CHAPITRE XIV
La course sous le Directoire.
Nos trois bâtiments devaient s'établir en croisière sur la côte du Brésil , mais nos instructions étaient muettes sur la route que nous devions suivre pour nous y rendre. Le commandant de la division pensa que le chemin le plus long pourrait bien être, dans ce cas, le meilleur, et il se dirigea vers Tarchipel des Açores. Si ce n'était point la route la plus habituelle pour aller en Amérique, c'était du moins celle qu'on suit presque invariablement pour en revenir. Ce n'était donc pas une mauvaise inspiration que d'aller se placer sur le passage des nombreux bâtiments que les vents alises avaient dû conduire à la hauteur des Açores, et qui, de ces parages où régnent d'ordinaire les vents d'ouest, cinglaient probablement à pleines voiles vers l'Europe.
Le 3 juillet, nous étions bu vue de Terceire. Le brick que je commandais ayant, malgré sa vétusté, un grand avantage de marche sur la corvette la
Biche et sur le brick VEspoir^ j'étais, depuis notre départ, chargé d'éclairer la route de la division. Marchant toujours en avant , ce fut moi qui fis la première prise. Je serrais d'aussi près que possible la côte sur laquelle s'élève la ville d'Angra, lorsque j'aperçus un brick de commerce portugais qui sortait sans défiance du port. Je lui coupai la route , et l'atteignis à une demi-lieue environ des batteries de la ville. Ce brick n'était pas une capture bien riche; nos équipages ne l'auraient pas cependant échangé contre un galion : il portait à la division anglaise qui surveillait les atterrages des Açores non pas des munitions de guerre , mais , ce qui n'est pas moins nécessaire au matelot anglo-saxon , d'abondantes et plantureuses munitions de bouche. Le marin français est de race plus frugale ; il n'est pas pour cela insensible aux joies de la maraude. Je me hâtai donc de faire embarquer nos prisonniers dans la chaloupe du brick , et aussitôt que je les eus expédiés pour le port d*Angra, je laissai l'équipage du Milan faire main basse sur des provisions, qui, vendues par des Portugais à des Anglais, étaient, à ce double titre, de bonne prise. Quand le bâtiment capturé fut à peu près vide, j'y mis le feu , conformément aux instructions que nous avions reçues. Tel était encore un des mauvais côtés de notre situation maritime. Nos croiseurs pouvaient bien nuire au commerce ennemi, ils n'avaient jamais la
chance de 3'enrichir. La plupart des iiaTires dont nous nous emparions étaient à l'instant détruits, les autres retombaient presque infailliblement entre les mains des Anglais.
Dès que j'eus pu rejoindre la Bkke et V Espoir, je partageai consdencieusement a^ee nos compagnons les dépouilles du brick portugais. Je fis connaître au conmiandant de la Biche la position présumée de la division anglaise. D'après quelques lettres trouvées à bord de la prise, cette division devait être en ce moment mouillée sous Vile Sainte-Marie. Nous forçâmes de voiles toute la nuit pour nous éloigner de ce dangereux voisinage. Le vent était très-frais et des plus favorables. Avant que le jour parût, nous nous étions mis à l'abri de toute poursuite. Nous aperçûmes cependant au lever du soleil plusieurs bâtiments sur différents points de l'horizon ; mais leur apparence dénotait plutôt des navires de commerce que des bâtiments de guerre.
Il était rare , à cette époque » qu'une voile en vue ne fût pas pour un navire français une voile ennemie. Le capitaine Raimbaud indiqua par signal au Milan et à V Espoir les bâtiments à la poursuite desquels chacun de ces bricks devait s'attacher, et il se dirigea lui-même vers le navire qui semblait lui promettre la plus importante capture. Il ne s'était pas trompé : ce bâtiment , qu'il eut bientôt attànt , était un trois-mâts portugais , nommé VEndorina. Il
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venait du Brésil. Sa cargaison, composée de sucre, d'indigo et de cochenille^ était évaluée à plus d'un million huit cent mille francs. On eût pu, je le crois, essayer de sauver une si belle prise en la dirigeant sur Cayenne; il est probable que tEndorina y fût arrivée sans encombre. On préféra livrer le bâtiment aux flammes après l'avoir pillé. Ce pillage, exarcé par des matelots peu disciplinés et presque tous ivres, ne fut profitable à personne. De pauvres passagers furent dépouillés de tous leurs effets et plus maltraités que s'ils fussent tombés au pouvoir de forbans. Si on leur eût témoigné plus de générosité, ils nous auraient probablement fait connaître en temps opportun ce qu'ils nous apprirent trop tard : c'est que, s<his le chargement qu'on avait si indignement dévasté, étaient déposés des lingots d'or d'une valeur trèsnconsidérable.
Sur ces entrefaites , je m'étais emparé du navire que j'avais eu la mission de chasser. Ce bâtiment avait arboré les couleurs danoises , et prétendait ne pas être en guerre avec nous. Ne voulant pas me charger de décider une pareille question , je le pris à la remorque et le conduisis au commandant de la division. Ce dernier me prescrivit de le relâcher. Ce n'était pas malheureusement le compte de nos équipages, fort étonnés qu'un navire non français ne fût pas de bonne prise. Des murmures séditieux se firent entendre; le commandant fut accusé de s'être
laissé séduire dans un entretien qui n'avait eu aucun de nous pour témoin, et il fallut toute l'énergie de quelques officiers pour apaiser ce commencement de sédition.
Ce serait une grande erreur de croire que de pareilles déprédations exercées en haute mer aguerrissent les équipages. Rien ne peut au contraire avoir sur leur moral une plus f&cheuse influence. Les habitudes de pillage que les matelots contractent i ce métier, le butin qu'ils s'occupent d'amasser. Je soin d'éviter la rencontre des bâtimenis de guerre et de ne rechercher que celle des bâtiments de commerce, les disposent mal h des luîtes honorables. Tout corsaire devient à la longue, et dans une certaine mesure , un pirate. Or, rien ne se bat moins bien qu'un forban.
Le bâtiment visité par l'Espoir était américain i il fut relâché, comme l'avait été le bâtiment danois. Deux jours après, nous nous emparâmes d'un autre avire portugais , auquel on mit encore le feu. La irgaison de ce bâtiment se composait de caisses de âte de goyave et de fruits confits du Brésil. Cette ouvelle capture vint mettre le comble à l'abonance dont nous jouissions depuis notre passage evant Terceire. La guerre maritime, môme quand n la fait dans les pires conditions, a, comme on I voit, ses bons jours.
Les vents continuaient de nous favoriser. Nous
eûmes bientôt dépassé les parages que parcourent les navires qui se rendent du Brésil en Europe. Le commandant de la division voulut alors hâter son arrivée au point de croisière que lui indiquaient ses instructions. Il prit le sage parti de se séparer du brick l'Espoir, dont la marche inférieure nous faisait perdre un temps précieux. Au bout d'une quinzaine de jours , nous eûmes connaissance de la côte du Brésil. Le commandant de la Biche rtie fit signal de m'approcher de terre. Je forçai de voiles, et j'aperçus bientôt , à peu de distance des brisants , une goélette qui faisait tous ses efforts pour m'échapper. Je la poursuivis, et je m'en emparai avant qu'elle pût se jeter à la côte. Dès que je l'eus conduite au commandant Raimbaud, celui-ci la fit haler le long de la Biche. La curée commença sans qu'on songeât le moins du monde à l'équipage du Milan, qui avait bien quelques droits à sa part de dépouilles. Ce fut à qui se jetterait le premier à bord de la goélette. On y trouva des sommes d'or assez cpnsidérables qui devinrent la proie de quelques effrontés pillards. Parmi eux, j'ai le regret de le dire, se firent remarquer des officiers qui ne craignirent pas, en cette occasion, de déshonorer leurs épaulettes. Quand on ne trouva plus rien à prendre, on mit, comme d'habitude, le feu à la goélette, et nous fîmes route vers le sud.
Arrivés à la hauteur de la ville de Porto Seguro ,
je reçus encore une fois l'ordre de me porter vers la terre pour la reconnaître. Les cartes de la côte du Brésil n'avaiait pas à cette époque l'admirable précision qu*ont su leur imprimer les beaux trayaux exécutés en 1819 par l'amiral Roussin. Je naviguais donc la sonde à la main ^ et en prenant les plus minutieuses précautions. Je découvris ainsi, à une assez grande distance du rivage ^ une chaîne de brisants qui s'étendait presque parallèlement à la côte. Au coudier du soleil, je ralliai la corvette, et je prévins le commandant du danger qu'il y aitrait à prolonger de nuit nos bordées vers la terre, surtout lorsque le temps, très-chai^ déjà, menaçait de devenir orageux. Mes conseils furent d'abord écoutés. Nous courûmes pendant quelque temps au large ; mais à huit heures du soir nous fîmes de nouveau route pour nous rapprocher de la côte. Cette imprudence faillit nous coûter dier. J'en avais le pressentiment, et malgré l'étrange quiétude dont on me donnait l'exemple, je ne voulus pas résister plus longtemps à mes justes appréhensions.
Il était dix heures moins quelques minutes ; je venais de donner l'ordre à l'officier de quart de virer de bord. Déjà la proue du bâtiment s'était détournée de la terre, lorsqu'une affreuse secousse arradia le gouvernail de ses gonds, et m'apprit que nous étions échoués. Nous laissâmes aussitôt tomber une ancre , dans la crainte que la houle , qui
battait en côte , n'empirât encore notre situation. Je fis mettre les embarcations à la mer, et je les envoyai sonder dans toutes les directions. Le brick était monté sur une roche presque plate et sans aspérités. La patte de l'ancre que .nous avions monillée dépassait de plusieurs pieds la surface de la mer, tandis que, sous la poupe, la sonde accusait sept brasses d*eau. Ce fut naturellement de ce côté que j'envoyai jetar ime autre ancre, munie d'un fort grelin dont la chaloupe me rapporta le bout à bord. Dès que j'eus ce point fixe, je conçus l'espoir de faire descendre te MUan de la rampe qu'il avait gravie, et sur laquelle il se tenait immobile et droit, comme eût pu le faire un navire sur sa cale. Depuis plus d'un quart d'heure le cabestan se tordait sous l'effort de cent bras vigoureux, sans que le brick eût fait un mouvement. L'orage qui s'était lentement amassé à l'horizon, pendant les dernières heures du jour, éclata tout à coup avec la violence
, habituelle aux grains des tropiques. J'envoyai quelques hommes déferler la misaine. Cette large voile, exposée au vent, qui soufflait heureusement de terre» vint ajouter à nos efforts tout l'effort de l'orage. Le navire glissa lentement dans des eaux plus profondes, et en moins d'une minute, il se trouva complètement à flot. Je fis aussitôt roidir
. toutes nos amarres , le câble de la grosse ancre que j'avais mouillée la luremière, et le grelin de l'ancre
à jet sur laquelle nous venions de nous haler. Nous étions ainsi retenus de l'avant et de Tarrière. Étonné d'être sorti avec tant de facilité, et presque sans dommage, d'un aussi mauvais pas, je me serais bien gardé de tenter la moindre manœuvre avant le jour, de peur d'aller trébucher sur un nouvel écueil et de voir se fermer la porte de salut qu'une chance inespérée venait de nous ouvrir. La nuit ne fut pas pour cela entièrement perdue. Nous l'employâmes à mettre en place notre gouvernail , qui avait été seulement démonté , et dont les gonds étaient , grâce à Dieu, restés intacts. Pendant 'ce temps, les embarcations qui étaient allées exécuter des sondages tout autour de nous revinrent à bord du brick l'une après l'autre, et me rapportèrent des renseignements bien peu faits pour me rassurer. De tous côtés, elles avaient reconnu des pâtés de roches sur lesquels il n'y avait pas plus de quatre ou cinq pieds d'eau. Nul ne pouvait deviner par quel canal nous avions pénétré au milieu de ce labyrinthe, ni par quelle • issue nous en pourrions sortir. Enfin le jour parut : je montai moi-même sur les barres de grand perroquet, et je commençai à explorer soigneusement l'horizon. Partout la décoloration de l'eau annonçait des écueils sous-marins. Sur un seul point, il ne me parut pas impossible qu'on pût trouver un canal plus profond. J'expédiai immédiatement un canot de ce côté. Le retour de cette embarcation confirma
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mes conjectures ; mais Tofficier me prévint que le canal, dont il avait constaté l'existence entre les récifs, était fort étroit, et que le vent régnant nous en ferait probablement manquer rentrée. J'eus meilleur espoir : je fis orienter à l'avance toutes les voiles , et , dès que le bâtiment eut commencé à céder au vent, je donnai Tordre de couper le câble de l'avant. Le brick continua de pivoter sur l'ancre qui le retenait encore de l'arrière, et bientôt je vis ses voiles se gonfler sous la brise. En ce moment , un coup de hache le délivra de sa dernière entrave. Il bondit comme un cheval dont la longe s'est rompue, et, suivant dans tous ses détours le mince ruban bleu qui serpentait à travers le récif, il se retrouva au bout de quelques minutes en pleine mer. Nous laissions deux ancres derrière nous; inais c'était une perte de peu d'importance , et tout à fait hors de proportion avec le danger que nous avions couru. Lorsque nous étions échoués pendant cette nuit terrible, j'aurais volontiers donné la moitié du brick à qui m'eût promis de sauver l'autre. Dès que nous fûmes hors de ce dédale, je cherchai des yeux la corvette, dont nos signaux de détresse n'avaient pu jusqu'alors attirer l'attention. Je l'aperçus qui tenait le vent à près de deux lieues de BOUS et ne semblait pas faire de grands efforts pour se rapprocher de la terre. Je fis route immédiatement pour la rejoindre. Quelques heures après, j'é-
tais le long de son bord. J'avais le sentiment d'avoir été abandonné dans un péril où Ton m'avait follement engagé. Aussi me plaignis-je avec amertume de n'avoir point reçu de réponse aux signaux que je n'avais cessé de faire pendant toute la nuit. Ignorait-on que c'était sur un rivage ennemi que nous avions fait côte , et que dans ce naufrage c'eût été folie d'attendre aucun quartier des Portugais ? En tous cas^ l'abandon où l'on nous avait laissés était sans excuse, et ne pouvait que nous inspirer peu de confiance en nos compagnons. Le commandant de la Biche m'assura que sa corvette avait été, elle aussi , gravement compromise , qu'elle avait même talonné sur les roches, que, tout préoccupé de la tirer d'un danger imminent, il n'avait pu prêter attention à nos signaux, et songer, avant le jour, à s'enquérir de notre sort. Il sut ajouter à cette justification quelques propos flatteurs sur la manière dont je m'étais tiré d'une aussi rude épreuve. L'éloge, de quelque bouche qu'il vienne, est doux à un jeune officier. Je sentis peu à peu ma rancune s'évanouir, et je pris, sans trop d'hésitation, la main qu'on me tendait ; mais je conçus dès lors une fâcheuse idée de l'avenir de notre croisière.
Depuis plusieurs jours, nous errions vainement de la baie de Tous-les-Saints à Porto Seguro. Aucun bâtiment ennemi ne s'aventurait hors du port. Le temps était très-beau et paraissait favorable pour
une descente. Le commandant de la Biche résolut d'aller chercher fortune à terre, puisque les flots restaient sourds à nos voeux. Nous avions remarqué un monastère situé sur une éminence et peu éloigné du bord de la mer. Les prisonniers portugais provenant de la goélette que j'avais capturée désignaient cet édifice sous le nom de couvent de Santo Antonio. Us attribuaient aux moines qui l'habitaient de fabuleuses richesses^ et prétendaient que des millions de piastres, destinées à payer la rançon du roi de Portugal dans le cas où il viendrait à tomber entre les mains des Français , avaient été déposés , par la prévoyance de ce souverain , dans le trésor du couvent Quelque ridicule que dût paraître cette absurde légende, elle n'avait point manqué d'obtenir un grand crédit à bord de nos bâtiments. Le commandant Raimbaud fit former une compagnie de débarquement de cent vingt hommes qu'il plaça sous les ordres des lieutenants en pied de la Biche et du Milan , ^ il me confia le soin de prendre les embarcations de ces deux bâtiments à la remorque. Je dus les condmre aussi près de terre que la sûreté du brick pouvait le permettre. Je ne vis pas sans inquiétude nos canots, lorsqu'ils eurent quitté le Milan, s'écarter de la direction que je leur avais indiquée. Au lieu de gouverner sur le mouastère même, ils allèrent opérer leur descente à trois quarts de lieue plus au sud. Nos marins «ifocçaient
à chaque pas dans un sable mouvant; ils furent bientôt épuisés de fatigue. Deux petites rivières, qu'ils durent traverser à gué, mirent la plupart de leurs armes hors de service. Malgré les recommandations et les avis des officiers, les matelots, peu habitués à ce genre d'expéditions , se servaient de leur fusil comme d'un bâton pour se soutenir contre le courant. Une petite avant-garde d'une dizaine d'hommes que commandait un des officiers du MUan, l'aspirant de première classe Michon^ se trouvait seule en état de faire face à l'ennemi. Ce peloton d'élite avait pris les devants. Il rencontra trois moines montés sur de superbes chevaux. Nos gens les invitèrent en mauvais espagnol à s'approcher ; les moines, comme on pense, se gardèrent bien d'en rien faire : ils tournèrent bride aussitôt et s'éloignèrent de toute la vitesse de leurs montures. On fit feu sur eux et Ton se mit à leur poursuite, mais on les eut bientôt perdus de vue. On ne put ramasser que l'énorme chapeau qu'un des frayles avait laissé tomber dans sa fuite. Quelques minutes plus tard, on faisait prisonnier le sacristain du couvent.
Ces coups de fusil tirés par Tavant-garde eurent de tristes conséquences. Ils jetèrent l'épouvante dans la colonne qui marchait sans ordre en arrière. Ce fut à qui s'enfuirait le plus vite vers les embarcations. L'avant-garde cependant était arrivée au pied du monastère. De la hauteur qu'il venait de gravir,
Michon aperçut la honteuse déroute de nos gens. Ainsi abandonné, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de battre en retraite. Quelques Portugais s'étaient embusqués dans les broussailles. Ils ne cessèrent de harceler notre petite avant-garde, pendant qu'elle revenait sur ses pas. Trois de nos hommes furent blessés. Un d'eux avait eu la cuisse cassée d'un coup de feu; il fut massacré par les Portugais. Michon, avec un dévouement héroïque, l'avait soutenu jusqu'au dernier instant. Il ne l'abandonna que lorsque le blessé lui-même, se voyant perdu , se fut laissé glisser à terre et l'eut supplié de songer à sa propre sûreté.
Le nombre des ennemis était peu considérable, mais la peur avait fait de ces tirailleurs une armée. Lorsque notre avant-garde eut rejoint la colonne qui l'avait si lâchement compromise, les officiers s'étaient réfugiés à bord des chaloupes , sous prétexte de diriger le feu des petits obusiers qui armaient l'avant de ces embarcations. La majeure partie des hommes étaient encore à terre, criant à la trahison et ne sachant prendre aucun parti. L'arrivée de l'aspirant Michon fît cesser cette panique ; il rallia quelques hommes et parvint à tenir les Portugais en respect. Pendant qu'il pourvoyait ainsi au salut de tous, un misérable, indigne du nom de Français, s'approcha du malheureux sacristain que l'avantgarde avait conservé comme otage , et à bout por-
tant lui tira un coup de fusil dans la tète. Cet acte infâme devait demeurer impuni. On ne voulut le considérer ' que comme une juste représaiUe du meurtre de notre compagnon , tandis qu'en réalité c'était un horrible assassinat.
Lorsque les embarcations eurent regagné la Biche et le Milan , les officiers se trouvèrent en butte aux accusations les plus graves. On prétendait que, pendant la déroute, ils étaient en tête des fuyards et que les coups de fusil tirés sur eux par leurs propres soldats n'avaient pu les arrêter. Toutes les versions les signalaient comme des traîtres. Le commandant Raimbaud, pour calma: rirritation générale, annonça qu'il allait ordonner une enquête et qu'il ferait traduire devant un conseil de guerre tous ceux qui s'étaient mal conduits dans cette déplorable affaire ; mais il se garda bien de tenir sa promesse. H aurait eu trop de coupables à punir.
Deux jours après ce triste événement, je poursuivis et je capturai, au milieu des roches des Abrolhos, un magnifique trois-mâts anglais, rindiàn^Trader ^ armé de dix-huit canons du calibre de seize. Un brick portugais sorti de Femambouc ne tarda pas à tomber également en mon pouvoir. Ce furent nos dernières prises. Nous ne pouvions plus nous promettre de captures dans des parages où notre présence avait été signalée sur tous les points de la côte. Notre eau et nos vivres allaient d'ailleurs s'épuiser.
Le commandant Haimbaud dut se résoudre à lever la croisière et à faire route pour le port de Cayenne, où nous entrâmes y le 10 septembre 1796, avec nos deux prises.
Ainsi se termina une campagne dans laquelle nous eussions pu, si les circonstances nous eussent favorisés, causer encore plus de mal à Tennani. Nous aurions eu tort cependant de nous plaindre de la fortune, puisqu'elle nous avait épargné la ren-> contre des croiseurs anglais, car jamais navires ne furent dans de plus méchantes conditions que les nôtres pour en venir aux mains avec un ennemi sérieux. Certes ce n'étaient point là les traditions dans lesquelles j'avais été nourri : la marine française cherchait autrefois les occasions de combattre bien plus que les occasions de piller; mais en 1796, se sentant impuissante à se préparer aux grandes luttes, elle sacrifiait pièce à pièce son matériel à moitié disparu. Si la France, au lieu de chercher l'abaissement de l'Angleterre dans la réalisation de projets chimériques, tels que l'expédition d'Irlande, se fût bornée à reconstituer patiemment la marine qu'elle avait détruite de ses propres mains , nul doute que quelque brillant succès ne fût venu bientôt encourager son zèle et provoquer de nouveaux efforts. Il fallait avant tout renoncer à cette guerre de moustiques qui ne pouvait qu'irriter inutilement le taureau. Ni nos fautes ni nos malheurs ne nous
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avaient encore légué une situation irréparable. Dix ou douze ans plus tard, après Aboukir et Trafalgar, cette œuvre de régénération était devenue plus difficile. L'empereur Napoléon ne craignit pas cependant de la tenter, et ce fut une des grandes pensées de son règne. Les projets les plus simples sont encore ceux auxquels je reconnais le mieux le cachet du génie. Pour assurer l'équilibre du monde, je préfère (qu'on me pardonne cette prédilection du marin ) la guerre d'Amérique à l'expédition de Moscou.