Souvenirs d'un auteur dramatique
Ce Volume fait suite aux Querelles Littéraires qui ont paru en i8po. Il contient tout ce que f ai écrit depuis, si f excepte quelques études d'art dramatique que je réunirai à part et un peu plus tard.
L'Enfant Prodigue
L'Enfant Prodigue
J'ai donné autrefois, il y a bien longtemps de cela, en 1868^ à lancien Vaudeville de la place de la Bourse, un vaudeville intitulé : L Enfant prodigue.
C'était, à bien parler, ma première pièce. Sardanapale ne compte pas ou ne compte que pour les blagueurs.
Au moment de présenter VEnfa?it prodigue ]& me iroMvai fort embarrassé. J'étais un isolé, un intrus dans le monde des théâtres, et je n'y connaissais personne.
Je priai M. Peragallo, agent général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, d'entendre mon ouvrage. Il le trouva assez satisfaisant pour s'en occuper. Il me promit d'avoir le directeur du Vaudeville à déjeuner, et que je lui lirais ma pièce avant de nous mettre à table.
J'attendais depuis longtemps déjà et l'espoir que M. Peragallo m'avait donné ne se réalisait pas. Je cherchais de tous côtés quelqu'un qui voulût bien prendre mon affaire en main. Je pensai à Sarcey. Je ne le connaissais pas. Je ne l'avais jamais vu. On disait de lui alors qu'il était très grossier, pas si bête et bon enfant, avec quelque chose de ridicule qui complétait le portrait.
J'allai le voir.
Sarcey demeurait alors rue de la Tour-d'Auvergne. Vilaine rue, vilaine maison, vilain appartement. La bonne m'introduisit dans un petit salon où deux hommes causaient
debout. Je distinguai Sarcey au mouvement qu'il fit et qui voulait dire : Qu'est-ce qu'il y a encore !
J'allai à lui sans qu'il fit un pas vers moi. J'étais prévenu et je le savais mal élevé.
— Je voudrais bien, lui dis-je, un peu embarrassé, vous parler un instant.
— Venez par ici, me répondit-il, avec un mouvement de mauvaise humeur.
Il ouvrit une porte et passa le premier. J'avais bien décidément affaire à un goujat.
En allant d'une pièce dans l'autre, Sarcey devant et moi derrière, je lui demandai pardon de le déranger et je lui rappelai cette phrase si charmante de La Bruyère que la maison d'un homme de lettres est ouverte au premier venu. Justement Sarcey se trouvait reflété dans une glace, et je lui vis faire un mouvement, le troisième, que j'interprétai ainsi : Oh ! oh ! ce monsieur ne sait pas à qui il parle.
Il gagna la cheminée et s'y établit magistralement. J'étais resté debout et je lui dis :
— Je viens de terminer une pièce assez importante et je n'ai ni relations ni appui pour la présenter. Je vous serais bien reconnaissant de prendre la peine de la lire.
— Non, me répondit brusquement Sarcey. Je ne lis plus de pièces. Je n'ai pas le temps. J'ai plus de travail que je n'en peux faire. Si je devais lire les pièces de quelqu'un, ce seraient celles d'About ; je m'en suis expliqué avec lui et il a compris mes raisons. Je ne lis plus de pièces. C'est un parti définitivement pris chez moi.
Le refus était si dur et si catégorique qu'il n'y avait pas à insister.
— Il me reste à m'cxcuser, dis-je à Sarcey, en le saluant et en me retirant.
J'ai rapporté cette petite scène telle qu'elle s'est passée, point par point, mot pour mot. Tout le Sarcey que j'ai ex-