RIO-JANEIRO
Villegagnon. — Le Bâton de diamants — Duel entre un Panliste et un Colonel de lanciers polon2is.
Rio-Janeiro peut être regardée comme une place de guerre, malgré le mauvais état des fortifications qui la protégent : car ces fortifications sont bien situées et à l'abri de tout coup de main. Dans le goulet on remarque les forts Lage et Sainte-Croix, hèrissés de canons qui, par leurs feux croisés, rendent le passage extrèmement périlleux. Dès que vous avez franchi le goulet, vous vous trouvez bord à bord avec le fort Villegagnon, qui doit le nom qu'il porte à une action
héroïque d'un jeune Basque assez hardi pour avoir essayé de flétrir un grand acte de cruauté.
A la suite de quelques altercations avec les Brésiliens, l'équipage d’un navire de Bayonne arrivé à Rio depuis peu de jours se vit tout à coup entouré, fait prisonnier, et conduit à la petite ile où le fort est bâti aujourd'hui. Un procès s’instruisit, tous les matelots basques furent pendus, non comme Français, dit la sentence, mais comme héretiques.
38 SOUVE A la nouvelle de cette barbarie, Villegagnon, gentilhomme de Bayonne, s’adressa au roi de France pour en demander vengeance. Mais les rois sont assez généralement oublieux des injures et des outrages publics. Las de solliciter sans rien obtenir, Villegagnon rassemble dans sa maison un certain nombre d'amis auxquels il fait partager son indignation généreuse.
— Voulez-vous être des miens ? leur ditl. C’est le
sang de nos frères qui nous appelle au Brésil; êtesvous disposés? J'ai un brick, je pars.
—— Nous partons avec toi! s'écrient ses camarades.
— Dès demain, mes amis,
— Dès demain.
Villegagnon traverse l'Atlantique, arrive en face de Rio comme un loup affamé qui cherche sa proie, pénètre dans la rade, et rend courtoisement coup pour coup le salut du goulet. Puis, attentif et impatient, il mouille à une encäblure de l'ile où avait eu lieu le sacrifice de ses compatriotes, La nuit arrive.
— Aux armes! dit-il tout bas à ses braves et dévouës compagnons; aux armes! voici un brick de guerre brésilien, son équipage est nombreux sans doute ; mais nous avons du courage. A la. mer les canots et à l’abordage du brick!
— À l'abordage !
Et les voilà nageant à force de rames vers le navire brésilien.
— Au large! leur crie-t-on.
— Pas encore, répond Villegagnon, debout à la barre de la première embarcation.
— Au large!
Et le cri d'alarme appelle sur le pont l'équipage du brick.
Mais Villegagnon et les siens ont déjà abordé, ils se précipitent en silence par les sabords et les portehaubans; les pistolets sont muets ; ils frappent, ils | renversent, ils tuent à coups de s sabre, à coups de pique, à coups de hache : c'est un massacre plutôt qu'un combat.
— Qu'on ne les achève pas tous! s'écrie Villegagnon tout couvert de sang; garroltez ceux qui restent et à terre!
L'ordre est exécuté. Dix matelots brésiliens sont conduits à l'ile, ils sont jugés et pendus. Villegagnon fait clouer sur les potences cette courte inseription : Pendus, non comme hérétiques, mais comme assassins.
Cependant il retourne à bord : une brise de terre le favorise ; il coupe le càble, hisse ses voiles et repart. Au goulet, le calme le saisit; il mouille une seconde ancre, pour ne pas être jeté à la côte. Mais l'alarme est déjà donnée au port et dans la ville. Les potences dressées disent à tous le coup de main de Villegagnon; la rade est bientôt sillonnée par mille embarcations de guerre, et le brick bayonnais est sommé de se rendre. Villegagnon répond par le fusil et la mitraille; un horrible combat s’er igage, mais le nombre l'emporte sur la bravoure.
Tous les camarades de Villegagnon périrent les armes à la main ; lui seul, qu'on avait ordre de ménager, percé de coups et étendu sur le pont, fut rendu à la vie. On l’enferma dans un cachot fétide creusé pour lui dans l’ile des représailles, où il mourut enfin au milieu des tourments les plus horribles.
Le fort Villegagnon a pris son nom du brave gentilhomme bayonnais, que la cour de France ne songea même pas à venger.
L'ile des rats et celle des serpents sont dominées également par de fortes batteries qu'il serait difficile de démonte r; ef. au fond de la rade, dans l'ile du
NIRS "1"
Gouverneur, aussi grande que Sainte-Hélène, d’autres batteries s'élèvent pour défendre les magnifiques plages qui les entourent.
Duguay-Trouin, entrant en ennemi, et toutes voiles déploÿé ées, dans la rade de Rio- Janeiro, fit une action d'éclat dont les annales de notre marine gardent précieusement le glorieux souvenir. Le massacre de l'équipage du capitaine Duclair fut vengé, et le grand amiral rapporta en France vingt-sept “millions qu'il avait imposés à la ville. De l'or ‘contre du sang, ainsi se font souvent les marchés de souverain à souverain.
L'histoire du Brésil depuis sa découve:te peut se résumer en deux époques, celle des premiers étahfissements par les spéculateurs payant impôt aux Portugais, et celle de l'arrivée à l'io de Jean VI fuyant de Lisbonne devant les armées françaises viclorieuses. On à bäli sur celle terre féconde quelques villes et villages, on y a élevé une cité royale. La noblesse portugaise \ y à suivi la famille des Bragance. Dès lors une plus grande actiité s’est fait sentir dans la recherche de l'or et des pierres précieuses que roulent ici les rivières et les ruisseaux. Mais l'agriculture, mais l’industrie, les arts et les sciences y sont restés stationnaires, et rien n’annonce encore que le Brésil veuille se régénérer dans un baptème de civilisation, de gloire et de liberté.
Le caractère des Brésiliens étant en quelque sorte de ne pas en avoir, il leur importe fort peu de bien vivre, pourvu qu ‘ils vivent. Eviter la douleur est tout pour eux. Ils ne veulent pas être agités; le mouvement ne leur convient pas ; réveillez-les, ils tombent, el je crois qu'un citoyen condamné à faire à pied en un jour une course de quatre ou cinq lieues serait bien plus cruellement puni que celui qui devrait subir une peine de huit jours de prison. Le seul cas où ils sortent de leur espèce de léthargie est celui où on la leur reproche. Ne désespérons pas des Brésiliens.
Ce jardin publie tout à fait désert, cette belle pro- Aatt de l’aqueduc totalement abandonnée, ces forèts vastes, magnifiques, silencieuses, qui ‘cachent {ant de trésors qu'une main aclive aurait si peu de peine à décupler; ces eaux si limpides, si poissonneuses, qui roulent aujourd’hui tristes et inutiles sur des contrées à demi sauvages ; ces milliers d'animaux nuisibles qui assiégent les habitations et qu'il serait
i facile de détruire ou d'éloigner; ces peuplades errantes et cruelles qui jettent le épouvante jusqu'aux portes des principales cités : {out cela n’mdique-t-il pas la coupable apathie des Brésiliens? Eh bien ! indiquez-leur les résultats de leur molle insouciance, ils se riront de vous; leur mémoire paresseuse se réveillera pour vous montrer dans un passé peu éloigné ce qu'était Le Brésil avant sa conquête; et leur front, ordinairement décoloré, se couvrira d'une certaine rougeur de modestie, comme si la gloire des Dias, des Cabral, des Albuquer que, était leur propre gloire; comme si les conquêtes de leurs ancêtres étaient le fruit des travaux et des fatigues d'aujourd'hui.
— Dans toutes les directions de cette vaste partie du nouveau monde, dans les plaines, au centre des montagnes, sur les bords de la mer, me disait un jour un Brésilien, nous possédons des villes florissantes, des bourgs populeux, des ports de mer vastes et sûrs qui attirent chez nous les spéculateurs de l'Europe. Ils croient arriver parmi des sauvages, et ils ne trouvent partout que des hommes civilisés : ils sont étonnès, stupéfaits de la richesse du pays, du commerce de nos villes; etils partent avec le sentiment de notre gloire et &e rx
e prospérité.
re
VOYAGE
Tous les Brésiliens tiennent aujourd'hui le même langage ; #1, à les entendre, on croirait que le Brésil n'a de richesses que celles qu'ils y ont apportées.
Amère dérision! ils feignent d'ignorer que la meilleure partie de cette vaste contrée est à peine connue, et que si, à de grandes distances, quelques élablissements indiquent aux voyageurs les faibles traces d’une civilisation naissante, l’espace immense qui les sépare les uns*des autres est presque totalement abandonné; ils oublient, ces hommes aveugles et somnolents, que les communications entre deux provinces sont toujours très-difficiles, et quelquefois impossibles, à cause des torrents qui ravagent leurs campagnes et renversent les fragiles barrières qu'on leur avait opposées. [ls refusent de nous faire savoir que de Bahia à Rio, les deux principales villes du Brésil, on ne peut voyager qu'à pied ou à dos de mulet, et qu'une graudé route pour les voitures est à peine commencée. 1ls ne nous parlent pas non plus de l'obligation où est le voyageur d'apporter avec lui les vivres nécessaires pour sa Campagne; du soin qu'il doit prendre d'amener des esclaves quelquefois peu fidèles, qui lui servent de guides au milieu des forêts et des vastes solitudes.
Nulle auberge dans la route, nulle garantie contre les attaques des peuplades anthropophages, nulles ressources que le courage contre la férocité des onces et des jaguars; nulle sûreté non plus de la part des -guides, que les récompenses ne flattent pas toujours etque les menaces ne soumettent presque jamais. Ils sont trop près de la liberté pour ne pas s'humilier de leur esclavage; et ces hommes limides, si rampants dans nos cités, semblent, au milieu des forêts, reconquérir l'indépendance qu'on leur a dérobée.
Comme le Brésil sera, selon toute probabilité, notre dernière relâche après tant de courses aventureuses, je vous parlerai alors de celte famille errante des Bragance, qu'il serait injuste de juger au milieu des révolutions et des catastrophes qui l'ont poursuivie dans les deux hémisphères. Je vous dirai le caractère si singulièrement bon et faible de Jean VI, qui regarde, ainsi qu'il me le disait un jour, l'élévation d'un paratonnerre sur un édifice comme une attaque à la puissance de Dieu. Je vous dirai cette Jeunesse ardente de don Miguel et cette fougue impétueuse et guerrière de don Pédro, son frère, dont le départ enrichit le Brésil d’un peu de liberté de plus et d'un despote de moins. Je vous conterai alors aussi la vie désolée et souffreteuse de Léopoldine, sœur de Marie- Louise, femme supérieure par le caractère et l’éducalion, et qui mourut si misérablement oubliée et dédaignée de son royal époux. Je vous tracerai encore un tableau fidèle des mœurs de celte cour abâtardie, où le libertinage allait parfois jusqu’au cynisme, et où
les maitres donnaient l'exemple de l’avilissement et |
de la dépravation.
J'ai hâte aujourd'hui d'en finir avec cette ville royale où les vices de l'Europe débordent de toutes parts; mais je ne veux pas cependant partir de Rio sans vous raconter une aventure fort dramatique, qui a laissé dans ma mémoire de profonds souvenirs.
Je jetterai plus tard un rapide coup d'œil sur les peuplades sauvages qui foulent encore les immenses plaines de cet immense royaum», el je vous mênerai, comme d’un seul bond, au cap de Bonne-Espérance, lieu marqué pour notre prochaine station,
l’Amélia, brick irlandais, venait d'entrer dans la
rade de Rio après une navigation des plus heureuses; il élait mouillé entre le fort Villegagnon et Bota-Fogo,
AUTOUR
DU MONDE. 39 anse magnifique autour de laquelle sont élevées les élégantes habitations de la plupart des consuls européens. La rade était calme, sans brise, presque sans mouvement, et l'équipage de l'Amelia dormait dans le faux-pont. Un seul malelot, accoudé sur le bastingage, profitait des derniers rayons de la lune au eou- Chant et parcourait d'un œil avide les beaux sites dont il était entouré.
Tout à coup une pirogue se détache de la plage silencieuse et glisse au large; le matelot la suit du regard el croit voir des nègres retenant de force une femme ou une jeune fille dont il lui semble entendre les cris de désespoir. John Beckler, inquiet, redouble d'attention. La pirogue s'était arrêtée, un bruit sourd avait retenti, les flots s'étaient ouverts et refermés, el le sifflement des pagaies s’eflaça petit à petit dans le lointain.
John Beckler soupçonne un crime; sa résolution est prise, résolution de dévouement et d'humanité. Il se pr écipite, nage d'un bras vigoureux et se trouve bientôt à l'endroit où la pirogue avait fait halte. Un grouillement le guide, il plonge à demi, et ses mains fouchent des vêtements. 11 les saisit avec les dents, et, aidé du flot qui montait alors, il se dirige vers la plage, où il espere arriver avec le précieux fardeau au il ne voulait point abandonner. La lutte fut longue et pénible ; mais enfin John trouva fond, en arrivant à terre il tomba brisé par la fatigue.
Peu d’instants après il reprit connaissance, et ce fut alors seulement qu'il s'aperçut que l'objet qu'il avait sauvé était un cadavre dont les joues, le cou et les oreilles élaient déchirés etinondés de sang, Cependant un léger mouvement de la jeune fille ranima le courage et les espérances du matelot; il appela à haute voix et demanda du secours ; il essaya de réchauffer de son souffle l'enfant qu'il venait de sauver ; personne ne l’entendait, nulle voix ne répondait à la sienne, Il allait enfin charger sur ses épaules, déjà si fatiguées, la jeune fille encore mourante, quand des cris tumultueux arrivèrent jusqu’à lui.
Une douzaine d'esclaves portant des torches et précédés par une feffime au désespoir, se précipitent et l'entourent. A la vue de cette Jeune fille couverte de
sang, la feînme tombe et s'évanouit. Les nègres fu-
rieux saisissent déjà le brave John à la gorge et se disposent à le broyer contre les galets, “quand un homme de la police s’élance
— Comment vous appelez-vous?
— John Beckler, dit-il en anglais, devinant la question qui lui était faite en langue portugaise.
— C'est bien, je parle aussi l'anglais, moi. Comment cette enfant est-elle avec vous ici, brisée el mourante ?
John raconte ce qui lui est arrivé, ee qu'il a fait.
— Y atil longtemps que vous êtes au Brésil?
— Depuis hier.
— Sur quel navire êtes-vous arrivé?
— Sur l'Amelia.
— Mais ce navire est en quarantaine.
— C’est vrai.
— Vous allez nous suivre.
Madame de S... avait été reconduite chez elle, et sa fille, rendue si miraculeusement à la vie, lui racontait déjà les violences dont elle avait été l'objet ; elle lui disait que plusieurs noirs s'étaient précipités sur elle en étouffant ses cris, qu'ils étaient entrés dans une pirogue, et qu'après lui avoir arraché ses bracelets, ses boucles d'oreilles et son collier, ils l'avaient jetée à l'eau.
40 £ SOUVENIRS Oh! nul doute alors sur la vérité du récit du matelot, sur son dévouement.
Madame de S... se fait conduire chez le magistrat qui interrogeait John. Elle l'embrasse, elle lui adresse les paroles les plus affectueuses, elle payera son humanité par une fortune, et elle veut le ramener chez elle.
— Impossible, madame, de satisfaire à vos désirs; eet homme était en quarantaine ; il a violé les Jois sanitaires, il faut qu'il soit jugé.
— J'irai parler au roi, s’écrie madame de S...; ce matelot a sauvé ma fille, on lui doit une récompense et non pas une prison. J'irai parler au roi.
Le lendemain, madame de S... élait aux genoux de Jean VI, lui disant l'horrib'e guet-apens dont sa fille avait été la victime et le généreux courage du matelot qui la lui avait rendue. Le roi répondit à madame de S... de la manière la plus rassurante, et lui promit sa
protection pour le libérateur de son enfant, et la congédia avec sa bonté accoutumée.
Quelques jours après, un jugement de la cour suprème portait que John Beckler, matelot irlandais, était condamné à la peine de mort pour avoir eufreint les lois sanitaires.
Grâce aux pressantes sollicitations de la riche famille de S..., l'arrêt fatal ne fut pas exécuté; mais John, le brave matelot, vit sa peine commuée en un exil de dix ans à Minas-Géraes, dans l’intérieur du royaume.
John se soumit; et le voilà, peu de temps après, à travers les chemins difficiles et rocailleux, suivant à pied le pas rapide des mules dirigées vers l’ouest du Brésil. Il est accolé à six nègres assassins, jugés et condamnés pour avoir jeté à la mer une jeune fille à qui ils avaient déchiré le cou et les oreilles pour lui voler les pierres précieuses dont elle était parée. Le
...Les voilà nageant à force de rames
basard seul avait pourtant rapproché et rivé à la mème chaine le libérateur et les meurtriers; mais quel hasard!
Le chef de l’escorte remit au gouverneur de Minas- Géraes les hommes confiés à sa garde.
— Je dois ajouter, dit-il, qu'il vous est ordonné, au nom du roi, d'avoir pour le condamné John Beckler tous les soins et tous les égards que vous auriez pour un ami malheureux. Il inspectera les travaux sous vos ordres, il gérera en votre absence et il mangera à votre tabie,
Un écrit royal adressé au gouverneur portait les mèmes injonctions.
Cependant les mois se succédaient, et John, à qui l'on avait fait espérer une liberté prochaine, languissait et dépérissait dans ces déserts fouillés par le meurtrier et l’esclave au profit de la royaulé. Il se dit un jour : — De retour au Présil et dans mon pays, que me reslera-t-il de l’action honorable qui m'a conduit ici? Pourquoi ne punirai-je pas de leur cruauté ces hommes qui m'ont flétri avec tant de barbarie ? Et puis, quel mal leur feront les projets que je mé-
dite ? Une goulle d’eau enlevée à l'Océan 1e rend-il moins profond et moins riche? Oui, oui, Dieu m'inspire, Car il sait, lui, que je suis arrivé au Brésil pour venir en aide à ma famille dans la misère; il en sera done comme J'ai résolu, accomplissons la volonté de Dieu.
Tous les soirs, au coucher du soleil, John grimpait sur un vacoi au pied duquel était bâtie sa cabane, et il disait à son chef, devenu son ami, que c'était pour respirer un air plus libre et pour voir arriver plus tôt le convoi avec lequel il comptait s’en retourner.
Mais que faisait John? Chaque fois que, surveillant infidèle, il parvenait à dérober une pierre précieuse, à l’aide d’un couteau il ouvrait une arète du palmiste qui lui servait d'observatoire et y cachait le vol sans que jamais personne eût pu le soupconner. Depuis trois mois la même opération était souvent répélée, et une fortune se trouvait là, pour ainsi dire, à sa disposition.
En elfet, l'ordre arrive enfin de la cour, John peut retourner à Rio, et son départ est fixé au surlendemain.
Paris. — Typographie de Ad. Lainé, rue des Saints-Pères, 19.
Le matelot ingénieux et prévoyant se plaint seule- | On lui prodigue les soins les plus généreux, on le fément alors que des biches (insectes microscopiques | licite de la hberté qui lui est rendue, et rien n'est ui s'attachent à la peau, la creusent et pénètrent | épargné pour que son voyage jusqu'à Rio se fasse profondément) lui ont fait une large plaie au talon sans danger pour sa santé affaiblie, Il accepte un
Sr
...On ne peut voyager qu’à pied ou à dos de mulet. (Page 59.)
mulet qui lui est offert, mais comme dans les pas- | mande la permission de couper une arête de palmiste, sages les plus difficiles on est souvent forcé d'aller à | dont la flexibilité le soutiendra sans secousses trop pied, John dit qu'il s’appuiera sur un bâton et de- | violentes; elle lui est à l'instant accordée, Il grant
..Le colonel est enlevé de sa selle et roule dans la poussière. (Page 43.\
pour la dernière fois son arbre chéri, coupe la bran- | boitait avec bonheur et qu'il devait de reconnaissance che dépositaire des diamants, et le voilà heureux dans | aux insectes incommodes et dangereux dont bien des
l'avenir. noirs, dans leur haine de la servitude, sont si sou- Avec quelle inquiète sollicitude le matelot ména- | vent les volontaires victimes ! geait l'appui précieux qu'il s'était donné! Oh! qu'il Il arriva à Rio, et, impatient de son retour en Eu-
Live. 6, (
rope, il ne voulut même pas aller voir les parents de la jeune fille qu'il avait sauvée, de crainte qu'il ne dût accorder quelques jours à leurs prières. Un navire danoïs était en rade et allait faire voile le dimanche suivant. John Beckler y retint son passage et se logea modestement dans une petite chambre auprès de Notre-Name-de-Candelaria.
En face de sa demeure était une jeune mulâtresse fort avenante, à qui John envoyait quelques furtifs baisers dédaignés. Le matelot, en effet, avait un costume qui donnait de sa généreuse galanterie une bien pauvre idée; aussi, piqué au jeu, alla-t-il dès le lendemain sur la place Royale à la découverte de quelque étranger auquelil pût proposer frauduleusement la vente de deux ou trois de ses diamants. Il ne chercha pas longtemps, et, le marché conclu, Beckler fit emplette de vêtements coquets et continua ses poursuites amoureuses auprès de la jeune mulâtresse. Celle-ci, fidèle en tout au code des filles de sa caste, se montra moins rebelle et finit par succomber.
Le confiant matelot se laissa bientôt prendre aux faux témoignages d'affection de sa conquète, et, après avoir obtenu d'elle la promesse solennelle qu’elle l'accompagnerait en Europe, où ils s’uniraient par le mariage, John lui dit sa vie aventureuse, le jugement qui l'avait condamné, puis lui confia le secret de sa fortune en lui montrant son précieux bâton.
Encore un jour et ils diront adieu au Brésil.
On frappe à la porte de John.
— Au nom du roi, ouvrez!
— N'ouvrez pas, dit tout bas la mulâtresse.
— Au nom du roi! répète-ton; et la porte tombe brisée. Le couple arrêté est conduit à l'instant même devant un magistrat.
— Votre nom? dit celui-ci à la jeune fille.
— Jaë, mulâtresse libre.
— C'est bien; et le vôtre?
— John Beckler, Irlandais, condamné une fois aux présides pour avoir sauvé, au péril de ses jours, une Jeune fille que des noirs venaient de jeter à l'eau.
— Je m'en souviens, vous avez fait là une action honorable, poursuivit le juge; voyons si toute votre conduite depuis lors a droit à nos éloges. Donnez-moi le bäton sur lequel vous vous appuyez.
Le bâton est livré, ouvert, fouillé avec précaution, et les diamants roulent sur un tapis.
— C'en est fait, dit Beckler à sa compagne, nous voici à jamais malheureux, à jamais séparés.
— Votre crime est avéré, dit le magistrat, la loi est précise; vous allez retourner aux presides pour le reste de votre vie, et la moitié du vol que vous avez commis appartient à la personne qui l'a dénoncé.
— Où est-elle?
— C'est moi, dit en souriant lamulätresse. Je voulais rester au Brésil, je n'aime pas l'Europe.
Beckler leva les veux au ciel, fut conduit en prison et de là ramené à Minas-Géraes, où il mourut sous le bâton noueux de ses maitres. Quant à la gracieuse et noble mulâtresse, elle tient maintenant, dans la rue des Orfévres, un charmant magasin de nouveautés et de curiosités chinoises, et dit gaiement à qui veut la savoir l’histoire de son ami Beckler et la cause première de sa fortune, aujourd'hui fort brillante, Chez nous, terre de civilisation et de progrès, mademoiselle Zaé, assise à un comptoir, aurait déjà gagné équipage, hôtel et laquais ; le Brésil est encore à demi sauvage.
Dans un voyage comme le nôtre, l’ordre et la symétrie seraient une faute pour l'écrivain et peut-être une cause d’ennui pour le lecteur. C'est parce que J'ai
D'UN
AVEUGLE
compris cette double vérité que je vais parfois çà et là, courant de la ville aux forêts et de la plaine fertile aux rochers nus, de la civilisation esclave à la sauvagerie indépendante.
J'ai du temps devant moi aujourd’hui; écoutez un fait assez curieux.
De toutes les capitaineries composant avec des déserts encore inconnus l'immense royaume brésilien, la plus remarquable sans contredit, celle qui surtout est la plus digne de l'étude des voyageurs, est la capitainerie de Saint-Paul, car les Paulistes n'appartiennent à proprement parler à aucun pays, ou plutôt ils font la conquête de tous. Je vous dirai plus tard, alors que je vous parlerai des Gaouchos, d'où et comment leur est venue cette soif ardente d'indépendance qui leur fait mépriser les périls, et les pousse, indomptés, au milieu des forêts les plus impénétrables et des plus vastes plaines, où ils se posent en dominateurs. :
Qu'un Pauliste fasse savoir à un Gaoucho de la Plata qu'il a à traiter avec lui d’une affaire grave et pressante; qu'il lui donne rendez-vous dans une de ces silencieuses et éternelles forêts dont je vous ai déjà parlé, à trois ou quatre cents lieues de la côte, à six cents de Rio ou de Monte-Video ; qu'il lui assigne un rendez-vous au pied d’un gigantesque berthollettia, tel jour, à telle heure... les deux hommes s’y serreront la main au moment précis... et pourtant ces deux hommes n'auront eu pour guide que le bruit ou la fraicheur de la brise, ou le cours des astres, et ils se seront vus forcés de lutter dans leur trajet contre les serpents et les jaguars, dont ils font aussi peu de cas que du cri du perroquet ou du ricanement de l'ouistiti.
Le Pauliste n’est pourtant qu'un Gaoucho abâtardi; c’est le tigre d'Amérique comparé à celui du Bengale; c’est un fashionnable de nos grandes cités à côté d'un rude contrebandier des Pyrénées.
Le Pauliste est vêtu à peu près comme le Gaoucho, mais déjà avec des modifications, avec des enjolivements, des fioritures, si j'ose m'exprimer ainsi, qui frisent presque la coquetterie. Son large chapeau, retenu sous le menton par un ruban de velours, est d’un feutre assez fin; son poncho, pièce d'étoffe couleur chocolat, bleue ou blanche, taillée en rond, au milieu de laquelle est pratiqué un trou pour le passase de la tèle, est aussi d’un drap qui ferait honte à celui du Gaoucho. Quant à sa culotte de peau, à sa ceinture et à sa chaussure, ce sont partout de jolis petits dessins faits avec des cordonnets de diverses nuances tout à fait curieux et séduisants à l'œil, Mais le Gaoucho, cet homme de fer et de bitume, maigre, petit, sauvage, intrépide comme le lion, indompté comme lui, je vous le présenterai quand je l'aurai bien étudié dans ses déserts, dans ses mœurs, dans ses habitudes de domination. Oh! c’est chose curieuse à voir, je vous jure.
Il n'est pas d’étranger arrivant au Brésil qui n'ait hâte de se trouver en présence d’un Pauliste à cheval, armé de son redoutable lacet. Les premiers conquérants d'Amérique ont raconté des choses si merveilleuses de leur audace et de leur adresse, que la raison a peine à les accepter, et que le doute vous poursuit alors même que le fait est là palpitant devant vos yeux pour soumettre toute incrédulité. Or, écoutez :
Un brave colonel de lanciers de la vieille garde impériale, dès son arrivée à Rio, où les malheurs de son pays l'avaient exilé, ne cessait de répéter à haute voix, à fous ceux qui parlaient des Paulistes, que lui,
sur son cheval et armé de sa lance, il se faisait fort de démonter non pas seulement un, mais deux,, mais trois de ces redoutables laceurs d'hommes, comme il les appelait par dérision.
— Prenez garde, colonel, lui répétait-on souvent ; votre vigueur et votre adresse sont grandes, sans doute; mais si un Pauliste vous entendait, il serait homme à accepter le défi.
— Et moi, crovez-vous que ce soit pour qu'on me le refuse que je le propose ?
— Nous vous aimons trop pour le publier.
— Eh bien, je prends l'initiative, et dès demain mon cartel sera connu.
Les feuilles de Rio publièrent en effet le défi du colonel, et le jour même il reçut une visite fort curieuse.
— C’est vous, colonel, qui avez inséré hier une note dans les journaux ?
— Oui, monsieur; en quoi vous intéresse-t-elle ?
— Je suis Pauliste.
— Comment! vous accepteriez ma proposition?
— Pourquoi pas”?
— Mais vous avez à peine cinq pieds!
— Vous n’en avez pas tout à fait six.
— N'est-ce pas assez ?
— Non, colonel.
— J'ignorais que la Garonne coulät au Brésil?
— Oh! ne parlez pas de vos rivières, colonel : les nôlres sont plus larges que les vôtres ne sont longues. |
— Cela fait l'éloge de vos rivières, et voilà tout.
— Ce n’est pas pour les vanter que je suis venu vous voir, mais bien pour m'assurer, en effet, si vous vouliez essayer de votre lance contre mon lacet.
— N'en doutez pas.
— À quand la course ?
— À ce soir.
— Non, à après-demain, en face du château de Saint-Christophe ; ça distraira bien du monde.
— À la bonne heure.
— Je me suis hâté, quoique novice encore, parce que je ne veux pas, colonel, qu’il vous arrive malheur.
— C’est bien généreux.
— Si quelques-uns de mes camarades se présentent après moi, vous refuserez.
— C'est entendu.
— Ainsi done, colonel, à après-demain, à heures.
— À après-demain, senor.…
— José Pignada. : $
La singularité du défi avait appelé autour de Saint- Christophe une foule immense; une partie de la cour s’y était donné rendez-vous, et, du milieu de cette multitude qui se pressait, s'agitait impétueuse sur des gradins, il ne partait qu'un seul cri : Pour le Pauliste! Cent piastres pour le Pauliste! mille piastres! deux mille! cinq mille pataques contre le lancier !.. Nul n'osait parier pour. AL»
Mais l'heure sonne, une musique militaire annonce les combattants. Le colonel entre le premier en lice, et, sur un magnifique alezan qu'il manie avec grâce, il se précipite au galop la lance au poing. Un cri général d’admiration retentit; on bat des mains, et cependant nul partenaire n'ose le soutenir. Mais voici le Pauliste, court, maigre, ramassé, dont les pelits yeux dardent de vives étincelles sous les bords imimenses de son feutre. Son cheval est petit aussi, ses jambes ont une finesse de contours qui se dessinent en muscles très-déliés. Le Pauliste et lui s'arrêtent à
neuf
l'entrée du cirque; José Pignada donne une poignée de mains à une douzaine de ses camarades se mordant tous les lèvres d'impatience et presque de colère, tant le défi du colonel leur avait paru audacieux. Pignada se hâte d’en fimr avec les siens, tourne bride, et s’avance à pas lents vers son adversaire, qu'il salue de la tête.
— C'est José! c’est José! dit-on dans la foule. J'aurais préféré Fernando, ou Antonio, ou Pedro; mais n'importe, cinq mille pataques pour José !
— Colonel, me voici à votre disposition.
— Je craignais, senor, que vous ne fussiez pas exact.
— Un Pauliste ne se fait jamais attendre; neuf heures ne sont pas sonnées.
— Mais vous n'avez pas de selle?
— Ce n'est pas nécessaire, J'ai mon lacet.
— Quant à moi, je vais remplacer le fer de ma lance par un tampon en Cuir.
— Pourquoi cela?
— C’est que je pourrais vous tuer.
— Impossible; pour tuer les gens il faut les toucher, et vous ne me toucherez pas.
— Vous plaisantez donc toujours ?
— Toujours, même en face du tigre.
Mais les trompettes donnent le signal, et la foule impatiente attend l'issue de la lutte. Silence ! Voyez maintenant le Pauliste ; voyezson Coursier qui se tord, se relève, se replie comme un serpent et fait jouer ses Jarrets nerveux ; il obéit non-seulement au frein et à l'éperon, mais à la voix, au souffle de son maitre. José s’anime comme lui, le nain est devenu géant; de ce moment on devine le vainqueur, et le colonel semble étonné lui-mème.
Les champions vont s’élancer, le colonel le fer en arrêt, le Pauliste agitant au-dessus de sa tête le lacet meurtrier, formant deux ou trois nœuds coulants… — Ah! ah! s'écriet-il deux fois, pour se conformer à son habitude de guerre; ah! ah! et l’on se précipite de part et d'autre. Le lancier a manqué le Pauliste, qui a glissé presque sous le ventre de son cheval. José n’a pas cherché à prendre le Hancier, comme s’il avait voulu lui faire grâce une première fois. On s’élance de nouveau, le lacet part, le colonel est enlevé de sa selle et roule dans la poussière sans pouvoir se dégager des nœuds qui l'étreignent. On veut applaudir, le Pauliste fait signe que cela n’est pas généreux, et le voilà relevant son adversaire.
— Pardon, colonel, je suis un maladroit, je vous ai enlevé trop violemment; j'irai plus doucement une aulre fois.
— J'ai été surpris, répond le colonel.
— Ça devait être; nous surprenons tout le monde,
— Eh bien, nous allons voir.
— Voyons.
Is se sont de nouveau séparés l'un de l’autre de toute la longueur de l'arène; ils partent d'abord au pas.
— Ah! ah! fait le Pauliste, ah! ah! par Je cou cette fois! s'écrie-t-il ; et son cheval est parti comme une flèche. Le colonel, pour la seconde fois, est jeté à terre, et José est près de lui, pour qu'il ne meure pas étranglé par le lacet.
— Ça ne va pas, dit le Pauliste, ça ne va pas, colonel; je n'ai pas encore déjeuné, ma main n’est pas très-sûre: voulez-vous une troisième épreuve ? Je me fais fort de vous saisir par le bras droit ou la jambe gauche, à votre volonté.
— Non, j'en ai assez, dit le colonel vaincu, déchiré et couvert de poussière, j'en ai assez; je croirai dé
sormais à tous les prodiges qu'on raconte de vous. | — Elle vous est acquise, quoique votre lacet m'ait — Colonel, vous n'avez rien vu; il y a là une dou- | rudement meurtri.
zaine de mes camarades auprès desquels je ne suis — Pourtant je n'ai guère serré.
qu'un enfant. | Depuis ce jour le colonel ne proposa plus de défi — Ils viendront avec vous déjeuner chez moi. aux Paulistes, mais il alla vivre parmi eux, au sein de
— Vous ne les connaissez pas, ils sont capables | leurs solitudes, et, méprisant sa lance favorite, il ded'accepter; mais moi je vous demande votre amitié. | vint en peu de temps un fort habile laceur d'hommes.
BRESIL Petit et Marchaïis, — Rixe. — Sauvages. — Mort de Lahorde. — Cap de Bonne-Espérance,
Une chaude conversation s'était engagée à bord du ! vous les devinerez à coup sûr, pour peu que j'aie saisi grand canot qui allait descendre à terre. Pas n'est quelques-uns des traits principaux qui les distin-
besoin, je crois, de vous nommer les interlocuteurs, guent. . L]
...Marchais en a démoli quatorze ou quinze pour sa part, (Page 4.)
— Je te dis que tu viendras boire avec moi. dure rouge : les avirons, d’abord verticaux et tenus — Je te réponds, foi de gabier, que je n'irai pas. en main, tombèrent d’aplomb sur la lame, comme un — Mon garçon, sois sage et raisonnable, si ça se | seul battoir, y plongèrent l'extrémité de leurs larges peut, tu y gagneras quelque chose. palettes, les bras nerveux pesèrent dessus, le flot fut — J'y gagnerai bien davantage si je t'accompagne; | déchiré... le puissant véhicule se releva tranchant et je te connais. horizontal, fit jaillir à l'air des myriades de perles — Il parait que non. phosphorescentes, siffla en mesures égales comme le — Oh ! que oui! balancier d'une pendule Breguet, et en quelques in- — Ecoute bien : j'ai besoin de quelqu'un qui me | stants nous fûmes rendus sur le rivage. Chacun de serve d’escorte, qui navigue Sous les mêmes amures : | nous avait un service différent; nous nous quittâmes si tu laisses porter en arrivant à terre, et que je serre | et nous donnâmes rendez-vous au débarcadère pour le vent, je lâche ma bordee sur tes flancs et je te coule | le soir. Deux des matelots qui venaient de nous pousbas. ser si rapidement me prièrent d'intercéder en leur
— Ça est dur pourtant de ne pouvoir éviter l'abor- | faveur pour qu'il leur fût permis d'aller faire une dage avec ce T4, moi pauvre et chétive corvette de 18. | course jusqu’à la ville.
— Je suis bien aise que tu amènes... sans ça. — À quoi bon? suffit. — Rien que pour voir.
— Quelle raclée vais-je recevoir! — Ce n'est pas nécessaire, vous feriez quelque sot-
Deux officiers et moi descendions à Bota-Fogo, nous | tise. venions de nous asseoir sur nos tapis bleus à bor- | — Nous n'avons pas le sou.
— Raison de plus.
— Raisons de moins : quand on n'a pas le sou, on entre pas dans un cabaret; quand on n’entre pas dans un cabaret, on ne boit pas; quand on ne boit pas, on est sage. Vous qui vous piquez de bien dessiner, Vous ne raisonneriez pas plus juste.
— Et toi, que dis-tu de la prose de ten camarade ?
— Je dis que oui, que c’est bien parlé, parce que si je lui donnais tort, 1l m’aplatirait.
— Allons, soyez sages, la permission vous est accordée; mais à ce soir, au débarcadère.
— Nous y serons mouillés à cinq heures. Quel gabier que cet homme! et il ne fume pas! et il ne chique pas! quel malheur!
Si vous n’aviez pas reconnu dans cette conservasation mes deux plus chers matelots, Marchais et Petit, je suis sûr que leurs noms seraient sortis de
votre bouche après la lecture des lignes qui vont suivre.
Partis avee moi de Toulon, ces deux êtres exceptionnels devaient revoir leur pays après tant de fatigues et de dangers; il faut bien me pardonner de les Jeter parfois au milieu de mes narrations sérieuses, auxquelles ils peuvent se lier sans nuire à la gravité ou à l'importance des faits. Dans presque tous les drames il y a une partie comique, et le rire va si bien après les émotions de l'inquiétude! Pour ma part, j'ai toujours oublié leurs sottises en faveur de celte pieuse amilié, de ce dévouement sans bornes dont ils n’ont jamais cessé de me donner les preuves les plus éclatantes. Au surplus, il ne s'agit ici que d'une bagatelle, d'un passe-temps, Marchais aimait trop à figurer dans les scènes dramatiques pour se souvenir le lendemain de ce qui lui était arrivé la veille.
..… Le tatouage de leur figure est admirable, (Page 47.)
J'en avais fini de mes courses de la journée, et je retournais à bord épuisé de fatigue. A côté du débarcadère, je vis mon bon matelot Petit, triste, les yeux mouillés de larmes. la chemise déchirée, les mains et la figure ensanglantées.
— Malheureux ! lui criai-je de loin, que t'est-il arrivé?
— Il m'est arrivé des coups, selon mon habitude.
— Qui te les a donnés ?
— Eux autres.
— Marchais en était, sans doute ?
— Cette fois, non, il en a reçu encore plus que moi, le brave!
— À quelle occasion?
— Est-ce que je le sais? on va au cabaret, on boit, on n'a pas le sou pour payer, on sort eu disant bonjour ou bonsoir, selon l'heure, on se pile, on se bûche, et voilà!
— Mais, gredins! pourquoi ne payez-vous pas les dépenses que vous faites?
— Et avec quoi? Les Brésiliens sont des chiens, des ladres, des pirates ; ils veulent une autre monnaie que
des coups de poing, et nous n'avions que celle-là à leur offrir, selon notre habitude.
— Alors on vous a rossés?
— Pas mal.
— Etaient-ils nombreux?
— Une nuée, plus de vingt ou trente; et Marchais en a démoli quatorze ou quinze pour sa part.
— Je m'en doute bien. Où est-il maintenant?
— A l'ombre, selon son habitude. Des soldats sont venus, qui l'y ont porté; ses jambes ne lui auraient pas rendu le même service.
— Crois-tu qu'il soit blessé ?
— Lui? non. Seulement on lui a ouvert le front, démonté une épaule et brisé la mâchoire.
— Conduis-moi à la prison où il est détenu.
— C'est qu'ils m'empoigneraient aussi.
— Eh bien, indique-la-moi à peu près.
— Tenez, rendez-lui cette grosse dent qu'il m'a confiée et qu'il enfermera avec ses sœurs dans sa blague, selon son habitude.
Fort des renseignements que Petit me donna, je me dirigeai vers un corps de garde placé sur le der-
rière du palais royal, où l'on devait avoir eu connaissance de la rixe, et j'interrogeai le chef du poste, furieux encore durude traitementque mes lurons avaient fait subir à une vingtaine de ses soldats, Toutefois je parvins à l'apaiser par de sincères témoignages de regret, et le priai d'intercéder en faveur du prisonnier, ce qu'il fit avec beaucoup de grâce. L’aubergiste indemnisé, j'allai chercher Marchais, qu’on me rendit, et je le trouvai dormant profondément sur la terre humide.
— Toujours mauvais sujet? lui dis-je d’un ton sé-
vère.
— Toujours.
— Toujours ivrogne, querelleur ?
— Toujours.
— Tu ne te corrigeras donc jamais?
— Jamais. L'homme est taillé pour boire le vin, le vin pour être bu : chacun son état.
— Ici comme partout le vin s’achète et ne se vole pas.
— Je n'ai volé personne, sacrebleu! je voulais payer, j'aurais payé; mais personne dans mon gousset.
— Eh bien, j'ai payé pour toi, vieux.
— Ah! mon brave monsieur Arago, je ne vous connais qu'un défaut à vous.
— Lequel?
— Je n'ose pas le dire.
— Bah! bah! parle.
— Vous vous fâcheriez.
— Non.
— Eh bien, c’est que... c’est que vous n'aimez ni le vin ni l’eau-de-vie. Ça, voyez-vous, ça tache un Eomme, ça l’avilit, ca le dégrade.
— Marchais, je te prédis que tu mourras dans quelque noir cachot.
— Qu'est-ce que ça me fait? autant un cachot qu'un ventre de requin. Marchons; cette longue figure de
Brésilien qui est là avec son chapeau brassé carré
m'embête un peu trop.
— S'il comprenait le français, peut-être ne sortirais-tu pas de ta prison : cet officier a intercédé pour toi.
— Lui! il a pourtant l'air bien cafard.
Le mauvais sujet et moi nous nous acheminâmes vers le port, où nous trouvämes Petit attendant encore le canot. À son aspect, Marchais sentit renaître sa colère ;il s’élança vers lui; mais, le voyant tout déchiré, ils’arrêta et lui tendit la main.
— À Ja bonne heure! lui dit-il, voilà comme je te voulais; si ta chemise eût été neuve, si {u n'avais pas reçu de torgnoles, je t’aurais broyé sous mon poing, Et ma dent?
— Je ne l'ai plus.
— Tu ne l'as plus, misérable?
— Je l'ai donnée à M. Arago.
— Oui, la voici.
— Allons ! avec les autres, et qu'on n’en parle plus. Foi de galant homme, si Vial eût été avec moi, je vous jure, monsieur Arago, que nous aurions chamberté cette nuée de crapauds qui est venue nous assaillir.
— En attendant, pour que tu ne te fasses pas trop écharper à terre, tu vas te rembarquer dans le grand canot qui accoste ; Petit l’accompagnera, et Je vous recommanderai à qui de droit.
— Suffit, monsieur, suffit; le vin de ces chiens-là n'est déja pas si bon. n'est-ce pas, Petit?
— Laisse donc, si nous en avions encore une bouteille!
— Ah! je ne dis pas.
— Je vous la promets pour demain si vous êtes sages.
— Assez causé. -
Je n'ai parlé de cette rixe que parce que pendant plusieurs jours il fut arrêté sourdement en certain haut lieu qu'on attaquerait individuellement les matelots de l'Uranie trouvés à terre. Aussi, afin d’être en mesure de riposter à toute provocation, Petit, Marchais, Vial, Lévèque et les autres ne se quittaient jamais le bras dans leurs iusolentes promenades. Les petits incidents amènent parfois de grandes catastrophes, et le bas peuple met toujours les puissants en mauvaise humeur.
De la cité royale aux solitudes brésiliennes il n’y a qu'un pas. Franchissons-le,
Jusqu'à présent, les souverains d'Europe occupés de la conquête d’un pays sauvage n'ont pas songé que legnoyen le plus sûr de le soumettre était d'y envoyer béaucoup de monde. Les premières entreprises ont été faites avec des ressources si faibles, qu'il n’est pas surprenant qu'elles aient presque toujours été infructueuses. Un autre inconvénient résultait encore de cette irréflexion. Les dégonts, les fatigues, les climats, moissonnaient une partie des équipages; le reste, abattu, découragé, ne combattait souvent que pour échapper à la mort. Les hommes étaient done sacrifiés; le sang coulait de toutes parts, et les tristes débris d’une expédition fort coûteuse rejoignaient leur patrie après avoir conquis quelques morceaux d’or et une gloire inutile et passagère. Quand on songe aux victimes qu'a dévorées l'Amérique, on frémit d’épouvante et l’on se demande involontairement si cette terre si riche était hérissée de remparts et défendue par des peuples indomptables.
Le Brésil, comme les autres parties de ce continent, à eu aussi ses persécutions, ses cruautés, ses massacres. Des peuplades entières ont été immolées, des nations ont disparu ; d'autres ont été forcées de se retirer au sommet des montagnes, de se cacher dans le fond des forêts, et de mettre entre elles et leurs ennemis des déserts immenses, des fleuves et des torrents. Ici le danger était réel pour les Européens. Des hommes féroces peuplaient ces contrées ; leurs chansons étaient des hurlements et des cris de guerre; leurs festins, des scènes hideuses de cadavres dévorés; leurs coupes étaient les crânes encore sanglants de leurs ennemis vaincus. Parmi ces peuplades si terribles, celle des Tupinambas se faisait distinguer par son courage et sa cruauté, et lorsque Pédralvez aborda au Brésil, il la trouva maîtresse de presque toute la côte. Le nom de ce peuple dérivait du mot Toupan, qui veut dire tonnerre, ce qui semblait indiquer sa force et sa puissance.
Les Tupinambas, comme presquetous les sauvages, se peignaient le corps de diverses couleurs et se tatouaient avec des incisions. C'était à ces dessins qu'on reconnaissait les chefs et les demi-chefs des tribus. Ils ne vivaient que de la chasse et de la pêche, et s'enivraient à l’aide d’une liqueur appelée kakouin, faite de la manière la plus dégoûtante, si nous en croyons M. de la Condamine. Leur religion consistait en bien peu de chose : ils reconnaissaient deux êtres supérieurs, qu'ils invoquaient pour eux-mêmes et contre leurs ennemis. À la naissance d'un fils, le père lui donnait les lecons de cruauté et chantait des hymnes en l'honneur des guerriers qui s'étaient le plus distingués dans les combats. Ensuite il lui disait : « Vois cet are, vois cette massue; c'est avec cesarmes que tu dois attaquer tes adversaires; c'est ton courage qui nous jera manger leurs membres déchirés
VOYAGE AUTOUR DU
lorsque nous ne pourrons plus combattre. Sois mangé si tu ne peux vaincre; je ne veux pas que mon fils soit un lâche. » Après cette exhortation, qui devenait la lecon quotidienne, on donnait à l'enfant le nom d’une arme, d’un animal ou d’une plante, et dès l'âge le plus tendre il suivait son père au combat, et recevait bien mieux là des leçons de cruauté.
Les cérémonies funèbres se faisaient avec une pompe merveilleuse, et les femmes, ordinairement si cruelles chez ces peuples anthropophages, donnaient alors des marques de la plus vive douleur : elles s’arrachaïent les cheveux, se meurtrissaient le sein, se mutilaient les membres, et de tous côtés retentissaient des hurlements frénétiques. « Le voilà mort, s’écriaient-elles, celui qui nous faisait manger tant d’ennemis, le voilà mort! » Et le cadavre, inondé de larmes et pressé dans leurs bras, était déposé dans une fosse, où l’on apportait des offrandes, des fruits, du poisson, du gibier, de la farine de manioc et les armes de quelques chefs vaincus.
Dès qu'une tribu avait reçu une injure, les vieillards convoquaient les guerriers, les excitaient à la vengeance, et leur rappelaient dans de longues harangues les hauts faits de leurs ancètres. La première rencontre était vraiment terrible. De loin ils commençaient à se menacer par gestes et en brandissant leurs armes. Ils échangeaient les injures les plus sanglantes, et lorsque la rage était portée à son comble, ils se précipitaient les uns sur les autres, se frappaient à grands coups de massue, s’altachaient avec les dents aux membres de leurs ennemis. Souvent un guerrier abattu se trainait expirant sur le cadavre d'un adversaire, le mordait avec voracité, et semblait mourir avec joie dès que sa vengeance était satisfaite.
Dans toutes les rencontres on tächait de faire un grand nombre de prisonniers, qui étaient conduits au milieu des peuplades, et qui attestaient la gloire des vainqueurs. Là, par un raffinement de cruauté qu'on a de la peine à concevoir, ils étaient nourris avec soin, avaient la faculté de se choisir une épouse, et finissaient cependant par être massacrés pour servir à d’horribles festins. Leurs cränes étaient suspendus dans la demeure de celui qui les avait faits prisonniers, et c’étaient ces archives sanglantes qui disaient aux fils les exploits et la gloire des pères.
Leurs armes étaient des massues et des ares longs de cinq à six pieds, et leurs instruments de musique, des espèces de flûtes faites avec les os des jambes ou des bras de leurs ennemis. Outre les peintures dont les chefs s’ornaient pour se faire reconnaitre, tous les Tupinambas se percaient la lèvre inférieure et y introduisaient un morceau de bois façonné avec soin. Les femmes n’éfaient pas.soumises à cet usage ridicule, et avant leur toilette, c’est-à-dire avant de s'être barbouillé le corps avec des masties de diverses couleurs, elles avaient assez de grâces pour captiver les étrangers et justifier la tendresse de leurs maris.
Les Mundrucus, qui donnent leur nom à une province, sont les naturels du Brésil les plus redoutés. Les autres tribus les appellent Païkicé, c'est-à-dire coupe-tête, parce que ces indigènes sont dans l'usage barbare de décapiter tous les ennemis qui tombent en leur pouvoir, et d'embaumer ces têtes de manière qu’elles se conservent pendant de longues années comme si on venait depuis peu d'inslants de les séparer du tronc. Ils décorent leurs cabanes de ces horribles trophées, et celui qui en possède jusqu'à dix peut être élu chef de tribu.
La cruauté de ces sauvages, qui vivent encore dans
MONDE. 47 les forêts, est telle, qu'ils ne pardonnent ni au sexe ni à l'âge. Ils ont obligé une foule d’autres peuplades errantes à se mettre sous la protection des établissements portugais, qui ne les garantissent pas toujours des attaques de leurs adversaires. Le tatouage de leur figure est admirable.
Les Araras forment une tribu assez nombreuse, presque aussi redoutable que les Mundrucus, mais moins guerrière. Ils ont une arme appelée.esgararatana, qui est une espèce de sarbacane faite de deux morceaux de bois creux collés avec de la cire, et fortement liés au moyen d'un fil tiré de l'écorce du bananier. Elle a quelquefois cinq pieds de longueur, et son embouchure, qui est parfaitement ronde, n’a que dix à douze lignes de diamètre. On souffle avec ce tube des flèches empoisonnées, longues de plusieurs pouces et ayant à une des extrémités, en guise d’ailes, une petite boule de coton qui entre avec quelque effort. Quand les indigènes veulent atteindre un animal quelconque, ils trempent la pointe de la flèche dans une liqueur épaisse, composée de diverses plantes vénéneuses. On assure qu'une mort prompte suit la piqûre de ce dard, et que les Araras sont les seuls indigènes du Brésil qui empoisonnent ainsi leurs armes.
Les Jummas, les Mauhés, les Pammas, les Parin- Hntins et un grand nombre d’autres peuplades parcourent encore les vastes contrées du Brésil, et se livrent entre eux des combats meurtriers.
Mais de Loutes ces peuplades sauvages la plus curieuse à étudier est, sans contredit, celle des Bouticoudos, guerrière, audacieuse, indépendante, anthrepophage, et vivant libre jusqu'aux portes de la capitale, où par mépris elle refuse d'entrer. De l'air, des dangers et de l’espace, voilà ce que demande, ce que veut, ce que trouve le Bouticoudo.
Les jeux bouticoudos sont des exercices d'adresse. J'ai vu, par un temps de calme, un de ces hommes extraordinaires tracer à terre une circonférence de six pieds de diamètre, se placer au centre, lancer verticalement et à perte de vue une de ses flèches et la faire presque toujours retomber dans le cercle.
Le Bouticoudo est complétement nu. Sa couleur est ocre rouge, ses cheveux sont longs et plats. Comme le Tupinamba, il fait descendre sur ses épaules le cartilage de ses oreilles, il fixe à sa lèvre inférieure, percée, un morceau de bois dur sur lequel il découpe ses mets et qui descend souvent jusqu’au menton.
Le Bouticoudo est, sans contredit, le sauvage le plus brave, le plus intelligent, le plus adroit du monde. Ni le Malais avec son crish empoisonné, ni le Guébéen sur ses caraccores, ni le Zélandais avec son casse-tête en pierre, ni le Carolin avec son bâton si admirablement ciselé, ni même l’Ombayen anthropophage, chez lequel ma vie a couru de si grands dangers, ne peuvent se comparer au Bouticoudo muni de son are, de ses flèches et de son petit sac de pierres.
U y alà des forêts profondes, éternelles, des déserts et des plaines immenses, des montagnes escarpées. Ces montagnes, ces forêts, ces déserts, sont la demeure du Bouticoudo, qui y trouve des vivres en abondance et un gite où il est à l'abri de tous dangers. Passe-t-il à cent pas de lui un de ces quadrupèdes petits et voraces qui se cachent dans les solitudes brésiliennes, l'animal surpris est bientôt la victime du Bouticoudo:; car son arc à deux cordes a été tendu, et la pierre rapide a frappé droit et fort au but marqué. Un jaguar s’élance-t-il en terribles bonds sur une proie facile, malheur à lui si le Bouticoudo a entendu son lugubre rauquement ! car la flèche
48 VOYAGE AUTOUR DU
dentelée va siffler, et après elle, une seconde, puis une troisième, et toutes les trois pénétreront dans les flancs du jaguar.
L'arc du Bouticoudo est haut de sept à huit pieds, et ses flèches en ont quelquefois huit ou neuf, Elles sont légères, non penntes, armées d’une pointe d’os ou de bois durci au feu. L’arc à deux cordes est en bambou comme le premier. A six pouces à peu près du nœud qui fixe la corde au bois, et de chaque côté, un autre morceau de bois de la grosseur du petit doigt sépare ces deux cordes. Au centre est un réseau à mailles serrées où la pierre est assujettie par l'index et le pouce du tireur. Vous comprenez dès lors combien il faut d'adresse à celui-ci pour éviter le bois quand la pierre est lancée, car le réseau et le bambou se trouvent absolument dans le même plan.
Dans une de mes visites à une caravane de Bouti-
A EONTEMIFR
coudos à Praïa-Grande, j'ai prié le chef de ces hommes intrépides de me donner la mesure de cette adresse merveilleuse dont les voyageurs disent tant de prodiges ; et à cent pas, ni plus ni moins de distance, sur douze pierres lancées avec la rapidité d’un dard, il atteignit dix fois mon chapeau, qu'il mit en pièces, et les deux autres éelatèrent en route. Un chat aux aguets sur les débris conduisant à Notre-Dame de ïon-Voyage, fut tué par la treizième pierre, et le Bouticoudo, à qui je m'empressai d'offrir mes félicitations, me tourna les talons en haussant les épaules, sans vouloir rien accepter de ce que je lui présentais en témoignage de reconnaissance.
L'affection des Bouticoudos est chose vraiment merveilleuse; vous allez en juger : M. Lansdorff, chargé d’affaires de la Russie, désirant joindre à sa riche et immense collection de curiosités brésilicnnes
Un campement de Bouticoudos, (Page 47.)
le crâne d’un individu de cette nation, en fit demander un au chef dont je vous ai déjà parlé, et lui offrit quelques armes en échange. Celui-ci, plus galant et plus courtois qu'on n'aurait dû le supposer d’un sauvage, lui envoya son propre fils, en Lui disant : ( Voilà un crâne, arrangez-le comme vous voudrez. »
L'enfant reçut chez M. Lansdorff tous les soins qu'on doit au malheur. Le pauvre garçon, âgé de neuf à dix ans, s'attendait tous les jours à être décapité, et ne comprenait pas pourquoi on le traitait avec tant d'humanité.
J'emmenai ce jeune sauvage avec moi dans bien des courses, et les preuves qu'il me donna de son £ourage, de son adresse et de son agilité, ne peuvent se décrire en aucune langue. Il est des choses qu'on aurait bien mauvaise grâce à raconter : 1l n’y a que les gens qui ont vu des miracles qui puissent y croire.
On trouve aussi au sud-ouest du Brésil une peuplade d’Albinos, pauvres, faibles, souffreteux, n'y voyant bien que la nuit ou après le coucher du soleil.
Ils sont blancs de la peau, des cils, des sourcils, des cheveux; ils ont les yeux et les ongles roses, et se montrent inaccessibles à toute idée de civilisation et de progrès. Le même sol nourrit aussi des chevaux blancs, que Francesco d'Azara appelle Mélados, et qui sont sans élégance et sans vigueur. J'ai vu, dans une de mes courses aventureuses, une femme moitié blanche, moitié noire, mais à taches irrégulières. Elle était d’une humeur joyeuse; elle aimait beaucoup à parler de la bizarrerie de son organisation, et, chose étrange, elle avait deux enfants dont l’un était albinos et l’autre d’un noir d’ébène. Elle ne cachait à personne sa prédilection pour ce dernier, et comme je lui en demandais la cause, elle me répondit que c'était parce qu'elle le tenait de son premier mari. Le culte des vieux souvenirs n’est point mort au Brésil, même chez les peuplades sauvages de cet immense empire. Nous sommes plus oublieux et plus ingrats en Europe.
Les Albinos touchent aux Bouticoudos. Philosophes, expliquez ces contrastes !
Paris, — Typographie Georges Chamerot, rue des Saints-Pêres, 19,
VOYAGE
Dès que nos observations astronomiques furent ter-
ne nous mimes à la voile par une brise cara-
binée de l’ouest, qui nous poussa vite hors du goulet. Bientôt les vastes forêts s’effacèrent dans un lointain violâtre ; le géant couché disparut sous les flots comme un hardi plongeur, et nous nous retrouvâämes de nouveau face à face avec les vents, le ciel et les eaux. La curiosité sémousse comme tous les goûts, comme toutes les passions ; il faut en user sobrement, et, pour ma part, je ne suis pas trop fâäché de dire adieu à la terre féconde d’Alvarès Cabral, si mollement interrogée par les Portugais d’aujourd'hui.
Les stériles conquêtes des peuples sont une flétrissure plutôt qu'une gloire.
La brise est fraiche. Encore une anecdote sur le Brésil, encore un dernier regard sur les hommes qui le sillonnent.
PP
LA
Une remarque fort curieuse, et qui a frappé tous les explorateurs de cet immense royaume, dont la moitié n’est pas encore connue, c'est la diversité de mœurs des peuples sauvages qui le parcourent. Tous, excepté les Albinos, sont cruels, féroces, anthropophages ; presque tous vivent en nomades, sans lois, sans religion, ou se faisant des dieux selon leurs caprices ; tous obéissent à leur appétit sans cesse renaissant de rapine et de destruction, et cependant il y a parmi ces peuplades des nuances fort tranchées qui les distinguent et qui sembleraient laisser entrevoir dans l'avenir, pour quelques-unes du moins, la possibilité de les faire jouir des bienfaits de la civilisation, toujours si paresseuse dans ses conquêtes morales.
Les Bouticoudos, par exemple, se distinguent de tous leurs ennemis (car ici tous les peuples vivent en ennemis) par l'absence totale de ces sentiments si
...L'un était albinos, l’autre d’un noir d’ébène. (Page 48.)
doux d'amitié et de famille, si puissants, si saints, mème chez les nations les plus sauvages de laterre. Parmi eux, point de tendresse fraternelle, point d'amour maternel ou filial. On naît, on vit ; on allonge les oreilles à l'enfant, on troue sa lèvre inférieure pour y fixer un gros morceau de bois qui lui sert de table lors de ses repas ; on l'arme d’un arc à flèches ou à pierres, on lui montre le désert ou les forêts, et on lui dit: « Là est ta pâture, va, cherche, et fais la guerre à tout être vivant qui voudra te résister. » S'il meurt, point de larmes, point de funérailles ; la peuplade a un sujet de moins, c’est tout.
Chez les Tupinambas, au contraire, plus féroces, s'il se peut, que les Bouticoudos et les Païkicé, on a trouvé des sentiments d'amour si vrais, si violents, si énergiquement exprimés, qu'on peut les appeler héroïques, alors même qu'ils ont pour résultat les plus horribles vengeances.
Une guerre sanglante avait éclaté entre les Païkicé et les Tupinambas; déjà, dans un de ces combats où les dents et les ongles de ces bêtes féroces jouent un
Liv. 7.
rôle aussi actif que les flèches et lesmassues, plusieurs des chefs les plus intrépides avaient perdu la vie, et les deux féroces peuplades ne se lassaient pas. A la dernière mêlée quiavait eu lieu, une femme avait vu son mari massacré par les ennemis vainqueurs, et les lambeaux desa chair jetés çà et là dans la plaine. Aussitôt elle médite une vengeance éclatante et la communique la nuit à ses camarades, qui l’approuvent et l’encouragent.
— Percez-moi le des, les cuisses, la poitrine, leur dit-elle, crevez-moi un œil, coupez-moi deux doigts de la main gauche, et laissez-moi faire, mon mari sera vengé. On obéit à ses volontés, on mutile la malheureuse, qui ne pousse pas un cri, qui n’exhale pas une plainte.
— Adieu, leur cria-t-elle quand tout fut fini. Si vous pouvez aitaquer dans quinze soleils, à telle heure, je vous réponds que vous aurezmoins d'ennemis à combattre que par le passé.
Elle s'élance, elle s'éloigne, et se dirige couverte de sang vers les Paikicé, campés à peu de distance,
attendant la lutte du lendemain. Dès qu’elle aperçoit leurs feux, elle se précipite à grands cris, les tient en h..'eine d'une alerte, et tombe aux pieds du chef en poussant des gémissements de douleur.
On s’empresse, on l'entoure, on l'interroge, et l'astucieuse Tupinamba leur dit alors d'une voix entrecoupée que les chefs de sa tribu ont voulu la tuer parce qu’elle faisait des vœux pour le succès des armes des Païkicé; qu'après avoir courageusement résisté à leurs menaces, elle s’est vue attachée à un poteau, qu'on a commencé à lui faire subir les tourments réservés aux prisonniers ennemis ; puis que, dans l'attente de leur joie du lendemain, ils se sont endormis, et que, profitant de leur sommeil, elle s’est échappée et est venue chercher unasile chez ceux pour qui étaient ses vœux les plus ardents.
A l'aspect des blessures de celte femme, dont quelques-unes sont très-profondes, les Païkicé ne doutent pas de la vérité du récit qui leur est fait, et donnent les soins les plus empressés à celle qui a tant souffert pour eux. Bientôt elle partage les travaux de tous. C'estelle qui, prévoyante, veille autour du camp avec le plus d'activité ; c’est elle qui s’est chargée de jeter le premier cri d’ alarme. Un chef en fait son épouse, et celle-ci semble s'attacher à lui par les liens de l'amour et de la reconnaissance. Mais une nuit, le camp est dans l'agitation, les principaux chefs se réveillentsousles atteintes des douleurs les plus aiguës ; ils s’agitent, se roulent, se tordent ; ils sont dans des convulsions horribles ; et lorsque, bien sûre de l’efficacité du poison qu'elle a distribué, la jeune Tupinamba peut compter ses victimes, elle boudit, s'éloigne, pousse un grand cri répété par les échos de la forêt voisine, et les Paikicé, surpris dans leur agonie, sont achevés par les Tupinambas, prévenus de l'heure et du jour du massacre.
Espérons, pour le bonheur de l'humanité, que ces races cruelles se détruiront bientôt les unes par les autres, et que, comme l’hyène et le tigre, elles disparaitront un jour de la terre.
Au lieu de mettre directement Ie cap sur Table-Bay, pointe méridionale d'Afrique, nous allâmes chercher par une plus haute latitude les vents variables, et nous laissämes à notre gauche le Rocher-Sacré, l’île de lave et de grands souvenirs, la vallée silencieuse où s’est éteinte la plus belle étoile qui ait jamais brillé au firmament. — Salut à Sainte-Hélène ! Salut aux trois saules qui pleurent sur le mort immortel cadenassé dans sa bière de fer !
Nos pensées devinrent tristes et sombres : nous reportions nos regards vers ce passé glorieux si profondémentgravé sur tant de gigantesques monuments, lorsqu'un bien douloureux spectacle vint encore nous frapper dans nos affections.
Le récit de nos malheurs en est le baume le plus efficace, et il y a toujours des consolations dans les larmes.
De touslesofficiers dela corvette, Théodore Laborde était sans contredit le plus aimé et le plus heureux ; il comptait embrasser bientôt sa famille, qui l’attendait impatiente à l'ile Maurice. Jeune, expérimenté, intrépide, il avait joué un beau rôle au glorieux combat d'Ouessant et à celui de la baïe de Tamatave, où la marine française soutint dignement l'honneur de son pavillon.
Laborde commandait le quart. La barre s'engagea ; il ordonna une manœuvre ; en se baissant vers le fauxpont, un vaisseau se rompit dans sa poitrine. Le lendemain, après notre déjeuner, il vomit du sang en abondance; il se leva etnous dit d’une voix solen-
nelle : — À huit jours d'ici, mes amis, je vous convie à mes funérailles,
L'infortuné avait lu dans les décrets de Dieu,
— Oh ! cela est bien horrible, nous dit-il après les premiers symptômes ; oh! cela est bien horrible de mourir, alors qu'il y a devant soi une carrière de périls et de gloire ! * Et puis, ajoutait-il en nous tendant une main frémissante, on a des amis qu'on regrette, une famille qu’on pleure, et la mort vient vous saisir! N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous parlerez de moi quelque temps encore ? Promettez-le-moi, mes bons camarades, la tendresse est consolatrice, et V ai besoin de consolation, moi! Mon pauvre père, qui m'attend là, là tout près, dites-lui combien Jel'aimais. Merci, docteur, merci... demain... demain... rien ne me réveillera.… Si je me retourne, je meurs à l'instant. et tenez, je souffre trop, je veux enfinir.. adieu, adieu, mes amis !.….
Il se retourna et vécut encore un quart d'heure, pendant lequel il nous appela tous près de lui. — Le soleil levant frappa d’un vif rayon le sabord qui s’ouvrait près de la tête de Laborde.
— C'est le coup de canon, dit-il en fermant ses rideaux.
Le lendemain, les vergues du navire étaient en pantenne, une planche humide débordait le bastingage, le silence de la douleur régnait sur le pont ; l'abbé de Quélen fit tomber une courte prière sur la toile à voile qui enveloppait un cadavre, et le navire se trouva délesté d’un homme de bien et d’un homme
de cœur.
Après une quarantaine de jours d’une navigation monotone, sans calmes ni {empètes, la houle devint creuse et lente ; de monstrueuses baleines lançaient à l'air leurs jets rapides, et les observations astronomiques, d'accord avec celles des malelots, qui n’étudient la marche des navires que sur les flots, nous placèrent en vue du cap de Bonne-Espérance. Là-bas l'Amérique, ici l'Afrique, et tout cela sans transition ! C'est ainsique j'aime les voyages.
Voici la terre, vers laquelle la houle nous a poussés pendant lanuit. Quel contraste, grand Dieu ! Au Brésil, des eaux riantes et poissonneuses ; ici des flots plombés et mornes ; en Amérique, des forêts immenses, éternelles, toujours de la verdure : en Afrique, des masses énormes de rochers creusés et déchirés par une lame sans cesse turbulente, et point de verdure à ces rocs, point de végétation au loin ; c'est un chaos immense de débris et de laves qui se dessinent à l'œil en fantômes menaçants ; au Brésil, partout la vie; au Cap de Bonne-Espérance, partout la mort. A la bonne heure, voilà comme j'aime les voyages !
Oh! que le Camoëns a poétiquement placé son terrible épisode d’Adamastor sur un de ces mornes muets, au pied desquels gisent tant de cadavres de navires pulvérisés ! Que de cris ils ont étouffés, que d’agonies ils ont vues depuis que Vasco de Gama a baptisé cette pointe d'Afrique le cap des Tempètes !
Une heure après le lever du soleil, la brise souffla fraiche et soutenue. Nous cinglâmes vers Table-Bay. et nous laissämes tomber l’ancre au milieu de la rade sur un fond de roches et de coquillages brisés. Mes crayons el mes pinceaux n'avaient pas étè oisifs, et mes cartons et mes souvenirs s'étaient déjà enrichis de motifs de paysages mâles et gigantesques.
À mesure que j'avance dans ces graves et périlleuses excursions, J éprouve le besoin de me recueillir, je me tiens en garde contre cette ardente imagination dont le ciel m'a doté si funestement, et je lui fais une guerre de tous les instants pour la courber sous le
VOYAGE
joug de la froide raison. Le poëte est inhabile aux courses scientifiques ; en fait de voyages, rien n'est pauvre comme la richesse, et l'écrivain doit s’effacer des tableaux qu’il a mission de dérouler aux yeux. Si le portrait moral du voyageur était en tête du livre qu'il publie, il deviendrait alors aisé de discerner la vérité du mensonge, et l'histoire des pays et des peuples serait plus prècise et plus tranchée. Moi, je demande grâce pour mon style, mais Je n'en veux point pour l'exactitude des faits: j'écris avec mes yeux d’autrefoiset non avecmonimagination présente. Je veux qu'on me croie et non pas qu'on me loue. Mais l'enthousiasme est quelquefois permis à l’observateur ; il est telle scène si grande, si dramatique, que le cœur et la raison se mettent d'accord pour sentir et pendre ; si la vérité semble sortir de la règle commune, c'est que le lecteur ne la voit pas, lui, du point où le narrateur est placé.
Nous voiciau centre de larade du Cap, et je vous défie de rester froid en face de ce grave et sauvage panorama qui se déploie à l'œil effrayé. Là, à droite, des masses gigantesques de laves noires, nues, découpées d’une manière si bizarre, qu'on dirait que la nature morte de cette partie de l'Afrique s’est efforcée de prendre les formes de la nature vivante qui bondit dans ces déserts. C'est la Croupe-du-Lion, sur laquelle flotte le pavillon dominateur de la Grande-Bretagne ; puis le sol, s’abaissant petit à pelit, se redresse tout à coup et forme ce plateau large, uni, régulier, qu'on a si bien nommé la Table, du haut de laquelle les vents se précipitent avec rage vers l'Océan, qu'ils soulèvent et refoulent, lui enlevant comme des flocons d’écume les imprudents navires qui lui avaient confié leur fortune. « La nappe est mise, » disent les marins sitôt que des nuages arrondis, partant de la Tète-du- Diable, opposée à la Croupe-du-Lion, se heurtent, se brisent, se séparent, se rejoignent sur le sommet du plateau. « La nappe est mise ! coupe les càbles et au large !.. » Efforts inutiles ! il faut des victimes à l’ouragan, etlorsque, sur dix navires à l'ancre, un seul peut se sauver, c'est que le ciel a été généreux, c’est que la tempête a voulu qu'une voix portât au loin des nouvelles du désastre. ,
La Tète-du-Diable est séparée du plateau principal par une embrasure haute et étroite d’où s'élancent les rafales meurtrières, heurtées par les pitons plus rapprochés qu'elles ont déchirés dans leur course.
Jugez des phénomènes météréologiques dont cette rade de malheur est le théâtre! J'ai vu deux navires, l’un entrant, l’autre sortant, presque vergue contre vergue, courir tous les deux vent arrière ! ! — Quel choc ! quel désordre ! quel fracas au moment où ces deux vents impétueux viennent à se heurter, à se combattre, à se disputer l’espace ! À gauche de la Tète-du-Diable, le terrain se nivelle, se plonge dans les solitudes africaines, décrit une vaste courbe vers la rivière des Éléphants, et, à neuf lieues de là, se rapproche de la côte etse redresse encore pour la défendre contre les envahissements de l'Atlantique.
A égale distance à peu près de la Croupe-du-Lion et de la Tête-du Diable, au pied même de la montagne de la Table, est bâtie la ville du Cap, fraiche, blanche, riante comme une cité qu'on achève et qu'on veut rendre coquette. Ce sont des terrasses devant les maisons, et des arbres au pied de ces terrasses dont les dames font leur promenade de chaque jour ; ce sont des rues larges et tirées au cordeau, propres, aërées ; c’est partout un parfum de la Hollande, par
4 Voir les notes,
qui fut bâtie cette colonie jadis si florissante, et qui a changé de maitre par le droit de la guerre.
Sur la gauche de la ville eten face du débarcadère et d’une magnifique caserne, est un vaste et triste champ de Mars, dont les pins inclinés presque jusqu'au sol attestent le fréquent passage de l’ouragan. Cela est douloureux à voir.
Plusieurs forts, tous bien situés, défendent la ville, mieux protégée encore par la difficulté des atterrissages. En temps de paix, la garnison est de quatre mille hommes ; en temps de guerre, elle est proportionuée aux craintes qu'on éprouve. Mais ce n'est pas de l'Europe que partira le coup de canon qui arrachera la colonie aux Anglais : c’est de l’intérieur desterres, c'est du pays guerrier des Cafres et des autres peuplades intrépides qui ceignent comme d'un vaste réseau la ville et les propriétés des planteurs, sans cesse envahies et saccagées. Il y a là dans l’avenir un Jour de terreur et de deuil pour l'Angleterre.
Je ne suis point de ceux qui, en arrivant dans un pays curieux à étudier, se hâtent de demander ce qu'il y a de remarquable à voir et s’y précipitent avec ardeur. Ce que j'aime surtout dans ces courses lointaines, c'est ce que les espritssuperficiels dédaignent, ce que le petit nombre choisit de préférence pour le lieu de ses méditations : ce n’est pas l’Europe que je viens chercher au sud de l'Afrique.
Une montagne aride et sauvage est là sur ma tête ; elle aur ma première visite. Qui sait si demain l’ouragan qu'ellevomira ne nous forcera point à une fuite précipitée? Escaladons la Table avant que la rafale ait mis la nappe.
Les chemins qui, par une pente insensible, conduisent à travers champs jusqu'au roc, sont coupés de petites rigoles où une eau limpide coule avec assez d'abondance ; mais ici toute végétation s’efface et meurt; la montagne est rapide dès sa base, et l’étroit sentier quigarde, presque imperceptible, la trace des explorateurs, se perd bientôt au milieu d’un chaos de roches osseuses qui disent les dangers à courir. Je comprends toute indécision avant la lutte; mais une fois en présence du péril, rien ne me ferait faire volteface. J'avais un excellent fusil à deux coups, deux pistolets, un sabre, plus une gibecière, un calepin et mes crayons. C'était assez pour ma défense : qui sait si les tigres et les Cafres ne reculeraient pas en prèsence des ma“vais croquis d’un artiste d'occasion ? mais, à tout hasard, je m'adresserai d’abord à mon briquet et à mes autres armes : ce sont, je crois, de plus sûrs auxiliaires.
La route devenait ardue au milieu de ces réflexions que Je faisais souvent à haute voix, et un soleil brülant épuisait mes forces sans lasser mon courage.
J'escaladais toujours le rapide plateau, et je faisais de fréquentes haltes derrière quelques roches, car peu m’importait d'arriver tard au sommet pourvu que J'y pusse arriver. La chaleur était accablante, lethermomètre de Réaumur, au nord, à l'ombre et sans réfraction, marquait trente degrés sept dixièmes ; et, dans mon imprévoyance, Je n'avais emporté qu’une gourde pleine d’eau, que J'avais déjà vidée, sans que le murmure d'un ruisseau me donnät l'espoir de la remplir de nouveau. Mais je n'étais pas homme à m'arrèter devant un seul obstacle, et Je grimpais haletantet épuisé.
A peu près aux deux tiers de la route, dans un moment d'inaction et de repos, un éboulement se fit entendre près de moi. J'écoutai inquiet; un second éboulement suivit de prèsle premier, puis un troisième à égale distance. Point de souffle dans l'air, la nature
avait le calme de la mort, et Je dus comprendre que, tigre ou nègre marron, il y avait à ma portée un ennemi à combattre. J'armai mon fusil, dans lequel J'avais glissé deux balles, et je me tins prudemment dans l'espèce de gite que je m'étais donné; mais, presque honteux de ma prudence, je tournai doucement le rocher protecteur, et j’avançai la tête pour voir de quel côté venaitle danger.
— Au large! me cria une voix qu’on cherchait à rendre sonore; au large, ou vous êtes mort !...
Un homme, en effet, m'avait mis en joue, mais un de ces hommes qu'on juge, au premier coup d'œil, ne pas être fort redoutables, un de ces ennemis qui ne demandent pas mieux que de vous tendre la main.
— Au large, vous-même ! lui répliquai-je en lui présentant un de mes pistolets ; que me voulez-vous ?
— Rien.
— Je m'en étais douté,
Et nous fimes tranquillement quelques pas pour nous rapprocher.
I avait un singulier costume de voyage, ma foi! Un tout petit chapeau de feutre fin et coquettement brossé se posait légèrement sur une de ses oreilles ; son cou laissait tomber avec grâce une cravate de soie nouée à la Colin. Un habit bleu de Staub ou de Laffite, tout neuf et tout pointu, selon la mode du temps ; un gilet chamoiïs, des gants jaunes et propres, un pantalon de poil de chèvre, de fins escarpins de Sakoski et des bas de soie, complétaient sa mise. On eût dit un fashionable de Tortoni de retour d’une promenade au bois dans son léger tilburv, et je riais de son élégance en même temps qu'il riait, lui, de l'étrangeté de mes . vêtements autrement faconnés. De gros souliers, des chaussettes, un large pantalon de toile, une chemise bleue, une veste, point de bretelles, point de cravate ni de gants, un immense chapeau de paille et mes armes, voilà l'homme en présence duquel se trouvait mon rude antagoniste. Ajoutez à cela que sa voix était faible et sa figure délicate et rosée ; moi j'ai l’organe assez dur et le teint au niveau de mon organe.
Après ces premières investigations muettes, notre
...Une planche humide débordait le bastingage. (Page 50.)
conversation continua, et jerepris ic premier la | pour un pareil voyage avec une chaussure de bal, lui
parole.
Savez-vous que vous m'avez fait presque peur? Savez-vous que vous n'avez fait peur tout à
fait ?
— Etes-vous rassuré maintenant ?
Mais oui; et vous ? &
Moi? pas encore ; vous êtes effrayant ?
Et je partis d'un grand éclat de rire.
— Où allez-vous donc si joliment vêtu ? lui dis-je après m'être assis presque à ses pieds.
— Jci, monsieur, on ne peut aller qu'en haut ou en bas ; je vais en haut.
— Et moi aussi, en route!
Je pris son bras, et nous nous aidämes dans notre laborieuse excursion.
Le brick qui l'avait conduit au Cap venait de mouiller en pleine rade le matin. Il était commandé par le capitaine Husard et allait faire voile sous peu de jours pour Calcutta. Là se bornèrent d'abord les confidences de mon compagnon de voyage, qui entrecoupait son récit par de profonds soupirs et des cris de douleurs que lui arrachaient les pointes aiguës des rochers.
— Eh! monsieur, l’on ne se met pas en marche
disais-je à chacune de ses lamentations; vous deviez vous douter que la montagne de la Table n'avait ni tapis moelleux ni dalles polies ; vous allez sans doute à Calcutta pour vous faire traiter de la folie?
J'y vais comme naturaliste, me répondit-il, et j'y suis envoyé par le roi.
Cependant nous avançions toujours, et les difficultés devenaient plus grandes ; mon compagnon de voyage me demandait souvent grâce, et d'une voix souffreteuse me suppliait de ne pas abandonner.
— Allons! courage ! lui criais-je quand je l'avais devancé; courage, courage! nous arrivons |
— Voilà deux heures que vous m'en dites autant.
— Courage ! m'y voici !
Quelques instants après, nous fûmes deux sur le plateau ; le premier, essoufflé, brisé, mais debout ; le second étendu sur le pic et à demi mort.
tien au monde n’est imposant comme le tableau sur lequel on plane alors. Tout ce que la nature a de grave, de majestueux, de poétique, de terrible, est là, sous vos preds, à vos côtés, autour de vous; la mer et ses navires, une ville et ses brillants édifices, des montagnes rudes et sauvages et des déserts immenses où l'œil plonge dans un lointain sans bornes.
VOYAGE AUTOUR
Nous nous placämes debout sur la pierre la plus élevée du plateau, appelée tombeau chinois, et, fiers de notre conquête, nous retrouvämes en nous asseyant une gaieté qui nous avait souvent fait défaut dans la lutte.
— Je ne sais pourquoi, monsieur, me dit mon nouvel ami, vous ne m'avez pas encore dit votre nom.
— Pourquoine m'avez-vous pas dit le vôtre?
— J'attendais votre confidence, et pourtant je crois n en avoir pas besoin.
— Comment cela?
— Il me semble que je vous ai vu, que je vous connais.
DU MONDE. 53 — Ma foi, je faisais à l'instant mème, et en vous regardant, une réflexion semblable à la vôtre. |: — Venez-vous de Paris?
| — Oui, et je fais le tour du monde sur l'Uranie. | 2 N'avez-vous pas diné, quelques jours avant votre départ, chez M. Cuvier?
IE Oui ! — Vous étiez presque chez moi, je suis le fils de sa femme.
— Monsieur Duvauchel!
| — Monsieur Arago!
Et nous nous embrassämes en frères.
| Maintenant que nous pouvons nous tutoyer, nous
| allons manger un morceau.
La ville du Cap et la montagne de la Table. (Page 51.)
— J'allais vous le proposer.
— Je me meurs de faim.
— Et moi donc!
— Etsi un lion ou un tigre vient nous déranger ? — Nous l'inviterons.
— 11 n'acceptera pas.
— Voyons, ouvrez votre gibecière, poursuivis-je. — Et vous la vôtre; qu'avez vous?
— Hélas !'il ne me reste qu'un biscuit.
— Et à moi une pomme.
— Partageons.
Ainsi fut fait.
— Avez-vous au moins un peu de vin ?
— Pas une goutte. Et vous, avez-vous de l’eau ? — Pas une larme.
- - Je penserai souvent à votre invitation ; mais on
| dine mieux chez votre beau-père au Jardin des Plantes de Paris.
Après une demi-heure d'intime causerie, nous re- | descendimes la montagne; et pour arriver plus vite nous nous laissions glisser sur les cailloux, et nous parcourions, quelquelois d’un seul jet, d'assez grandes distances. Mes gros souliers tout percés me dirent adieu au bas de la montagne; mes vêtements en lambeaux me forcèrent d'attendre la nuit avant d'entrer dans Ja ville. Quant à Duvauchel, il ne possédait plus ni habit, ni bas de soie, ni souliers, ni chapeau. Le fashionable avait pris le costume du Cafre.
Mais 1l avait gravi la montagne de la Table.
Hélas ! l'ardent naturaliste est mort à Caleutta il y a deux ans à peine !
Les voyages sont dévorateurs.