L'ENFANT PRODIGUE
périmenté depuis était là ; le manque d'éducation, Tégoïsme brutal, et cette importance si comique, qui restera toujours un de mes amusements.
Quelques jours après, M. Peragallo avait réussi dans ses démarches ; rendez-vous était pris.
M. Harmant, le directeur du Vaudeville, ne vint pas seul ; il était accompagné d'un de ses associés. Ces messieurs étaient arrivés gravement et comme des juges qui vont prononcer une condamnation. La gaieté de ma pièce les retourna. Ils consentirent à s'amuser, M. Peragallo, bien entendu, les y poussait de son mieux. Nous étions devenus des camarades qui ont rencontré quelque chose de drôle et qui en rient sans arrière-pensée.
Le déjeuner, qui eut lieu après, fut très agréable. M. Peragallo faisait bien les choses. Toute sa famille et lui multipliaient les petits soins. Jusque là pourtant, de la question sérieuse et décisive, de la réception de ma pièce, il n'avait pas été dit un mot. Au dessert Harmant se leva, prit son verre et dit : Je bois au succès de \ Enfant prodigue^ qui sera joué dans trois semaines à mon théâtre.
V! Enfant prodigue, il est temps que je le dise et que j'insiste sur ce point, était d'abord en cinq actes. C'était une pièce en cinq actes que j'avais lue, qui avait été reçue et qui devait être jouée dans trois semaines.
J'allai, le surlendemain, remercier Harmant et me mettre à sa disposition. Je le trouvai très affairé.
— Voyons, me dit-il, parlons tout de suite de VEnfant prodigne. Oh ! c'est charmant, plein d'esprit. Ce n'est pas
l'esprit qui manque. Mais votre intrigue est trop légère ou votre pièce est trop longue, comme vous voudrez. Il faut me la mettre en quatre actes.
Aujourd'hui où j'ai connu toutes les perfidies, tous les trucs des directeurs de théâtre, je ne me laisserais plus prendre à celui-là. Quand Perrin, lui aussi, m'a demandé de réduire Les Corbeaux de quatre à trois actes, je m'y suis refusé absolument. Mais je débutais alors, ma pièce ne signifiait pas grand'chose, je n'allais pas crier au sacrilège. Je coupai court aux discussions. Je supprimai les deux derniers actes et je fis un quatrième acte nouveau.
J'ai hâte d'en revenir à Sarcey et je ne conte que le nécessaire
Harmant m'avait demandé mon manuscrit, mes quatre actes, qui lui appartenaient, me dit-il. Je compris bien vite qu'il ne voulait ni lâcher la pièce ni la jouer. C^étaient chaque jour des difficultés nouvelles. Tantôt elles venaient de ses associés, et il en avait une demi-douzaine ; tantôt de la censure. Harmant me disait : « Méfiez-vous de Camille Doucet. » Et Camille Doucet me disait : « Méfiez-vous d'Harmant. » A un moment, le baron Haussmann fut pressenti sur mon vaudeville, et il voulut bien l'approuver, à l'exception d'un point pourtant, l'ambition chez un personnage ridicule de devenir préfet. Le temps se passait ainsi, et les trois semaines étaient devenues trois mois.
Je dis alors à Harmant :
— Quand vous avez reçu ma pièce, elle vous plaisait ; vous l'avez montrée aux uns et aux autres et vous ne savez plus qu'en penser. Prenons un dernier arbitre et tenonsnous-y.
— Lequel ? me dit Harmant.
l'enfant prodigue II
— Choisissez vous-même.
— Sarcey ?
— Je veux bien que Sarcey lise ma pièce, répondis-je en souriant, mais il me l'a déjà refusé.
— Oh ! reprit Harmant, il ne nous le refusera pas, à nous.
Sarcey a été bien souvent sous la dépendance des directeurs de théâtre. En ce moment il est aux ordres de la Comédie-Française et lorsqu'il y a une besogne malpropre à faire, c'est lui qui en est chargé.
Quelques jours après, la question était résolue. Sarcey avait accepté en effet de lire ma pièce. Je devais aller la lui porter moi-même avec une lettre d'introduction qu'il avait demandée. Nous rîmes beaucoup, Harmant et moi, de cette exigence de la part d'un si bon homme.
Je passe rapidement sur cette première visite, l'autre était oubliée et ne comptait plus.
J'allai voir Sarcey vers midi. Il était encore couché et vint me recevoir en chemise. Sarcey a besoin d'être habillé. Je lui présentai très cérémonieusement ma lettre de créance, et il sentit, je crois, le ridicule où il s'était mis. Il me demanda une quinzaine pour lire ma pièce, je la lui accordai tout naturellement.
J'étais assez anxieux, on le conçoit, lorsque je retournai chez Sarcey. La bonne me fit entrer dans le petit salon et alla le prévenir. Pendant que je l'attendais, j'aperçus sur un guéridon, à l'angle de la cheminée, un manuscrit. Je m'approchai. C'était le mien. 11 était disposé de la manière suivante :
Le troisième acte ouvert et feuilleté aux trois quarts ;
dessous le quatrième ;
dessous le premier ;
dessous le second.
Il n'y avait pas à s'y tromper, Sarcey en était resté au troisième acte.
Il entra. Il était dans le même costume que la fois précédente. J'ai déjà dit que la che7nise ne lui allait pas.
— Voyons, me dit-il presque aussitôt, il ne faut pas se mettre le doigt dans l'œil, ce n'est pas bon, votre pièce.
— C'est un vaudeville, lui dis-je.
— Oui, reprit-il, mais un vaudeville peut être bon ; il y en a d'excellents ; les vaudevilles de Duvert et Lauzanne sont admirables.
Il en était encore à Duvert et Lauzanne ; il ne devait arriver à Labiche que beaucoup plus tard.
Sarcey entreprit la critique de mon vaudeville et elle était extraordinaire. Il me dit qu'il connaissait la province, qu'il l'avait vue de près et qu'elle n'était pas telle que je l'avais dépeinte ; qu'un père^ qui envoie son fils à Paris, ne convoque pas, comme je le croyais, le percepteur et le capitaine des pompiers. Je le regardais avec stupeur. Je ne lisais pas encore ses feuilletons et je n'étais pas préparé.
Après toutes les absurdités que Sarcey venait de me dire, il ne me restait plus qu'à me moquer de lui.
— Vous avez raison, lui dis-je avec un grand sérieux, je vous abandonne mes trois premiers actes ; mais le quatrième, non.
— Oui, je ne dis pas, le quatrième acte, balbutia-t-il.
— Le quatrième acte, repris-je sur le même ton, c'est de la grande comédie.
— Rappelez-le-moi .
Je lui racontai alors le quatrième acte primitif, celui de la pièce en cinq actes et qui n'exietait plus.
Il ne savait que dire ; il était tout bête et tout penaud ; il cherchait un point où se raccrocher et ne le trouvait pas.
l'enfant prodigue 13
— Enfin, me dit-il, un acte sur quatre, ce n'est pas assez.
— Surtout, repris-je, si on ne va pas jusque-là.
Je repris mon manuscrit, je remerciai Sarcey malgré tout -et je sortis.
— Quel jean-foutre ! m'écriai-je.
Cet arbitrage de Sarcey était devenu pour moi un désastre et allait porter à ma pièce le coup le plus dangereux. ■Que devais-je faire ? Je laissai, comme l'on dit, passer l'averse. Je restai quelque temps sans me montrer au Vaudeville et sans revoir Harmant. Quand je rencontrais ses associés, ils me disaient : « Vous travaillez ; vous pensez à nous ; courage ! » Ces bonnes gens croyaient que le jugement de Sarcey m'avait convaincu et que j'étais d'accord -avec eux pour le trouver définitif.
J'attendais une occasion. Elle se présenta. Le Vaudeville venait de donner une comédie sentimentale et larmoyante et elle avait piteusement échoué. Du coup, je sautai chez Harmant.
— Eh bien, et moi, lui dis-je, et ma pièce ?
— Votre pièce, me répondit-il, elle est toujours là. Nous en parlons bien souvent. C'est la femme qui nous manque. Trouvez-moi la femme, et je vous mets demain en répétition.
C'était toujours la même chose.
— Faisons arranger ma pièce, voulez-vous ? dis-je à Harmant.
— Par qui?
— Cherchons.
— Par Sardou ?
— Oh ! Si Sardou voulait s'occuper de Y Enfant prodigue ^
repris-je, ce serait le plus grand bonheur qui pourrait lui arriver.
— Ça vous va ?
— Certainement.
— Eh bien ? Je vais envoyer votre manuscrit à Sardou ; vous irez le voir ensuite de ma part. Sardou est un homme charmant qui vous recevra à merveille. Et Harmant ajouta gaiement : Vous n'avez pas besoin de lettre avec lui.
Sardou était déjà célèbre. Il était en pleine production et en plein succès. J'étais un peu troublé de l'approcher. Je trouvai un homme simple, vif et fin, quelle différence avec l'autre ! « C'est très amusant, votre Enfant Prodigue, me dit-il en me recevant. ^^ Il avait trouvé le mot juste et tout ce qu'il y avait à dire de ma pièce.
Sardou me retint quelque temps. Il est le causeur le plus aimable et le plus ouvert que je connaisse.
— Je ferai ce que vous voudrez, me dit-il en finissant. Je dirai au Vaudeville de jouer la pièce, ou je la porterai moi-même au Palais-Royal.
Cette fois, lorsque je retournai chez Harmant, je le tenais bien. S'il gardait ma pièce, et c'était ce qu'il avait toujours voulu ; s'il empêchait Sardou de la placer ailleurs, il ne pouvait plus se soustraire à l'obligation de la jouer. Je la lui rappelai quelque temps après, et il s'exécuta.
L'intervention de Sardou, on le voit, avait été décisive. Vingt ans plus tard, au Théâtre-Français, pour la Parisienne, Sardou devait me rendre le même service. A un moment, Claretie, qui avait reçu l'ordre de jouer ma pièce et qui avait cherché déjà à l'ajourner, voulut exploitercontre moi la mort de Samary ; il invoquait d'impérieuses convenances ; il faisait des effets de cœur, ce méchant petit roué ; Sardou le vit et le mit à la raison.
l'enfant prodigue
Bien des fois et devant bien des gens, Sarcey a fait allusion à cette histoire.
« Oh ! Becque, je le connais depuis longtemps, dît-il ; il m'a apporté sa première pièce » C'est moi qui ai fait jouer l'Enfant prodigue. »
Les Corbeaux
Les Corbeaux
Après le brillant échec de \ Enlèvement^ qui m'avait demandé plusieurs mois de travail et rapporté cent cinquante francs^ je croyais bien que la scène française et moi nous ne nous reverrions plus. J'étais entré à la Bourse et j'y faisais la remise. J'avais là quelques amis qui me donnèrent obligeamment leurs affaires. Mais cette clientèle tout intime, très restreinte et régulièrement étrillée, fondait à chaque liquidation. Je tournai bien vite au désœuvré qui vient chercher des nouvelles et mettre sa montre à l'heure.
Le théâtre redevenait mon va-tout. Je n'ai jamais eu, je dois le dire, de fonds de magasin. Je ne sais pas ce que c'est que de prendre des notes ou d écrire des scénarios. Je fais une pièce, qu'on me passe cette comparaison, comme on fait une femme, en ne voyant plus qu'elle. Mais les pièces demandent toujours un peu plus de temps.
Il fallait être sage et courageux. 11 fallait se cloîtrer, en plein Paris, et pour toute une année peut-être. \J Enlèvement avait été bâclé à la hâte, dans le deuil de l'invasion et les préoccupations d'argent. J'étais bien décidé cette fois, en entreprenant un nouvel ouvrage, à le défendre contre tout le reste, à l'exécuter sans défaillance et à l'écrire rigoureusement. J'ai des moments comme ça où l'artiste se réveille et où la forme me séduit encore, cette dernière illusion.
Pourquoi, des quelques sujets qui me trottaient alors dans la cervelle, ai-je choisi les Corbeaux? Pour plusieurs raisons.
Bien que j'aie fait fort peu d'ouvrages, j'ai passé, comme le voulait Boileau, du plaisant au sévère. Mais c'est le sévère, qu'il y ait de ma part erreur ou prétention, qui m'a toujours le plus tenté. Si les Corbeaux avaient été joués à leur heure, c'est-à-dire lorsqu'ils ont été terminés, je n'aurais jamais écrit la Navette. Et plus tard, après la représentation des Corbeaux, si Perrin avait été un autre homme, j'aurais donné le Monde d'argent au Théâtre-Français et je n'aurais jamais écrit la Parisienne. Je fais cette petite constatation en passant, avec bien du plaisir, pour documenter la critique qui parle de nous à tort et à travers et sans savoir le premier mot de ce qu'elle dit.
D'un autre côté, j'avais été frappé bien des fois, lorsqu'une famille a perdu son chef, de tous les dangers qu elle court et de la ruine où elle tombe bien souvent. C'était une thèse si l'on veut. C'était plutôt une observation générale, très simple et très nette, et qui pouvait encadrer une pièce sans nuire <à la vérité des caractères.
En réalité, j'ai l'horreur des pièces à thèses, qui sont presque toujours de très mauvaises thèses. Je ne suis pas un penseur, il faut bien que j'en convienne. Je n'ai jamais songé, et c'est là où le penseur se reconnaît tout de suite, à retaper ces deux vieilles loques de l'art dramatique : le divorce et les enfants naturels.
Enfin, on me permettra bien de le dire, il y a ch^z moi un révolutionnaire sentimental. Je me figure par moments que les difficultés de ma vie sont venues de là. Je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les assassins, les hystériques, les alcooliques, pour les martyrs de l'hérédité et les victimes de l'évolution. Je le répète, je ne suis pas un penseur et les scélérats scientifiques ont bien de la peine à