ILE DE FRANCE
Encendie. — Coup de vent. — Détails. — Zambalah, — Cachucha, — Danses, Fêtes des Noirs, — Fable ovale,
On m'a dit bien souvent : Que vous êtes heureux d'avoir fait le tour du monde!
— Eh ! messieurs, soyez heureux, faites-le comme moi.
— Oui, mais il faut se mettre en route.
— C'est bien cela! vous voudriez être de retour avant de partir. La chose est impossible, Il n'est pas besoin d'un grand courage pour ces .courses lointaines. Dès que vous avez posé le pied sur le navire
qui fait voile pour l’antipode de Paris, bon gré, mai gré, vous devez le suivre, et ce dont vous avez le plus besoin, selon moi, c’est la patience. L'homme se faconne aisément à tout, aux dangers, aux privations, à la misère. Après dix tempêtes on ne craint pas la onzième, et quand vous avez été mangé une première fois, la dent d'un anthropophage ne vous fait plus peur. Et puis, si l'on se donnait la peine de raisonner, on verrait que cet immense voyage, dont on se
-Le Pitterboth. (Page 61.)
fait une si effrayante idée, n’est rien moins que périlleux. Quel est le Parisien assez maitre de sa fortune et de son temps qui n'a pas élé au moins jusqu au Havre? Da Havre à Ténériffe il y a deux ou trois fois au plus la longueur d'une ceinture de femme de taille moyenne : cela se franchit sans qu'on y songe. De Tenérilfe au Brésil, vous l'avez vu, c’est une promenade comme la grande allée des Champs-Elysées, mais un peu plus large, j'en conviens. Du Brésil au Cap, les vents variables et quelques vents généraux vous poussent comme un puissant remorqueur. L'ile de France est à deux pas du Cap; puis vous avez Bourbon, qui lui donne la main en bonne voisine; puis, pour une traversée de quelques mille lieues jusqu'à l'ouest de la Nouvelle-Hollande, vous vous croisez les bras et les jambes ; puis encore vient l'océan Pacifique, ainsi nommé sans doute par dérision; puis le cap Horn et les glaces flottantes du pôle Austral; puis lüo-de-la- Plata, et vous êtes chez vous, où vos amis vous altendent à table, vos frères au port, et votre vieille mère dans son village. Oh !'il y a bien là des malheurs rachetés, Mais Paris est si beau! Mourez-y donc, et n'apprenez la vie que dans les livres.
Il est certain que l'Océan a ses moments de mauvaise humeur, que l'Afrique est bien brûlante, les îles Malaises bien périlleuses, la mer de Chine bien turbulente, le scorbut et la dyssenterie des visiteurs fort incommodes, la terre des Papous torréfiante, et celle de Feu très-froide. IL est encore avéré que des trombes ! peuvent vous assailliret vous faire tournoyer dans les airs: que des roches sous-marines heurtent parfois la quille entr'ouverte du navire, et qu'alors… Mais toute chaise de poste courant bon train ne vous préserve pas d'une ornière profonde ou des fossés qui bordent la route; à pleut souvent des tuiles el des cheminées dans les grandes cités, et, tout bien conipensé, le sol de Paris et celui de Londres sont plus à craindre que les flots de Atlantique ou de l'océan Iudien. Allons ! allons! en mer, mes bons amis !Autaui de fois on voit de peuples différen itant de fois on est homme, et la mort ne court q es poltrous.
Etle bonheur de raconter, l'eslimez-vous si peu que vous ne veuillez l'acheter par aucun sacrifice ? Hélas! si une consolation arrive au cœur de l’aveugle,
4 Voyez les notes à la fin du volume.
c'est surtout alors qu'il sait qu'on l'écoute; je poursuis donc.
Les vents nord-est qui nous prirent en quittant la baie de la Table nous accompagnèrent au loin, et dans peu d'heures nous nous trouvämessur le terrible banc des Aiguilles, témoin de tant de naufrages. La houle est monstrueuse, et dès que vous avez couru à l'est, vous vous apercevez sans trop d'expérience que vous entrez dans un nouvel océan, tant la lame devient large et majestueuse. Mais comme je n'ai pas entendu dire par un seul marin qu'on ait jamais doublé le Cap toutes voiles dehors, nous voilà, nous aussi, recevant par le travers du canal Mozambique la queue d'un ouragan qui nous force de courir à sec de voiles et nous chasse vers de hautes latitudes. La traversée fut courte cependant. Après une vingtaine de jours, nous vimes pointer à l'horizon un cône
rapide ; et bientôt après autour de lui, comme d'humbles tributaires, furent groupées d'autres cimes à l'aspect bizarre el varié. C'était l'ile de France.
Sitôt que la terre se dessina régulière et tranchée, nous braquämes nos longues-vues vers les points les plus élevés pour y chercher les souvenirs bien doux de nos premières lectures. Nous avions hâte de parcourir les sites poétiques illustrés par l’élégante plume de Bernardin de Saint-Pierre. Hélas ! chacun denous resta bientôt triste et morne sur le pont. Le nom de l'ile et le pavillon britannique se trouvent là pour ainsi dire côte à côte, et nous nous humiliâmes devant la domination anglaise qui pèse sur toutes les parties du globe. Les paysages sont plus variés, plus magiques peut-être, mais aussi moins grandioses qu'au cap de Bonne-Espérance. L'ile entière a été vomie par l'Océan dans un jour de colère ; mais elle s’est
Bernardin de Saint-Pierre.
échappée des eaux avec une parure jeune et fraiche qu'on ne {rouve nulle part en Afrique, dont pourtant elle est un débris, ainsi que Bourbon, les Séchelles et Madagascar.
Nous avancions toujours, aidés par une brise soutenue, et déjàänous pouvions dessiner les sites heureux Sisuavement décrits par Bernardin... le morne des Signaux, les plaines embaumées de Minissi et de la Poudre d'Or ; dans un ciel vaporeux, le Pitterboth, montagne si curieuse, que nulle autre au monde ne peut luiêtre comparée, si ce n'est peut-êtrela Malahita, la plus élevée et la plus difficile à gravir de toutes les cimes neigeuses des Pyrénées. Figurez-vous un cône réguler et pelé, d'une pente extrèmement rapide, au sommet duquel semble tournoyer sur une base exiguë une sorte de toupie de lave. On croirait qu'à chaque ouragan la toupie arrachée de sa base de granit va tomber dans l’abime et écraser dans son passage les belles et riantes plantations qu'elle domine.
Un audacieux matelot a pourtant arboré le drapeau
tricolore sur la tête du Pitterboth ; mais 1l faut pour y croire avoir été témoin de ces prodiges de persévérance et d'audace.
I n'y avait pas un an encore que nous avions quitté Toulon, et je ne saurais dire l'impression de bonheur dont je fus frappé, lorsqu'en passant près du navire stationnaire nous entendimes des paroles françaises arriver jusqu à nous ; et c'est en effet un assez étrange spectacle que celui d un pays où tout est français, les mœurs, le costume, les sentiments, quand surtout la Grande-Bretagne étale sur tous les forts son léopard dominateur. Par le traité de 1814, l'ile de France devint anglaise et s’appela Mauritius, tandis que Bourbon, sa voisine, dont les Anglais s'étaient emparés quelque temps auparavant, nous fut rendue par eux. Dans (ous les échanges le léopard sait se faire la part du lion.
On débarque entre le Trou-Fanfaron et la Tour-des- Blagueurs. On dirait une mauvaise plaisanterie ; ce dernier nom a été donné à une vieille bâtisse élevée sur une langue de terre qui s’avance dans le port,
parce que les Jeunes désœuvrés de l'île, alors qu'un navire allait entrer, s'y donnaient rendez-vous et s’y livraient à de folles causeries sur les qualités du vaisseau voyageur. J'ignore l'étymologie du bassin fermé appelé Trou-Fanfaron et servant aujourd'hui aux radoubs et aux carénages.
En face du débarcadère s'élève le palais du Gouvernement, bâtisse de bois noir, à trois corps de logis, resserrée, étroite, privée d'air et sans élégance. C'est une véritable cage à poules.
Je vous dirai plus tard ce que c’est que la ville nommé Port-Louis; mais je débarque, et, selon mon habitude, je m'arme de mes crayons et je me prépare à parcourir dans la campagne les lieux dont les noms sont dans ma mémoire. Je ne prends jamais de guide, car le vrai plaisir de l'explorateur est dans cescourses sans but, au hasard, au travers des ravins, des sources, des torrents, ne demandant secours à personne, où l’on suit le cours d'un ruisseau qui passe, faisant descendre àcoups de pierres de l'arbre qu’elles embellissent les jam-rosa aïgrelettes, rafraichissantes, les bananes simoelleuses suspendues en grappes sous les énormes parasols qui les abritent sans les étouffer, et l'ananas suave, et la goyave, et tous ces fruits délicieux des colonies qu'on n'aime d’abord que médiocrement, mais dont on ne peut bientôt se lasser. Voilà la vicerrante qui me plait et que j'ai adoptée dès mon départ, au profit de mes plafsirs etde mon instruction.
Cette fois, pourtant, je me vis forcé de renoncer à mes projets d’excursion, et voici comment : à peine étais-je descendu du canot et eus-je fait quelques pas sur le débarcadère, qu'un colon de fort bonne mine s'approcha de moi d'un air empressé et me salua.
— Monsieur fait partie sans doute de l'état-major de la corvette mouillée sur rade ?
— Oui, monsieur.
— Monsieur n’a pas de correspondant en ce pays?
— Non, monsieur.
— Ni logement à terre?
— Non, monsieur ; vous tenez, je le vois, hôlel garni, et table d'hôte ?
— Presque.
— Je ne comprends pas.
— Je suis négociant, banquier de l'ile : dès qu'un navire français arrive, je viens sur le port et je m'estime heureux quand on veut bien, sur mon invitation et sans cérémonie, accepter un diner chez moi. Il y a longtemps sans doute que vous ne vous êtes assis à une fable ; voulez-vous me fairele plaisir et l'honneur de venir prendre place à la mienne?
— Cette exquise politesse meflaite, etj y répondrais mal en refusant.
— En ce cas, voici un palanquinet des noirs à vos ordres.
— Si vous le permettez, j'aime mieux aller à pied.
- Ala bonne heure! je vous offre mon bras,
— Que j'accepte.
Nous voilà done en route, et je remarquais en Lraversant les rues el les bazars, que marchands à leurs comptoirs, cavaliers et piétons saluaient mon uouvel ami avec un empressement et un respect qui me donnèrent de lai une hante opinion.
—— Votre ville me semble un peu triste, monsieur.
— Vous y arrivez dans un mauvais moment ; mais ne vous häâtez pas trop de la juger, monsieur Arago.
— Vous savez mon nom ?
— Un matelot l'a prononcé sur la cale, et ce nom est venu plusieurs fois jusqu'à nous.
— Le vôtre, je vous prie ?
D'UN
AVEUGLE
— Il est né dansl'ile etil y mourra à coup sûr: je m'appelle Tomy Pitot.
Nous arrivimes.
— Soyez le bienvenu, me dit, en me tendant la main, un vieillard à figure pleine de bienveillance, nous allons nous mettre à table ; mais Tomy aurait dû ne pas vous amener seul.
— J'étais pressé de vous présenter ma conquête ; c'est M. Arago.
Dans un salon vaste, frais, élégant, orné de beaux tableaux à l'huile. au milieu d’une famille aimable de peintres, delittérateurs, depoëtes, s’échangeaient des saillies spirituelles avec une prodigalité ravissante, et puis de jeunes et fraiches dames et demoiselles, l'une au piano, l’autre à la harpe, une troisième chantait, et tout cela sans afféterie, sans ambition; avec une gaieté, un laisser-aller, une sorte de bonhomie à effacer toute supériorité personnelle, Pour le coup j'oubliai mes courses aventureuses ; les bois, les rochers, les cascades, les précipices eurent tort, et je me Jaissai doucement aller aux charmes d’une soirée délicieuse qui se prolongea bien avant dans la nuit.
— Maintenant que la fatigue et le sommeil peuvent vous arriver, me dit M. Tomy, allez vous reposer. Tenez, voici un pavillon isolé, tranquille ; vous avez là, dans une armoire, un rechange du matin et du soir, un lit moelleux, un moustiquaire sans lequel vous ne pourriez dormir. Quand vous y viendrez, vous me rendrez service; quand vous n'y viendrez pas, vous me ficherez. Nous déjeunons à dix heures, nous dinons à six ; le soir il y a thé et concert; on vous attendra tous les jours.
— Que de bontés à la fois!
— Vous êtes absurde : c’est de l’égoisme, nous aimons tant à parler de la France ! Puis, voulez-vous être servi par des hommes ou par des femmes?
— Cela n'est égal.
— Je vois que cela ne vous l'est pas; je vais donner des ordres ; il est tard, bonne nuit ! Demain je vous présenterai à mes meilleurs amis, et vous verrez qu'il n'y a pas, comme on ledit, trois millecinq cents lieues de Paris à l'ile de France.
Plus je voyage, plus les différences morales qui disünguent les hommes me semblent tranchées. Les nuances physiques échappent parfois à l'observateur ; mais les mœurs et les habitudes ne peuvent laisser aucun doute sur l'influence que le sol et le climat exercent sur l'espèce humaine,
Il y a, sij’ose parler ainsi, une grande sympathie entre le moral du créole et la richesse de cette végétation parfumée qui le presse et l’endort. Le créole est fier jusqu'à l'insolence, généreux jusqu'à la profusion, brave Jusqu'à la témérité. Sa passion dominante, c'est l'indépendance, qu'il rêve à un âge où il peut à peine en comprendre le bonheur et les dangers. Cerelé, pour ainsi dire, dans les limites étroites de som ile, il semble étouffer sous la brise qui lerafraichit, et cette mer immense qui le ceint de tous côtés lui parait une insupportable barrière contre laquelle 11 est Loujours prêt à se mutiner. Toutefois ne lui parlez pas avee dédain de ses belles plantations de café, de ses champs si gais de cannes à sucre, de cette ardente végétation tropicale dont il veut fuir les ombrages, car alors il vous dira que son amour à lui, c’est son ile adorée ; queson culte, ses dieux, ses joies, cesont ces cases sous cesallées de latamers,ses esclaves au travail, ses noirs vigoureux et ruisselants le bercant avec des chants monotones sur la natte soyeuse de son palanquin, Un moment après, si vous lui rappelez les bien-
; VOYAGE faits etles tourbillons de l'Europe savante et civilisée, il soupire, dédaigne ce qui l'entoure, parle de son départ prochain, mais se hâte d'ajouter que le cœur n'est pour rien dans ses projets d'émigralion, et que s'ils’éloigne pour quelque temps, c’est afin de mieux apprécier la terre féconde qu'il appelle seule sa patrie.
Est-ce la puissance morale qui influe sur les qualités physiques du créole, ou, par une prévoyance du ciel, celles-ci paralysent-elles ce que son caractère à de trop excentrique? Je laisse à de plus graves observaleurs que moi à résoudre la question. Mais, hélas! c’est plutôt la frivolité que la science qui entreprend de grands voyages.
En général, la charpente physique du créole est grèle, mince ; elle accuse de la souffrance et quelque chose de mou et d’énervé. On dirait des hommes qui se laissent aller doucement à vivre ét qui tomberont au premier choc. Les ouragans de leur pays les tiennent en haine des fortes émotions ; et même dans leurs passions Les plus fougucuses, il ya une certaine couleur d'infortune et de fatalité qui leur a valu bien des triomphes. Les femmes s'intéressent si profondément au malheur, que souvent et presque toujours il ya profit pour nous à exhaler des plantes.
Le créole est peu marcheur ; la moindre petite course l’épouvante, etsans le palanquin il ne sortirait jamais de ses frais appartements. Il aime la musique, il l'aime par-dessus tous les autres plaisirs; mais il l'aime douce, triste et sentimentale. Il pense .que l'harmonieest faite pour amoriir la douleur…Ils'irrite contre les refrains joyeux, et s’il ordonne aux eselaves quile portent de chanter, c’est qu'il s'endort doucement à la monotonie des airs malgaches ou mozambiques.
Les créoles de l'ile de France et ceux de Bourbon sont les types les plus curieux à étudier, non-pas tant par les vives couleurs qui en font des nations hors ligne que par les imperceptibles nuances qui les disüinguent. À la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint- Domingue, on est trop rapproché de la métropole ; la France et l'Europe se reflètent pour ainsi dire dans leurs savanes. Mais l'ile de France se présente à l'œil du physiologiste avec son caractère primitif ; et je ne fais, moi historien léger et frivole, qu'indiquer la route qu'auront à suivre de plus habiles explorateurs.
Une chose m'a toujours et péniblement frappé dans les colonies : c’est la profonde impassibilité du créole à ordonner une punition au noir qu'il a jugé coupable. Il le condamne à recevoir vingt-cinq ou trente coups de rolin, et cela avec le mème flegme que s'il lui disait : Je suis content de toi. Puis, lorsque amarré à une grille, le noir crie sous la latte, le créole n'entend pas la douleur et fume tranquillement son cigare.
A cela il me répond que ce que j'appelle cruauté, barbarie, c’est de l'humanité, de l'indulgence.
— Chez vous, me disait un jour M. Pitot, dont le nom m'estsi doux à écrire, que feriez-vous à un domestique qui briserait une serrure et vous volerait du linge ou de l'argent ? Vous l’enverriez en prison : puis, le fait avéré, un jury le condamnerait à six ans de réclusion ; et c’est, je crois, pour un pareil délit, le minimum de votre code. Ici, un noir brise un meuble et vole; atroces dans nos vengeances, nous le recommandons au gardien de nos propriétés, qui le conduit au bazar public, pour l'exemple, où dans une cour isolée lorsqu'il n'y a pas récidive ; on lui applique sur le derrière quarante ou cinquante coups de rolin, et tout est dit. La punition a duré un quart d'heure au plus.
— Cependant vous pouvez la faire durer plus longtemps et ordonner six cents coups au lieu de cinquante.
— Point; nous punissons, mais nous ne tuons pas.
— C'est que j'ai vu un pays où l'on fuait les esclaves.
— L’Atlantique est large et nous sépare du Brésil; et je ne vous dis pas tout, reprit M. Pilot en s'irrilant par degrés de l’opinion qu'on a chez nous de la brutalité des colons. Ces hommes, ces noirs qui excitent tant de sympathies, connaissez-vous leurs mœurs, leurs habitudes, les lois de leur pays dont le souvenir les accompagne dans l'esclavage ? Non, sans doute, car ces noirs vous cesseriez de les plaindre dès qu'ils ont mis le pied sur notre ile. Le noir qui travaille n'est esclave que pour un temps; car ce qu'il fait en plus dela taxe imposée lui est compté en argent. Quand la masse est suffisante, il se rachète et devient libre. Tenez, hier encore, un esclave ägé de cinquante ans, c'est-à-dire un vieillard, est venu à moi:
— Maitre, j'ai des piastres, je viens racheter un esclave.
— Qui donc?
— Mon fils ainé.
— Pourquoi ne te rachètes-tu pas toi-même ?
— C’est que je suis vieux, que je ne travaillerai pas longtemps, que vous serez alors tenu de me nourrir et que mon fils libre viendra me soigner, si je suis malade. Puis, quand j'aurai gagné d’autres piastres, je rachèterai mon fils cadet, et je mourrai entre mes deux enfants.
La tendresse paternelle du vieil esclave fut comprise de M. Pitot, qui, pourleprix d'un seul, lui rendit ses deux enfants.
Il n’est pas de colonie au monde où les noirs soient traités avec plus de douceur et d'humanité. Vous les voyez dans les rues sauter, gambader, fredonner les bizarres refrains de leur pays, sans que les maitres s'en fâchent ; et le samedi de chaque semaine est un jour consacré à la joie dans toutes les plantations comme dans tous les ateliers. Je vous dirai tout à l'heure, autant qu'il est possible de rappeler certaines seënes, ce qu'on nomme ici la chika, la chéga ou le yampse, baplisée en France cachucha; mais je ne pourrai le faire sans jeter un voile épaissur le tableau. Car s’il n'ya pas d'immoralilé pour les acteurs dans ces danses si frénétiques où toutes les passions de l'âme sont figurées par le délire et les convulsions, nous y en trouvons, nous spectateurs impassibles qui savons apprécier les bienfaits de la civilisation.
Ilestaisé de comprendre, d’après ce que j'ai dit, que les nègres marrons sont en petite quantité dans l'ile, quoique sur plusieurs cimes élevées et difficiles ils pussent aisément se mettre à l'abri de toute recherche : mais la bonté et l’indulgence des maitres sont, sans contredit, les plus sûrs garants de la fidélité des esclaves, quisavent fort bien que les bois et les montagnes ne leur donneraient ni une couche moins dure, niune eau plus limpide, ni un mais pluspur que ceux qu'ils recoivent ous les jours dans leurs cases.
D’après un vieil usage qui avait acquis force de loi, un nor saisi marron recevait vingt-cinq coups de ro'in ; en cas derécidive cinquante; et, pour une troisième escapade, on lui en administrait cent; jamais une punition n'allait au delà. Mais si un noir fugitif était arrêté par les soins d’un autre esclave, celui-ci recevait quatre piastres de récompense. Eh bien! qu'arriveraitil ? Deux coquins, s’entendant à merveille, tiratent au sort pour savoir lequel des deux serait le dèserteur ;
quand le châtiment était recu, ils partageaientl'argent et pendant quelques joursles liqueurs fortes faisaient oublier l'esclavage et les steppes africains ou mozambiques.
À propos des punitions infligées aux noirs, il faut que je vous dise une aventure assezsinguliére dont le héros est un gouverneur de l'ile.
I arriva ici avec les saintes et louables idées d'égalité et de philanthropie que tout Européen apporte dans les colonies, et que presque tous répudient peu de temps après. À peine installé dans son palais, il fit appeler auprès de lui ce même M. Pitot dont je vous ai déjà parlé, et qu'on lui avait désigné comme le citoyen le plus recommandable da pays. Voici la conversation qu'ils eurent ensemble, et que mon ami Pitot me conta plus tard.
— Notre ile est bien petite, monsieur.
— Elle renferme pourtant encore des terrains à défricher.
— Nous y veillerons. Vos maisons en bois me semblent bien dangereuses pour les incendies.
.Il ordonne aux eselayes qui le portent de chanter. (Pag
— Les noirs n’y consentiront jamais; ils vont tous se sauver dans les bois.
— ]1s aiment donc bien à être déchirés?
— Mais, général, la punition d'un noir coupable d’une grande faute ne va jamais au delà de cent coups de rotin.
— Cent coups?
— Qui, général.
— Allons donc!
— Je vous dis la vérité.
— Et ces coquins crient, et ces brigands osent se plaindre! murmurer! Scélérats, nous y veillerons!.…. Au surplus, je vous remerci, monsieur Pitot, des utiles renseignements que vous m'avez donnés; mais demain, après une expérience que je médile, Je vous ferai savoir le parti auquel je m'arrèterai concernant le code pénitentiaire des esilaves.
Le lendemain, en effet, M. le gouverneur fit venir quatre noirs dans sa chambre à coucher, et leur dit :
— L'un de vous at-il jamais été chargé de fouetter un esclave?
Tous à la fois répondirent : — Moi!
— Celles en pierres nous écraseraient dans leur chute à chaque ouragan.
— Nous y veillerons. Je suis singulièrement étonné qu'il n'y ait pas chez vous plus de révoltes d’esclaves.
— Nous tâchons de les rendre heureux.
— On n'a assuré qu'un grand nombre de noirs mouraient ici chaque année sous le fouet.
— Il n'en meurt pas un seul; j'en ai douze cents dans mes diverses habitations, et tous rient, chantent, vivent et oublient leur Afrique si sauvage.
— Nous y veillerons. Cependant je ne veux plus qu'on donne, ainsi que cela s’est fait jusqu'à ce jour, huit cents coups de lanière aux esclaves coupables de quelque légère faute; je sais que la plupart des colons en fout mème infliger mille et quelquefois plus encore. À l'avenir on se contentera de quatre cents coups, et je vais rendre un arrêté sévère à cet égard.
— (Général, vous allez occasionner une révolte.
— Nous y veil'erons.
œ [er] La]
— Tues, je crois, le plus fort, dit-il à celui de droite; or, voici ce que je veux, ce que j'ordonne, sous peine du fouet jusqu’à la mort. Vous allez m'attacher là, au pied du lit, avec cette corde, vous allez m'attacher sans que je puisse me délier, puis vous m'administrerez, comme vous le feriez à un noir coupable, quinze coups de rotin. Est-ce bien entendu ?
— Mais, monseigneur…
— $i vous ajoutez un mot, je vous fais étriller de la bonne manière, et quand une fois vous m'aurez bien amarré et que la punition sera commencée, gardez-vous d'écouter mes prières, de vous arrèler avant les quinze coups expirés, ou je vous tiens dans un cachot pendant six mois.
Force fut aux esclaves d'obéir. Le général fortement nouë au pied de son lit, le rotin commença son office. Au premier coup, il poussa un cri horrible, au second il chercha à rompre ses liens, au troisième, il menaca de la mort l’eselave vigoureux qui pourtant n'avait pas trop rudement appuyé, mais qui se rap pelait la menace qu'on lui avait faite. Le pauvre général gémissait, jurait, hurlait, disait qu'il ferait dé-
dus
capiter les quatre esclaves, qu'il mettrait le feu à la ville : il reçut les quinze coups de rotin, ni plus ni moins, et à peine fut-il délié qu'il tomba sur le carreau.
— Moi pourtant pas frappé trop fort, lui dit le noir.
— Comment, bourreau, frappes-tu donc ?
— Si maitre l’ordonne encore, il va voir.
— Non, de par Dieu! j'en ai assez comme ca.
Et deux jours après, dès qu'il lui fat possible de s'asseoir, 1l écrivit à M, Pitot un petit billet ainsi conçu :
« Vous aviez raison, monsieur, cinquante coups de « rotin sont une punition horrible, puisque quinze « seulement m'empêcheront de monter à cheval pen- « dant une semaine au moins. Les Parisiens vous ca- « lomnient; vous valez mieux qu'eux. »
Lorsque nous arrivämes à l'Île de France, trois
.… Trois fléaux venaient de la ravager .
Le désastre fut grand sans doute; mais comme si Je ciel n'avait point assez frappé la colonie, le coup de vent qui lui succéda peu de temps après eut des suites plus funestes encore
Un ouragan! Racontez en Europe les terribles effets d'un ourazan des Antilles, de Saint-Domingue, de l'Ile de France ou de Bourbon, et vous ne rencontrez que des incrédules. Vous n'osez pourtant dire qu'une parlie de la vérité, tant l’autre vous parait surnaturelle à vous qui avez été témoin de la catastrophe ; à vous qui reculez eraintif en présence du chaos qui vous environne après le passage du météore. Si l'on n’a foi à ces désordres, à ces chocsi imprévus de tons les Fr que lorsqu'on en a déjà été la victime, lorsque la reproduction du même Dhénomète est venue vous frapper dans ves richesses anéanties, dans vos affections détruites, comment l'habitant des zoues si tranquilles, si monotones, ne vous refuserait-il pas la croyance que vous lui demandez?
Un bruit sourd et ténébreux se fait d'abord entendre, et pourtant on n’aperçoit nul mouvement encore dans tout l'espace. La mer est tranquille et le ciel azuré. Bientôt les eaux deviennent clapoteuses, comme si un feu sous-marin les mettait en ébullition, et puis,
Livr. 9.
un incendie, un coup de vent, un gouverneur.
fléaux venaient de la ravager, un incendie, un coup de vent, un gouverneur. En une seule nuit, quinze cent dix- sept maisons du quartier le plus beau et le plus riche devinrent la proie des flammes. Des magasins immenses, de magnifiques UE d'histoire naturelle de tous les pays du globe, la plus belle bibliothèque de l'Inde, de g rands et vastes hôtels, plusieurs études de notaires, tout fut anéanti en quelques heures. Mais, dussent encore certains journaux anglais donner un démenti à mes véridiques paroles, je “dois affirmer qu au milieu du désordre général, on vit des soldats de la garnison, sous les ordres de leurs chefs, s'opposer à l'élan généreux de la population, briser les pompes et menacer de leur vengeance les plus zélès des citoyens. La plus sordide cupidité avait ordonné ces odieuses mesures : car toutes les marchan-
dises que-dévoraient les flammes étaient de fabrique francaise.
(Page GD.
sans que la moindre vapeur s'empare de l'air, le soél se montre blafard, vaste, incertain. Le haut feuillage des arbresfrémit et sifile, les ruisseaux pétillent, les animaux piétinent dans leurs demeures ou s'arrètent sur les routes; une odeur fétide de soufre vous oppresse, 1l ne fait pas chaud et une sueur brülante vous inonde, c’est une gène inexprimable, c'est un malaise dont une douloureuse expérience vous dit la cause. On ne voit plus personne dans les rues silencieuses, sinon quelque mère effravée qui les traverse pour chercher son enfant au moment où elle vient de le quitter. On ne s’est rien dit dans les maisons attristées, et tout se clôt, se barricade ; on amoncelle les meubles pour opposer une barrière à ce vent impétueux et qui ne connait pas de barrière, quienlève, brise, mutile, fait tournover les arbres, les maisons, les navires et l'Ucéan qu'il pousse et repousse, qu'il chasse et ramène à son gré.
Les mornes se voilent de ténèbres épaisses s’élevant du sol ou descendant du ciel ; ces ténèbres sont sillonnées dans tous les sens par des éclairs rouges, colorant toute la nature d'une teinte cuivrée. Un silence de mort plane sur l'ile terrifiée, les familles en pleurs se groupent autour de leurs abris les moins
menacés. Pareil à mille coups de tonnerre, le tonnerre éclate alors comme pour annoncer la guerre des éléments. A ce signal, les torrents sortent de leurs lits et bondissent dans la plaine; les arbres plus vigoureux se heurtent dans les airs avec les mâts enlevès, avec les maisons saccagées. L'atmosphère est en feu, la terre tremble, se soulève et retombe; les navires du port sont jetés sur les rochers de la côte ; le vent fait en un clin d'œil le tour de la boussole : la rafale est maintenant du nord, elle souffle du sud une minule après, et le tourbillon qui court de l'est à l'ouest change tout à coup de route et achève le ravage que la rafale opposée a commencé.
Et que peuvent les descriptions toujours pâles et inparfaites? Les faits ont une toute autre éloquence.
À Minissi, campagne de madame Monneron, le toit de la demeure occupée par deux jeunes demoiselles fut enlevé par un tourbillon et jeté à leurs pieds au moment où elles se réfugiaient dans le château. La précigitation d’une négresse leur sauva la vie.
Dans le quartier Moka, la famille de M. Suffield, directeur de la poste, sortait de sa maison, au même instant celle-ci est renversée, et les débris écrasent un enfant aux yeux de son père et de sa mère blessês.
Aux Trois-Ilots, 1 semble à M. Launay que son logis est enlevé par la rafale; il s’empresse d'en sortir avec sa femme et ses enfants, au même instant la maison est enlevée en eflet; son fils ainé et le noir qui le porte sont écrasés et ses deux autres enfants blessés grièvement. La bâtisse tomba à cent pieds de son soubassement ; le vent en dispersa les débris; les meubles, les effets, tout disparut ; le linge, les vêtements, les matelas, furent retrouvés à plus de six cents toises de distance.
Un habitant qui voulut se hasarder à sortir au milieu de la tempête, se vit saisi par le tourbillon dans le grand bazar de la ville, lancé de pilier en pilier et broyé dans ses mille cascades.
Dans une cour du camp Malabar, le vent pénélra avec impéluosité, s’empara une à une d'un tas de planches énormes, les enleva comme un jeu de cartes et les dispersa au loin dans les bois et sur les monlagnes.
La salle de spectacle, vaste édifice en forme de croix, chassa à quatre pieds de son soubassement et resta pourtant debout après la tempête, comme pour en altester la violence et le caprice.
Dois-je ajouter, au risque de trouver bien des incrédules, que, dans plusieurs habitations, quelques barreaux des grilles de fer servant de clôture ont été. ployës et tordus en spirales? Oh! cela est phénoménal sans doute, cela semble au-dessus de toute croyance; mais le malheur a de la mémoire, et la Pointe-à-Pitre et le Cap-Français vous diront, comme le pays dont je vous parle, s'ils n'ont pas été témoins de catastrophes plus effrayantes, des faits plus inexprimables encore. Il m'est permis de révoquer en doute la vérité d'un récit qu'alors seulement qu'il rapporte gloire au profit du narrateur.
Le mercure du baromètre descendit à huit lignes au-dessous de vingt-sept pouces ; jamais à l'Ile de France on ne l'avait vu si bas.
Mais c'est lorsque le souffle a passé, lorsque la tempèle a cessé ses ravages, qu'il faut Jeter un coup d'œil sur la campagne dévastée. Chacun sort alors de sa retraite; on se serre la main, on se cherche, on se quitte pour de nouvelles affections, et il est rare que le deuil ne se glisse pas dans le sein d'un grand nom-
bre de familles. De ces belles plantations, rien; de ces immenses et gigantesques allées de palmistes, rien ; de ces cannes à sucre si riantes, si fortes, si vivaces, rien. Le vent dans son passage a tout vaincu, tout nivelé, Trois fois malheur au pays sur lequel l'ouragan promène sa puissance !
Ce pays, ai-je dit, je crois, m'a paru un pays de romancier ; les paysages y sont inspirateurs ; mais voici des citations encore, car c’est avec elles surtout que J'aime à écrire l'histoire du monde. Plusieurs faits importants, quelques évènements historiques et extraordinaires, semblent appuyer mon opinion.
Bien des personnes ont connu à l'Ile de France la belle-fille du ezar Pierre, qui, craignant d’être compromise dans l'acte d'accusation de son mari, et redoutant le même sort, s’échappa de Russie et se retira à Paris, où elle vécut longtemps dans l’obseurité. Elle y épousa dans la suite un M. de Moldac ou Maldac, sergent-major dans un régiment envoyé à l'Ile de France, et qui, peu après son arrivée fut promu, par ordre de la cour, au grade de major des troupes. Le mari paraissait instruit du rang de sa femme et ne lui parlait jamais qu'avec respect. M. de Labourdonnaie el tous les officiers avaient pour elle la même considération, et ce n'est qu'après la mort de son second mari que la femme de Pétrowitz a avoué sa naissance.
Il est mort encore ici pendant notre séjour une madame Pujo, épouse d’un colonel français de ce nom. C'est la célèbre Anaslasie, maitresse de Beniousky, soldat aventureux, qui l'avait enlevée en fuyant des cachots de Russie. Elle le suivit au Kamtschatka, en Chine, ici et à Madagascar, où il fut tué par un délachement que le gouvernement de l'Ile de France avait envoyé pour l'enlever, alors qu'il s’y était déjà fait un parti considérable.
Il serait impossible aujourd'hui de prédire ce qui résullerait définitivement de la disparition totale de la nuance qui sépare encore les deux classes, celle des créoles et celle des mulätresses libres. Les dames, déjà moins piquées des hommages qu'on rend à leurs rivales, finront-elles par tolérer un rapprochement qui leur est encore odieux, mais que les blancs de la colonie, et surtout les Européens, considèrent comme inévilable d'ici à quelques années?
Le gouvernement se mêlera-1:l de cette importante querelle et permettra-t-il les mariages entre lesfemmes libres et les colons blancs? IL a déjà fermé les yeux sur plusieurs unions de ce genre; et quant à moi, je pense que, par la force des choses, ce qui est considéré aujourd'hui comme une faveur finira par triompher de la répugnance des blancs et de la volonté première du législateur.
J'ai souvent parlé de mulâtresses dans mes écrits; mais qu'est-ce qu'une mulâtresse? Qu'est-ce surtout qu'une mulâtresse libre? De prime abord, c'est un êlre ravissant, jeté sur la terre pour le bonheur de celui qu’elie aime. N’en croyez rien pourtant, car dans cet amour qu'elle vous jure, dans cel amour qu'elle vous inspire, il y a mille autres sentiments qui se croisent, se heurtent, se brisent. De là les déceptions, les jalousies, les fureurs, les vengeances; supposez, jetès sur une même figure, sur une inême charpente, dans un même organe, tout ce qu'il y a de plus enivrant dans le parler, de plus suave dans la démarche, de plus dangereux dans le talent, de plus brûlant dans le regard, et vous aurez une faible idée de ces reines puissantes des colons, tenant sous leur sceptre de fer les imprudents qui osent une fois s'attaquer à elles. Oh! que deruines eilesauraient à se reprocher,
si elles se reprochaient jamais autre chose qu'une victoire qui leur échappe!
Rien n’est frais, brillant, parfumé, comme les bals et les soirées que donnent ces frivoles Ninons autour desquelles se groupent tant de frèles adorateurs! Mais ici c’est le vaincu qui chante le plus haut son triomphe. Libres dans leurs caprices, elles n'ont là ni père ni frère pour les arrêter au milieu de leurs conquêtes. Les pères et les frères sont par elles chassés du temple; et ces coquettes bautaines s'estiment plus heureuses d'être les maïtresses d’un blanc que les femmes légitimes d’un homme de leur caste.
La musique et la danse sont les arts qu'elles cultivent avec le plus d'amour; mais elles valsent surtout avec une légèreté, un abandon, une désinvolture qui tiennent du prodige. Il y a péril pour quiconque ose suivre du regard la mulätresse serpentant, enlacée par un partenaire habile, dans le labyrinthe d’une valse générale. Imprudent, je vous signale le danger; faites comme moi : évitez-le et courez au large.
Les mulâtresses se mettent avec goût et élégance; il est rare qu'une d'elles ne puisse pas étaler sur ses belles épaules un cachemire de l'Inde pour chaque jour de la semaine, et lon a vu bien souvent dans un riche magasin la femme d'un banquier ou d'un opulent planteur reculer devant le prix trop élevé d’une parure qu'une mulâtresse achetait à l'instant sans marchander.
En général, elles sont très-brunes; j'en ai pourtant vu de blondes, et il est impossible de les distinguer des dames, dont elles prennent à merveille la démarche et le langage. i
Il faut maintenant que je détruise une des plus douces illusions de votre jeunesse, et que je vous dise que Bernardin a écrit un roman: il le faut bien, puisque je fais de l’histoire. Eh bien! voici la quille du Saint-Géran ; je parviens à en arracher un morceau de fer; voici le tombeau de Virginie, dans le jardin de M. Cambernon, aux Pamplemousses; on l'a placé à côté de celui de Paul. Déjà des mensonges !.. Voici toute l’histoire, voici tout le roman.
Madame de La Tour, quoi qu’en dise l’éloquent auteur des Etudes de la nature, n'est pas morte du chagrin d’avoir perdu sa fille Virginie dans le naufrage du Saint-Géran, puisque, après ce funeste événement, qui est historique, et la mort de son premier époux à Madagascar, elle s’est remariée trois fois (à moins que ce ne füt encore par désespoir) : la première avec M. Mallet, dont la famille n’est pas éteinte, la seconde avec M. de Creuston, et la troisième avec M. de Coligay. Elle était l’aïeule d'une famille Saint-Martin existant encore aux plaines de Wilhems.
Le pasteur qu'joue un si beau rôle dans le roman élait un chevalier de Bernage, fils d'un échevin de Paris, qui, étant mousquetaire, se battit en duel, {ua son adversaire et se retira à l'Ile de France, où il habitait la rivière du Rempart, à une demi-lieue de l'endroit où Le Saint-Geran s’est échoué. Il était fort considéré de ses voisins, leur rendait de grands services et servait de médiateur dans leurs petites divisions.
Quant à Paul, on n'a aucune donnée sur son existence ; ainsi tout l'édifice sur lequel est bâti le roman s'écroule de lui-même.
M. Liénard, négociant recommandable et d'une obligeance extrème, dans un pélerinage qu'il voulut me faire faire au tombeau de Virginie, me donna les détails précédents, puisés dans les archives de l'ile. Sa complaisance faillit lui devenir très-funeste, car en pleine rade, son embarcation chavira, et nous fûmes
sur le point de périr tous dans les flots. Bérard, un de nos aspirants, se sauva sur une bouée; M. Quoy, notre chirurgien, M. Liénard et ses esclaves, s’accrochèrent à la quille de la pirogue, et moi, je nedus mon salut qu'au courage et à l'activité d'un officier anglais qui vint avec son embarcation m'arracher à une mort certaine, car, je l'avoue à ma honte, je ne sais pas nager.
Le lendemain, M. Liénard voulut sa revanche à la baie du Tombeau. Nous y allämes en suivant les sinuosités de l'ile, dont je pus étudier les riches productions. Mais la chaleur, trop forte, allait me faire demauder grâce, quand mon compagnon de voyage, qui avait regardé aftentivement non loin de nous un rocher pelé, me dit :
— Venez encore; j'ai à vous montrer quelque chose de curieux, un homme qui vit seul ici, un malheureux dont l'existence a été bien errante et bien tourmentée.
| Venez.
Nous continuâmes notre route.
. — Est-ce qu'il en aurait fini avec la vie? poursuivit M. Liénard, qui semblait s'adresser à lui-même cette question.
— De qui parlez-vous ?
—- Jun noir bien extraordinaire, du maître de cette case si petite, si pauvre... Ah! le voilà là-bas, les jambes dans l’eau; il pêche, il prépare son diner.
— Est-ce un esclave ?
— Il ne l’est plus; mais sa liberté lui coute cher. Il me connait : peut-être ne nous fuira--il pas.
Eu nous apercevant, le noir voulut rentrer dans sa case; mais M. Liénard lui fit un signe amical, et sans hésiter alors il se jeta à l’eau et vint nous saluer; puis, satisfait d'avoir rempli un devoir de reconnaissance envers notre guide, qui, à une époque peu éloignée, s'était montré généreux à son égard, il nous quitta et regagna son rocher solitaire.
L'homme qui venait de passer devant nous paraissait avoir de quarante-einq à cinquante ans ; il était maigre, mais nerveux ; son bras gauche avait élé coupé au-dessus du coude; ses cheveux étaient noirs, mais #6n crépus, il avait les traits d'un Maure el non pas d’un nègre ; on lisait dans son regard de l’indépendance et du mépris, et l’ondevinait aisément qu'il
avait dû passer par de rudes épreuves. J'étais impa-
tient de connaitre son histoire, car 1l y a des êtres privilégiés qui de prime abord semblent commander l'intérèt et appeler à eux toutes les sympathies.
— Je vous écoute, dis-je à M. Liénard.
— La vie de cet homme est fabuleuse. Zambalah fut fait prisonnier au Sénégal il y a quelques années, et voici comment. Un navire portugais qui faisait la traite des noirs, et à qui les Anglais donnaient la chasse, profita d’un gros temps et d'une nuit obscure pour fuir et gagner la Sénégambie. Il remonta le fleuve, mouilla assez loin de l'embouchure et se mit ainsi à l'abri de toutes poursuites. Zambalah avait prêlé le secours de son expérience au capitaine portugais, car il connaissait parfaitement la côte. Zambalah, chef intrépide d'une peuplade de noirs, vendait lui-même les prisonniers qu'il faisait dans ses sauvages excursions. Ses gens vinrent le rejoindre an rendez-vous qu'il leur avait désigné, et le trafic eut lieu selon les us et coutumes. Mais, au moment de débarquer, Zambalah et son frère, qui commandait sous lui, se virent entourés, garroltés el jetés à fond de cale avec les autres prisonniers.
Après une quinzaine de jours d'un voyage extrêmement périlleux le long des côtes d'Afrique, dont les vents empêchaient le navire négrier de s'éloigner, le
lâche capitaine alla voir sa marchandise. Zambalah lui adressa la parole.
— Je suis ton prisonnier, je t'appartiens ; maintenant tu peux me clouer au mât de ton navire, mme jeter à la mer dans un tonneau. Eh bien ! maitre, mon frère que voici est malade, donne-lui un peu d'air, un peu d’eau fraiche ; laisse-le sur le pont pendant quelques heures, et si tu lui sauves Ja vie, je jure de te servir jusqu'à la mort, et de ne jamais te reprocher ta perfidie à mon égard.
— Quelles garanties de {a prrole?
— En voici une, c'est un couteau qu'un matelot laissa un jour tomber à mes pieds; si tu me refuses, mon frère et moi allons mourir par mes mains à l'instant même. Parle, parle vite, car si tu bouges, si tu fais un geste, tu as deux esclaves de moins.
— Je mets encore une condition à notre marché, «it le capitaine.
— Je l’accepte d'avance.
— C'est que tu resleras, toi aussi, sur le pont, et que tu aideras aux manœuvres, car la plupart de mes matelots sont malades,
... Voici le tombeau de Virginie. (Page 67.)
— Je te le jure.
Et tu seras fidèle à ton serment ?
Sauve mon frère.
Ton couteau.
Le voici.
Je vais te délier.
Délie mon frère d’abord.
Vous voilàlibres ; attends, je vais le faire porter sur le pont.
— Je le porterai moi-même.
On arrive à l'air, on prépare une natte ; Zambalah y dépose doucement le corps de son frère tant aimé. Ce n'était plus qu'un cadavre.
— N'importe, dit Zambalah d'une voix sombre, je l'ai promis, je l'ai juré : commande, je suis ton esclave,
Cependant le mauvais temps durait toujours, mais à un vent impétueux et contraire avait succédé une houle énorme qui mettait parfois le navire en péril de sombrer. Tout à coupildonneune bande effravante, et avant qu'il ait pu se relever, une seconde lame moutonneuse déferle sur le pont et enlève trois hommes. Attaché à la barre, Zambalah résista au choc. Il jeta bientôt un rapide coup d’œil autour de lui: le capitaine et deux matelots avaient disparu.
— Je suis son esclave, s’écrie Zambalah, mon devoir est de le sauver. .
H dit, et son regard fouille au milieu des débris que la houle promenait cà et là.
Le capitaine luttait à peine contre le flot, tant la secousse avait été violente ; Zambalah le voit et lui fait signe ; il saisit un filin qu'il passe à son bras, dont il noue un bout au bastingage, puis il se précipite. Bientôt il arrive auprès de son maitre, il lui donne le filin, lui dit de prendre courage, s’en retourne à bord, et, aidé de deux matelots, il parvient enfin à hisser le capitaine sur son navire.
— Ya, lui dit celui-ci dès qu'il eut repris ses forces, tu es libre maintenant, Zambalah.
— Capitaine, votre parole, une parole comme la mienne.
— dJete la donne.
— C'est dit; mais vous y perdez beaucoup, car si Je n'avais pas élé votre esclave il y a une heure, vous seriez maintenant dans les flots.
La parole d'un négrier est chose sainte et sacrée. Le lendemain de l'événement que nous venons de raconter, Zambalah, à son réveil, était rivé au même anneau où 1l avait demandé un peu d'air pour son frère.
Les vents opposés gardant leur constance forcèrent le négr'er à courir à l’est, etle voici, doublant le cap de Bonne-Espérance et courant vers Bourbon pour essayer de débarquer clandestinement sa marchandise sur quelque point de l'ile peu surveillé.
Au milieu d'une nuit sombre et calme, on vit en effet deux ou trois embarcations gagner silencieusement la terre à force de rames, avec une cinquanfaine de corps noirs, nus, maigres et puants; on débarque ces corps, retenus par de solides liens ; puis sur la plage un débats’engagea entre un colon et le nègrier, à la päle lueur de plusieurs torches; puis on se serra la main et l’on se dit adieu. Mais une voix s'écria :
— Je ne suis pas un esclave, moi, je me nomme Zambalab, et j'ai gagné ma liberté au péril de ma vie, n'est-ce pas, Capitaine?
Et les yeux du noir brillaient comme deux étincelles.
— À propos, dit en souriant le Portugais à l’acquéreur comme pour répondre à celte brusque interpellation, j'ai oublié de vous dire que cet homme a des moments d’une folie assez curieuse; il rêve qu'il est libre, qu'il l’a été ; mais je le guérissais à grands coups de lanière.
— J'en userai comme vous, reprit le planteur.
Et Zambalah, voulant ajouter encore qu'il était libre en effet, entendit siffler l'air, et le sang qui coula de ses épaules lui apprit qu'il était toujours esclave.
Le lendemain il n’y avait plus rien sur la plage ; seulement à l'horizon pointaient encore comme trois aiguilles les mâts d’un navire voyageur, et dans une habitation sous le vent de Bourbon, les terres se défrichaient avec plusd’activité et décuplaient la fortune du planteur. Le fouet noueux avait bien convaincu Zambalah qu'il ne devait plus parler de liberté. De tous les noirs de l'habitation, Zambalah, soumis enfin à sa destinée, était le plus laborieux, le plus sobre, le plus intrépide. Dans une récente catastrophe, occasionnée par untremblement de terre, il eutlebonheur, au péril de sa vie, de rendre un service signalé à son maitre, et celui-ci par reconnaissance le dispensa du pénible travail des terres pour l'employer aux soins de la maison.
— Je suis content de toi, lui dit le planteur, continue à me servir avec le même zèle, et je te donnerai bientôt l'inspection de mes noirs.
VOYAGE
— Merci, maitre, mais j'attends davantage.
— Tu es ambitieux.
— Que faudrait-il faire pour redevenir libre ?
-- Se racheler, et tu vaux beaucoup d'argent.
— Tant pis, Je voudraisnerien valoir et avoir quelques piastres à mon service.
— N'es-tu pas heureux ici? le serais-tu davantage chez toi ? pourquoi tiens-tu si fort à la liberté ?
— C'est que je voudrais aller par le monde à la recherche de l'homme qui m'a vendu quand j'étais libre, et le tuer.
— Voilà {a folie qui te reprend!
— Pardon, maitre, je n'en parlerai plus.
Un soir que le planteur était à Saint-Paul pour quelques affaires de commerce, il se vit forcé de partir pour Saint-Denis et se décida à faire la traversée à l'aide d’une de ces rapides pirogues du pays que les noirs manœuvrent avec une si merveilleuse adresse.