bâtiment de guerre, et je lui avais conseillé d'abandonner pour quelque temps son point de croisière; mais il se croyait plus rapide que toutes les frégates de la marine britannique, et il fut victime de son outrecuidance.
L'atterrage sur les côtes de France était toujours le moment critique de nos traversées. C'était là que nous rencontrions l'ennemi en force et aux aguets. Nous n'avions quelques chances de lui échapper qu'en profitant, pour venir chercher nos ports, des coups de vent d'ouest et de sud-ouest qui obligeaient les divisions anglaises à prendre le large. J'drrivais cette fois à l'entrée de la Charente avec un temps admirable : je craignais à chaque instant d'entendre les vigies annoncer la présence de quelque voile ennemie. Il n'en fut rien, je donnai tranquillement dans le Pertuis-d'Antioche,.et la nuit commençait à se faire lorsque je jetai l'ancre sur la rade de l'tle d'Aix. Là j'appris d'où venait notre bonne fortune : la frégate anglaise V Artois^ en poursuivant la petite goélette française la Charlotte^ s'était trop approchée de la pointe de la Baleine ; elle y avait talonné et s'était défoncée en peu d'instants sur les roches. Une autre frégate était accourue, avait sauvé Téqui* page, et, n'ayant point probablement assez d'eau ou de vivres nour ce double effectif, avait aban*
donné la croisière. C'est ainsi que la Légère avait trouvé le passage libre. A quoi tient le sort du marin, et n'est-il pas vrai, comme l'a dit le poète, « qu'il y a une marée dans les affaires des hommes ? »
Je venais de tenir la mer pendant quarante*cinq jours avec une méchante goélette qui n'avait ni force ni vitesse, j'avais rencontré plusieurs bâtiments de guerre, et certes le hasard, bien plus que mon mérite , m'avait sauvé de leur poursuite. Le succès de ce voyage fut cependant interprété en ma faveur : je passai pour un capitaine habile , quand j'aurais dû surtout passer pour un capitaine heureux.
La Légère , malgré le rapport peu favorable que je fls sur ses qualités, ne fut pas désarmée. J'en remis le commandement à un jeune officier de beaucoup de mérite. Je lui indiquai les précautions qu'il devait prendre dans le cours de sa navigation, et je l'engageai à ne pas se fier à la coquette apparence de ce joli navire, qui chancelait sous le poids de son artillerie. Il semblait que j'avais le pressentiment du triste sort réservé à mon successeur : quelques mois après , la Légère chavirait à l'entrée de la Loire. J'avais donc plus d'un motif de remercier mon heureuse étoile, qui, malgré mille traverses, ne m'avait pas abandonné un instant dans le cours de cette pénible campagne.
Quoi qu'il en soit, c'est un triste métier que celui auquel une infériorité numérique hors de toutes
limites condamnait alors notre marine. A moins d'avoir des bâtiments infiniment supérieurs à ceux de l'ennemi , circonstance rare , et qui ne s'est présentée qu'une fois, — pendant la seconde guerre que les États-Unis ont faite h l'Angleterre, — on est à peu près certain de faire ainsi détruire sa marine en détail. Le P. Hoste l'a très-judicieusement observé, il y aura bientôt deux cents ans : « Il n'en est pas de même des engagements sur mer et des combats de terre. Une armée , quand elle est inférieure en force, se retranche, occupe des postes avantageux, se couvre par des bois et des rivières, suppléant ainsi à la force qui lui manque; mais sur mer il ne peut y avoir d'autre avantage que celui du vent, et le vent est chose trop inconstante pour qu'on y puisse compter. Une flotte est comme une armée surprise en rase campagne, qui n'aurait ni le temps ni les moyens de se retrancher. Je pense qu'il serait difficile à cette armée de prendre un bon parti, si elle était de beaucoup inférieure à l'ennemi. » Ce que le P. Hoste disait d'une flotte, nos dernières guerres maritimes ont prouvé qu'on peut le dire avec non moins de raison de divisions détachées.
Il me reste plus d'une croisière à raconter encore et plus d'un enseignement utile à en tirer* Mon histoire à cette époque est à peu près celle de toute la marine française. Puissent ces récits sincères , en
montrant qu'il n'y a guère plus de profit que d'honneur à écumcr les mers, nous ramener aux saines traditions du temps de Louis XVT, et nous faire enfin comprendre la nécessité d'avoir une grande marine OH de n'en pas avoir !